FRANCE CULTURE, Place de la Toile, samedi 10 septembre 2011 à 18h10

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J’ai été l’invité de Place de la Toile, autour des ordinateurs et de la crise financière. Les ordinateurs dans la crise : blâmer des algorithmes plutôt que des hommes ? mais aussi la crise vue depuis les ordinateurs.

Nous avons évoqué à la fois Le capitalisme à l’agonie (Fayard 2011) et La guerre civile numérique (Textuel 2011).

La simulation des marchés boursiers dont je parle se trouve ici.

Romain Vitorge a pris la peine de transcrire l’émission. La voici.

Xavier de la Porte – Paul Jorion La catastrophe au long cours que nous vivons a au moins un mérite, un mérite qui nous intéresse directement dans Place de la Toile, c’est faire émerger la place prépondérante en tout cas très importante qu’a pris l’informatique dans les transactions financières, alors, algorithme incontrôlable, High Frequency Trading, les traders qui donnent l’impression de se comporter face à leur écran comme devant un jeu vidéo, on lit et on entends ça et là des choses à faire frémir les plus technophiles d’entre nous, qu’en est-il, quelle est l’histoire de ce rapport entre l’informatique et la finance, quelles sont les conséquences de tout cela, sont-elles forcément négatives, c’est une discussion, bonjour Paul Jorion

Paul Jorion Bonjour

XP Vous êtes docteur en sociologie et anthropologie sociale, alors, vous êtes la personne adéquate pour nous éclairer, votre trajectoire l’explique à elle seule, je vais la résumer grossièrement parce que c’est assez compliqué, vous avez commencé à travailler sur les marins bretons, puis vous êtes passé à l’intelligence artificielle, ce qui n’a aucun rapport, ou peut être, je ne sais pas, vous avez ensuite travaillé dans la finance en France et aux Etats Unis, avant de devenir un analyste des questions de finance, travail que vous menez notamment sur un blog très consulté, votre regard sur le monde de la finance est donc double, de l’intérieur, de l’extérieur aussi, alors, interrogé, j’avoue que c’est le point de départ de votre invitation, le 19 août dernier par Libération au sujet des derniers soubresauts pour ne pas dire chaos des marchés, vous avez parlé de quatre crises se superposant, la dernière couche étant, je vous site, une crise philosophique, et vous disiez, je vous site encore, l’introduction de l’ordinateur et les calculs extrêmement complexes nous dépassent, la machine ne connait pas la peur comme nous la ressentirions et prends des décisions extrêmement risquées. Alors évidement ces propos sont très frappants et reviennent à considérer que l’informatisation de la finance ça tient une part non négligeable dans la situation que nous connaissons, mais à coté des autres crises que vous identifiez, crise des crédits, crise des matières premières, cette crise philosophique, liée à l’informatique, elle est quand même négligeable, rassurez nous, Paul Jorion ?

PJ Ah non, elle n’est pas négligeable du tout, elle fait partie d’une crise plus large qui est celle, je dirai, de la complexité en général, mais nous avons introduit la complexité délibérément dans nos environnements en introduisant, non pas le main frame, le gros ordinateur des années cinquante, mais en introduisant la micro informatique dans notre vie quotidienne, et nous avons la capacité de faire des choses qui nous dépassent de beaucoup et ça a été le cas bien entendu en finance comme dans le reste. Moi j’ai connu l’époque où quand on voulait que l’ordinateur fasse quelque chose il fallait lui écrire les instructions soi même, c’était tout au début, c’était au début des années quatre vingt, j’ai encore connu l’époque où quand on voulait un logiciel il fallait l’écrire soi même aussi. Quand on écrit un logiciel soi même, on sait ce qui s’y passe, on est obligé de comprendre ce que ça, fait, mais à partir du moment où l’on est consommateur, on est simplement la personne qui utilise un logiciel qui a été écrit par quelqu’un d’autre, la seule chose qui nous reste à faire c’est de savoir sur quel bouton il faut pousser.

XP Mais il faut quand même, Paul Jorion, que l’on fasse une petite typologie du rôle de l’informatique, de la place de l’informatique dans la finance. C’est compliqué, mais j’imagine que tout n’a pas la même importance, il y a des logiciels pour tout, il y a des logiciels pour afficher les cotations, il y a des logiciels pour les visualiser, par exemple, je ne sais pas, la cotation d’une même matière première à travers différents marchés, il y a des logiciels, des algorithmes qui cherchent à identifier, à faire fonctionner des transactions, d’autres qui servent à identifier des transactions qui sont en train de fonctionner, enfin, est-ce que vous pouvez nous aider à typologiser ces différents usages de l’informatique dans la finance, Paul Jorion ?

PJ Il y a des choses qui sont dangereuses et des choses qui ne le sont pas, celles qui sont dangereuses sont celles qui font gagner beaucoup et perdre beaucoup d’argent, et c’est celles aussi qui peuvent provoquer des crash sur des marchés. Il y a aussi les bugs qui peuvent, si il y a une erreur d’un zéro dans des opérations, ça peut faire tomber une banque. Le monde bancaire, le monde de la finance, est un monde qui a utilisé l’informatique de la même manière que les autres. Ce qui a joué énormément c’est le fait que calculer le prix d’un produit financier est une opération qui exigeait, je dirai, encore au début des années quatre vingt, qu’on utilise une règle à calculer, c’est à dire ça prenait, pour calculer un prix il fallait passer plusieurs minutes à utiliser un instrument d’un usage assez compliqué pour arriver à quelque chose. A partir du moment où il a suffit de créer, je ne sais pas, un petit programme qui calcule des prix de manière instantanée, on a perdu le contrôle sur ce qu’on faisait exactement, on a aussi surtout produit, inventé des produits financiers dont on ne comprenait plus en réalité exactement comment ils fonctionnaient.

XP Parce que l’on avait des outils logiciel qui étaient capables, d’imaginer, enfin je ne sais pas, de créer des complexité comme ça à ce point là, c’est par des outils logiciels qu’on a créé des produits qui sont à nouveau incompréhensibles pour ceux même qui les utilisent ou qui les vendent

PJ On a fait confiance à l’ordinateur, si l’ordinateur vous tire un chiffre quand vous posez une question, on a commencé à supposer qu’il savait ce qu’il faisait, bon, ou que quelqu’un, quelque part savait ce que l’ordinateur faisait exactement, et donc on a fait confiance. Moi j’ai travaillé sur du debuging sur des programmes financiers, j’ai trouvé des erreurs qui étaient loin en amont de par rapport à l’endroit où l’on cherchait, ça faisait des erreurs qui étaient des erreurs considérables, mais ça avait passé, je dirai, les différents écrans de filtrage, et on est arrivé à un endroit où les gens faisaient, tout le monde faisait confiance à un logiciel, c’est un cas, ça se passe au milieu des années mille neuf cent quatre vingt dix, tout le monde fait confiance à un logiciel qui fait des erreurs importantes sur les calculs qu’il fait.

XP Paul Jorion, on a beaucoup parlé, beaucoup accusé, enfin ça fait l’objet de nombreuses discussions, de nombreux articles, de, une des manières que l’informatique a de s’exercer, disons, dans les transactions financières qui est ce qu’on appelle le high frequency trading. Est-ce que vous pouvez nous expliquer le fonctionnement de ce trading particulier, Paul Jorion ?

