Archives par mot-clé : régulateurs

LA MESSE EST DITE ! par François Leclerc

Billet invité.

Moins d’un an après avoir engagé une enquête afin de déterminer si oui ou non les banques britanniques « avaient un comportement approprié » en matière de rémunérations, d’appréciation du travail et de promotion de leurs cadres intermédiaires, la Financial Conduct Authority (FCA) a décidé d’y mettre fin sans tambours ni trompettes. Cela mérite explication.

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L’intérêt général est en de bonnes mains ! Enfin…

Elizabeth Warren, chouchou comme vous ne l’ignorez pas du Blog de PJ, a manifesté hier sa déception quant à la manière dont Mary Jo White dirige depuis deux ans la Securities and Exchange Commission (SEC), le régulateur américain des marchés financiers.

Warren a écrit : « Je suis désappointée que vous n’ayez pas été le chef de file fort que beaucoup avaient espéré – et que vous aviez promis d’être ».

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Jean-Michel Naulot, ce matin, 7 octobre, sur France Culture

Voilà, si, pour changer, vous avez envie d’entendre dire ce que je dis ici depuis six ans, par quelqu’un d’autre, le voici (la coïncidence entre nos propos est, selon mon évaluation, de 100%).

Et en bonus : Brice Couturier, égal à lui-même (si je ne m’abuse, dire ça n’est pas juridiquement parlant, diffamatoire).

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L’actualité de la crise : UNE PETITE MUSIQUE QUI VA CONTINUER, par François Leclerc

Billet invité.

Dans une période où les propos hétérodoxes ne fleurissent (encore ?) qu’avec parcimonie, les propos d’Andy Haldane de la Banque d’Angleterre, que Paul Jorion signale, ne peuvent pas être ignorés : ils prennent la suite de ceux d’Adair Turner (du FSA) et de sa désormais fameuse réflexion sur l’absence d’utilité sociale d’une bonne partie de l’activité financière. Les Britanniques, placés au cœur de l’activité financière la plus débridée avec La City – car même les financiers américains vont y trouver des aises qu’ils n’ont pas à Wall Street – seraient-ils voués à dire tout haut ce que beaucoup de financiers savent et disent tout bas ?

« Occupy a été couronné de succès dans ses efforts pour populariser les problèmes du système financier pour une raison très simple : ils ont raison. » a d’entrée de jeu assené à son auditoire Andy Haldane. C’était à l’occasion d’une conférence sur le thème « L’utilité sociale de la banque », prononcée le 29 octobre dernier à Londres, sous les auspices d’Alphaville, le blog financier pointu du Financial Times qui ne dédaigne pas, comme on dit, de la chercher dans les coins.

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LE MONDE ÉCONOMIE, Les civilisations ne meurent pas assassinées : elles se suicident, lundi 8 – mardi 9 octobre 2012

Le comportement suicidaire de la finance

Un tribunal à Washington invalidait le 29 septembre des mesures prises par la CFTC (Commodity Futures Trading Commission), le régulateur américain du marché des produits dérivés, règles qui auraient plafonné le volume des positions qu’un intervenant peut prendre sur le marché à terme des matières premières, afin qu’il ne puisse à lui seul le déséquilibrer. Le secteur s’était opposé à de telles mesures, noyant la commission sous un flot d’avis défavorables, s’assurant ensuite – grâce au parti républicain – que le budget de l’organe de contrôle prévu ne soit pas voté, assignant enfin la CFTC devant les tribunaux. Cette dernière stratégie s’avérerait payante.

On avait appris quelques jours auparavant, le 24 septembre, que l’IOSCO (International Organisation of Securities Commissions), organisme fédérant les régulateurs nationaux sur le marché des matières premières, et à qui le G20 avait confié le soin de réguler le marché du pétrole, jetait l’éponge. Lors de la réunion qui venait de se tenir, les contreparties : l’Agence Internationale de l’énergie, l’OPEP (Organisation des pays exportateurs de pétrole) et les compagnies Total et Shell, avaient constitué un front du refus. Les compagnies pétrolières avaient affirmé qu’en cas de réglementation du secteur, elles cesseraient de communiquer à leurs organismes de supervision les données relatives aux prix pratiqués.

