30 réflexions sur « VUB, Chaire « Stewardship of Finance », deuxième leçon, le 14 octobre 2012 »

  1. J’ai trouvé cet article :

    Voici ma contribution au débat : quelle différence entre ceux qui ne sont pas nommés (« le crime organisé ») et les autres acteurs financiers qui ont en commun avec les premiers d’être « organisés ».
    Mes précédents posts relatif à ce sujet posaient en gros la question quelles étient les passerelles entre les deux types d' »organisation », et ne serait-ce pas là la raison pour laquelle la finance est difficilement régulable, aussi difficilement que ne peut l’être le crime.
    Voilà.

      1. Bon, je me lance pour les dix premières minutes, n’hésitez pas à me corriger.

        Nous nous sommes demandé si nous allions enregistrer la série des cours en vidéo une fois pour les 5 ans ou commencer une nouvelle série tous les ans.
        Il est possible que l’ordre et les sujets changent tous les ans. Le champ d’étude est neuf; je pourrais comparer la construction du cours à l’écriture d’un programme informatique: elle se fait par itérations, en allant par stades de plus en plus profonds; et l’écriture n’est pas définie à l’avance.
        Au début de chaque cours je ferai un résumé de ce qui aura été dit avant; certaines choses pourraient me venir à l’esprit dont je vous donnerais les détails plus tard; dans ce cas je vous en ferai part.

        Le sujet d’étude est donc « éthique et finance ».
        Depuis la crise des subprimes, il y a un intérêt à vouloir changer la finance.
        Il y a eu une forme d’impréparation; les choses ont tourné vraiment mal, pas essentiellement à cause de fraudes (la fraude est malheureusement inhérente à toute activité humaine, mais ce facteur n’a pas été décisif).
        Beaucoup d’erreur ont été commises pendant des années; il s’agit d’analyser ces erreurs. Il est plutôt question de structure que de mauvais comportement.

        L’essence de l’université, qui s’est répandue partout en Europe au 13e siècle, est d’essayer de mieux comprendre qui nous sommes et comment nous faisons les choses.
        Je regrette que cette connaissance accumulée n’ait pas eu d’impact sur la vie réelle. Il y a une sorte de séparation entre les décideurs et les penseurs, probablement ont-ils des personnalités différentes; quoi qu’il en soit, il n’y a pas eu assez de communication entre les deux.

        Pour définir l’éthique, nous pouvons remonter au 7e siècle avant JC; deux personnages ont émergé: Confucius et Lao Tseu, qui par des chemins différents ont construit un cadre pour comprendre l’éthique.

        Je suis anthropologue et non politologue, moraliste ou philosophe. Un professeur de l’université d’Oxford, Rodney Needham, a bien décrit dans « Structure and Sentiment » en quoi l’approche de l’anthropologie sociale est différente de toute autre.
        Cette discipline s’est développée en opposition à l’anthropologie physique qui préexistait, et qui consistait à classifier les gens en fonction de mesures (par exemple, mesure des crânes).

      2. La suite (Minutes 10 à 25)(… c’est pas facile, il ne parle pas si linéairement, notre Paul)

        raccord
        Je suis anthropologue et non politologue, moraliste ou philosophe. Un professeur de l’université d’Oxford, Rodney Needham, a bien décrit dans « Structure and Sentiment » en quoi l’approche de l’anthropologie sociale est différente de toute autre.
        Cette discipline s’est développée en opposition à l’anthropologie physique qui préexistait, et qui consistait à classifier les gens en fonction de mesures (par exemple, mesure des crânes).