PJ High frequency ça veut dire à fréquence rapide, ça veut dire que ça va très vite. Il n’y a pas, je dirai, de révolution à proprement parler dans le high frequency trading par rapport aux choses qu’on faisaient par exemple au début des années mille neuf cent quatre vingt dix, si ce n’est la rapidité, sinon, le reste c’est à peu près la même chose que ce qu’on fait en finance depuis une vingtaine d’années. Ce qui a augmenté c’est la rapidité à laquelle on le fait. Des opérations qui se faisaient en 1 seconde, en 2 secondes, en mille neuf cent quatre vingt dix se font maintenant à des échelles qui font que par exemple dans une des crise dont on parlera sans doute tout à l’heure, on constate vingt sept mille opérations sur quatorze secondes (ndt : 1928 opérations à la seconde) c’est à dire que ça dépasse la capacité d’un être humain qui observe cela de comprendre ce qui est en train de se passer

XP Mais alors, qui décide de ces opérations si elles sont plus rapides que l’esprit humain peut même les effectuer

PJ C’est à dire que simplement on donne des instructions à la machine et la machine répond très très rapidement, ce qui fait qu’une fois qu’elle a répondu on peu lui donner un autre ordre et ainsi de suite. Si ça se passe sur des micro secondes ça peut aller très très vite. Il suffit que la machine sache ce qu’elle doit faire quand elle obtient la réponse, donc ça peut aller très très vite. Ce qui s’est passé c’est que ça va tellement vite qu’on a caché un certain nombre de chose à l’intérieur de ces opérations en se disant que personne ne les verrait jamais

XP C’est à dire, vous pensez à quoi ?

PJ Des manipulations de marché

XP On utilise en fait la rapidité des opérations pour glisser des manipulations de marché, c’est ça ?

PJ On s’est dit personne n’irait voir, quand il y a vingt sept mille opérations en quatorze secondes, on se dit personne ne va aller regarder exactement quelles sont les vingt sept mille opérations. Ce qu’on a oublié, c’est qu’il y a des gens sur les marchés, depuis toujours, qui gagnent de l’argent simplement en enregistrant l’information qui est en train de se passer, et donc par conséquent tout ça a été enregistré et on a pu aller regarder.

XP Alors, ça peut avoir aussi des conséquences extrêmement concrètes, imaginons, on serait à la bourse de New York, le 6 mai 2006, à 2 heures 45 extrait sonore Alors, on ne sait pas, le son n’est pas assez bien sourcé pour qu’on sache exactement où l’on est, mais simplement on est face à quelqu’un, on écoute quelqu’un qui est en train de commenter la chute vertigineuse d’une valeur, c’est peut-être même le dow jones qui chute comme ça. Ce jour là, a eu lieu ce que l’on a appelé le flash crack, en l’espace de quelques minutes le dow jones perd des centaines de points, c’est un truc incroyable. Une enquête a été ensuite diligentée, qui a duré pendant cinq mois, et cette enquête qu’est-ce qu’elle dit, elle dit que c’est une question algorithmique Paul Jorion ?

PJ Quand on entends ce monsieur, ça rappelle des choses qu’on savait autrefois, quand il y avait une véritable criée à l’intérieur du marché, à la corbeille, si on se souvient le film, La corbeille, il y a des opérateurs, comme on dit des traders, qui échangent de l’information, mais ici ce que fait ce monsieur, ce n’est pas ça qu’il fait, il observe simplement ce que les ordinateurs sont en train de faire. Il a un rôle tout à fait passif. Il explique ce qui est en train de se passer, mais il n’a plus du tout un rôle actif, ce ne sont plus des êtres humains, c’est la fameuse boucle Skynet, on est en train de regarder ce que les ordinateurs font. Alors, les ordinateurs ne font pas les choses au hasard, on leur a dit, celui qui a écrit l’algorithme, c’est à dire celui qui a écrit les lignes de code, il a dit à l’ordinateur ce qu’il fallait faire en telle et telle circonstance. Mais on a en face, l’un à l’autre, deux différents ordinateurs qui ont chacun des instructions, comment réagir, à l’attitude d’un autre, etc. et ça c’est d’une complexité qui dépasse de loin même celui qui a écrit le programme. Il ne sait pas, il ne peut pas maitriser l’ensemble des interactions qui auront lieu à ce moment là.

XP Les algorithmes qui sont lancés, utilisés par les uns et les autres jouent en boucle les uns avec les autres, et donc parfois peuvent dans un cas comme celui là, provoquer, des chutes, parce que tout le monde, parce que tous ces algorithmes se mettent à réagir de la même manière, au même moment, pendant quelques secondes, c’est ça ?

PJ En 2006 pour un congrès qui avait lieu je crois que c’est à Kyoto, au Japon, je n’ai pas pu m’y rendre, mais enfin mon papier a été publié dans les actes du congrès, j’avais fait une simulation, une simulation informatique d’une situation de marché, et ce que j’avais vu émerger, c’était la chose suivante, c’est que en fait, une relative stabilité n’existe sur les marchés, que quand il y a la moitié des opérateurs qui ont raison dans leurs prévisions sur ce qui sera la prochaine chose qui apparaitra, et que l’autre moitié se trompe. Il faut qu’on reste très près des cinquante pour cent de ceux qui ont raison vis à vis des cinquante pour cent qui ont tord. Si on a plus de cinquante pour cent qui ont raison, à ce moment là le marché part de manière dramatique dans une direction ou dans l’autre. Il peut aller vers le bas très rapidement, alors on a un crash, ou il peut aller rapidement vers le haut. Quand il va rapidement vers le haut, la courbe qui décrit le comportement de ce qui se passe, du prix par exemple, devient quasiment verticale, elle tombe automatiquement un peu plus tard dans le crash aussi, donc, il faut énormément d’erreurs dans un système, cinquante pour cent, pour que le système reste relativement stable. Si on a des gens intelligents, dans des banques, ils vont donner des instructions intelligentes à des ordinateurs, on va facilement décoller de cinquante pour cent, on va avoir cinquante et un pour cent de gens qui vont avoir raison, sur ce qui va se passer ensuite, et à ce moment là c’est le crash assuré

XP Le tort des ordinateurs c’est d’avoir raison, d’aider à avoir raison

PJ Il y a un effet multiplicateur sur le fait d’avoir raison.

XP c’est étrange et paradoxal – – – Alors retour à la question qui nous occupe aujourd’hui celle des ordinateurs et de la finance avec vous Paul Jorion, il faudrait qu’on s’appesantisse encore juste quelques instants sur ce high frequency trading. On ne parle pas, que ce soit bien clair, d’un phénomène marginal. J’ai trouvé des chiffres, je ne sais pas si vous les corroborez ou pas, qui estiment qu’en gros, ce type de transaction occuperait sur les marchés européens environ quarante cinq pour cent du volume des transactions, et on estime entre soixante et soixante dix pour cent du volume des transactions sur les marchés américain. Ces transactions qui sont faites en grande partie par des machines, programmées par des hommes évidement, représentent des sommes colossales, Paul Jorion ?

PJ Oui, enfin, c’est devenu un casino, et surtout comme vous . . . ces chiffres là, montrent une progression en effet des opérations qui sont high frequency trading, mais ça montre aussi par opposition, le fait que les autres opérateurs fuient ce marché. C’est pas nécessairement une augmentation en nombre absolu d’opérations, c’est aussi parce que ça fait disparaître les autres. Les autres ne se sentent plus en mesure d’être sur ces marchés de manière équitable et s’en vont. Après vous avez mentionné le 6 mai 2010, dans les mois qui ont suivi, je crois que c’est dans le mois qui a suivi, il y a vingt cinq pour cent des opérateurs qui ne sont pas des ordinateurs qui sont partis. Ils sont dégoutés et la commission d’enquête qui a eu lieu, c’était au mois d’août suivant, c’est essentiellement un exercice de com pour essayer de rassurer les opérateurs qui sont encore des opérateurs je dirai, à la main, mais ça n’a pas véritablement convaincu.

