LA DETTE PRODUIRAIT-ELLE DU LIEN SOCIAL ? La leçon de Maître Rabelais, par Bertrand Rouziès-Léonardi

Billet invité

Avant d’entrer dans le vif du sujet, il convient de poser ceci : le Marché n’échappe pas à la morale. D’abord, démythifions à gros traits le Moloch. Le Marché est un ensemble d’opérations et d’opérateurs économiques. Certes, les ressorts de ces opérations sont cryptiques pour une large part du public et des économistes eux-mêmes. Celles-ci n’en reposent pas moins sur des hommes, faillibles et mortels, et des machines, complexes autant que fragiles, puisqu’une pression sur un bouton peut les arrêter à tout instant. Quant aux opérateurs, on peut les situer, voire, à l’occasion, les rencontrer. En tant que citoyens et justiciables, ils sont comptables et responsables de leurs actions. Même aveuglée, sa balance faussée et son glaive ébréché, Thémis saura toujours les retrouver, si besoin est.

Le Marché est un faux dieu, une idole pétrie dans la glaise de nos renoncements. La majuscule, qu’elle soit écrite ou à l’oreille, façonne une entité transcendantale, surplombante. Cette entité serait présente depuis que l’homme est homme. Le bel invariant anthropologique que voilà, dont nous serions condamnés à subir la tyrannique évidence jusqu’à la consommation des temps ! Fallacieuse majuscule ! La grandeur véritable se passe de ce genre de béquille. Elle n’est pas constamment préoccupée de se hausser. Le Marché cristallise le débat politique et nous obsède dans des proportions jamais vues (comme en témoignent les contributions à ce blog, y compris celle-ci). Sont-ce là les signes de sa toute-puissance ? Ce sont surtout les signes de sa puissance invasive, ce qui n’est pas tout à fait la même chose. L’invasion est toujours le produit d’une double défaillance : défaillance de l’envahisseur qui, atteint d’un mal débilitant, méconnaît ses propres forces et va puiser, toutes griffes dehors et à pleines paumes, dans celles d’autrui, défaillance de l’envahi qui, par paresse ou égoïsme, a laissé trop longtemps son voisin sans secours et commence à raisonner quand la sauvagerie déferle. Bien souvent, ce sont les individus eux-mêmes, victimes et victimaires mêlés, qui s’offrent au Moloch, soit par empressement à lui ressembler, soit par effet d’entraînement, soit par ignorance de sa colossale fragilité. Or ce dieu-là devrait être facile à renverser, puisque nous l’avons fabriqué. Une fois dispersé le collège de vautours qui défend l’accès du saint des saints, une fois le verbe séparé du verbiage et le chiffre du chiffrage, la tâche sera plus aisée.

Le marché n’échappe donc pas à la morale, comme toute construction humaine qui a des répercussions sur la vie domestique et la vie collective, deux espaces mitoyens et indissociables. D’ailleurs, les moins ardents des thuriféraires du libre-échange (devenu, dans le lexicon journalistique, synonyme de Marché) trouvent que ce système, avec ses défauts, n’est pas si mal. Selon eux et pour paraphraser Winston Churchill, ce serait le pire des systèmes, à l’exception de tous les autres. C’est là reconnaître à mots couverts que le marché est mesuré sur une échelle de valeurs et qu’il s’inscrit, par conséquent, dans une perspective morale. C’est ce qui ressort, en tout cas, d’une réflexion très intéressante de François Rabelais, que j’extrais du chapitre III du Tiers livre (1546). Elle est portée par l’un de ses personnages les plus fameux, Panurge, le conseiller universel, le philosophe de poche du géant Pantagruel. La science économique gagnerait beaucoup à relire les classiques de la littérature fantastique, ne serait-ce que parce qu’elle-même se range, à force d’imagination perverse et divagante, dans ce secteur d’activité où l’hyperbole et l’écran de fumée sont pratiques courantes.

La Renaissance, au moins jusqu’aux guerres de religions, est une période d’expansion économique qui voit sauter un à un les garde-fous moraux que les théologiens du Moyen Âge, au nom du christianisme, s’étaient efforcés de dresser face au développement du commerce international. Une des marques de ce dévoiement est la meilleure visibilité sociale des banquiers. Ils ne se cachent plus, n’avancent plus masqués. On en voit même un se peindre à chacun de ses anniversaires dans des tenues toujours différentes, d’un luxe surchargé qui sent le parvenu. Cette autobiographie en images, la première du genre, de Matthäus Schwarz, bourgeois d’Augsbourg (publiée dans la collection Découvertes Gallimard Albums), acte un changement de point de vue de la profession sur elle-même. En fêtant l’anniversaire de sa naissance, chose rare à l’époque (les ouvriers ne commenceront à fêter le leur, en France, qu’au XIXe siècle), ce proche des Fugger (les « Foucres » évoqués par Rabelais) met en balance la dignité de sa modeste personne avec celle des saints du calendrier chrétien, dont on fête l’anniversaire de la mort. Bien entendu, certaines stigmatisations n’avaient pas totalement disparu, notamment celle qui consistait à marquer de jaune la maison du banqueroutier. L’expression « être au safran » signifiait « faire banqueroute ».

Dans le chapitre III du Tiers livre, Panurge se félicite de vivre à crédit. L’argent est une préoccupation essentielle pour ce philosophe qui ne manque pas de rappeler que les Gallo-romains tenaient en grand honneur et vénération Mercure et Dis pater. On ne présentera pas Mercure, l’Hermès des anciens Grecs, dieu des marchands et des voleurs. Dis pater, le « père aux escuz », était l’autre nom de Pluton. C’étaient ces dieux-là, précise Panurge, qu’invoquaient les serviteurs du chef gallo-romain quand ils lui souhaitaient longue vie, car, si leur maître venait à mourir, ils devaient s’attendre à devoir accompagner sa dépouille dans le bûcher funéraire. Par un bond logique pour le moins inattendu, le philosophe saute de l’intérêt vital qu’avaient ces serviteurs à complaire en tout à leurs maîtres et à les dorloter, à l’intérêt vital qu’ont les créanciers à conserver en bonne santé leurs débiteurs : « Croyez qu’en plus fervente dévotion vos crediteurs priront Dieu que vivez, craindront que mourez, d’autant que plus ayment la manche [le pourboire, d’où l’expression « faire la manche »] que le braz et le denare [denier] que la vie. » Pour nous qui prêtons tout pouvoir au banquier, ce renversement de position ne manque pas de piquant : c’est le débiteur qui est le maître et le banquier le serviteur. La servitude du créancier ne se définit évidemment pas par rapport au débiteur lui-même, mais par rapport à l’argent. La santé de son client n’est pour lui capitale qu’en tant qu’elle garantit le capital. Mais il ne faut pas non plus que le débiteur soit en trop bonne santé. Panurge raconte ainsi que, voyant leurs profits s’effondrer à cause de la baisse des prix du blé et du vin consécutive à une embellie agricole, les usuriers de Landerousse (localité fictive ?) se pendirent. En somme, ils se désespéraient de voir leurs clients libérés de l’obligation d’avoir recours à eux. Si l’analyse s’arrêtait là, elle ne nourrirait pas son Jorion, bien qu’il soit toujours utile de rappeler que, dans le système financier moderne, comme dans l’ancien, le créancier et le débiteur se tiennent par la barbichette. Le défaut de l’un met l’autre en difficulté.