        Au début du XIXe émerge la vision que tout cela est confus, puisque sur de grandes distances temporelles ou géographiques on trouvait la même chose (par exemple les français et les Kalmoukes). On s’est donc basé pour classifier sur les institutions qui avaient émergée, sans nécessairement qu’on sache qui avait inventé quoi dans ces institutions. Par exemple, la propriété privée. On pense aux conséquences , certaines tragiques, que mentionne Rousseau dans son « Discours sur l’Origine de l’Inégalité parmi les Hommes » : « le premier qui a touché quelque chose et dit « cela est à moi …». Ainsi le scientifique social regarde les institutions, mais n’ignore pas que les sociétés sont faites de gens. L’idée de Needham dans cette ordre de choses est que les gens vivent dans des institutions ou des structures qui n’ont pas un fil d’invention reconnue (Solon qui crée l’état, c’est une simplification) et qui est déjà là, et ce n’est donc pas négociable une fois qu’on est né dans un cadre : on y vit, mais on ne pose pas la question de dedans. Le rapport à la structure peut être vu par ce que Needham appelle « le sentiment » : comment on ressent ces institutions : y est-on heureux, pas heureux ? Thème important et classique aussi en philosophie : Quelle pression l’institution met sur les gens, quel liberté individuelle on sacrifie en échange de sécurité. Il y a des choses qu’on ne peut pas faire, parmi ce qui vous passe par la tête. Une réflexion par Freud dans « Malaise dans la Culture(~)» « si nous sacrifions trop de nos désirs , apparait-il un déséquilibre qui nous rend malheureux (~~), qui est finalement plus dommageable qu’il nous rend heureux dans le processus de la civilisation, dans cet échange pour avoir la sécurité» ; Nietzsche (?) avait abordé cette question auparavant.
        Bref nous vivons comme individu. Notre activité comme individu soutient l’institution, nous sommes pour ou contre, nous pouvons devenir député et écrire les lois, nous pouvons organiser ou défiler dans des manifestations géantes et faire changer les lois. Les sentiments que nous avons nous conduisent ou bien à des attitudes conservatives, ou bien à vouloir un changement. Il y a donc un côté bottom-up autant qu’un côté top-down de l’institution vers l’individu. Ceci est très différent de ce que la science économique a développé, au moins depuis le dernier quart du 19e siècle : il n’y a dans le mainstream de l’économie qu’un processus bottom-up, et ceci implique que de façon évidente un sociologue aura une vue sur l’économie et la finance vraiment très différente des économistes . Pourquoi les économistes n’ont vu que le côté bottom-up, nous aurons besoin d’y revenir et de le comprendre, car cela a été crucial pour les développements néfastes en finance que nous avons connus récemment.

        Chine au VIIe siècle avant JC : Confucius, son travail principal est « l’analex (?)», ce sont des anecdotes et histoires pour faire réfléchir. Ce qui est central dans la vue de Confucius , c’est que la société doit marcher en harmonie, et ce que doivent faire les individus pour qu’elle marche ainsi. Confucius discute les écarts possibles. « Que le soleil soit le soleil, que le prince soit le prince » : que chaque rôle soit celui qui doit être, et pas un autre, sinon quelque chose n’ira pas bien. En Chine ancienne, il n’y a pas de notion de « théorie », de « vérité », de «réalité » . Il y a la notion de « kho » en chinois archaique, mais cela prête à confusion, utilisé pour la vérité, mais au fond très différente. Par exemple « Est que c’est « kho » que tout le monde aime le prince ». On pourrait dire, oui, c’est bon pour le gouvernement du pays, etc., mais non ce n’est pas « kho » de dire cela : la princesse , la sœur du prince ne peut jamais dirent qu’elle aime le prince, donc ce n’est pas « kho » de dire que « tout le monde aime le prince » ; ce paradoxe attire l’attention sur le fait que ce qui est dit ne colle pas à toute la situation : la notion de « kho » est ce qui est approprié, ce qui est nécessaire. Vous comprenez ainsi que pour Confucius, faire les rituels de la bonne manière était important pour la société. Chacun doit savoir exactement quel rituel(/rôle ?)est attendu de lui dans la société. Cette vue est resté dominante au moins jusqu’au début du XXe siècle en Chine.
        Vous voyez comme la notion du bottom-down ( euh? Vouliez dire top-down ?) est présente ici, ce qui doit marcher n’est pas l’individu en soi, mais la société comme un tout, on attend de l’individu qu’il colle à ce cadre et qu’il accomplisse les actes qui rendent la société harmonieuse. Au même moment, le taoïsme se développe en Chine, au 6e(?) avant JC. Il n’y a pas d’évidence toutefois que Lao Tseu ait été un personnage réel, mais au fond ce n’est pas si important, tout comme les discussions sur l’existence du Christ, ou de Socrate par Georges Mitrzanagora ici même à l’ULB (voir les billets sur le blog). L’impact sur la culture de leurs enseignements fait que la question de leur existence est secondaire. Les vues de Lao Tseu sont très différentes du confucianisme. Ces deux tendances sont encore dans la vie chinoise jusqu’à aujourd’hui. J’étais autour (d’ici l’ULB) dans les années 60, et en lisant le petit livre rouge de Mao, c’était bien étonnant pour qui connait les penseurs [marxistes et léninistes], tant c’était très différent du marxisme-léninisme attendu. C’était à cause du Taoïsme, si prévalent et qui se trouve donner le cadre utile pour trouver une place aux penseurs occidentaux.
        Si vous êtes familier avec l’histoire du Lotus Bleu de Tintin, c’est l’anecdote du garçon devenu fou, qui vous dit qu’il va vous montrer le chemin en coupant votre tête. C’est donc le point central « trouver son chemin », de trouver comme individu son chemin en harmonie avec la façon dont les choses vont leur chemin, être dans le flux, ce qui vous apportera la joie. Prendre sa place comme élément, ce qui est quelquefois vu comme fataliste. Mais cela demande une compréhension et une réflexion permanente. Quand Hegel réfléchit sur « La Raison dans l’Histoire », et se demande ce qui fait que les grands hommes sont différents de la population, par exemple Alexandre, César, et Napoléon qu’il vit passer à Iena après sa victoire : « le grand homme est celui qui comprend pleinement les temps et la société où il vit », il a la pleine conscience de là où il est dans l’histoire. Schelling dit dans une veine semblable que l’homme est le moyen que la nature a trouvé d’être consciente d’elle-même.