XP Vous l’avez dit Paul Jorion, la réussite de ces opérations, de ces transactions, repose en grande partie sur la vitesse, évidemment c’est leur cœur, mais la vitesse c’est quelque chose d’extrêmement matériel dans les questions informatiques, avec des conséquences qui sont parfois assez incroyables, et notamment le fait qu’il faut rapprocher les serveurs, des lieux, d’où part l’internet. Par exemple, à New York, on sait que le lieu d’où part l’internet new-yorkais c’est le Carrier hôtel, et donc du coup, on achète des immeubles, le plus près possible pour gagner des millisecondes dans les transactions.

PJ Oui, mais il n’y a pas seulement la vitesse, c’est un phénomène complexe, ce qui est plus important encore, c’est le fait que la plupart de ces transactions sont des transactions qui sont annulées.

XP C’est à dire ?

PJ C’est à dire que la plupart des transactions qui sont passées par les machines qui font les algorithmes, qui font du high frequency trading, la plupart des opérations qu’ils font sont annulées. C’est une exploration de l’univers de l’offre et de la demande qui existe dans le marché, mais ce sont des tentatives, c’est pour faire la carte de ce qui est disponible et de ce qui ne l’est pas, et la plupart des opérations sont annulées avant même d’être initiées, et c’est ça qui a joué finalement un rôle déterminant dans la crise du 6 mai 2010, c’est le fait que, il y avait un programme d’une firme traditionnelle qui faisait ses opérations en fonction du nombre d’opérations, et pas en fonction du nombre de contrats effectivement créés sur le marché à terme, et l’erreur a été là, c’est que ce vieux programme a fait confiance au nombre d’opérations en se disant je peux écouler tant de contrats pendant telle durée, en oubliant que dans le nouveau climat qui s’est créé, la quais totalité de ces opérations sont annulées avant même d’avoir lieu

XP Donc il a pris, le programme a pris pour des vraies opérations ce qui était en fait des fausses opérations uniquement, chargées, de donner l’état du marché, de sentir l’état du marché.

PJ exactement, je crois qu’il y avait eu vingt sept mille opérations et en réalité deux cent contrats seulement créés. Et, le programme de cette vieille firme, cette firme qui faisait encore « à l ‘ancienne » avait pris au sérieux les vingt sept mille

XP Paul Jorion, qui ! les fabrique, ces algorithmes ?

PJ Eh bien ce sont des ingénieurs, ce sont des informaticiens, comme monsieur Sergei Aleynikov qui était à la une de la presse il y a un ans, il y a deux ans, (ndt juillet 2009) qui s’est retrouvé à la une des journaux parce qu’il était parti de Goldman-Sachs avec des programmes qu’il avait écrit. C’est quelque chose qui n’aurait jamais du apparaître dans les journaux, quelqu’un qui quitte son employeur et qui emporte avec lui une partie de ce qu’il a écrit

XP Parce que ça veut dire que c’est extrêmement cher ces algorithmes ? c’est des choses extrêmement précieuses ?

PJ C’est parce que il y a trop de choses qui sont cachées à l’intérieur de ces opérations, il y a trop de choses qui s’y passent. Ce monsieur Aleynikov il est passé devant un tribunal le 4 juillet aux Etats Unis. Le 4 juillet c’est la fête nationale. On a ouvert le tribunal pour juger aux Etats Unis, on a ouvert un tribunal, comme si on ouvrait en France un tribunal un quatorze juillet, pour inculper une personne qui avait pris des logiciels en partant de sa firme. Qu’est-ce que ça veut dire ? C’était en fait, c’est une affaire d’Etat, il y avait des choses très très importantes qui se passaient dans ces logiciels et que dont on ne voulait pas parler, le procureur a dit, ce sont des programmes effectivement qui dans de mauvaises mains pourrait manipuler les marchés de manière malhonnête. Qu’est-ce que ça veut dire des programmes qui pourraient manipuler les marchés, de manière malhonnête ? Ca veut dire simplement que ce que faisait ce monsieur à l’intérieur de sa compagnie, c’était manipuler les marchés de manière honnête, et on avait peur qu’en partant il le fasse ailleurs de manière malhonnête. Alors voilà la réalité, parce que on n’ouvre pas les tribunaux un jour de fête nationale pour un monsieur qui a volé des pommes.

XP Paul Jorion, ce que j’ai du mal à comprendre, c’est que, ces programmes, dans quelle mesure sont-ils autonomes ou pas ? parce que, évidement, ils sont programmés par des hommes, ces algorithmes, ça c’est une évidence, mais simplement on sait que certains d’entre eux sont des algorithmes apprenants, qui se modifient au fur et à mesure de leur usage, et puis on parle, encore une fois c’est quand on lit la presse financière américaine, on parle de « robotic traders » On estime qu’il y a des traders, des acteurs, qui sont des robots ! Qui sont des algorithmes, qui ne sont pas des robots humanoïdes, ce sont des algorithmes qui se trimballent sur les réseaux, donc ça veut dire que ces algorithmes là, vraiment, ils ont une forme d’autonomie ?

PJ Bbien sûr, oui, ils ont une autonomie. Moi j’ai eu la chance d’être un des pionniers dans ce domaine là, j’ai écrit des programmes de ce type là, en 1990. Vous expliquez à l’ordinateur que dans telle et telle circonstance il faut qu’il réagisse de telle et telle manière à ce qui se passe sur le marché. Vous lui permettez aussi, quand vous dites des programmes apprenants, vous lui permettez de tenir compte des dernières informations, des informations les plus récentes et de tirer des conséquences, des conclusions par rapports à l’évolution du marché, c’est à dire simplement, vous créez un agent qui a des instructions quand il voit telle chose il va faire telle chose, vendre ou acheter, et il a des informations qui vont venir, et aussi vous lui dites, tu vas modifier ton attitude en fonction de ce qui se passe récemment, il a déjà en stock, il a déjà analysé des choses qui se sont passées précédemment, ce que l’on appelle des séries historiques, c’est à dire ce qui s’est passé précédemment, mais on va lui permettre de tenir compte des choses les plus récentes, il va intégrer ça tout de suite dans sa base de données, il va tout de suite analyser ce qui s’est passé dans le passé de telle et telle manière, c’est à dire par exemple il y aura des écarts de prix sur lesquels il peut agir, et il va agir comme ça. Une fois que vous avez deux algorithmes de ce type là en face l’un de l’autre, ils n’ont absolument plus besoin d’intervention humaine

XP Paul Jorion, on va continuer parce qu’il y a aussi une chose qu’on a pas abordé, qui est évidemment la place du trader face à ces écrans d’ordinateurs et là encore il y a des choses effectivement très intéressantes qui se passent.

Lecture de la semaine

XP J’ai lu cet été un article qui est tout à fait passionnant et qui était traduit par Courrier International, il était originellement paru dans la revue The Atlantic, sous la plume d’un jeune auteur, jeune journaliste, du nom de James Sommers, alors, ce garçon suit son x x x qui travaille dans une salle de marché et fait une description très précise du bureau du jeune homme, alors il observe, six écrans, une rangée de deux au dessus d’une rangée de quatre disposés en éventail, quarante quatre fenêtres sont ouvertes dont un terminal Bloomberg avec des prix, des informations et des graphiques qui se mettent à jour plusieurs fois par seconde, des petits formulaires pour vendre et acheter divers types de titres, des fichiers pdf infestés de jargon juridique, des courriels dont l’objet est aussi long que redondant mais le contenu très laconique, un tableau de bord qui affiche le portefeuille du trader, c’est à dire sa position de marché, accompagné de statistiques sur les risques, des tableurs qui sont très intimidants, plusieurs messageries instantanées et un programme permettant d’interroger les bases de données internes et tout ça fonctionne à toute allure, dit-il, le cout d’une installation comme celle-ci, matériel, logiciel, données, 140 000 € par an. Qu’est ce que, Paul Jorion, on peut attendre comme comportement d’un jeune homme, en occurrence le x x x ce jeune journaliste qui est face à tout cela ?