Panurge va plus loin. L’endettement de chacun envers chacun contribue, selon lui, au maintien de la cohésion sociale. Il faut être soi-même alternativement ou simultanément créancier et débiteur. S’arranger pour n’avoir de comptes à rendre à personne, c’est travailler avec morgue à faire le vide autour de soi, c’est déchirer la trame des solidarités essentielles. La dépendance, pourvu qu’elle soit voulue et assumée en toute conscience, est une école de la modestie et de l’attention à l’autre. C’est un frein à l’obsession mortifère de la distinction. Éliminez la dette, alors « l’un ne se reputera obligé à l’autre ». S’il n’est redevable à personne, l’homme – la formule est reprise d’Érasme, qui l’avait empruntée à Plaute – se mue en loup pour l’homme. En cas d’éradication de la dette, le risque de conflagration cosmique est considérable : « Là entre les astres ne sera cours régulier quiconque. Tous seront en desarroy. Juppiter, ne s’estimant debiteur à Saturne, le depossedera de sa sphaere, et avecques sa chaine homericque suspendera toutes les intelligences, dieux, cieulx, daemons, genies, heroes, diables, terre, mer, tous elemens. Saturne se r’aliera avecques Mars, et mettront tout ce monde en perturbation. » Au niveau microcosmique comme au niveau macrocosmique, faut-il comprendre, il n’est pas de liaison possible entre deux unités si elles ne s’empruntent ni ne se prêtent rien. Les physiciens comprendront l’allusion. Si tous les hommes sont dans le besoin, alors tous les hommes sont riches. « Qui rien ne preste est creature laide et mauvaise. » L’affirmation est retorse, car elle paraît conforme au devoir de charité du chrétien, mais cette charité-là, vertu pratique, n’est pas de celles qui vous ouvrent les portes du paradis. Non, la charité intéressée de Panurge établit un modus vivendi sur terre. Pour notre philosophe, le créancier est au débiteur ce que le client (au sens que les Romains donnaient à ce terme) est au dominus. On doit se faire une gloire, quand on est débiteur souverain, d’être assiégé par de pareils clients : « A la numerosité des crediteurs si vous estimez la perfection des debteurs. » Panurge éprouve un plaisir non dissimulé à jouer avec les attentes de tel ou tel de ses créanciers, qui, d’un sourire qu’il lui adresse, se fait une assurance d’être remboursé le premier. Mais le créancier a aussi des satisfactions, comme celle de chercher pour son débiteur d’autres créanciers, qui lui prêteront l’argent qu’il lui doit, en sorte que – l’expression est plaisante – « de terre d’autruy rempli[ra] son fossé ». Ces momeries sont moins oiseuses qu’il y paraît. Elles manifestent, à travers la ruse ou la finesse d’observation des acteurs, la vertu socialisante de la dépendance mutuelle.

Étrange texte que celui-là. Comme l’interpréter ? Car il faut l’interpréter : « Il n’est debteur qui veult. Il ne faict crediteurs qui veult. » Rabelais ne fait évidemment pas l’éloge du crédit facile, ne serait-ce que parce que le système de Panurge demande au créancier et au débiteur de manœuvrer très subtilement, afin de garder à l’équilibre leur dépendance mutuelle. Ce contresens écarté, voici mon interprétation. Rabelais est un corsaire du savoir : il pille de nombreux auteurs (Érasme et Lucien de Samosate, entre mille autres). Sa dette à leur égard est immense. Seulement, dans le même instant, il nous fait crédit de ce savoir, sous une forme renouvelée et ludique qui fait de nous, lecteurs modernes, ses éternels débiteurs. Appliqué à la vie en société, le système de Panurge présuppose que nous soyons tous à un même degré créanciers et débiteurs. Qu’un seul homme ou qu’un seul groupe d’hommes s’arroge tout le crédit, ne laissant aux autres que la dette, et nous retombons dans les travers d’une économie confiscatoire et monopolistique des échanges. Le lien avec la crise actuelle est fait. L’interdépendance des marchés est une farce puisque la concurrence sauvage l’emporte sur la complémentarité rêvée par John Maynard Keynes. Interdépendance, non, servitude, oui, assurément. Le capitalisme est un système d’Ancien Régime revisité par ses liquidateurs. Rabelais, qui vivait sous l’Ancien Régime et croyait pouvoir le réformer par la satire joyeuse et le retour à la sobriété évangélique, serait très étonné de sa renaissance sous l’étiquette mensongère du progrès illimité.

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57 réflexions sur « LA DETTE PRODUIRAIT-ELLE DU LIEN SOCIAL ? La leçon de Maître Rabelais, par Bertrand Rouziès-Léonardi »

  1. Bonsoir et merci pour ce moment de poésie.

    Je ne savais pas Rabelais adepte du « retour à la sobriété évangélique ».

    1. Rabelais ne passe pas, en effet, pour une face de carême. Lors de l’équipée de la Dive Bouteille (Quart livre), la troupe de Pantagruel fête certaines étapes par d’amples libations et de riches viandes. Le monde, selon Maître Alcofrybas, est régi par Messere Gaster, Messire le Ventre, assisté de Madame Penie, Madame Pauvreté. Sans doute un pied de nez polisson aux néo-platoniciens, adeptes de Marsile Ficin, qui affirmaient que c’est Amour qui régit monde. La « sobriété évangélique » dont je parle n’est pas une mortification. Elle est souple sur le chapitre de l’essentiel (la nourriture) et sévère sur le chapitre de l’accessoire (les richesses du siècle). Le bon moine est un ascète garni. Il ne possède rien en propre, mais il ne fait pas le rechigné devant la chère. Il vaut mieux bien manger et bien boire (le mot de l’oracle de la Dive Bouteille est : « Bois! »), parce que cela vous fait vivre assez longtemps pour répandre la parole de Dieu, que d’accumuler titres et biens, au détriment des bons et vrais chrétiens qu’une telle captation ne manquera pas d’affamer.

      Cordialement.

      1. Oui mais Rabelais était aussi secrétaire de Geoffroy d’Estissac et de Jean du Bellay et donc dans la haute diplomatie.
        J’avais compris le passage cité dans le billet comme une incitation à remplacer les guerres par le commerce , changer de modes d’échanges , l’absurdité de la guerre des fouaces va en ce sens.

