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STEVE JOBS EST MORT

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

J’ai acheté mon premier ordinateur, un ZX81 de Sinclair, en 1981. On le connectait à un écran de télévision. Qui s’ouvrait parfaitement blanc. Si l’on ne savait pas utiliser le langage BASIC inscrit dans la machine, rien ne se passait. Il fallait programmer tout ce qu’on lui demanderait de faire. Les premiers ordinateurs utilisant le système d’exploitation MS-DOS de Microsoft fonctionneraient sur le même principe. Là aussi c’était un dialecte du BASIC : GW-BASIC qui vous permettait d’avancer. Puis vinrent les logiciels dont il suffisait de suivre les instructions, que Microsoft continuerait de vous permettre – jusqu’à aujourd’hui – de bidouiller par vos propres moyens à l’aide d’un langage de programmation, le Visual-BASIC qui existe toujours dans les coulisses du tableur Excel, du traitement de texte Word, ou de la base de données Access.

Le centre de recherche de la compagnie XEROX à Palo Alto, au Sud de San Francisco, avait adopté une toute autre approche : développer l’ordinateur personnel dans une voie qui permettrait son utilisation par quelqu’un qui ignorerait complètement la programmation. XEROX PARC (Palo Alto Research Center) ne fit aucun usage de son expérimentation d’un ordinateur personnel amical à son utilisateur, ce rôle reviendrait à Steve Jobs (1955-2011) et à son compère Steve Wozniak qui firent de la philosophie XEROX PARC le principe-même des premiers Macintosh produits par la compagnie Apple qu’ils fondèrent avec Ronald Wayne.

Si la bécane utilisant le système d’exploitation MS-DOS de Microsoft était par définition une boîte que l’on ouvrait pour aller y installer des composants supplémentaires qui en développeraient les capacités, là aussi Apple adoptait la démarche inverse : le boîtier du Macintosh était scellé : Jobs et Wozniak avaient déterminé par avance ce dont vous auriez besoin et votre pouvoir de négociation s’arrêtait là. Le côté positif de la chose était que pour prévenir votre frustration éventuelle, les deux compères s’évertuaient à aller au devant de vos désirs, en insérant dans leurs machines des cartes graphiques d’excellente qualité par exemple. C’est cela qui continuerait de constituer la spécificité de la démarche de Jobs : vous épater par le fait d’« y avoir déjà pensé », avant même que l’idée ne vous effleure personnellement. C’est cette préscience que l’on retrouverait successivement dans l’iPod, l’iPhone et l’iPad. Qui a besoin d’un téléphone qui prenne des photos, qui vous permette de filmer, de prendre des notes, d’accéder à l’internet ? Personne bien entendu… à moins… à moins que ?

Je lis aujourd’hui que l’industrie informatique aurait conçu de toute manière un jour ou l’autre les produits dont Jobs inventa le concept. C’est possible. Mais quand ? N’a-t-il pas fallu un certain temps avant que les inventions sur le papier de Léonard de Vinci ne voient le jour ? Les visionnaires nous indiquent les raccourcis. Avec un peu de chance ils nous évitent aussi bien des morts inutiles. Merci M. Steven Paul Jobs.

Note trois jours plus tard (9 octobre à 17h20) : La plupart de ceux qui ont lu mon billet ont compris qu’il s’agissait d’un texte de « geek » à l’usage de « geeks ». D’autres ont commenté : « Jobs, c’est capitalisme, consumérisme et compagnie. Point barre ». Je n’ai pas répondu à ces derniers jusqu’ici, parce qu’il s’agit d’une autre histoire que celle à laquelle je m’intéressais.

Je sais que ceux qui disent « capitalisme, consumérisme, etc. » me répondront : « On ne peut pas dissocier les deux ! » Je comprends leur point de vue mais je leur dis ceci : « iPod, iPhone, iPad, ce sont des aboutissements, trente ans plus tard. On aime ou on n’aime pas, mais ce qui comptait, c’était l’inspiration. Être en prise avec son époque, avec l’espèce à laquelle on appartient sur la planète où on est, c’est cela l’essentiel. Et là, il était certainement sur la bonne longueur d’ondes ».

So long ol’ pal.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction numérique en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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FAUT-IL FERMER LA BOURSE ? PAS LA PEINE, LES ORDINATEURS S’EN CHARGENT !