PJ Oui, mais il est dans un rôle passif, ça a changé, il ne peut plus intervenir en temps réel, il peut constater uniquement ce qui est en train de se passer, c’est comme dans ces films de sciences fiction des années cinquante où l’on observe les ordinateurs qui communiquent entre eux et on ne sait pas ce qui va se passer, probablement la fin de la planète, etc. et en fait c’est exactement la même chose, il intègre l’information qu’il voit apparaître mais il n’a plus un rôle, si le soir, il pourra éventuellement rentrer à l’intérieur du programme, de l’algorithme, aller le modifier, en fonction de choses qui se sont passées durant la journée, mais en temps réel il n’a pas la possibilité de le faire, il peut juste observer. Ceci dit on suspecte, il y a eu beaucoup, l’année dernière, beaucoup de ces gens devant les écrans se sont offusqués de voir qu’il y avait des choses qui se passaient qui ne ressemblaient pas à ce qui pouvait normalement être le résultat de l’interaction des ordinateurs. Il y a eu sans doute des tentatives, on en parle maintenant même officiellement dans le Financial Times, donc ce n’est plus la théorie du complot, du fait qu’il y a des manipulations pour essayer de faire monter la bourse parce que on a trop besoin d’une bourse qui marche bien

XP Ça fait plusieurs fois que vous parlez de manipulations, mais c’est quoi ? une sorte de hacking institutionnel ? qui viendrait donc faire interférer à l’intérieur de toutes ces transactions qui sont donc vous avez dit quasiment automatiques, algorithmiques, on viendrait, les modifier, via d’autres algorithmes qui eux émaneraient d’institutions ? C’est ça la théorie du Financial Times ?

PJ On fait monter les prix ou on les fait baisser. Ce dont parle le Financial Times il y a quelques jours, c’est le fait que le prix du pétrole qui est produit aux Etats Unis est anormalement bas, ça ne paraît pas possible dans une logique de marché parce qu’il y a des arbitrages c’est à dire des pratiques qui permettent justement d’effacer des écarts trop importants, et il y a un prix du pétrole américain qui ne semble pas pouvoir émerger ni de la loi de l’offre et de la demande ni de l’opération de la spéculation, il y a autre chose qui joue, certains observateurs, enfin des gens qui sont des grands observateurs des traders, ont parlé d’opérations dans lesquelles la mise financière pour faire évoluer le marché de la manière dont on voyait qu’il évoluait, devait être probablement infini, c’est à dire qu’il y avait un acteur qui était présent qui avait des moyens illimités à sa disposition, hors il n’y en a qu’un au monde, c’est la federal reserve americaine.

XP Mais est-ce que ça c’est permis par l’informatisation, il y a un rapport entre les deux ?

PJ Oui parce qu’on peut cacher plus facilement des opérations. Il y a autre chose dont on a pas parlé, ce sont les dark pools, les dark pools c’est une manière de cacher qui est à l’origine d’ordre d’achats ou de vente, c’est une chose qui a été introduite je dirai dans une bonne intention, parce qu’il y avait trop de gens sur les marchés qui exploitaient le fait qu’il y avait des institutionnels c’est à dire des gens, des fonds de pension, des compagnies d’assurances etc. dont les opérations étaient trop visibles, ce qui permettait soit à des intermédiaires de se placer, devant, ce que l’on appelle du front running, c’est à dire tirer parti du fait qu’on sait que les prix vont évoluer dans une certaine direction, ou alors, il y avait des traders qui se mettaient dans le sillage de grosses opérations et qui essayaient d’en bénéficier. Ces grosses institutions se sont protégées contre ça en introduisant, en fractionnant leurs opérations par des opérateurs qui cachent les volumes qui sont en question et qui sont anonymes. On a introduit ça, mais ça permet aussi une plus grande opacité de ce qui se passe. Les régulateurs des marchés, ils ont une consigne, aller dans le sens de la transparence des marchés, or ils ont accepté le high frequency trading, or ils ont acceptés les dark poors. Ca va à l’encontre de ce qui est leur mandat. Pour aller à l’encontre de leur mandat de la manière dont ils le font, il faut qu’il y ait des instructions qui viennent d’en haut pour leur permettre de le faire.

XP Alors juste pour revenir sur les dark pools, ce qui est absolument fascinant, ceux qui élaborent ces algorithmes qui permettent donc pour pas qu’elle apparaisse de façon trop visible sur les ordinateurs, dans le marché, qui permet à de grosses sommes de circuler, donc il faut les diviser en de tout petits morceaux et puis après que ça se recompose évidement et qu’en fait les physiciens qui ont été à l’origine de ces algorithmes, ce sont les mêmes que ceux qui ont travaillé sur les avions furtifs. Parce que la problématique elle est exactement la même, c’est à dire qu’un avion furtif il circule dans le ciel, il faut qu’il apparaisse comme un vol d’oiseaux, pour les radars, et donc du coup c’est exactement le même, et avec un combat qui est que de l’autre coté vous avez des gens qui essayent de créer des algorithmes qui repèrent qu’en fait ce qui apparaît sur l’écran comme étant un vol d’oiseau, est un avion. Et donc c’est un combat d’algorithme contre algorithme, Paul Jorion ?

PJ Le recrutement dans la finance a changé. Il a changé à la fin des années soixante dix pour la raison suivante, c’est que pour la première fois on avait un modèle, le modèle de Black & Scholes, qui permet de faire du pricing, de calculer le prix d’une option et c’était un modèle, c’est parallèle à ce que vous venez de dire, c’est un modèle qui était un modèle de diffusion à l’intérieur des gaz, et c’est un modèle purement physique qui a été utilisé en finance, moi-même quand j’ai fait, quand j’ai écrit de ces programmes qui faisaient de ces algorithmes, de ces premiers algorithmes, j’ai utilisé par exemple le modèle prédateur/proie qui est un modèle que j’étais allé chercher en biologie. J’avais eu l’intuition et ça marchait très bien, le fait que le rapport entre deux espèces, une espèce de prédateurs et une espèce de proie était parallèle à celui du comportement d’acheteurs vis à vis de vendeurs sur un marché

XP Mais alors, Paul Jorion, ce que je ne comprends pas c’est que donc les gens sont en gros d’accord, alors il y a une controverse dans le milieu de la finance pour savoir si ce high frequency trading il empêche la volatilité des marchés ou alors est-ce qu’il la crée ? Bon ça c’est un débat, on imagine de quel coté vous vous trouvez. Mais, bon, il y a une controverse théorique disons, mais simplement à peu près tout le monde est d’accord pour dire que ça pose quand même problème. Quelles sont les solutions ? A partir du moment où l’on considère que à peu près soixante, soixante dix pour cent des transactions effectuées sur le marché américain c’est fait par des robots traders, qu’est-ce qu’on fait ? Qu’est-ce qu’on fait pour arrêter ça si on considère que ça a des conséquences néfastes ?