  2. Zuperbe
    Zubtil
    On mord à ce doux ton de Panurge
    (Contrepeterie nocturne, pour réveiller Piotr, quand il ne comptera plus les moutons)

  3. Hé hé hé!
    J’ai pas encore tout lu, mais rien que le titre..! Moi qui prétend justement que la survie dépend de la solidarité et que le « CARE » de Martine, n’était pas si con.
    On y viendra, de force, sinon couic!
    Ok, je vais lire… 🙂

  4. Belle histoire!
    C’est pourquoi le FMI se met désormais à genoux devant l’Argentine qui avait congédié ses créanciers en 2002 et qui va « trop » bien: « empruntez, nous vous prêterons », disent les fonctionnaires du FMI, on oublie la « broutille » du défaut qui nous avait été infligé en 2002, car vous devez redevenir dépendants des créanciers et payer des intérêts débiteurs à nouveau!
    Or, l’Argentine refuse, au moins jusqu’en 2014…

    1. En même temps, l’Argentine était à la fin des années 90: « le meilleur élève du FMI », l’Eldorado des libertariens.

    1. Vous me pretez moi 980 assurances comprises, je vous en rend 1352 en 6 ans, y en qu’un qui gagne c’est vous !

    1. Vous avez oublié une autre bestiolle………………..Le veau d’Or.
      Je vous en garde une cuisse ?

  5. Le rêve des néo libéraux est de remplacer l’affectivité qui conditionne une part du lien social par l’argent, valeur neutre sur ce plan. Quand au lieu de s’aimer ou de se détester les gens s’évalueront en termes monétaires, on ne rencontrera plus que des créanciers et des débiteurs indifférents au bonheur de l’autre. Je crains que Rabelais n’ait pas vu ça…

    1. Cher Paul,

      L’argent n’achète pas tout, c’est bien connu, peut-être ne paie-t-il pas grand-chose, tout compte fait. De là à dire qu’il est, sur le plan des valeurs, de ph neutre, je ne franchirai pas le pas. On peut, on doit le regretter, mais il faut aussi en convenir : l’argent est chargé d’une affectivité énorme, dont l’évolution sémantique du mot – du métal tiré des mines vers le capital dématérialisé – apporte la triste preuve. Cette évolution est l’équivalent du passage à la majuscule pour le mot « Marché ». D’ailleurs, l’argent a droit lui aussi à sa majuscule dans le roman éponyme de Zola (1891). On peut vouer un culte à l’argent. Voyez les bourses de Paris et de Wall Street : elles ont des façades de temple classique. Cherchez bien. Elles abritent un clergé d’initiés et de mystes tordus en des postures frénétiques, obéissent à des rituels (la cloche), se pâment au rappel à l’ordre de ses prophètes (Milton Friedman). Ce culte peut s’attacher à un néant, mais le néant est source de vertige. Panurge insiste bien sur le fait qu’un seul individu doit être débiteur et créancier, ses deux états l’obligeant à être vigilant et attentif à bien prêter pour bien recevoir. En tant qu’humaniste, Rabelais fait confiance à l’intelligence humaine pour redécouvrir dans cette mutuelle dépendance le sens de la sympathie. Il pèche sans doute par excès de confiance, si on le mesure avec la toise de Rousseau, mais c’est à peu près le seul reproche qu’on puisse lui faire, selon moi. L’œuvre de Rabelais est un trésor qu’il nous lègue et si nous sommes ses débiteurs, comme je l’ai écrit, nous ne pouvons l’en remercier qu’en contribuant à diffuser sa pensée, ce qui augmentera toujours plus notre dette. En prenant la plume, il a fait le premier pas pour instaurer le système qu’il décrit. Généreux prêt, en vérité, qui n’escomptait pas un remboursement immédiat… Il y a beaucoup à apprendre d’un tel geste. Cela corrige un peu ce que l’attitude de Panurge a de systématique, justement.

      Cordialement.

  6. Joli texte ! Mais que faudrait-il entreprendre aujourd’hui, où elle est atteinte, pour rétablir cette dépendance mutuelle valant liberté ? Montrer les dents ? Ne pas rembourser la dette en imposant le défaut, pour commencer ?

    Comment créer un rapport de force entre un petit nombre de prêteurs solidaires entre eux tout au moins au départ, sûrs de leurs droits et de leur puissance coercitive, et des victimes toutes désignées, éparpillées et représentées par des États inféodés ?

    1. Cher François,

      Quand on assemble, à l’aide de vos analyses et de celles de Paul, toujours bien étayées, les pièces de ce cauchemar de chiffres, de statistiques, d’acronymes et de graphiques, on se demande si l’on n’est pas confronté à l’image d’une nouvelle Babel, symbole gigantal (comme eût écrit Rabelais) d’un agrégat des discordances. Je me dis parfois, quitte à me fâcher avec mon surmoi, friand de réalités complexes, qu’il suffirait de supprimer les banques, privées et centrales, pour solutionner (vilain verbe) le problème. Ce tiers évacué, resterait cet autre problème de l’instinct de domination en l’homme, que certains prétendent indéracinable, dans l’hypothèse où nous retiendrions le schéma économique proposé par Panurge. L’éducation, ici, doit pouvoir jouer son rôle. Je vous concède volontiers qu’en la matière, le rattrapage – déjà en cours pour ce qui touche à l’écologie, les enfants en remontrant parfois à leurs parents – prendra un temps incalculable. Pour les grands projets de société, du reste, ceux qui réclament des investissements lourds, il faudrait mettre à contribution plus de deux individus, cela va de soi. Les exemples actuels ne manquent pas de projets de ce type réalisés par une coordination des moyens. Voyez l’exemple des amish, capables, toutes affaires cessantes, de monter une ferme en quelques jours, à charge de revanche pour le couple de fermiers qui en prendra possession. Mais ce pourrait être une maison communale, un stade, un musée, etc. Et s’il manque des compétences dans une communauté, elle peut faire appel à celles de la communauté voisine, moyennant ce même échange de bons procédés. D’autres modèles d’économie solidaire sont expérimentés avec succès dans le monde. J’en ai découvert quelques-unes sur ce blog. Pour répondre plus précisément à la question de la transition entre le système actuel, moribond, et la mutuelle dépendance à venir que nous appelons de nos vœux, je vous avouerai ne pas être hostile au défaut généralisé, pas seulement des états, mais des particuliers, dans la visée unique de détruire le système bancaire, dont, je crois, nous pouvons nous passer, puisque la banque n’est pas née avec l’humanité (à moins que le paradis de la Genèse ne soit une banque divine). Nous avons de la chance, une chance unique peut-être dans l’histoire de l’humanité : il n’y a pas d’épidémie de peste noire ou de peste brune, pas de conflit mondial catalyseur de nos énergies obscures, les consciences s’éveillent un peu partout dans le monde, y compris parmi les peuples que l’on pensait abrutis de travail (nos intellectuels de gauche, oublieux de Spartacus, découvrent avec stupéfaction que l’esclave peut avoir une conscience politique). Il faut saisir cette chance, selon moi, pour mettre à bas définitivement et à moindres frais cet Ancien Régime. L’éveil mondial des consciences laisse augurer la possibilité de discuter dans d’autres cadres culturels de cette dépendance mutuelle et de la reformuler. Il ne s’agirait pas d’exporter en l’état un modèle européanocentré, élaboré dans nos vieilles cornues marxiennes. De la violence, oui, mais exercée contre la structure oppressive, ses séides et ses sicaires, dont nous sommes, à divers titres et, pour beaucoup d’entre nous, à notre corps défendant. Le créancier et le débiteur, nous dit Rabelais, se tiennent par la barbichette, mais le maître n’est pas celui qu’on croit.

      Cordialement.

