Archives par mot-clé : pêche

Mon séjour dans l’Île de Houat III. La fierté

Les hommes de Houat étaient à la pêche – même quand il n’y avait rien à pêcher, et que les bateaux s’étant mis en cercle au large jetaient l’ancre, et qu’on jouait alors à la belote entre équipages réunis sur le pont de l’un d’entre eux, parce qu’« on peut pas rentrer, sinon on serait dans les pieds de nos femmes », lesquelles veillaient aux poules, à la vache et au cochon, à la récolte des foins et l’entretien du jardin potager, lavaient à longueur de journées les vêtements de travail de leur mari, raidis par le sel et massacrés par de très rudes activités. Il y avait les morts, déjà évoquées, et les multiples accidents provoqués par un métier difficile : les doigts coupés, les plaies qui, jour après jour, ne veulent pas guérir, le cancer de la peau qui succède à la peau burinée, tannée par le soleil et par le vent.

Jean-Michel me rapportait la conversation qu’il avait eue un jour avec un touriste qu’il avait emmené en mer par une chaude et paisible journée d’été : « Vous, les pêcheurs, quelle vie splendide que la vôtre ! ». La raison pour laquelle ce souvenir lui revenait, c’était que la mer était passablement déchaînée autour de nous durant cette journée de janvier où nous conversions en faisant porter la voix pour que l’autre parvienne à nous entendre.

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Mon séjour dans l’Île de Houat II. Le métier

Houat, était-il exotique ? D’abord, c’était un village de 450 personnes, donc une très petite communauté avec sa surveillance réciproque, de chacun vis-à-vis de tous, et de chacun par l’ensemble des autres. Mais cela, ç’aurait été vrai partout : la conséquence inévitable d’un faible nombre d’habitants. Ensuite, on n’y était pas bien riche. Quand j’y suis retourné pour la première fois en 2010, le contraste était vif entre le Houat que j’avais connu et celui que j’avais maintenant sous les yeux : j’avais quitté une petite île en équilibre instable sur la ligne de crête entre la pauvreté et l’aisance, mais toute fonctionnelle, axée entièrement sur la pêche, avec ses maisonnettes sans pelouse tirée au cordeau, sans haies bien taillées, sans mignonnes barrières peintes en blanc : à la place, à l’avant des maisons, un chantier permanent, un atelier improvisé, une zone de terre battue où le pêcheur fabriquait ses casiers à crabes, à homards et à crevettes, « à temps perdu » : quand il n’était pas en mer.

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“La transmission des savoirs”

Conférence donnée à la fête du livre de Bécherel, le 19 avril 2014, à propos de La transmission des savoirs par Geneviève Delbos et Paul Jorion (Maison des Sciences de l’Homme, 1984).

Ça me fait extrêmement plaisir qu’on me demande de reparler de la transmission parce que cela renvoie donc à ce livre que j’ai écrit avec Geneviève Delbos et qui a paru en 1984. Il m’est arrivé une seule fois qu’on m’ait demandé de reparler de ça. C’était inattendu et c’était loin. C’était l’Unesco qui m’avait demandé d’en parler, de venir en parler à Nagoya au Japon. C’était en avril 2005. Et depuis, non, on me demande essentiellement de parler de la crise financière de 2008, et aujourd’hui de l’actualité financière. Et cela me fait donc extrêmement plaisir que l’on m’ait demandé aujourd’hui de reparler de cette transmission des savoirs à laquelle nous nous étions intéressés à la fin des années 70 et le début des années 80.

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Piqûre de rappel : “La transmission des savoirs”, à Bécherel, le 19 avril 2014

Comme on a l’amabilité de me demander ce matin de reparler bientôt de ces questions là : une piqûre de rappel.

Si vous ne m’avez jamais entendu parler d’éducation, de la difficulté qu’il y a à transmettre un savoir empirique sur les bancs d’une école et même de la difficulté qu’il y a à transmettre le savoir scientifique, de la raison pour laquelle le pèse-sel n’est pas d’une aussi grande utilité sur un marais salant que pourrait l’imaginer un scientifique, ou de ce qui distingue un pêcheur de homards grottiers d’un pêcheur de homards coureurs, eh bien, une occasion vous est offerte de le faire.

N.B. Les problèmes de son s’arrangent assez rapidement.

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L’étrange défaite de la démocratie bureaucratique européenne : l’autorisation du chalutage électrique, par Jean-François Le Bitoux

Billet invité.

L’étrange défaite de la démocratie bureaucratique européenne : l’autorisation du chalutage électrique. De quoi cette dérogation est-elle le message ?

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Souvenirs de jours en mer…

Mon nouveau jardin, pour le moment, je l’observe.

Je suis en cela les conseils de Jean-Michel, l’un des Houatais qui m’ont appris la pêche : “Quand t’as un nouveau bateau, il faut d’abord l’observer. Pour comprendre comment il marche. Il y en a qui ont tendance à remonter, et d’autres à abattre. Il y en a qui sont plus à l’aise à rouler, et d’autres à tanguer. Il faut d’abord que tu comprennes ce qui lui convient. C’est seulement à ce moment-là que tu pourras lui dire ce que tu voudrais qu’il fasse !”

J’attends d’avoir compris comment mon nouveau jardin marche, je lui ferai alors savoir ce que j’aimerais bien qu’il fasse pousser. Pas avant !