      3. Suite: minutes 25-40

        raccord
        Quand Hegel réfléchit sur « La Raison dans l’Histoire », et se demande ce qui fait que les grands hommes sont différents de la population, par exemple Alexandre, César, et Napoléon qu’il vit passer à Iena après sa victoire : « le grand homme est celui qui comprend pleinement les temps et la société où il vit », il a la pleine conscience de là où il est dans l’histoire. Schelling dit dans une veine semblable que l’homme est le moyen que la nature a trouvé d’être consciente d’elle-même.

        Le comportement éthique dans le taoïsme est de comprendre où vous êtes le plus à l’aise, où vous allez trouver le bonheur parce que vous n’allez pas à contre-courant. Vous allez avec le courant parce que vous avez une certaine conscience de la nature de l’univers. Ce qui est indépendant de la société à laquelle vous appartenez, qui est une part de cet univers. Il n’y a pas une telle emphase comme dans le confucianisme, où la société est dominée par l’état lui-même, et l’individu doit se comporter de manière à être cohérent avec le reste de l’état.
        Je pense qu’il était important d’introduire ces notions avant d’aborder l’idée de l’éthique. Quand vous pensez à éthique, vous pensez en termes de bon et mauvais. Je pense que le taoïsme et le confucianisme sont les deux frontières opposées du domaine d’étude.
        Le taoïsme a une vision bottom-up basée sur l’individu, le confucianisme une vision top-down où c’est la société qui définit ce que vous devez être. Confucius ne pensait pas en termes d’état mais de termes concentriques: vous, votre famille, le clan, l’état, l’empire. Il y a donc des couches dans lesquelles vous devez vous adapter et tout cela doit être cohérent.

        Cela étant dit, il devient plus facile de penser en termes de bien et mal, bon et mauvais, vertus et vices depuis que nous voyons les différents types d’environnements dans lesquels ces notions doivent être questionnées.

        Hobbes, philosophe anglais du 17e siècle, suppose que l’homme est d’abord comme un Robinson Crusoé qui vit seul; ensuite par un processus de pensée, il décide de rejoindre d’autres humains, il renonce à une part de sa liberté en une sorte de contrat social, et devient partie d’un groupe. Rousseau a une opinion de ce type.
        D’après d’autres penseurs, nous sommes dès le départ une partie d’un groupe.
        Pour Aristote aussi, qui dit que l’homme est un animal politique (zoon politikon); l’être humain appartient à un groupe par nature et non à la suite d’une décision.