      1. Vous dites en fin de votre intervention : »….je vous avouerai ne pas être hostile au défaut généralisé, pas seulement de états, mais des particuliers, dans la visée de détruire le système bancaire, dont, je crois, nous pouvons nous passer, puisque la banque n’est pas née avec l’humanité….( et plus loin )….Il faut saisir cette chance, selon moi, pour mettre à bas définitivement et à moindre frais cet Ancien Régime…. ».
        J’ai déjà osé préconiser ici que faire défaut en ce qui concerne la dette souveraine hexagonale.( on m’a répondu que moralement ce n’était pas « honnête »… ) Mais je persiste et suis prêt à rejoindre votre Ligue contre l’Hydre de Lerne, à condition de s’en prendre en priorité à l’une de ses sept tentacules: la City of London qui est bien ( depuis toujours ) l’âme de ce système devenu » infernal »!

    2. Il me semble que les banques sont tout autant débitrices que créancières, voire plus si leurs bilans étaient sincères, n’est-ce pas François ?
      8 000 Gigas € de passif pour les banques françaises, soit l’équivalent de la dette des pauvres débiteurs souverains €-zonards, combien d’actif en réalité ?

      1. Tout à fait exact, Vigneron. Panurge n’en parle pas, préférant évoquer les créanciers qui poussent leurs débiteurs à emprunter chez d’autres créanciers amis, dans le dessein d’augmenter leurs chances d’être remboursés. Cela dit, ce réseau de créanciers amis dépeint par le philosophe fait penser à celui des banques et de leurs filiales de crédit à la consommation (Cetelem, filiale de BNP, par exemple). La chaîne de dilution du risque… Rabelais décrit le processus d’endettement et l’interdépendance qui s’ensuit. Cette réalité pas toujours rose (il arrive même aux créanciers de se pendre, imaginez donc !) masque, selon moi, un projet social utopique (qui a déjà partiellement cessé de l’être) de mutualisation de la dépendance, réponse des humanistes à la question de la misère endémique. Cette mutualisation se jouerait entre simples individus responsables, sans plus passer par des organismes de prêt, eux-mêmes enchaînés à d’autres organismes de prêt. Quand cela se passe entre deux individus non versés dans le maniement de l’argent, entre deux hommes qui se connaissent, qui se côtoient, qui se regardent droit dans les yeux en scellant leur accord, l’esquive, pour le débiteur, et l’abus, pour le créancier, sont plus difficiles. Bien sûr, je ne suis pas assez naïf pour croire un seul instant que l’individu isolé soit moins exposé à la tentation de tricher qu’une holding bancaire. L’éducation, toujours elle, peut corriger ce pesant héritage de plusieurs siècles d’éloge de la prédation. Je suis persuadé, quand il s’agit de dégager les moyens d’une prospérité équitable et pérenne, qu’il faut raisonner en termes de voisinage pour les plus petites réalisations, et, pour les plus grandes, en terme de communauté. Et tant pis si cela prend plus de temps, à cause des lenteurs de la délibération en assemblée. Le temps joue rarement contre un projet, si le cerveau collectif est mis à contribution. Le Moyen Âge, qui m’est cher, a montré qu’il était possible de procéder ainsi (construction d’un moulin ou d’un four, par exemple), en marge du système féodal (qu’on définit comme une mutualisation incomplète et déséquilibrée de la dépendance). Si nous n’y parvenons pas, nous qui pensons en avoir fini avec ce système, c’est que celui-ci, chassé des campagnes, s’est réfugié dans le Central Business District des villes. Toutefois, le champ des interprétations est ouvert, s’agissant de Rabelais, qui est un praticien de la stéganographie, du travestissement allégorique…

        Cordialement.

      2. Quand on pense qu’une partie des fonds propres des banques sont des dettes contractées par elles, au prétexte que les obligations qu’elles ont émises pourraient, dans certaines circonstances, être transformées en actions…

      3. François, «cOcO… cOmment ?» 🙂
        Et avec, d’un coté, les dettes du passif passées à la machine à laver et à bénèf de la fair-value et, de l’autre, des créances à l’actif passées à la machine à laver et à bénèf du mark to model ou des Cds en bois…
        Oui, vraiment, c’est magnifique; pour moi à ce niveau, la finance c’est pas une industrie, ni même une activité économique, mais le huitième des Beaux-Arts, voire le premier, un sommet de la Création humaine… sûr qu’un jour on exposera des bilans bancaires de ce début de millénaire dans des musées, merveilles des merveilles du génie humain, les enfants des écoles défileront devant… s’il reste des musées, des écoles, et des enfants… en tous cas y’aura plus de banques, ni d’artistes. 🙂

  7. Pour illustrer le début du texte, je vais citer un auteur plus récent que Rabelais (ce qui ne change rien à la qualité et de l’un et de l’autre), Karl Polanyi :
    « Les marchés sont des institutions qui fonctionnent principalement à l’extérieur, et non pas à l’intérieur, d’une économie. »

    (in La Grande Transformation, chap. 5)

  8. Texte superbe. Mais comme Paul Stieglitz (plus haut), pour sortir d’un processus de dégénérescence monopolistique de ce système d’interdépendance, l’affectivité joue un rôle essentiel…

  9. On sait qu’une économie, quelque soit son arrière-fond idéologique, ne peut fonctionner sans dettes. Avoir des dettes implique nécessairement la posséssion ou non de l’argent.
    L’argent fut inventé pour faciliter l’échange. Ce moyen apparait très tôt dans l’histoire de l’humanité, sous des formes diverses: fêves de cacao en Amérique latine pré-colombienne (monnaie officielle), des coquilles rares dans certaines régions du Pacifique ou des pièces d’or du roi Crésus de Lydie. L’argent était lié à une notion de valeur.
    J’ai l’impression que, grâce à la richesse de notre planète, au volume des échanges dans le monde, nous avons perdu cette notion. L’argent n’est plus un réel indicateur de valeur, d’autant plus que l’on peut l’imprimer à volonté, ce que les américians font et ce que la BCE fait actuellement.
    La question: si l’argent est devenu un moyen virtuel, un vide rempli de zéros, ne faudrait-il pas inventer une autre forme de monnaie, pour assainir en profondeur le système?

    1. Cher Germanicus,

      Pourquoi ne pas envisager le service comme une monnaie ? Je me méfie des monnaies alternatives ou primitives qui consisteraient en coquillages, en verroteries ou en fèves, objets qu’on peut toujours thésauriser dans sa baignoire pour se préparer un bain à la Picsou. Comme le billet vert, ces objets ne possèdent en fait de valeur que celle qu’on leur prête, et qui se cache derrière ce « on » ? Rarement les peuples, plus souvent les potentats, princes ou principicules, qui prospèrent dans les deux hémisphères et décident des taux de change. Un service, voilà une monnaie utile, dans l’instant où vous en avez besoin, et qui s’évapore, une fois le service rendu. Pas de spéculation ni de rétention possibles sur cette monnaie. Le seul endroit, éventuellement, où ce service peut laisser une trace, c’est la mémoire, sous le double aspect de la reconnaissance et de l’apprentissage, si celui qui vous rend service est bon pédagogue et si vous-même êtes curieux. Il me semble que ce modèle économique (échange de services) est appliqué à petite échelle dans certaines grandes villes, et je ne parle pas des communautés villageoises isolées. Pour le moment, il voisine avec le modèle monétaire classique et permet aux travailleurs modestes (dont certains sont très diplômés) de faire faire chez eux des réparations de confort qu’ils n’auraient pas les moyens de se payer autrement.

