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Rationalité ou irrationalité du nucléaire civil

Une personne qui rédige une thèse sur « l’argumentation autour du nucléaire dans l’espace public français après la catastrophe de Fukushima » me pose une question relative à la réponse que j’ai apportée à un commentaire sur le blog, et me demande : « En quoi la comparaison du nombre de morts en voiture vs nombres de morts dus au nucléaire est-elle une authentique simplification ? » J’ai apporté une première réponse, et un débat s’en est suivi (que je pourrai publier en entier si mon interlocuteur en est d’accord). Voici en tout cas ma conclusion.

La rationalité chez Aristote, c’est la capacité à découvrir la vérité comme conclusion d’un syllogisme. Le terme moyen du syllogisme c’est la « raison » (ratio en latin, logos en grec) du syllogisme : le terme commun des deux prémisses qui permet de relier dans la conclusion les deux extrêmes (les deux autres termes du syllogisme qui en contient trois).

La rationalité de la société civile depuis l’antiquité grecque, c’est la capacité d’utiliser la raison pour parvenir à des conclusions justes (vraies).

Dans l’antiquité grecque, le marchand n’est pas un citoyen (membre de la cité = polis), c’est un métèque, au statut intermédiaire entre celui d’étranger et celui de citoyen. Ses valeurs sont différentes de celles du citoyen. Dans Le politique (la gestion de la cité = polis) Aristote attire l’attention sur le fait que sa représentation du bonheur par l’accumulation d’argent (ou d’or) est distincte de celle du citoyen qui accède au bonheur par la vertu (que la connaissance de la vérité par la raison facilite).

Jeremy Bentham (1748 – 1832) invente au XVIIIè siècle une autre rationalité : le calcul utilitariste benthamite qui formalise la rationalité du marchand. N’est pas rationnel celui qui sait manier le syllogisme (= le citoyen), mais celui qui sait allouer de manière optimale les ressources dont il dispose en fonction de son utilité subjective (= le bourgeois).

Cette nouvelle rationalité dite « économique » est fondée sur le jugement subjectif (par opposition à la gestion de la cité = polis) et elle ne vise ni la vertu, ni la vérité : sa finalité est d’assurer l’objectif du marchand : atteindre le bonheur par l’accumulation d’argent (ou d’or).

Pour revenir à notre affaire, le nucléaire civil peut être justifié selon la rationalité du marchand visant l’accumulation d’argent (ou d’or) mais non selon la rationalité de la société civile qui utilise la raison pour parvenir à des conclusions justes (vraies).

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MESSIEURS QU’ON NOMME GRANDS, SIMPLIFIEZ !

La panique et la paralysie au sommet
Les impasses
La « rationalité » de l’agent économique
* Le crédit
* La complexité des instruments financiers
* * Un ordre monétaire international : demain !
* La variabilité des prix, et les paris qu’elle autorise

The moral decay of our society is as bad at the top as the bottom, par Peter Oborne

L’argent, mode d’emploi (Fayard 2009)

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COMPTE-RENDU DE « Comment la vérité et la réalité furent inventées », par Gérard Chouquer

Merci à Gérard Chouquer pour ce compte-rendu de « Comment la vérité et la réalité furent inventées » (1) dans la revue Les Annales.

Paul Jorion dispose de talents multiples, étant aussi à l’aise dans l’analyse des marchés financiers, du second théorème de Gödel, du mode de raisonnement d’Aristote que de la philosophie de Hegel. Il propose ici un ouvrage d’anthropologie du savoir, ambitieux en ce qu’il n’hésite pas à se situer au niveau le plus élevé qui soit, celui de l’histoire de la rationalité. Son livre s’intéresse en effet à deux objets, la vérité et la réalité, qui, l’un et l’autre, ont à voir avec la formation de la pensée scientifique moderne. L’auteur entreprend de démonter que l’une et l’autre sont des productions culturelles majeures, l’une, la vérité, appartenant à l’Antiquité grecque, l’autre, la réalité, à la pensée rationnelle moderne du XVIIe s.

Parlant à plusieurs reprises de coup de force épistémologique, on pourrait se demander si l’entreprise de Paul Jorion est de s’engager dans une critique déconstructrice et quelque peu ravageuse des fondements de la science moderne. Le projet de l’auteur est différent. Il écrit : «  contrairement à ce que l’on pourrait craindre, la chronique que proposent les pages qui suivent ne débouche nullement sur un relativisme sceptique quant à la connaissance et à son caractère cumulatif où tous les chats sont gris » (p. 19). Je ne sais si cette brève mention liminaire suffira à rassurer le lecteur, mais je l’invite à s’aventurer dans le livre sans crainte d’être conduit là où il n’aurait pas envie d’aller, à savoir dans l’impasse d’une critique qui n’aboutirait nulle part par position anti-scientifique. Son but est, au contraire, de « prôner un retour à la rigueur dans le raisonnement » (p. 11).

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Le labyrinthe du capitalisme, par Crapaud Rouge

Billet invité.

Quand cessera donc la lancinante musique de la « rationalité » du capitalisme que l’on répète à l’envi sans avoir conscience de la montagne de préjugés sur laquelle elle repose ? Des commentaires sur ce blog obligent à se poser la question, par exemple ceux qui défendent l’idée d’un « contrôle a priori des budgets nationaux » par la Commission Européenne :

« Le rejet apparemment très large de la dernière proposition de contrôle a priori des budgets des nations européennes, sonne pour moi, par ce qu’il sous-tend, comme un glas d’un espoir de l’expression de la volonté d’un destin commun. » (juan nessy)

« L’idée d’un contrôle a-priori des budgets nationaux par la Commission de Bruxelles a tout de suite suscité l’ire de Paris, ce qui veut dire que la bonne gouvernance des politiques économiques a déjà du « plomb dans l’aile ». L’idée d’un « gouvernement économique de l’Europe » a peu de chances de se réaliser. » (Coligny)

J’ai choisi cet exemple parce qu’il est emblématique du rationalisme. Contrôler a priori les budgets, afin de ne pas dépenser plus qu’on ne gagne, est très rationnel, c’est même du bon sens en béton, décalqué du fait qu’il est matériellement impossible de vendre plus qu’on ne produit, tout comme il est impossible qu’une balle rebondisse plus haut que son point de départ. Cette idée peut de surcroît s’appuyer sur le succès économique de l’Allemagne, universellement réputée pour son sérieux, qui prétend aller jusqu’au « déficit zéro ».

Et pourtant… ça cloche ! Première pierre d’achoppement : si cette idée est aussi rationnelle qu’il y paraît, pourquoi les budgets de toutes les nations ne sont-ils pas déjà équilibrés ? Ou encore : puisque l’on vit depuis des siècles en régime capitaliste politiquement organisé et établi en toute légitimité, comment expliquer que cette idée rationnelle n’a jamais été mise en pratique ? Quand on sait le pouvoir d’influence des capitalistes auprès de la classe politique, il est étrange qu’ils laissent se creuser des déficits au point qu’en périodes de crise ils se trouvent eux-mêmes menacés.

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