        Frans de Waal, éthologue néerlandais, a montré que l’ADN des grands singes et le nôtre ne diffèrent pas: nous sommes des grands singes, sans aucun doute. L’essence du comportement des singes est la vie en société, il y a une forme d’organisation sociale dans chaque groupe de grands singes. Leur sens de la justice, leur besoin d’équité a été démontré par des expériences. Cela n’étonne pas le sociologue.

        Si on pense les règles éthiques en ces termes: le comportement vertueux est celui qui vous rend heureux, le vice vous rend malheureux, les contre-exemples affluent : famille heureuse de gangsters,… Ce n’est donc pas une question de choisir le bonheur, mais plutôt une question de développement d’une société organisée d’une certaine manière.

        Pour éviter toute notion de transcendance, d’une entité extérieure qui déciderait ce qui est bon ou mauvais, nous pouvons penser à la manière d’éthologues qui observent les comportements: quand les gens se comportent d’une certaine façon, leur groupe peut avoir une certaine taille.

        Si on n’organise pas la société, comme dans certaines tribus sud-américaines où il y a une résistance à organiser le pouvoir, si un individu émerge comme leader charismatique, quelque chose se passe qui l’éjecte du pouvoir. De même dans des sociétés d’Afrique de l’Ouest, où les églises locales essaient de maintenir l’égalité entre les gens. Ces sociétés ne sont pas développées en grandes communautés.

        Une approche pragmatique est de dire que si les gens suivent des règles explicites ou implicites, s’ils se comportent d’une certaine façon (le social intériorisé), alors les sociétés peuvent être plus grandes, des villes de plusieurs millions d’habitants peuvent fonctionner au quotidien. Est-ce bien ou mal ? Nous pouvons éviter cette question, seulement poser que telles règles permettent tel type et telle taille de société.

        En quoi cela nous mène-t-il à la finance ? Parce que nous vivons réellement dans des états de plusieurs millions ou même milliards de gens travaillant ensemble. Si dans ce cadre, une des institutions se comporte de manière à rendre cela difficile ou même impossible, alors nous avons un problème.

      4. Suite et fin, en plus résumé.

        Pourquoi devons-nous dire finance éthique ? Si on créait une chaire de médecine éthique, personne ne viendrait. Il semble évident que la médecine est au service de la société. Aux 17-18e siècles, le comportement éthique n’était pas optionnel, c’était une évidence. La finance n’est pas éthique par nature, on peut y rajouter un vernis éthique. Pourquoi constitue-t-elle une exception ?

        La science économique émerge au 18e siècle. Ses pères précurseurs fondent l’économie politique: Adam Smith, David Ricardo, et leur élève Karl Marx (élève spécial parce qu’il n’étudie pas l’économie pour elle-même mais pour créer un projet révolutionnaire).
        Fin du 19e siècle: création de la science économique. Pourquoi la science économique n’a-t-elle pas vu venir la crise et pourquoi n’a-t-elle pas de remèdes à proposer ?

        L’économie politique utilise une approche top-down, comme la sociologie: elle étudie les groupes (classes), les conditions, …
        François Quesnay, Français, est une des premières sources d’inspiration d’Adam Smith, ainsi que Richard Cantillon (Anglais). « Tableau économique » (1758, Quesnay): réflexion sur les groupes nommés classes. Il dessine des graphes, des flèches qui montrent les biens en échange d’argent. Distribution, circulation dans les sociétés. Classes laborieuses, classes oisives (revenus du capital).

        Adam Smith, philosophe écossais, publie en 1776 « La Richesse des nations ». Ce livre est considéré comme le premier traité d’économie; il aborde toutes les questions économiques en deux volumes. Un de ses premiers livres: « Théorie des sentiments moraux », aborde les bases de la nature humaine, l’organisation en groupes. Intéressé dans l’idée de trade unions, cartels dans lesquels les gens peuvent s’associer et prendre des décisions ensemble en temps que groupes.