Le mois précédent, le 22 août, alors que la SEC (Securities and Exchange Commission), le régulateur des marchés boursiers américains, avait mis au point un ensemble de mesures en vue d’empêcher que ne se reproduise un effondrement du marché des capitaux à court terme (money market), tel celui qui l’avait dévasté en septembre 2008, elle n’était pas parvenue à réunir une majorité en son sein, l’un des membres du comité – très lié au secteur – ayant refusé son aval.

La logique de ces trois manœuvres d’obstruction couronnées de succès est facile à saisir : la finance bénéficie d’un accès aisé à l’argent et utilise celui dont elle dispose pour empêcher qu’on ne la réglemente, même si les mesures envisagées visent, comme dans les cas rapportés, à empêcher la reproduction d’événements susceptibles d’entraîner un effondrement total du secteur financier. Les régulateurs parviennent à infliger des amendes considérables aux banques responsables d’abus, comme les 550 millions de dollars exigés de Goldman Sachs pour avoir organisé des paris sur des produits conçus pour se déprécier, ou les 453 millions de dollars dont a dû s’acquitter la Barclays pour avoir manipulé les données des taux interbancaires du LIBOR, mais les moyens sont nombreux qui permettent aux établissements financiers d’éviter de subir les conséquences de leur délits : une banque a la possibilité de réduire les dividendes qu’elle verse à ses actionnaires, elle peut aussi transmettre à ses clients tout ou partie de ses pertes en renchérissant ses services, enfin, si elle est jugée « systémique », c’est-à-dire grosse à ce point que sa chute entraînerait à sa suite celle du système financier tout entier, elle sera, comme on l’observe depuis cinq ans, automatiquement sauvée par le contribuable en cas d’insolvabilité, et ceci, au nom de l’intérêt général.

Lorsqu’à l’automne 2008 l’existence de ces établissements financiers systémiques devint évidente, à l’occasion de la faillite de la banque d’investissement Lehman Brothers, la mesure à prendre allait de soi : il fallait les démanteler en unités plus petites dont la faillite éventuelle pourrait être absorbée par les marchés. Or, dans ce cas-là déjà, le lobbying (financé dans certains cas par des sommes procurées par le contribuable), permit de mettre rapidement la mesure au rencart.
La finance dispose donc des moyens de neutraliser toute tentative de réduire la nocivité de ses pratiques. Elle s’est immunisée contre les efforts engagés par la communauté pour la protéger contre un nouvel effondrement, efforts motivés bien entendu par le souci de se prémunir contre les conséquences économiques et sociales d’une telle catastrophe.

Toute mesure préventive d’un nouveau désastre étant systématiquement désamorcée, celui-ci devient inéluctable. Si les mécanismes par lesquels le monde financier met en œuvre ce comportement suicidaire ne fait pas mystère, sa motivation demeure cependant problématique.

Dans son livre intitulé « Effondrement » (2005), le biologiste Jared Diamond mentionne parmi les raisons pour lesquelles des civilisations anciennes sont mortes, l’incapacité de leurs élites et de leurs gouvernements à se représenter clairement le processus d’effondrement en cours ou, si elles en ont pris conscience, leur incapacité à le prévenir en raison d’une attitude de défense « court-termiste » de leurs privilèges.

Les comportements suicidaires ne sont pas absents du monde naturel : on les rencontre par exemple dans la physiologie de la cellule. C’est le phénomène de l’« apoptose » ou « mort cellulaire programmée », quand la cellule entame son autodestruction parce qu’elle reçoit des messages chimiques signalant la mort inévitable de l’organe auquel elle appartient. Souhaitons que ce n’est pas simplement à cela que nous assistons, Arnold J. Toynbee, illustre philosophe de l’histoire, nous a en effet prévenus : « Les civilisations ne meurent pas assassinées, a-t-il écrit, elles se suicident ».

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LE RÉGULATEUR (S’ADRESSANT À NOUS) : « Si c’est comme ça, qu’est-ce qu’vous voulez que j’fasse ? »

Vous vous souvenez de l’affaire du LIBOR ? Un ensemble de banques se voient demander quels sont les taux qu’exigent leurs consœurs pour leur prêter à diverses échéances, et au lieu de communiquer les vrais chiffres, elles transmettaient ceux qui les arrangeaient. Parfois même, des autorités leur suggéraient de le faire pour « aider la conjoncture », c’est-à-dire pour soutenir le moral des troupes.