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Vous vous souvenez de Nanex ? C’est la firme qui récolte des données relatives aux opérations sur les marchés boursiers et qui avait mis en évidence, à l’aide de très beaux graphiques d’ailleurs, la manipulation des cours par des robots « honnêtes », je veux dire ceux qui se contentent de faire monter les cours. J’avais reproduit quelques-uns de ces graphiques dans un billet ici ; j’ai discuté la question dans Le capitalisme à l’agonie (Fayard 2011), aux pages 136 à 161

Aujourd’hui, Nanex nous offre une autre belle image : qu’est-ce qui se passe quand il n’y a plus que des robots à la Bourse ? La réponse fera plaisir à certains : « Ça ne paie plus ! » Pourquoi ? Parce qu’y gagner quelque chose revient de plus en plus cher.

J’avais montré dans une simulation informatique que j’avais faite (Kyoto 2006) que pour que la Bourse fonctionne sans krach, il fallait qu’il y ait en permanence 50 % d’intervenants (acheteurs et vendeurs) qui parient juste sur le fait que le prix va baisser ou grimper, et 50 % qui se trompent, autrement dit, il fallait que notre capacité à prédire juste l’évolution du prix à la Bourse ne dépasse pas le rendement du simple pile ou face. Mais les robots sont bien meilleurs que nous. Non pas qu’ils sachent lire l’avenir, mais parce qu’ils ont la capacité de cartographier entièrement l’ensemble des offres à l’achat et à la vente présentes sur le marché. Ils le font en faisant semblant d’acheter ou de vendre mais pour se rétracter aussitôt : en annulant l’opération en cours. Résultat, la proportion d’opérations engagées qui aboutissent véritablement à une transaction (achat/vente) chute et le coût de chaque transaction augmente (je rapporte dans Le capitalisme à l’agonie – p. 156 – des chiffres mentionnés par la commission d’enquête sur le krach éclair du 6 mai 2010 : 27.000 opérations en 14 secondes, ne débouchant que sur 200 transactions).

Le graphique de Nanex montre des opérations à la Bourse de New York, du 1er janvier 2007 au 14 septembre 2011. Les plus anciennes sont en violet, les plus récentes en rouge de plus en plus vif. En abscisse, c’est-à-dire l’axe horizontal, les heures d’ouverture du marché : de 9h30 à 16h00. En ordonnée, c’est-à-dire l’axe vertical, le nombre d’opérations nécessaires pour traiter l’équivalent de 10.000 $.

 


© Nanex (cliquez sur le graphique pour l’agrandir)

Comme vous le voyez, la situation se dégrade très rapidement : la dernière séance enregistrée, celle de mercredi dernier, 14 septembre, est en trait rouge épais.

À la Bourse de New York, ces jours-ci, la loi de la baisse tendancielle du taux de profit dont parlait Karl Marx est en pleine forme. Faut-il fermer les Bourses ? Pas la peine de se gratter la tête : les ordinateurs sont en train de régler le problème, et à toute allure !

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction numérique en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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FRANCE CULTURE, Place de la Toile, samedi 10 septembre 2011 à 18h10

Le podcast est déjà en ligne !

J’ai été l’invité de Place de la Toile, autour des ordinateurs et de la crise financière. Les ordinateurs dans la crise : blâmer des algorithmes plutôt que des hommes ? mais aussi la crise vue depuis les ordinateurs.

Nous avons évoqué à la fois Le capitalisme à l’agonie (Fayard 2011) et La guerre civile numérique (Textuel 2011).

La simulation des marchés boursiers dont je parle se trouve ici.

Romain Vitorge a pris la peine de transcrire l’émission. La voici.

Xavier de la Porte – Paul Jorion La catastrophe au long cours que nous vivons a au moins un mérite, un mérite qui nous intéresse directement dans Place de la Toile, c’est faire émerger la place prépondérante en tout cas très importante qu’a pris l’informatique dans les transactions financières, alors, algorithme incontrôlable, High Frequency Trading, les traders qui donnent l’impression de se comporter face à leur écran comme devant un jeu vidéo, on lit et on entends ça et là des choses à faire frémir les plus technophiles d’entre nous, qu’en est-il, quelle est l’histoire de ce rapport entre l’informatique et la finance, quelles sont les conséquences de tout cela, sont-elles forcément négatives, c’est une discussion, bonjour Paul Jorion

Paul Jorion Bonjour

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