        David Ricardo (1820): banquier, spéculateur anglais d’origine portugaise. Essaie d’expliquer l’origine de la valeur; il prend en compte que la valeur provient de la terre, qu’on touche une compensation pour travailler, pour apporter du capital.
        Ricardo développe l’opinion que la valeur est seulement produite par le travail. La nouvelle fortune produite par l’industrie dépossède le travailleur.
        La supervision des autres travailleurs est une activité dont certains penseurs trouvent qu’elle doit être rétribuée. Ricardo et Marx pensent que non. Selon eux, le travail seul produit de la valeur. Hegel pense que chaque élément apporté autour du travail est un catalyseur (action du soleil, superviseur, celui qui apporte du capital,… est une partie du processus de production).

        Marx écrit le Manifeste du parti communiste avec Engels en 1848: l’histoire de l’être humain est une histoire de lutte des classes. « Le Capital », sous-titré « Critique de l’économie politique », mais faisant partie de ce courant. Marx décrit la faiblesse du système capitaliste. D’après lui, ce système est mortel, il va disparaître. Il recycle les valeurs de Ricardo dans un projet révolutionnaire.

        Au 19e siècle, ces théories créent une crainte dans la communauté financière, ce qui mène au développement d’une nouvelle vision. Ricardo a postulé que le système n’était pas parfait; la réaction essaie de prouver le contraire.

        Les temps sont à une modélisation différente. Au 17e siècle, on voit le développement de la physique moderne, de l’astronomie, des mathématiques ce qui conduit au calcul de mouvement des planètes (Newton, Leibniz). Fin 18e siècle, regarder les choses revient à utiliser un modèle utilisant le calcul.

        Années 1870s: l’approche change radicalement pour du bottom-up; on oublie les groupes, les classes. On étudie uniquement des individus qui forment une société. L’idée que certains sont possédants, que d’autres sont des travailleurs, est considérée comme anecdotique. Chacun fonctionne de la même façon. Homo economicus: cet homme développe des stratégies individuelles pour les choix qu’il doit faire. On voit ce qui se passe quant les individus interagissent.
        L’individualisme est le fondement de la science économique. Un choix stratégique a été fait: la science économique utilise une approche psychologique et non sociologique. Cette direction est suivie jusque maintenant. Comme implication, rien n’émerge des interactions entre les individus. Pas d’effet de masse, pas d’effet collectif. Il s’agit d’une simple addition des comportements .

        On observe une convergence de vues dans différents pays: William Stanley Jevons en Angleterre, Carl Menger en Allemagne, Léon Walras en France et Suisse,… qui déclarent que ces notions de classes, ces conditions étaient une illusion, dérivant de la division sociale du travail: vision que la spécialisation est mieux qu’un fonctionnement multi-tâches (il faut 7 personnes spécialisées pour produire une épingle), permet des économies d’échelle et de temps. Fin 19e siècle, on pense que le processus naturel par lequel les sociétés évoluent ne peut pas être remis en question: c’est comme ça. La lutte des classes n’existe pas, c’est une incompréhension de la nature réelle de la division du travail. La distinction de Quesnay entre classes possédantes et classes laborieuses ne doit pas exister. La notion de division sociale du travail, les lois de la propriété privée ne sont pas réfléchies, elles semblent avoir émergé comme part de la nature humaine. Pourtant centrales à cette réflexion, elles ont été retirées du champ d’étude de l’économie.

        Les défenseurs de la nouvelle science économique postulent que le système est parfait, parce qu’il est une réponse propre à la nature humaine; selon eux, seul le système capitaliste est possible. Cette approche est cohérente avec l’homo economicus qui a des ressources limitées, doit allouer ses ressources dans une situation de pénurie. Cela fonctionne dans ces conditions, pas dans d’autres plus complexes.
        Le modèle est trop restrictif, ne décrit pas la complexité et a été critiqué depuis le début. Le modèle s’est trop éloigné de la réalité et on s’en est rendu compte en 2007.

        Il y a une tentation à définir la nature humaine par un processus de reverse engineering, de manière à correspondre à la description du système. La définition de ce qui est rationnel en économie est de nature différente, on verra ça plus tard.

  2. Hum, sorry, je me glisse ici sans rapport avec le cours mais pour une question : quelqu’un a-t-il entendu parler de Jeremy Rifkin qui semble devenu le nouveau maître à penser de toute une classe politique de gauche et de droite en Europe et ailleurs, et notamment actuellement, comme nous le vend le président de la CCI de Lille, en Nord Pas de Calais où il serait question d’une « révolution industrielle » dans le Nord-Pas-de-Calais… encore une « oligarnaque » à quelques millions d’€ ?