      Cordialement.

      1. Merci pour votre réponse. Ce que vous décrivez se réalise aujourd’hui, contraint et forcé, de manière éparse en Grèce.
        J’y vois néanmoins des problèmes opératoires quant à la mise en pratique d’un tel « troc » généralisé. Mais l’idée est intéressante qui mérite d’être discutée.
        De toute facon, nous n’avons plus de monnaie (monnaie au sens classique), il faudra bien se mettre d’accord, un jour ou l’autre, sur un nouvel mode de rétribution/contribution et sa matérialisation in concreto.

  10. Merci pour ce texte qui rappelle que la notion de dette n’est pas forcément synonyme d’aliénation et de destruction des liens sociaux, comme elle tend à l’être maintenant, et comme certains analystes contemporains (Lazzaroto par exemple, dans son livre La fabrique de l’homme endetté) en font la théorie. Dette peut signifie intégration sociale (voir Mauss) sous des traits plus harmonieux et positifs que ceux du contrôle social.

    Connaissez-vous ceci?
    http://www.google.ca/url?sa=t&rct=j&q=&esrc=s&source=web&cd=2&cts=1331135672277&ved=0CDEQFjAB&url=http%3A%2F%2Flhomme.revues.org%2Findex10271.html%3Ffile%3D1&ei=tYRXT7GlFsXX0QHexoSlDw&usg=AFQjCNGDSVtTbw9wroOrzTaANex4RLx2eQ

    1. Merci à vous de m’orienter vers ces lectures et références que je ne connaissais pas. Étant de formation littéraire, j’ai les outils et l’arrière-fond culturel que je peux. Les billets de ce blog, les échanges qu’ils nourrissent et qui les nourrissent en retour m’aident à combler mes lacunes et à varier les angles d’attaque de ma discipline. Je puis accéder à votre lien via mon téléphone (et encore, aux deux premières pages seulement de l’article), mais pas depuis mon ordinateur. Y aurait-il une clef magique ? Mon navigateur est-il en cause ?

      Cordialement.

  11. Le billet sur Byzance précisait bien la réglementation (8% sinon donne moi ta main, c’est pas pour y mettre une bague), est-ce que l’éducation peut suffire a cette absence de règle?
    L’endettement semble logique à la jeunesse, le prêt à la vieillesse (c’est un peu ce qu’on vit sauf que le prêt est en assurance vie et l’endettement à la consommation), mais sans banque on favorise la dépendance familiale, non?

    1. Cher Samuel,

      Le droit romain, récupéré et amplifié par Byzance, essayait, pour en freiner la prolifération, de serrer au plus près les abus toujours renaissants de l’avidité humaine dans le secteur commercial. Il ne pouvait empêcher l’avidité elle-même. Les mouvements de la conscience ne relèvent pas du droit. Le droit intervient en aval des comportements sociaux quand l’éducation intervient à la fois en amont et en aval (du moins si l’on pense qu’un vicieux est corrigible, à la longue). La réglementation n’a nul besoin d’être coercitive ni même complexe dès lors que les citoyens sont bien formés, pas tant à l’exercice d’un métier qu’à l’exercice d’une sociabilité du partage. L’inflation législative est généralement le signe que le tissu social se démaille, faute d’une répartition juste des richesses produites. D’ailleurs, vous l’aurez noté comme moi, cette inflation législative concerne moins ceux qui contribuent à ce démaillage et se plaignent toujours d’être gênés aux entournures (en gros et à la louche, les grands patrons), que les salariés eux-mêmes, contraints d’user d’expédients plus ou moins avouables pour s’en sortir sans dépendre de la charité publique. Et encore, il semblerait que la triche soit moins le fait des plus humbles que de ces nantis qui promettent de s’autodiscipliner si on les soulage de la pression réglementaire. Les errements actuels démontrent les limites de la réglementation, car ceux-là même qui la grossissent ad nauseam, histoire de ne pas passer pour les complices d’un crime social, attendent quelques mois puis, prétextant une accalmie sur les marchés, en assouplissent les principes. Et je laisse de côté les proclamations sans lendemains, les lois suspendues en l’air, comme un sonore « et alors ? », attendant toujours un décret d’application… Corrigeons d’abord les instincts néfastes – c’est tout le sens de l’action humaniste -, la réglementation sera allégée d’autant. On peut ne pas croire à cet allègement par l’enseignement de l’autodiscipline. Rabelais y croyait. Toute son œuvre table sur l’intelligence du lecteur, qu’il aide à se réformer sur un mode à la fois ludique et profond.

      Cordialement.

      1. BRL (zut, je peux pas ajouter un cher sans qu’il ne fasse qu’une froide copie, mais je vous remercie pour l’avoir formuler et je me sens un peu con 🙂 )
        Certes parier sur la dette d’un état ou favoriser les délits d’initié tout en lui octroyant un cadre législatif n’a rien de commun avec la petite fraude, l’idée est plutôt transitoire (les lois sont pour les hommes, les hommes changent).
        Le cadre législatif est peut être juste un moyen de ce rassurer par rapport au défi de modifier la situation présente en monde Rabelaisien.
        C’est une projection rafraichissante.
        cordialement (c’est plus facile 🙂 )

  12. La maison du banquier ayant fait banqueroute marquée au safran …
    Magnifique ! Je note , je note…
    Voilà qui change ! parce que le jaune c’est :
    – le  » jaune  » , briseur de grève … – la sinistre étoile jaune – le jaune cocu-
    – « désigne également les traîtres, les faussaires, les femmes adultères et les fous » ( Wikipedia)
    – rire jaune
    et je n’ose penser au péril jaune …

  13. bien vu, bien dit, j’ai beaucoup de complicité avec ce que, vous, Rabelais, exprimez dans l’inter dépendance Maître-Esclave. Et à la question de M. Leclercq sur ce qu’il faut faire: Rien, attendre que les vraies conséquences humaines se déploient naturellement quand la spoliation sera total. Les prêteurs, seront les premiers à vouloir changer de paradygme. Pourquoi? Parce que la situation sera devenu trop dangereuse tout simplement. C’est fou ce que les « puissants » sont faibles sous certaines conditions..

  14. @BRL
    C’est toujours agréable les excursions historiques ou géographiques, qui forment la jeunesse. Donc merci.
    Les préteurs étaient rares et les emprunteurs aussi, et cette petite communauté se tenait effectivement par la barbichette. Aujourd’hui le modèle du banquier auquel a affaire l’énorme majorité de la clientèle des banques, c’est le guichetier, pompeusement chargé de clientèle. Ça crée un lien social mais très modeste. Le turn over semble vif dans certaines agences puisque je ne compte plus le nombre de conseillers m’ayant appelé pour faire connaissance, et c’est Niet.