PJ Il faut comprendre qu’on a créé ces marchés boursiers, les marchés au comptant et les marchés à terme, on les a créés délibérément pour que les prix varient le plus possible. C’est à dire en fait pour qu’il y ait le plus de volatilité possible. Pourquoi ? parce que ceux qui ont créé ces marchés étaient essentiellement des intermédiaires qui étaient payés à la commission sur le nombre d’opérations, ils avaient intérêt à ce qu’il y ait le plus grand nombre d’opérations. Les spéculateurs, eux avaient intérêt à ce que l’écart de prix entre le prix à l’achat et le prix à la revente soit le plus élevé. Quand on parle de volatilité on confond en réalité deux choses. Il y a deux effets qu’on appelle volatilité et ça rend la discussion très difficile. La volatilité ça peut être une vibration, ça peut être le fait que ça monte et que ça descend sans arrêt. Ca peut être aussi le développement d’une tendance. Le développement d’une tendance, le spéculateur, il veut le développement d’une tendance, il veut qu’il y ait de grands écarts de prix entre le début de la journée et la fin de la journée, ou à l’intérieur d’une tranche horaire qu’il définit en particulier. La vibration c’est nécessaire parce que le prix n’est pas stable par nécessité, mais le développement de tendance, ça c’est quelque chose que l’on pourrait empêcher. Si vous regardez les jours derniers, il y a eu de grand développement de tendance sur les marchés boursiers, immédiatement vous avez vu des articles qui pronostiquent que les bénéfices des sociétés de high frequency trading avaient été multipliés par deux, par trois, par quatre etc. Ils bénéficient du développement de tendances, mais ça c’est parce qu’ils font de la spéculation. Tout spéculateur bénéficie d’un développement de tendance.

XP Mais j’en reviens à ma question, Stevens Goldberg par exemple, qui est conseillé en investissement à Washington, il disait, la solution elle est très simple, les traders robotisés, les robots traders, ne possèdent une action jamais plus de deux secondes. Il suffirait de rendre illégale le fait de posséder une action pendant par exemple moins d’une minute. En gros, ce que disait Thibault quand on en discutait, remettre du temps dans la circulation.

PJ Oui mais pourquoi deux minutes ? il n’y a pas de raison, par exemple prenons la bourse, ce sont des actions d’entreprises, ce sont des entreprises qui ont un certain chiffre d’affaire, ils ont vendu plus ce mois ci, ils ont vendu moins ce mois là. Il serait justifié de regarder le comportement d’une entreprise disons, je ne sais pas, une fois par semaine ou une fois par mois. Pourquoi faut-il regarder le comportement d’une entreprise toutes les micro secondes, nous n’avons pas d’informations objectives sur le changement d’attitude d’une compagnie à ces échelles là. Non, ce qu’il y a c’est qu’on a créé un casino, on a essayé que les prix vibrent le plus rapidement possible, alors on en voit maintenant la limite, c’est à dire que l’on voit que c’est un système dans lequel les gens normaux ne peuvent plus jouer, il n’y a plus que des robots, il n’y a plus que des ordinateurs, alors est-ce que ça sert encore à quelque chose ? Non ça sert absolument plus à rien. Donc, simplement, il faut faire du fixing, il faut fixer le prix d’une action une fois par jour ou une fois par semaine ou une fois par mois. Il n’y a pas de raison que ce soit deux secondes. Deux secondes ça va en décourager certains, mais il y en aura d’autres qui seront toujours là. Dix secondes ou trente secondes , il n’y a pas de raison que le prix d’une action se modifie toutes les deux secondes ou les dix secondes. Qu’il se modifie une fois par semaine, oui, une fois par mois, certainement.

XP et dans ce cas là les ordinateurs reviendraient à un rôle qui est un rôle de simple constat

PJ On inverserait les rôles, c’est çà dire qu’à ce moment là les ordinateurs nous regarderaient de nouveau faire des choses intéressantes

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51 réflexions sur « FRANCE CULTURE, Place de la Toile, samedi 10 septembre 2011 à 18h10 »

      1. ANELLA comme tout autre système logiciel ne fait que ce que ses concepteurs ont prévu qu’il devrait faire. Ses actions sont strictement bornées dans un domaine de définitions particulier, dans ce cas précis, celui des affects. Il suffit ainsi qu’une définition soit absente, incomplète ou erronée pour que l’ensemble du système aboutisse à produire des résultats absurdes.

        La question de l’existence d’une conscience artificielle – ou son absence – est ainsi à mon sens hors de propos, puisque à l’origine, il y a au moins la conscience naturelle des concepteurs, ainsi que des commanditaires, qui devrait intervenir pour juger de la pertinence – ou non – du projet, et le fait que ce jugement n’intervienne justement pas est pour moi un indice de leur culpabilité partagée. C.F ma réponse à GL ci-dessous.

    1. Les algorithmes étant produits par des hommes…

      Quand quelques uns souhaitent prêter de l’argent à des personnes qui ne pourront pas rembourser il est très commode pour eux de camoufler les choses à l’aide d’algorithmes les plus complexes possible. Pour ceux qui les imitent ensuite l’opacité des règles d’évaluation des risques (finalement rien de plus qu’une auto-référence) est lui aussi très commode!

      Le trading haute fréquence n’est-il pas une manière de camoufler des pratiques contraires aux règles (délit d’initié si j’ai bien compris.)

      Ne vous est-il jamais arrivé de vous voir répondre à un guichet « oui monsieur, je comprends votre demande, mais l’informatique ne le permet pas » ?

      De la même manière je crains énormément le développement du vote électronique qui rend la fraude opaque à tous alors qu’elle peut être détectée facilement par ceux qui ne l’acceptent pas quand les procédures de vote restent simples et compréhensibles par beaucoup.

      1. En plus la complexité des multiples algorithmes et la taille des évènements à contrôler…

        … font qu’il devient possible que plus personne n’ait une vue d’ensemble, ce qui est inacceptable quand l’étendue des désastres possibles est trop élevée.

        Pour évaluer des systèmes aussi complexes et puissants que l’ensemble du site de Fukushima il faut s’y connaître en physique nucléaire et en plomberie, en électronique et en thermodynamique (sans parler de la prévision des tremblement de terre!) Toute personne s’exprimant sur la sécurité d’une centrale nucléaire ne fait que s’exprimer sur la confiance qu’elle accorde à ses collaborateurs (qui eux-même, de proche en proche et sur un grand nombre d’échelons…) C’est acceptable pour des choix dont les conséquences sont limitées mais ça ne l’est pas quand les risque concernent un pays entier ou l’ensemble du globe.

      2. Ne vous est-il jamais arrivé de vous voir répondre à un guichet « oui monsieur, je comprends votre demande, mais l’informatique ne le permet pas » ?

        Si, bien évidemment. Mais étant moi-même développeur informatique, ma réponse à ce genre d’objection est systématique: Si votre logiciel ne permet pas telle procédure, c’est au mieux parce que ses concepteurs n’ont pas prévu, au pire parce qu’ils n’ont pas voulu prévoir le cas de figure considéré. Incompétence ou mauvaise foi, à vous de choisir…

      3. @Dissonance

        Dommage, on discute entre développeurs (vu que moi aussi…) mais j’espère bien qu’à mesure que le temps passe ce type de supercherie devient de plus en plus limpide pour tous.

        Dans le même style je me souviens d’un article sur l’informatisation des impôts dans un pays d’Afrique Centrale où ce type d’arguments justifiait les pires excès ainsi que d’employés licenciés à qui on opposait que ces licenciements avaient été « décidés par l’ordinateur » (dans ce cas il vaut beaucoup mieux séquestrer le patron que casser l’ordinateur !)