    1. Rifkin est évoqué sporadiquement sur le blog.
      J’ai lu son précédent livre « Civilization of Empathy », titre français à rallonge « Une nouvelle conscience pour un monde en crise ».

      sait amalgamer des concepts courts et du blabla tartinable à longueur de pages, il doit avoir une armée de petites mains pour rassembler toute la matière qu’il aligne.

      Ce n’est plutôt pas une arnaque, et je conseillerais de « suivre le flux ». Si vous voulez déjà que les gens adoptent une attitude alternative autour de vous, c’est plutôt un bon début. Si vous ne leur parlez que du blog de Jorion matin et soir, vous aurez l’air d’un prosélyte et ce sera contre-productif.
      Dosez donc bien. Le message de Rifkin sera sans doute incomplet sur l’accumulation des richesses, il parlera plus aisément de la diversification des façons d’avoir un revenu, des modes de travail, que sais-je. Disons que quitte à avoir un point de référence connu de tous et médiatisé, des Rifkn et des Todd sont intéressants.
      Maintenant, réfléchir par soi-même ne fait pas trop de mal non plus, non ?

    1. Il y a aussi l’homo economicus russian oil (rational) et car marks (Karl Marx)… On comprend mieux sans les sous-titres.

  3. Très bon cours, j’ai eu l’impression d’étincelles… 🙂

    … « seules ses manière et sa dégaine, ainsi que la force vivante qui résidait en lui, tel le feu dans le silex, trahissait l’Européen. » (R.L.Steveson)

  4. Il me semble que ce qui fonde « l’éthique » humaine en la reliant aux sociétés animales est la pérennité du groupe: les animaux protègent leurs petits parce qu’une sorte rêgle biologique veut que le groupe se poursuive au dela de la mort des individus le composant à un instant dfonné.

  5. Parler d’éthique suppose une définition claire , et déjà personnelle, du sens qu’on donne à la vie

    Quelle est la définition de M. Jorion, SVP ?

    Merci

  6. A propos de programmation, effectivement c’est un processus itératif comme vous dites en introduction, et c’est le plus important, c’est à dire qu’on travaille d’abord sur des aspects particuliers, des routines, tests, algorithmes, qui composeront ensuite l’ensemble.

    Il faut veiller à d’autres points :

    1) Penser à maintenir l’accès à tous les paramètres-clef, produire un code révisable (maintenance). etc. Construire des routines qui forment des unités logiquement pertinentes, dédiées à une tache bien spécifique.

    2) Inclure des possibilités de débogage, et je me demande si ce n’est pas essentiel. Parce qu’on est forcé d’imaginer ce qui peut tourner mal dés cette étape.

    Le débogage serait-il une sorte de méta-programmation … ? C’est un braconnage dans les taillis du code, une chasse au collet, une traque de l’information pertinente. Il faut soulever/débusquer le lièvre.

    En fait le programme devient parlant, sinon le code tourne en silence et on est obligé ensuite de traquer laborieusement l’erreur à travers toute l’étendue du code. Le débogage est une aide précieuse qui vient de l’intérieur – de soi, et du code… ce n’est pas un méta-code… enfin si, c’est un code à propos du code, sensé le soigner, produire un diagnostic. C’est ça le truc… on produit le code et la possibilité de soigner ce code, double assurance… une prophylaxie

    Je suis sûr qu’il y a une philosophie du débogage, distincte de la paranoia, si on prend pour sujet le code et non le programmateur. La peur d’échouer peut devenir paralysante, et la parano ne sait où orienter sa querelle…. elle ne veut pas savoir, mais contrôler.

    1. Une philosophie du déboggage ? Intéressant.
      Le déboggage semble être le résultat de la négation de « ce qui est autre que le code », et l’ affirmation par contraste de « ce qui est vraissemblablement le code ».
      Négation avec certitude, affirmation seulement vraissemblable.
      Le processus de négation du « non-sens », se poursuit avec une nouvelle itération sur ce vraissemblable-là-espace-spécifié-purifié.
      Une éthique ? Un langage privé ?