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“La transmission des savoirs”, à Bécherel, le 19 avril 2014

Si vous ne m’avez jamais entendu parler d’éducation, de la difficulté qu’il y a à transmettre un savoir empirique sur les bancs d’une école et même de la difficulté qu’il y a à transmettre le savoir scientifique, de la raison pour laquelle le pèse-sel n’est pas d’une aussi grande utilité sur un marais salant que pourrait l’imaginer un scientifique, ou de ce qui distingue un pêcheur de homards grottiers d’un pêcheur de homards coureurs, eh bien, une occasion vous est offerte de le faire.

Car si on me demande souvent de parler d’économie – ce qui n’est pas mon métier – on ne me demande pratiquement jamais de parler d’anthropologie – ce qui l’est pourtant. Mais c’était le cas à La fête du livre à Bécherel le 19 avril, où j’ai parlé de La transmission des savoirs, le livre que j’ai co-rédigé avec Geneviève Delbos, publié aux éditions de la Maison des Sciences de l’Homme en 1984, et toujours disponible.

Ceci dit, je parlerai cette fois de Comment la vérité et la réalité furent inventées (Gallimard 2009), aux Rencontres du Louvre le 13 octobre. Je vous en dirai plus à ce sujet en temps utile.

Le son est un peu faible au début mais ça s’arrange par la suite.

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Dans le sillage des pêcheurs d’Houat, par Jérôme Lamy

Billet invité. Cet article paraît aujourd’hui 20 septembre dans L’Humanité.

Initialement parue en 1983, la thèse de l’anthropologue Paul Jorion sur les pêcheurs d’Houat dans les années 1970 reparaît aujourd’hui augmentée d’une préface. La description minutieuse des codes langagiers, des modes d’existence et des manières de faire de cette petite communauté insulaire de Bretagne fait ressurgir un monde englouti. La parole rare des pêcheurs s’est vidée de tout sujet, laissant aux éléments naturels l’initiative de la réussite ou de l’échec commercial. Le discours des femmes sur l’île est, lui, plus directement politique puisqu’il se situe en permanence dans les rapports entre individus. L’espace est par ailleurs défini par le genre : aux hommes la mer, aux femmes la terre. Lorsque l’homme accoste, ses déambulations sont limitées (le port, le café), sa présence à terre est tolérée. L’emprise religieuse est forte encore au milieu des années 1970 sur cette petite île ; la République s’est introduite peu à peu dans une « théocratie » qui a longtemps concentré tous les pouvoirs.

Paul Jorion fait revivre, en des pages admirables, la vie difficile à bord des bateaux de pêche. La hiérarchie sociale repose sur une division technique du travail. Patron, mécanicien et matelots fondent la structure élémentaire du bateau. Les liens familiaux se superposent à cette organisation et les conflits (notamment sur les bateaux où des frères se côtoient) sont nombreux. Le « bon » pêcheur, patient, chanceux et courageux s’est constitué des principes d’action solides. Le temps à Houat est calqué sur la saison, cette notion polysémique qui articule les rythmes biologiques et humains, les scansions météorologiques et économiques. Le pêcheur déploie une science des marques qui lui permet de quadriller les plaines liquides et d’y repérer les fonds poissonneux. La transmission des savoirs est d’abord faite d’imprégnation : il faut connaître son bateau, ses engins de pêches (les casiers, les lignes), les données halieutiques des zones prospectées et même la psychologie d’un équipage.

L’économie archaïque de la pêche à Houat se fond, paradoxalement, dans les grandes lignes d’un système capitaliste inégalitaire : les armateurs sont favorisés dans la répartition des revenus, les plus jeunes font les frais d’une structure qui exploite leur force de travail. Trente ans après sa première publication, la thèse de Paul Jorion n’a rien perdu de sa pertinence anthropologique : entre le jeu subtil des hiérarchies familiales instables et les systèmes de croyance complexes, l’île de Houat fixe les formes anciennes d’une communauté insulaire qui a inlassablement creusé l’écume ingrate.

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LE PRIX : ÉVALUER LE RAPPORT DE FORCE

Un petit clin d’œil à ceux d’entre vous qui avez lu mon livre Le prix (2010), et en particulier le passage (à la page 321) où j’explique :

Ce qui caractérise ce marché à l’amiable du « Pan Coupé » [P.J. à Lorient] par rapport à la criée, c’est que, même si l’on peut rater son coup, comme ce fut le cas pour Jean-Yves le 3 août, le pêcheur a le sentiment qu’il peut y défendre sa marchandise, d’« homme à homme », dans une enchère descendante qui autorise le marchandage. Ainsi, dans les termes d’un autre pêcheur : « On connaît tout le monde : il y a toujours une petite conversation. C’est un bon marché : on peut défendre sa marchandise. »

Passage à rapprocher d’un autre, dans un article du Financial Times d’avant-hier, à propos de la pénurie de foin aux États-Unis, où il est dit :

Le produit est difficile à standardiser, du fait que les ballots sont ronds, rectangulaires, secs ou humides, et constitués d’espèces aussi variées que la luzerne, la brome et la fléole [P.J. deux herbes des prés communes]. « Il n’y a pas de qualité standard uniforme pour les foins. Et c’est comme cela que le veulent les marchands de foin. Ils aiment le marchandage », explique Stephen Barnhart, agronome spécialiste du fourrage à Iowa State University.

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LES PÊCHEURS D’HOUAT – Réédition 2012

Après avoir été longtemps épuisé, Les pêcheurs d’Houat (Hermann 1983), reparaît lundi 25 juin aux Éditions du Croquant.

Comme leur nom le suggère, les Éditions du Croquant ne sont pas un empire de presse mais une coopérative, si vous avez l’intention de vous procurer le livre en-ligne, vous les aiderez en l’achetant directement ici.

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