Elles ont fini par être pincées. On ne leur a pas interdit de continuer de le faire – elles sont trop systémiques, trop susceptibles d’entraîner le système tout entier dans leur chute, et donc parfaitement invulnérables – on leur a infligé de très fortes amendes (et ce n’est pas fini). Bien sûr, ce sont leurs clients, c’est-à-dire vous et moi, qui paieront ces amendes, mais enfin, on leur a quand même tapé sur les doigts et on les oblige de recalculer leur chiffre d’affaires prévisionnel (ce qui n’est pas une mince affaire !).

Cela, c’est quand cela se passe bien pour le régulateur. Quand cela se passe mal, on met au point les mesures à prendre, puis on en informe les intéressés, qui répondent : « Pas question ! » et le régulateur se tourne alors vers nous d’un air penaud en disant : « Si c’est comme ça, qu’est-ce qu’vous voulez que j’fasse ? »

Je vous en avais brièvement rapporté deux exemples le mois dernier dans mon billet Les lobbystes et nous. Voici ce que j’y disais :

Une nouvelle loi américaine oblige à mentionner sur les produits contenant certains minéraux que leur extraction alimente les conflits en Afrique centrale.

Trop cher pour les entreprises ont dit les lobbyistes ! À la trappe !

La Securities and Exchange Commission (SEC), le régulateur des marchés financiers aux États-Unis, a mis au point un ensemble de mesures permettant d’empêcher que ne se reproduise l’effondrement du marché des capitaux à court terme (money market), dont coût, plus de six cents milliards de dollars aux contribuables américains, plus quelques centaines de milliards d’euros aux contribuables européens.

Trop cher pour les banques ont dit les lobbyistes ! À la trappe !

Nouvel exemple ces jours-ci d’un cas où cela se passe mal pour le régulateur : le prix des produits pétroliers.

L’année dernière, le G20 avait demandé à l’IOSCO (International Organisation of Securities Commission) qui fédère les régulateurs nationaux sur le marché des titres, de proposer une réglementation du marché du pétrole. Une réunion vient de se tenir à laquelle ont participé l’Agence Internationale de l’énergie, l’OPEP (Organisation des pays exportateurs de pétrole) et les compagnies Total et Shell.

Une belle unanimité s’est fait jour parmi tous ceux-ci : ils ont dit qu’ils n’avaient aucune envie d’être réglementés. Les compagnies pétrolières présentes ont ajouté que si on continuait à leur faire des misères, elles cesseraient tout simplement de transmettre les données relatives aux prix.

Les banques prises la main dans le sac à manipuler les taux du LIBOR, n’ont pas fait preuve du même cran. Je suppose que la différence vient du fait que l’option de mettre à l’amende l’Agence Internationale de l’énergie, l’OPEP, et les compagnies pétrolières dans leur ensemble, est plus difficile à mettre en place.

Que vient de faire l’IOSCO ? Hé, vous connaissez déjà la réponse : elle se tourne vers nous d’un air penaud et nous dit : « Si c’est comme ça, qu’est-ce qu’vous voulez que j’fasse ? »

 

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LE MONDE-ÉCONOMIE, Le retour de l’opinion publique, lundi 27 – mardi 28 août 2012

Finance : Le retour de l’opinion publique

Le 6 août, Standard Chartered, cinquième banque britannique, se voit accusée par l’État de New York d’opérations illicites avec l’Iran pour un montant de 250 milliards de dollars. Elle réagit alors brutalement : l’accusation est selon elle sans fondement et pour porter un coup d’arrêt à des pratiques attentatoires à la bonne réputation des banques, elle envisage une réplique inédite : poursuivre le régulateur américain devant les tribunaux.

Quelques jours plus tard, la banque reconnaît que des opérations proscrites ont bien eu lieu mais à hauteur de 14 millions de dollars seulement, une fraction négligeable de la somme évoquée dans l’accusation.

Le 14 août, coup de théâtre : Standard Chartered annonce qu’un accord à l’amiable est intervenu et qu’elle s’acquittera d’une amende de 340 millions de dollars. Elle admet également avoir engagé des opérations avec l’Iran pour le montant mentionné initialement.

Que s’est-il passé ? Les principaux actionnaires de la banque, effarouchés par la publicité négative qui pourrait résulter des passes d’armes à venir, lui ont enjoint de mettre un point final à l’affaire.