    Le lien social avec un vrai banquier, c’est le mot d’esprit devenu célèbre via Freud mis dans la bouche de Hirch Hyacinthe par Heine, « il me traitait tout à fait d’égal à égal, de façon toute famillionnaire… » Il s’agit d’un Salomon Rothschild dans la nouvelle de Heine.
    De nos jours, Edouard de Rothschild est ami avec Nicolas Sarkozy et son épouse Cécilia m’apprends l’Internet. Si une loterie obligatoire me désignait comme invité ce serait Niet encore. Des éboueurs ne pouvaient pas refuser le petit déj avec Giscard, moi si.
    Le lien social est volontaire ou contraint. Avec une banque de nos jours, on n’y échappe pas. Mais il peut arriver que quelqu’un, un petit d’homme, refuse le lien social, en refusant d’entrer dans la parole nécessairement. Ceux qui s’occupent de modifier ça établissent un lien social avec celui qui n’en veut pas. Et comme les préteurs insistants, c’est au risque de devenir vite des persécuteurs.

    « Les mouvements de la conscience ne relèvent pas du droit. Le droit intervient en aval des comportements sociaux » écrivez-vous plus haut à Samuel. Vous m’étonnez ! Vous m’étonnez aussi à désigner le premier qui a perdu la maîtrise et reçoit une tapette comme étant le créancier.

    1. Cher Rosebud1871,

      J’avais ouï parler de ce jeu de mots, mais j’avais oublié son emplacement sur la carte littéraire. Merci à vous de me rafraîchir la mémoire. S’agissant de Rabelais, dont je me fais l’écho par affection et par fascination, il est important de noter que Panurge, en s’érigeant en aristocrate, mieux, en ploutocrate de la dette et en faisant du créancier son obligé montre bien de quel côté se situe le pouvoir de décision. Toutefois, on peut trouver le lien de dépendance (plus encore que d’interdépendance, puisque Panurge se la joue Prince des débiteurs) qui s’établit entre les deux plutôt invasif. La « clientèle », qu’elle soit celle des débiteurs ou des créanciers, saoule à la longue. Tout le monde n’a pas le goût, comme Panurge, de la comédie sociale. Et puis la maîtrise de notre philosophe ressemble fort à une entourloupe sophistique. Où est la maîtrise, en effet, quand on ne maîtrise pas sa dette ? Est-ce qu’il suffit d’inverser les rôles pour effacer sa servitude ? L’homme libre de Camus est celui que personne ne sert. Il faut néanmoins se rappeler que Rabelais n’est pas du genre à assener sa vérité, comme les sorbonagres de son temps. Où serait la pédagogie ? Panurge est un personnage excessif qui ne voit pas le piège où il se jette en se croyant le maître du monde parce qu’il multiplie ses dettes comme les agioteurs leurs gains. Je n’ai pas développé, dans mon court billet, cet aspect-là, qui ressortit à la satire et dont il y a peu de profit intellectuel à retirer. On sait la position de Rabelais en la matière. Comme Montaigne après lui, il fait l’éloge de la modération, de la prudence, de la médiocrité, de cette équanimité de caractère tant vantée par Aristote dans L’Éthique à Nicomaque. Le débraillé de Panurge est un déguisement. Que vois-je, moi, une fois enlevées toutes ces fanfreluches, que la proclamation de maîtrise de Panurge signifie, au-delà de l’impasse dialectique où elle semble l’engager, une volonté de ressaisie de son destin. C’est le choix d’emprunter ou non dont vous parlez, de prêter ou non, ajouterai-je. Par ailleurs, Panurge contracte beaucoup de dettes, mais il paie aussi beaucoup de sa personne (pour le meilleur et pour le pire), illustrant par là la sociabilité rêvée par Rabelais, qui se donne autant qu’elle prend et dans la stricte mesure où elle prend. Je dis de Rabelais qu’il est un « corsaire ». Un corsaire, non pas un pirate. Ce qu’il prend aux autres, en référençant le plus souvent ses prises, il ne le garde pas exclusivement pour lui-même, mais en redistribue une large partie à la communauté des hommes, véritable et inconscient commanditaire de ses abordages. Le corsaire moderne est couvert par la licence Creative Commons. Je ne prétends pas écluser tous les sens du texte rabelaisien et je vous invite à en extraire vous-même la « substantificque moelle », s’il vous semble que j’aie manqué quelque chose.

      Cordialement.

      1. @ BRL 8 mars 2012 à 09:58
        Je n’ai pas la prétention de vous démontrer si vous avez manqué quelque chose, chez Rabelais. Juste amateur – il me fait rire – pas spécialiste. Je crains que pour ce qui concerne le capital du savoir, les mêmes apories de la propriété privée aient contaminées les histoire de dettes : l’histoire du plagiat est ancienne, celle du vol d’idée plus récente avec celle du droit d’auteur. J’aime bien la cryptomnésie, au moins on sort de la maîtrise…

        Et puis la maîtrise de notre philosophe ressemble fort à une entourloupe sophistique.

        Pas si sûr pour l’entourloupe, voyez, ça vient de sortir : « Jacques le Sophiste ». De Barbara Cassin.

    2. @Rosebud1871
      « Le turn over semble vif dans certaines agences puisque je ne compte plus le nombre de conseillers m’ayant appelé pour faire connaissance… »
      Certaines banques ne se donnent même plus la peine de prendre contact avec leurs clients pour « faire connaissance ». Les « conseillers » ou « chargés de clientèle » migrent d’une agence à l’autre tous les 6 à 18 mois, et c’est au hasard d’une prise de rendez-vous (à votre initiative) que vous apprenez l’identité de celui ou de ce celle qui vous recevra.
      C’est justement pour éviter tout lien social que le turn over s’est considérablement accentué ces dernières années. Nous devons à présent manifester notre mécontentement via des masques de saisie, accessible depuis l’espace client de leur site internet…

      1. @L.A-M 8 mars 2012 à 10:38
        Au fond le vieil ours que je suis ne doit pas avoir le profil du client statistiquement moyen en attente de conseils. Les trois fois où j’ai eu besoin d’éclaircissements, je n’aurais su me contenter d’un seul avis. L’internet m’a fait migrer en partie vers une banque sans agence, c’est vous dire si je suis à contre courant de la demande de ce genre de lien social !

  15. bonjour! Rafraîchissant texte.

    plusieurs remarques :
    -« Cette autobiographie en images, la première du genre, de Matthäus Schwarz », un lien avec l’apparition de l’individu narcissique et égocentrique (l’agent rationnel du marché)?

    -« la vertu socialisante de la dépendance mutuelle » : la dette d’argent un lien social vertueux? j’ai du mal à l’admettre…

    -« Rabelais est un corsaire du savoir : il pille de nombreux auteurs (Érasme et Lucien de Samosate, entre mille autres). Sa dette à leur égard est immense. »
    « piller » est abusif je trouve, voire faux : le savoir est dialogue, transmission et compilation, ou synthèse. Et quel rapport entre l’échange ou circulation de savoir et dette d’argent? Dans cette transmission celui qui offre ne voit pas ce qu’il possède diminuer, et la diffusion des connaissances est un gain net pour tout le monde à mon sens. (cf le proverbe confucéen : « donnes un poisson à un homme et tu le nourris pour un jour ; apprends lui à pêcher et tu le nourris pour toujours »).