      4. La sélection par les maths (au temps d’un empereur) avait l’avantage de ne pas exclure les classes inférieurs, qui avaient moins de culture et étaient désavantagés pour une sélection littéraire.
        Le soucis, c’est que la sélection par les maths sélectionne l’abstraction, ce qui vous est évident « développeur » est un mur (qui pourrait être rabaissé, si on avait le temps de donner confiance aux marmots) pour beaucoup de personnes.
        Par conséquent, l’abstraction qui vous permet de voir le programmeur derrière le logiciel, n’est pas une évidence, surtout que depuis, enfants, ils ce savent mauvais en math.
        L’ordinateur (on associe hard et software) devient naturellement une forme ésotérique de croyance (et de confiance).

    2. @Dissonance:
      /////// ANELLA comme tout autre système logiciel ne fait que ce que ses concepteurs ont prévu qu’il devrait faire. Ses actions sont strictement bornées dans un domaine de définitions particulier, dans ce cas précis, celui des affects. Il suffit ainsi qu’une définition soit absente, incomplète ou erronée pour que l’ensemble du système aboutisse à produire des résultats absurdes. ///////

      Et pourtant …si vous introduisez une modélisation a equa diff …meme si ça diverge (et dix verges c’est beaucoup) et c’est « extremmement sensible aux conditions initiales » » ….vos solutions atterrissent sur des zones stables et contraintes … La multiplicité des intrants fait qu ‘il est rare que l’un soit prédominant ….Une foret , par ex , peut se créer un micro climat (pluie sous sa canopée) pour freiner l’entropie … elle réduit ainsi la nécessité de pluie frequente et peut passer des saisons ou periodes sèches…
      Prigogine disait que l’erreur de l’humain c’est de refuser les modélisations complexes sous pretexte qu’il ne savait pas les résoudre . .

      1. […]même si ça diverge (et dix verges c’est beaucoup) et c’est « extrêmement sensible aux conditions initiales »[…]

        Je ne dis pas autre chose ici:

        Il suffit ainsi qu’une définition soit absente, incomplète ou erronée pour que l’ensemble du système aboutisse à produire des résultats absurdes.

        Or, il me semble plus que probable que même le plus brillant savant du monde ne puisse prétendre connaître avec certitude tous les paramètres influant sur un phénomène assez complexe pour nécessiter ce genre de modélisation.

        Ainsi, en parcourant rapidement la description wikipédia consacrée aux équations de Lokta-Volterra par exemple, on s’aperçoit bien vite des nombreuses limites de ce modèle:

        – Le taux de reproduction des prédateurs y est défini comme une fonction de leur accès aux proies… Un lynx qui mange un lapin produit ainsi automatiquement une nouvelle portée de lynx…

        – L’environnement supposé idéal, dans lequel la nourriture des proies est supposée illimitée (les petits veinards).

        – Le faible niveau de complexité choisi: Une unique population de prédateurs pour une unique population de proies… Si un aigle venait à manger un lapin, pourrait-il donc pondre un lynx, ou inversement?

        – Dans un registre commun aux deux précédents points, l’absence de facteurs externes tels que les maladies pouvant influer sur l’une ou l’autre population (et donc in fine sur les deux)…

        Le lynx pardelle sera ainsi ravi d’apprendre que selon la modélisation mathématique qui décrit son comportement, il ne peut pas être l’espèce mammifère la plus menacée à court terme

  1. N’est-elle pas le rappel pour chacun
    de nous d’une époque révolue mais bien présente
    N’est-elle pas le rond point d’une Etoîle descendante

    SF 16 juin 1954

  2. Les traders sont de plus en plus remplacés par les informaticiens qui codent les algos et les quants qui développent les modèles. Ces algos sont basés sur des hypothèses simplificatrices, comme celles de Black-Scholes, qui font que le modèle marche, sauf en cas de panique sur les marchés. Le marché devient alors irrationnel. Malgrès d’autres modèles comme les modèles à saut, on ne peut prédire l’évolution des marchés à l’aide des mathématiques.

    On assiste donc au développement des algo de trading ou d’arbitrage, mais l’intervention de l’homme et toujours nécessaire pour les corriger quand ils ne marchent plus.

    Cependant, moi qui suis les marchés financiers à l’aide de l’analyse technique depuis 16 ans, j’ai toujours pu, à l’aide d’outils aussi simples que des moyennes mobiles, voir arriver un krach et sa fin. Les algos ne font qu’amplifier les mouvements. En tant que particuliers boursicoteurs nous pouvons aussi en profiter grâce au Forex ou aux CFD. Grâce aux volumes immenses et à l’usage d’ordinateurs, le trading sur Forex s’est développé et devient possible pour tout le monde. Grâce à des robots de trading, monsieur tout le monde peut gagner de l’argent sans rien faire. Ca c’est le progrès !

  3. Mr.Jorion,

    il y a quelque chose que je ne comprends : la règle d’or est antidémocratique et pourtant vous n’en parlez pas ? Comment cela se fait il ?

  4. « Je serai l’invité de Place de la Toile, »…Vous réalisez le rêve de nombreux internautes…Just for that, félicitations !…Just on place… On time…Good place!

  5. À propos de radios: « Pierre-Louis Basse – journaliste et écrivain – animait « Bienvenue chez Basse », une formidable émission culturo-politique sur Europe1. Eliminé de la nouvelle grille, il en tire quelques conclusions décoiffantes… »

    « Merci aux philosophes Dany-Robert Dufour, Cynthia Fleury, Paul Jorion, Jean-Paul Dollé, Hervé Juvin, Michael Foessel, Michela Marzano, Michel Surya, Alain Badiou, Alain Finkielkraut et tant d’autres…
    […]
    Quelques caniches de l’audiovisuel auront donc pour mission, cette année, de servir la bonne pâtée à des clients électoraux. »

    http://www.marianne2.fr/Pierre-Louis-Basse-quitte-Europe-et-prend-le-maquis-ici-l-onde_a210085.html

    1. Franchement désolée que Pierre-Louis Basse ne passe plus à Europe 1.
      Mon dieu, pauvre France, dont l’intellect se réduit comme une peau de chagrin.

      Que de contours sommes nous obligés de faire pour arriver à obtenir encore quelques analyses fines, quelques points de vus personnels, qui détournent l’attention des auditeurs de la pensée unique, dont ils sont sevrés.

      J’espère que dans votre maquis, d’autres vous rejoindront et que vous trouverez un moyen de parvenir jusqu’à nous, que la grisaille et l’uniformité guette.

  6. très intéressants, on sentait bien vôtre interlocuteur circonspect face à vôtre connaissance profonde et irréfutable dans des domaines où vous faites (presque?) figure de pionnier et forcez le respect. c’est sûr qu’à 27 milles opé/s là l’opacité est garantie et personne n’a rien à y redire.

      1. Même si une partie de l’argumentation de Paul Jorion est reprise dans « le capitalisme à l’agonie », le format radio est plus sensible, cette impression d’un puits de connaissances (on a envi de dire sans fond) est plus perceptible en auditeur qu’en lecteur (je suis aussi un lecteur sur la défensive, je veux voir où on n’emmène et pourquoi on m’y emmène et j’ai les yeux ailleurs pour les vidéos).
        J’aime bien l’intuition d’un algorithme basé sur un rapport proie prédateur. Très intéressant

  7. Deçu, très déçu :

    Vous avez répété que la bourse est un casino.
    Vous avez dit pourquoi. Vous avez exposé une bonne partie de
    ses faiblesse, de ses défauts ( dont certains franchement grotesques)
    et de ses tares.
    Et puis …nous sommes restés au milieu du gué:
    vous n’en avez pas tiré de conclusion franche , sauf une
    implicite, non formulée : celle d’une réforme de détails.

    Quand un outil ne remplit pas son rôle, par ailleurs potentiellement utile,
    des réformes cosmétiques ne sont pas appropriées.
    C’est même une de vos leçons: remonter les causes le plus en amont possible.