      1. Si le Tractatus n’a pas de sens il n’est pas éclairant, un non-sens est une erreur.

        Ca sent le retour athée de la religion, felix culpa.

  7. Quand Hegel réfléchit sur « La Raison dans l’Histoire », et se demande ce qui fait que les grands hommes sont différents de la population, par exemple Alexandre, César, et Napoléon qu’il vit passer à Iena après sa victoire : « le grand homme est celui qui comprend pleinement les temps et la société où il vit », il a la pleine conscience de là où il est dans l’histoire.

    (traduction timiota.)

    Le problème qu’il peut y avoir avec ce genre de formulation c’est qu’elle évacue le tragique dans l’histoire. Celui qui comprend est celui qui a pleinement conscience de là où il est dans l’histoire, mais pour autant son dessein peut-être sinistre et aux résultats calamiteux, non seulement en son temps mais aussi parfois très longtemps après que le grand homme ait quitté ce monde.

    Si l’on lit le discours de Heidegger à l’occasion de sa nomination au rectorat, on retrouve ce type de justification par la raison de l’histoire. Hitler y est implicitement désigné comme celui celui qui a mieux compris son époque et à ce titre est celui qui apporte la renaissance de la nation allemande.

    Pour revenir à Hegel, s’agissant de Napoléon, comprendre pleinement les temps et la société où il vit revient surtout à dire que le grand homme perçoit dans son temps tous les éléments clés, l’état des rapports de force qui seront favorables à la réussite de son entreprise. Autrement dit c’est la raison du vainqueur. Une analyse pertinente de la société de son temps, adossée à un grand sens pratique, le tout motivé par une vision (en l’occurrence un affect particulier et de l’imagination), est ce qui a distingué cet homme de la masse de ses contemporains.

    Bref, de ce point de vue, les grands hommes de l’histoire ne sont pas toujours ceux qui sont en haut de l’affiche, et même rarement.
    Il me semble qu’il faudrait réserver le qualificatif de la grandeur d’abord à ceux qui sont dépositaires d’une mémoire de l’humanité, parce qu’ils en ont éprouvé et transcendé dans leur chair et leur esprit la condition. A ceux qui ont contribué par leur réflexion ou leurs actions inédites, mêmes si ces dernières furent éphémères, à enrichir l’idée que nous nous faisons de l’humanité, en tant qu’il est possible de reculer les limites du pensable en ce qui la concerne.

    Napoléon fut le fossoyeur de la Révolution, Hitler n’en parlons même pas.
    La grandeur se trouve dans les oeuvres de l’esprit et dans les témoignages d’humanité qui donne, redonne un sens à notre humanité et lui fait entrevoir un avenir possible.

    1. j’ajoute qu’il y a aussi une part de tragique dans la situation actuelle qui consiste cette fois dans l’absence de vision tout court chez nos gouvernants. C’est à cela que Paul pensait très certainement en citant Hegel, de ce point de vue il ne peut avoir tord.
      De mémoire de notre humanité nos dirigeants en sont dépourvus, rivés qu’ils sont à leur cadre étriqué d’une pensée économique qui relève plus de la numérologie que d’autre chose, et surtout pas de la science. La science impliquant bien entendu le doute méthodique, ce en quoi elle est fille de la philosophie.

    2. La grandeur que l’on s’octroie est la signature de …la mégalomanie .

      La grandeur que les autres vous reconnaissent , ne peut être selon moi , que la délégation éphémère et stratégique ( pour transformer un essai ) de leurs propres grandeurs « projetées  » un temps sur une même direction et dans le même sens .

    3. Bof, les « granzommes », hégélocompatibles ou pas, j’crois surtout qu’ça ose tout, c’est même à ça qu’on les r’connaît, ces grands cons.

  8. « Pour éviter toute notion de transcendance, d’une entité extérieure qui déciderait ce qui est bon ou mauvais, nous pouvons penser à la manière d’éthologues qui observent les comportements: quand les gens se comportent d’une certaine façon, leur groupe peut avoir une certaine taille.