Parallèlement, dans un autre secteur de la finance, les fonds d’investissement portant sur des denrées alimentaires connaissent une défection massive. Le mouvement s’est amorcé au cours du premier trimestre 2012 pour s’accélérer au cours du second, alors qu’il était pourtant déjà clair que des opportunités spéculatives apparaissaient sur le marché des céréales en raison de la sécheresse sévissant aux États-Unis, en Russie, en Ukraine et au Kazakhstan.

Volksbanken en Autriche, Commerzbank en Allemagne, annoncent qu’elles cessent d’offrir à leurs clients des produits financiers indexés sur le prix des denrées alimentaires. Deutsche Bank fait savoir qu’elle gèle son activité dans ce secteur en attendant le résultat d’une étude relative à l’impact éventuel de la spéculation sur les prix – une concession inédite dans le monde financier où l’on clamait jusqu’à très récemment que l’innocence de la spéculation dans ce domaine était une chose démontrée.

CalSTRS, le fonds de pension des enseignants californiens, le second en taille aux États-Unis, a réduit en deux ans ses investissements dans les matières premières, de 2,5 milliards à 150 millions de dollars, en raison de protestations d’initiative citoyenne.

Ici aussi donc, une question d’image. Le fait que les investisseurs en matières premières s’étaient retrouvés au banc des accusés durant l’été 2008 en raison de hausses spectaculaires, alors que se déroulaient des émeutes de la faim aux quatre coins du monde, avait laissé un souvenir cuisant.

On imaginait à l’automne 2008, dans la période qui avait suivi l’effondrement des marchés financiers, que l’opinion publique serait entendue. Elle avait au contraire été mise K.O. par le monde de la finance rapidement requinqué par l’aide publique qui lui avait été accordée sans conditions. Bob Diamond, le PDG de la Barclays, forcé à la démission le 3 juillet à la suite du scandale du LIBOR, avait déclaré dans une allocution fameuse en janvier 2011 : « Il y eut pour les banques une période de remords et de plates excuses, selon moi cette période doit maintenant prendre fin ».

C’est l’opinion publique qui reprend aujourd’hui du poil de la bête à l’occasion d’une nouvelle série de scandales bancaires auxquels participent en sus de celles déjà citées, la banque américaine J.P. Morgan Chase en raison d’une gestion du risque catastrophique et la britannique HSBC, inculpée pour blanchiment d’argent de la drogue. Au point d’ailleurs que ce retour en force de l’opinion commence à inquiéter les régulateurs, ainsi que ceux qui les supervisent. Ainsi M. Andrew Tyrie, le président du comité parlementaire britannique qui enquêta sur l’affaire du LIBOR, déclarant le 18 août à l’occasion de la publication du rapport produit par son comité que « Les régulateurs ne doivent pas déterminer la composition des comités de direction en fonction des gros titres des journaux ». Un paragraphe de ce rapport explique :

Il n’est pas dans les attributions de la FSA (Financial Services Authority : le régulateur britannique), ni de la Banque d’Angleterre, de révoquer des dirigeants de banques en vue de satisfaire l’opinion publique, médiatique ou parlementaire. Des situations ne manqueront pas d’apparaître où il leur sera nécessaire d’intervenir sans que le soutien de l’opinion publique soit requis pour justifier leur initiative. En d’autres occasions, les autorités de régulation devront au contraire se montrer fermes et s’abstenir d’intervenir en dépit des pressions exercées par l’opinion publique ou par le pouvoir politique.

Dont acte. De tels principes devraient-ils toutefois être rappelés si les régulateurs ne s’étaient montrés aussi inefficaces durant la période qui déboucherait sur les événements dramatiques de l’automne 2008 ? C’est Benjamin Lawsky, le Procureur de l’État New York qui vient de faire plier Standard Chartered, qui observait en juin que les relations entre régulateurs et les établissements financiers dont ils supervisent l’activité évoquent jusqu’ici celles qui prévalent « dans un dîner aux chandelles entre amoureux ».