    C’est dire que le fixing à 2 secondes, 10 minutes ou trois mois
    est un cataplasme sur une jambe de bois.

    Le progrès technologique n’est pas répressible.
    Il est impensable que le HFT soit interdit ou encadré.
    Il faut remonter plus en amont.
    Une reconstruction, sous forme d’un service publique, avec
    un vieux routier à la barre ( Joseph Kennedy, premier directeur de la SEC…)
    semble possible.

    La disparition pure et simple n’est pas hors de propos.
    En europe, ce ne serait pas une révolution:
    la bourse ne participe pas majoritairement au financement
    des entreprises européennes. Le crèdit y pourvoie.
    Comme vous l’avez signalé, le petit investisseur l’a quitté
    en masse à partir de 2006. C’était pour lui un jeu risqué , trop souvent négatif.

    Qui reste-t-il : les spéculateurs -peu importe la raison sociale.
    En avons-nous besoin ? Non, nous n’avons pas besoin de la rafale
    de crises et de bulles -une bulle est toujours spéculative-
    que la bourse produit sui generis.

    Les fonctions découverte/formation et vérité du prix? une blague!
    La bourse n’indique rien de valable, sauf la panique et le panurgisme
    des programmes, et l’influence hors de proportion des rumeurs,
    des ragots et des tentatives de manipulation. ( Et même, probablement
    des complots des Etats dans la guerre commerciale qu’ils se livrent.
    Disant cela je pense exclusivement à la contribution de PSdJ, du 19
    août).

    La bourse n’est pas un invariant obligatoire dans le paysage financier.
    D’une part, son bilan est négatif – il l’est au delà du doute-
    d’autre part, elle n’est pas réformable, comme d’ailleurs toutes
    les composantes de la finance. (Les gens qui la compose n’ont pas encore
    compris que leur heure est passée.)

    Nous avons là 2 raisons d’ entrainer la bourse sur la pente des constructions
    humaines obsolètes : la disparition ordonnée et son remplacement.

    Le message était à mon sens décevant, mais surtout pas le messager.
    Un auditeur attentif aura beaucoup appris.
    France culture, en présence directe, pas de téléphone- vous réussit parfaitement.
    Je l’ai déja dit : vous êtes admirable. Je vous admire.
    ( pas de faux espoirs, je suis trop vieux!).

      1. Faire une nette distinction entre le message et le messager
        est important. C’est d’autant plus facile, ici, qu’ un seul message est en cause.

        Et je persiste. Et ce n’est pas sans mérite !
        Exemple du 11 septembre 2011 à 00:53, donc après l’émission.
        ( Pour l’arrière-plan se référer FLASH SPÉCIAL : La signification de la démission de Jürgen Stark.)

        Paul dit:
        « C’est une interprétation inattendue. Pourquoi les Bourses ont-elles alors chuté ?
        Si l’interprétation de Quatremer était correcte les marchés auraient dû se réjouir. »

        Baisse incompréhensible, en effet. La réaction de la bourse à une diminution
        du personnel est de monter, quasi exclusivement.
        Les cas Michelin (09/1999), Moulinex et plus près de nous la CEO de Yahoo sont
        bien documentés: les cours augmentent.

        J’ai bien une autre interprétation : faiblement corrélé, irrationnel, sans signification
        propre, sensibilité extrême aux rumeurs, moutonniers…

        Comment ne pas voir l’anomalie: la religion s’écroule ? oui sans doute , mais la cathédrale reste intangible…
        La solution : des lignes à retard dans les transmissions du HFT. Les gens bien diront MHT : Mid Frequency Trading.

  8. A propos de simulations amusantes, je suppose que vous connaissez le « vieux » (1993 !) papier de Gode et Sunders sur le « zero intelligence trading » (ici, aussi).

    Simple double auctions tend to achieve high levels of allocative efficiency even when they are populated by zero-intelligence traders. This result has been used to show that the aggregate level properties of markets can be quite different from the behavior and properties of individuals who participate in them. Specifically, any non-rationality of individuals does not necessarily carry over into outcomes of markets …

    … à condition que des contraintes suffisantes soient placées (ne pas proposer ce que l’on ne peut fournir, suffit souvent) : de la réglementation pure et simple, pas de la « régulation ».

    Allez, comme le dit la pub, « toi aussi, tu peux devenir trader ! » Même que tu peux t’entraîner avec d’autres ZI traders, ici.

  9. Un élément passé sous silence : l’impact de la révolution informatique sur les corps.

    La transformation de l’être humain en créature assise les yeux hors de la tête. Que ce soit pour acheter/vendre des titres ou pour laisser un commentaire sur un blog.

    Et le redoutable impact de cette épidémie sur les systèmes nerveux.

    Là aussi, le « retour au Réel » sera coûteux.

  10. Super! J’ai compris et…j’en reviens toujours au cadre. Le cadre actuel est guerrier, dans ce cadre les murailles logicielles se combinent. Des civilisations les plus hiérarchisées et très bien « muraillées », seules restent les murailles, leurs occupants s’étant entretués.Je propose un autre cadre pour d’autres logiciels, là,à mon sens, il s’agit d’une question d’évolution .

    Humaniarcalement

  11. Des ordinateurs et des hommes.

    Il est bien vrai que ce sont les hommes qui ont créé les ordinateurs et leurs programmes, mais les ordinateurs ne produisent-ils pas en retour des hommes modifiés, comme le pied de biche transforme l’homme honnête en voleur ?

  12. Juste pour l’anecdote, j’ai sursauté lorsque vous avez évoqué un algorithme basé sur un rapport proie-prédateur, cela m’a rappelé une discussion avec un informaticien de marché qui m’avait dit s’être inspiré d’un logiciel de guidage de missile air-air pour développer son logiciel de prévision de marché.

      1. Rien d’illogique la dedans! Les fondements de l’informatique et d’Internet sont clairement militaires. Ainsi la cybernétique, science née au lendemain de la guerre et qui va accoucher de l’informatique, procède directement de la façon de calculer les tirs aériens et les guidage de missile, ainsi que l’explique Norbert Wiener, père fondateur de la Cybernétique.

  13. Mon dernier neurone ayant vraisemblablement craqué, je ne comprends toujours pas le HST:
    Pourrait-on détailler le process complet d’une transaction (par ex c’est quoi une transac annulée, jusqu’où parvient-elle, comment certaines d’entre elles surnagent et arrivent à terme, quelle info en retour en cas d’annulation(?) ou d’exécution, comment ces infos éventuelles sont analysées et ce qu’on en fait.
    Merci

    1. Cela ne s’explique malheureusement pas en dix lignes. Mais j’en ai parlé longuement dans l’un de mes livres : Le prix (Le Croquant 2010) au chapitre 7, La vente sur les marchés organisés et 8 : Dynamique des marchés financiers (pages 167-205), ainsi que dans l’appendice B : L’achat et la vente sur les marché financiers (pages 331-350).

      1. Merci.
        J’ai le livre , mais ne m’y suis pas encore attaqué vraiment. Je l’ai diagonalisé et il m’a l’air d’être près à se défendre sauvagement!