    P.S. : « pour paraphraser Winston Churchill, ce serait le pire des systèmes ». W Churchill paraphrase lui même Aristote. Je n’ai plus le passage sous la main, juste ce résumé : « le pire des régimes est la tyrannie et le meilleur des régimes est la monarchie. Mais tout régime risque de dégénérer et ses défauts seront alors proportion de ses qualités. Ainsi si la monarchie dégénère, comme ses qualités sont maximales, les défauts de la forme dégénérée (tyrannie) seront les pires. La politeia* parce qu’elle est le moins bon des bons régimes dégénère en démocratie, moins mauvais des mauvais régimes. » : la stabilité est son critère premier (en fait la prudence, qui elle implique la stabilité du régime).
    (* république)

    Encore qu’il a de la démocratie une définition particulière :
    « En démocratie, les pauvres sont rois parce qu’ils sont en plus grand nombre, et parce que la volonté du plus grand nombre a force de loi. », mais « L’équité au sein de l’Etat exige que les pauvres ne possèdent en aucune manière plus de pouvoir que les riches, qu’ils ne soient pas les seuls souverains, mais que tous les citoyens le soient en proportion de leur nombre. Ce sont là les conditions indispensables pour que l’Etat garantisse efficacement l’égalité et la liberté. » (politique). Et il prône l’élection, des candidats choisis parmi les meilleurs (aristos) que l’on reconnait par les « marques extérieures, le ton, et les honneurs ». Un mixte de république, de démocratie, et d’aristocratie.

    1. Cher Sylla,

      Je trouve plaisant que sous ce pseudonyme vous évoquiez le riche nuancier politique établi par Aristote et dans lequel le Sylla historique prendrait place à la case « Tyran ». Plus sérieusement, s’il est permis d’être sérieux s’agissant de Rabelais. L’autobiographie que j’évoque est à resituer dans la culture chrétienne du temps. Le narcissisme est plutôt un phénomène étudié par la sociologie et la psychologie modernes. Son équivalent, dans le vocabulaire des moralistes chrétiens, serait « amour de soi », « philautie » (cf. Pierre Charron). Le vice est le même, bien entendu, mais il implique Dieu dans l’équation. Je suis d’accord avec vous : ce Matthäus Schwarz est le signe avant-coureur d’un recentrage non pas tant sur l’humain (programme humaniste), mais sur le soi, comme s’il avait fallu compenser la relativisation de la royauté terrestre par l’héliocentrisme copernicien par une survalorisation de notre petite personne.

      J’explique dans mon billet et dans mes réponses aux remarques des internautes qu’une lecture entre les lignes de cette fable de l’endettement de Panurge révèle un projet de sociabilité dont il faut comprendre, selon moi, qu’il dépasse de loin les simples échanges monétaires, s’il ne les écrase pas tout à fait. Le savoir, comme vous le notez justement, peut être une « monnaie » noble (voyez ma réponse à Germanicus). Bannissons même le terme monnaie, s’il vous semble impropre. Quant à ma comparaison entre Rabelais et le corsaire (je m’en explique un peu plus haut dans ma réponse à Rosebud1871), elle prend sa source dans la simple lecture (parfois plusieurs auteurs référents cités dans une même phrase, dont les dits s’entrelacent dans un dialogue anachronique étonnant). Des pages entières sont des copier-coller façon patchwork qui donnent bien du fil à retordre aux annotateurs et glossateurs. Les Essais de Montaigne font le même effet.

      Cordialement.

      1. Testament légendaire de Rabelais : « Je n’ai rien, je dois beaucoup, je donne le reste aux pauvres. »
        S’il entendait par « reste » son œuvre, alors les pauvres (j’en suis) doivent s’attendre à devenir millionnaires en neurones en le lisant !

      2. @BRL

        Alors corsaire doit beaucoup à l’approche moderne de la notion d’auteur, voire à l’idée de droit d’auteur introduite par Beaumarchais et au succès international que l’on connaît. L’utilisation tel quel de textes précédents d’autres auteurs ne pose problème que récemment ; avant cela, on s’inspirait voire copiait (la copie était même la condition de diffusion et même de survie d’un livre ou de ses extraits) sans aucuns soucis.

        Le narcissisme est certes moderne, mais je m’interroge souvent sur le processus de surgissement historique d’une telle figure du sujet.
        Et sur l’anachronisme du terme je suis d’accord (je ne faisais qu’évoquer la question d’un lien ceci dit), encore que souvent les termes servent à nommer des faits déjà bien établis et souvent plus anciens que leur dénomination : comme le rappelle Hegel, l’oiseau de Minerve prend son envol à la tombée du jour ; par ex les Époux Arnolfini de Van Eyck est plus ancien que Matthäus Schwarz (et donc Rabelais)…?

        P.S. : pour le pseudo, ce n’est pas du tout la raison de mon choix, ce fut bien plus basique, je ne connaissais pas ce militaire alors (cependant la polysémie qui ouvre la porte aux interprétations des autres ne me déplaît pas. Au contraire, elle conforta mon choix. Car il y a bien d’autres Sylla que celui que vous évoquez, sans compter les homophonies 😉 j’en ai découvert encore récemment).
        En aparté, je ne trouve pas que le qualificatif de tyran est approprié pour le Sylla dont vous parlez : il fut nommé dictateur et rendit le pouvoir au sénat six mois plus tard (à l’instar du modèle romain Cincinnatus quelques siècles auparavant).

  16. Merci, j’ai bien aimé. Quelques réflexions.

    L’interdépendance est constitutive de notre espèce, avec ou sans argent. La dépendance des jeunes et des vieux à l’égard de ceux au milieu est évidente, mais les parents sont aussi souvent dépendant des grands-parents, les adultes sont dépendant de l’ensemble des enfants pour leur vieillesse, et surtout la spécialisation des tâches (qui dans le meilleur des cas nous permet de passer notre temps à ce que l’on aime) nous rend tous dépendants de beaucoup d’autres.

    Cela acquis, que change l’argent, et la dette, là-dedans? Elle permet principalement de comptabiliser qui doit combien à qui, ce qui pourrait être facteur de transparence. Cela devrait augmenter la confiance mutuelle, et permettre la réalisation d’oeuvres ou de travaux collectifs plus complexes. Or le système actuel est particulièrement opaque: peu de personnes se rendent aujourd’hui compte que l’inégalité dans la répartition des richesses et des revenus est beaucoup plus marquée qu’il y a 50 ans. La complexité des flux et des chaînes de créances est tel qu’il est devenu difficile d’avoir une vue d’ensemble. Les SELs sont de ce point de vue très différents puisque chacun peut voir le compte de chacun. Je rêve d’un cadastre publics des fortunes et des revenus. Cela permettrait de poser la question morale importante: un tel mérite-t-il son salaire? Au sein d’une société interdépendante, chacun devrait avoir le droit et la possibilité de réelle de poser la question à propos de n’importe quel autre.