    Si on n’organise pas la société, comme dans certaines tribus sud-américaines où il y a une résistance à organiser le pouvoir, si un individu émerge comme leader charismatique, quelque chose se passe qui l’éjecte du pouvoir. De même dans des sociétés d’Afrique de l’Ouest, où les églises locales essaient de maintenir l’égalité entre les gens. Ces sociétés ne sont pas développées en grandes communautés.

    Une approche pragmatique est de dire que si les gens suivent des règles explicites ou implicites, s’ils se comportent d’une certaine façon (le social intériorisé), alors les sociétés peuvent être plus grandes, des villes de plusieurs millions d’habitants peuvent fonctionner au quotidien. Est-ce bien ou mal ? Nous pouvons éviter cette question, seulement poser que telles règles permettent tel type et telle taille de société. »

    Par ailleurs sur le même sujet vous écrivez :
    « À moins bien sûr que l’on ne se résolve à vivre au sein de formes de société où le degré de complexité, la densité de la population et la taille maximale des agglomérations urbaines, soient beaucoup plus faibles que dans les nôtres, ce qui est après tout ce que nous proposent non sans justification, les partisans de la décroissance. Malheureusement les moyens qu’ouvre devant nous la finance pour y parvenir, sont ceux du malheur et de la violence. »

    Ce n’est pas une question de « se résoudre » à des agglomérations urbaines plus petites, mais de prendre acte que les mégapoles de plusieurs millions d’habitants sont une impasse écologique et énergétique. Pour ce qui me concerne, ça n’a rien de nostalgique ni bucolique, mais « en prise avec le monde tel qu’il est aujourd’hui ». Je ne rêve pas de « densité et taille maximale beaucoup plus faibles » (c’est combien «beaucoup» ?), mais nous devons partir du donné, de ce qui nous fait face, du fait que des mégapoles de plusieurs millions d’habitants ne sont plus viables, ne pourront pas « fonctionner au quotidien » pour des raisons très matérielles quelles que soient les règles éthiques adoptées.

    M. Jorion, vous ne pouvez faire ici l’économie d’y intégrer une réflexion sur la viabilité écologique et énergétique des mégapoles. Penser désurbanisation, downsizing, résilience… On peut le raccrocher à la pensée économique, ça va dans le sens de la bioéconomie voire même des physiocrates, de Karl Polanyi (marchandises fictives : terre, travail, monnaie) ou comme vous le dites vous même :
    « Il y a une notion commune en biologie des populations que l’on appelle en Anglais carrying capacity, c’est la capacité pour un environnement de supporter une certaine population. Il arrive que les populations d’espèces dépassent la capacité de leur environnement à les supporter, dans les deux sens du mot. De ce point de vue, nous savons que nous avons atteint, nous espèce humaine, une certaine limite par rapport à notre planète. »

    Ce n’est pas seulement par rapport à la planète, mais par rapport aux limites écologiques, énergétiques des mégapoles, tout comme :
    « Les anthropologues ont étudié la fission des villages, en Afrique par exemple, dans un contexte de village où on pratique une petite agriculture sur brûlis. On cultive pendant un certain nombre d’années une parcelle, et puis quand on a épuisé le terrain, on passe à un autre endroit et on recommence le même processus. Ces techniques sont extrêmement avides d’espace, on envahi des espaces assez grands. Pour qu’un village puisse survivre, il faut qu’il y ait des champs autour qui soient accessibles, qu’il ne faille pas marcher une demi-journée pour aller dans les champs. »

    Tout comme l’agriculture sur brûlis, les mégapoles sont «extrêmement avides d’espace» pour assurer leur fonctionnement, cela va très largement au-delà de la zone urbanisée ou péri-urbaine, il leur faut un territoire très étendu pour les pourvoir en ressources vitales (eau, nourriture…), énergétiques (transports, communications…), sans oublier les déchets.

    A moins bien sûr de faire l’autruche, se résoudre au fatalisme, et advienne que pourra pour les «salauds de pauvres» : « Les sociétés ne “s’auto-simplifient” pas, elles s’effondrent. » Joseph Tainter, Collapse of Complex Societies

    Quelques pistes de réflexion :
    Downsizing Flint
    Entropia N° 8 : Territoires de la décroissance
    Villes en Transition
    Comment Cuba a survécu au pic pétrolier
    Le retour à la terre, version grecque

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