    2. Sans vouloir diminuer les ventes de Paul, wikipedia en anglais n’est pas mal
      wiki sur HFT
      (les quatre stratégies …)
      et la video sur HFT pointée
      contient ces phrases essentielles qui montrent l’aspect « nano-délit d’inité » de la chose :

      « HFT strategies are generally unrelated to valuation »

      (n’ont donc pas de rapport avec une évolution attendue sur long-terme, du type « aujourd’hui, Scogen est sous-valorisée »)

      « they profit from imperfections in the structure of the double auction order book »

      C’est à dire qu’avant qu’un cours ait changé suite au dernier ordre achat ou vente exécuté, et que cela apparaisse sur les écrans, les feuilles de marchés sur lesquelles les acteurs s’étaient inscrits pour donner leur volonté d’effectuer lesdistes transactions si une contrepartie se présente, sont rendues accessibles (moyennant des sous et une acceptation d’une institution de la bourse, je crois me souvenir dans un bon article du monde de 2010…) aux opérateurs en temps réel d’ordinateur (donc la milliseconde, en pratique, les données physiques transitant certes à des vitesses > 100 Mbytes/s sur une ligne non exclusive, mais étant groupées par paquets, et j’imagine qu’il faut 10 à 50 Ko dans une structure non « twitterisée » pour passer une info. Donc 100M/50K=0.5 ms, le pixel de temps de ce genre de chose « as of 2010 ».
      C’est vrai que dans un modèle prédateur proie entre acteurs HFT en compétition pour des cibles « low FT », le gain relatif dépend d’avoir l’info en 500 micro-secondes ou 400 micros-secondes. 100 microsecondes correspondant à 20 km (cable avec diélectrique …), et quelques km de cables existant de ci de la avant d’atteindre son concentrateur local, il n’est pas illogique qu’entre deux immeubles de Manhattan ou entre deux bureaux de la meme rue de Wall Street, il y ait un avantage physique à ce rapprocher. Se méfier quand même de l’aspect « légende urbaine » de cette idée, car ca peut être une façon simple du manager du systeme informatique de répondre à l’énorme pression de sa direction « faisons nous vraiment tout pour gagner sur ce secteur du HFT ».

    1. Petite abeille béotienne, vous devriez lire ce livre de Paul Jorion. Vous y apprendriez ce qu’est un « Honey pot ».
      « Les abeilles pillottent de çà de là les fleurs, mais elles en font le miel qui est tout leurs. Ce n’est ni thym ni marjolaine. »
      Tout ça me donne le bourdon asiatique, tient……. 🙁

      1. Débouche une bouteille, partage la avec quelques « amigos » et le temps deviendra plus clément, et le bourdon repartira.

  14. Merci beaucoup M. Vitorge.

    Moi aussi, j’aurais aimé des réponses autres, plus profondes ou techniques sur certains points,

    mais expliquer une feuille de marché sur FC, dur dur,

    et je pense que PJ a bien tenu compte de l’auditoire de cette émission, ce ne sont ni les geeks purs ni les hackers ni les quants,
    plutôt ceux qui mettent leur nez au vent en se disant que ce nouveau support qu’est la Toile recèle forcément moults aspects intéressants…

  15. Ah non, elle n’est pas négligeable du tout [la crise philosophique], elle fait partie d’une crise plus large qui est celle, je dirai, de la complexité en général

    Cher Monsieur Jorion, j’aimerais bien que vous nous en disiez plus sur la spécificité philosophique de cette crise. Votre interlocuteur évoque votre interview à Libé le 19 août, je suis allé la retrouver sur ce blog :

    Il y a une superposition de crises. Crise des matières premières: on a dépassé sans doute le pic pétrolier. Crise environnementale et climatique: la survie même de notre espèce sur la planète est en jeu. Crise du crédit: une grande partie des bénéfices des entreprises, au lieu de servir à l’autofinancement, a été distribuée en dividendes aux actionnaires : les « investisseurs », et aux dirigeants de ces entreprises, au lieu de revenir aux salariés, qui se sont endettés pour essayer de compenser une baisse du pouvoir d’achat due à la stagnation des salaires au cours des trente dernières années. Crise philosophique : l’introduction de l’ordinateur et les calculs extrêmement complexes nous dépassent. La machine ne connait pas la peur comme nous la ressentirions et prend des décisions extrêmement risquées.

    Concernant cette « quatrième crise », ne vaudrait-il pas mieux parler de crise « de la complexité » par exemple, ou de crise « psychologique » (puisque vous parlez de la peur que ne ressentent pas les machines) ? Ce que je ne comprends pas, c’est en quoi cette quatrième crise est spécifiquement philosophique.

    Merci !

  16. Dans ses cours au Collège de France (audio en libre accès http://www.college-de-france.fr/default/EN/all/phi_lan/cours_8.htm http://www.college-de-france.fr/default/EN/all/phi_lan/cours_9.htm) , le philosophe Jacques Bouveresse rappelle quelques fondements des mathématiques, que partagent les algorithmes. N’en déplaise à ceux pour qui les mathématiques expriment un ordre d’essence divine et autres discours analogues (Leibniz, Descartes, Newton et autres noms qui, aussi immenses et admirables qu’ils aient été et continuent d’être, n’en sont pas des dieux pour autant), le partage, donc la socialisation et les usages de la connaissance mathématique passent par des langages qui, qu’on le veuille ou non, sont des constructions sociales, sémiologiques, historiques, humaines, etc. Le sociologue Bourdieu cite le mathématicien Poincaré, pour lequel les symboles mathématiques sont bel et bien des conventions – donc des conventions -des constructions- sociales.
    L’emploi d’un certain langage scientifique, qui plus est d’un certain langage de programmation, découle toujours d’un choix, toujours effectué qu’on le veuille ou non, depuis une réalité sociale, jamais neutre, et toujours centrique malgré elle( sociocentrique, ethnocentrique, egocentrique… « x » centrique). Choix qui n’est donc jamais purement rationnel.
    C’est une banalité très peu assimilée de répéter que l’ordinateur ne fait pas, on lui fait faire, même si un programme peut à son tour faire faire à un autre programme et devenir, disons, performatif, l’origine sociale de l’acte est ineffaçable dans le caractère socialement construit du langage et dans le point de vue explicite ou pas, conscient ou non, trahi par le choix d’un langage parmi d’autres.
    Ces faits me semblent irréfutables. Ils ne remettent d’ailleurs pas du tout en cause la science elle-même, bien qu’ils puissent rendre plus difficile de faire de la science un absolutisme.
    Mais, comme Paul Jorion le dit ici, le démenti par les faits semble avoir été mis en déroute, humilié, par le mépris des faits.
    Le fait est que règne un silence et une ignorance honteusement complaisants concernant les limites a priori déjà bien connues des langages formels et du type de connaissance que ceux-ci sont effectivement en mesure de produire. Le fait est que l’on ne sait plus du tout ce qu’on fait avec les algorithmes. On délire complètement sur leur objectivité à priori. La connaissance produite par les algorithmes doit être a priori soumise à la contradiction de langages « naturels », qui, grâce à leur irréductible ambiguïté, nous forcent au dialogue et à la reconnaissance de l’autre, en même temps qu’ils nous préservent de la généralisation de l’univocité « sociocide » des langages formels employés seuls. Les sites sociaux ont bien su exploiter la brèche ouverte par le caractère « sociocide » de l’univers informatisé. Mais ceux qui, bien humains, ont débuté leur règne au travers des langages de programmation, langages qu’ils veulent croire parfaits, en bons croyants qu’ils sont même quand ils ne le sont pas, n’ont pas reconnu les preuves de leur insuffisance et de la nécessité de l’Autre. D’où la « gouvernance algorithmique », cette forme d’absolutisme dernier cri qui, pour ne pas être réfutée, admet bien la contradiction, mais d’un seul type seulement, celle qui est exclusivement formulée et conçue dans son seul langage, bien que celui-ci continue d’être le résultat de choix centriques, fondamentalement irrationnels, etc.
    « Gouvernance algorithmique » qu’on laisse apparaître chaque fois plus, à tort, et par complaisance?, comme étrangère. Ou divine, parce qu’elle prétend parler une langue parfaite?

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