    1. Cher Mathieu,

      Vu la faillite morale actuelle, j’émets de sérieux doutes quant à l’utilité de publier des revenus de tout un chacun (c’est amusant, dans l’avant-dernier épisode de la série Borgen diffusée sur Arte, la Première Dame envisageait de communiquer par l’Internet aux citoyens danois les revenus des membres de son gouvernement). Les très riches seraient davantage stigmatisés (dans l’idéal), davantage enviés, aussi, peut-être (au pire). En tous les cas, les écarts de salaires ne se réduiraient pas pour autant, à moins de raccourcir les très riches susmentionnés. Je suis plutôt du parti d’Alain, en l’occurrence, qui, s’agissant de la fascination pour la guerre, préconisait de s’attaquer au symbolisme de la guerre. Je crois qu’il faut s’attaquer au symbolisme de l’argent pour détourner les esprits et les cœurs de l’obsession d’en grappiller toujours plus.

      Cordialement.

  17. Beau texte.
    Difficile à dire ce qui caractérise ici cet adjectif. Me demanderait trop sans être au niveau. Préfère rester laconique.
    Merci

  18. Ah!
    …si Rabelais avait eu l’intuition d’établir une liste Forbes

    Ahah…! Forbes instiguera-t-il la palme Es-Panurgie?
    Alors on saurait enfin le meilleur Créditeur tout aux temps Débiteurs

  19. Chère Béotienne,

    Rabelais est un personnage à multiples facettes. Il fut moine franciscain (cordelier), puis, fatigué des brimades intellectuelles (on lui confisquait ses auteurs grecs), il rejoignit les bénédictins, plus accommodants et moins ignares. Il suivit en effet Jean (le cardinal) et Guillaume (le soldat) du Bellay, oncles de Joachim, dans leurs pérégrinations italiennes. Il fut aussi médecin, et médecin des pauvres, ceux de l’Hôtel-Dieu de Lyon. Il passe pour avoir inventé un appareil à réduire les fractures. Il fut enfin écrivain « polymathe » et collabora avec le grand imprimeur lyonnais Sébastien Gryphe pour l’édition de traités de médecine en latin et d’ouvrages savants comme Le commentaire au songe de Scipion de Macrobe. En fait, Rabelais se voyait comme un médecin des corps et des âmes. D’ailleurs, à partir du Tiers livre, il signe « Maître François Rabelais, docteur en Medicine ». Comme je l’ai dit – et d’accord avec la critique -, les interprétations sont ouvertes et un même passage peut s’apprécier différemment à travers l’un ou l’autre des trois prismes de l’éthique aristotélicienne, le prisme politique, le prisme économique et le prisme moral, auxquels il faudrait ajouter, brochant sur le tout, le prisme spirituel. La guerre, en effet, n’est jamais très loin de l’économie et c’est pour sauver l’économie de son abbaye (les vignes) que Frère Jean va faire un allègre carnage des soudards de Picrochole. Il me semble avoir lu sur ce blog quelques papiers qui remarquaient que si nous n’avions pas à redouter une troisième guerre mondiale, avec sa théorie d’hécatombes effroyables, nous devions néanmoins prendre notre part d’une guerre mondiale économique (la globalisation) de l’espèce la plus insidieuse (une longue agonie matérielle et morale).

    Cordialement.

  20. @ BRL
    Il ne s’agissait pas d’une critique mais du témoignage d’une non-érudite grande admiratrice de Rabelais.
    J’en fais donc ma petite lecture personnelle de « vérolée très précieuse » 😉

    L’occasion du déclenchement des guerres picrocholines trouve son origine dans un refus d’échange commercial.
    J’ai aussi une interprétation hétérodoxe du passage sur l’abbaye de Thélème que je ne considère pas comme une utopie mais comme une satire des contemporains, il suffit d’ en inverser la description pour pour perçevoir une vision pessimiste, ce qui n’est pas impossible car Rabelais a déployé des trésors d’imagination pour contourner la censure.
    Gargantua sort au moment de l’affaire des placards et fuit Lyon.
    « Le 13 Février 1535 RABELAIS quitte Lyon, car la publication du GARGANTUA coïncide avec l’affaire des placards Il se réfugie peut-être chez l’évêque de Maillezais. »

    http://www.renaissance-france.org/rabelais/pages/rabelais1.html
    http://www.herodote.net/histoire/evenement.php?jour=15341018

    Pour l’oracle de « la dive bouteille: » bois » j’interprète : bois la vie, vis.

    1. Chère Béotienne,

      Je ne voyais pas votre remarque comme une critique. Elle va tout à fait dans le sens de l’équivocité de l’entreprise. Cela dit, je ne crois pas qu’il existe une doxa rabelaisienne. Les critiques sont certes partagés entre tenants de la transparence et tenants du brouillage du sens, mais ils font l’économie des anathèmes habituels entre chapelles rivales, sans doute parce que les uns et les autres pressentent qu’ils tomberaient, en s’affrontant, sous la critique acerbe de Rabelais lui-même. Il est certaines inventions dont la cible est évidente (l’île des Papimanes du Quart livre), mais Rabelais a toujours soin d’entrelarder les charges trop évidentes d’anecdotes intrigantes, de listes savantes, de farces ou d’apologues qui en mitigent la virulence.

      Merci pour les liens.

  21. @Sylla,

    La figure du sujet est à interroger tout au long de l’histoire humaine. Il faut en effet envisager les choses sous l’angle de la tension et du relâchement. Relâchement de la figure du sujet au Moyen Âge, consécutif à l’éloge chrétien de l’humilitas (qui réactivait lui-même l’aurea mediocritas épicurienne), tension à la fin du Moyen Âge et à la Renaissance, avec l’émergence de la figure du génie, et ainsi de suite jusqu’à notre époque où l’ego est livré à lui-même, sans aucun garde-fou. La différence entre le tableau de Van Eyck des Époux Arnolfini et l’autobiographie en images de Matthäus Schwarz, c’est que Van Eyck a exécuté une commande alors que Schwarz s’est peint lui-même avec la suprême insolence d’un Albrecht Dürer se peignant à la semblance du Christ (Autoportrait à la fourrure, 1500), face tournée vers le spectateur, histoire d’aggraver le défi.

    Quant au dictateur Sylla, on peut lui concéder ce mérite d’avoir su se retirer aux premiers signes d’usure. On peut aussi bien voir dans ce retrait (relatif) un calcul à visée posthume : il s’agissait pour lui de ne pas trop se fâcher avec la renommée, la Fama si chère aux poètes comme aux généraux. Cela dit, à l’exemple de Marius, son rival, il a cédé, une fois revenu de sa campagne en Orient, à l’odieuse tentation des purges et des proscriptions dont son propre parti avait été victime en son absence, le genre d’hybris sécuritaire que la pensée politique grecque associe à la figure du tyran. L’accession au pouvoir du tyran, généralement, crée les conditions de sa chute. Une raison supplémentaire peut-être, pour Sylla, qui connaissait ses classiques, de quitter le pouvoir avant qu’on ne l’y force. Il faudrait relire Salluste… Encore que cet auteur soit suspect de parti pris.

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