 

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AUDITION DE JERRY DEL MISSIER, EX-COO DE LA BARCLAYS, DEVANT UNE COMMISSION PARLEMENTAIRE BRITANNIQUE

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

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Jusqu’ici, dans les dépositions de témoins devant une commission parlementaire britannique dans l’affaire du LIBOR, chacun mentait dans son propre intérêt essentiellement. Le résultat : une cacophonie bien entendu, amplifiée par les changements de stratégie à mi-parcours, comme ce fut le cas en particulier de Bob Diamond, ex-P-DG de la Barclays, qui un jour cherchait à entraîner dans sa chute Paul Tucker, vice-gouverneur de la Banque d’Angleterre, pour tenter le lendemain-même d’exonérer celui-ci de toute responsabilité, avec le résultat catastrophique que l’on imagine facilement.

Du côté des officiels, régulateurs et dirigeants de la Banque d’Angleterre, une performance à peine plus convaincante : « saving one’s ass », comme on dit dans la langue de Shakespeare : sauver sa peau, comme on dit plus poliment dans la langue de Molière.

Jerry del Missier, Chief Operating Officer, N° 3 de la Barclays jusqu’il y a quelques jours, a choisi hier une autre stratégie : la franchise. Difficile à dire s’il s’agit de la franchise à 100 % mais on approche quoi qu’il en soit, voire dépasse même probablement les 90 %. Et c’est beaucoup plus efficace bien entendu, pour une raison qui ne devrait pas surprendre : si on peut mentir de mille façons différentes, il n’y en a qu’une de dire la vérité, ce qui évite de trop s’emmêler les pinceaux.

Le dommage collatéral est considérable évidemment car dans sa candeur, del Missier mouille absolument tout le monde, non seulement les menteurs des jours passés mais aussi de nouveaux acteurs dont il cite très libéralement les noms bien que personne n’ait mentionné ceux-ci jusqu’ici.

Quand on lui dit : « Si comme vous l’affirmez, les ordres venus d’en haut vous enjoignaient de maquiller les taux à la baisse, pourquoi votre bras n’a-t-il pas été paralysé à la pensée que c’était illégal ? », il répond benoîtement : « Euh… ben non, puisque c’était effectivement la seule chose raisonnable à faire pour sauver le système ! »

Pourquoi les autres n’adoptent-ils pas cette ligne de défense, et sacrifient en conséquence des dizaines de millions de livres sterling en salaires et en bonus ? Parce que le Veau d’Or a dit un jour devant les foules prosternées : « La finance est autorégulée et le paradis terrestre qu’elle promet existerait parmi nous s’il n’y avait ni régulateurs, ni gouvernements ! » et que ces dizaines de millions perdus ne représentent du coup pas grand-chose si c’est le prix à payer pour que leurs propres enfants et leurs petits-enfants puissent continuer de répéter les paroles du Veau d’Or pour les siècles à venir.

Jerry del Missier, ex-COO de la Barclays

Mervyn King, gouverneur de la Banque d’Angleterre, Paul Tucker, vice-gouverneur de la Banque d’Angleterre, Adair Turner, président de la Financial Services Authority, le régulateur britannique

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction numérique en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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LIBOR : ON N’A SANS DOUTE ENCORE RIEN VU

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

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Dans la « Final Notice » de la décision par la FSA (Financial Services Authority), le régulateur britannique, d’infliger le 27 juin une amende de 85 millions de livres (moins un rabais de 30% pour coopération exemplaire à l’enquête) à la banque Barclays pour manipulation des taux interbancaires LIBOR, deux périodes doivent être distinguées. Dans la première période, qui s’étend à peu près de 2005 à 2007, les taux sont manipulés au niveau des salles de marché par des opérateurs de niveau subalterne, dans la seconde période, qui va de 2007 à 2009 et qui correspond au plus fort de la crise, les taux sont manipulés par ces subalternes sur instructions venant d’en-haut.

Les chiffres apparaissant dans les conversations rapportées dans les documents sont sans équivoque : durant la première période, les manipulations de taux portent le plus souvent sur 1 point de base (un centième d’1 %) et quelquefois sur 1,5 points de base ; dans la seconde période, il est question de manipulations qui vont de 17 à 46 points de base – soit un tout autre ordre de grandeur.

Quand Bob Diamond, P-DG démissionnaire de la Barclays, expliquait jeudi dernier devant les parlementaires britanniques qu’il avait été « choqué », « écœuré » par le comportement de certains des employés de sa banque, parlait-il des traders du rang (la « douzaine de Kerviels » que j’évoquais vendredi dans ma vidéo) de la période 2005 à 2007, ou des dirigeants de la période 2007 à 2009 ? Je crois que poser la question c’est y répondre.

Cela dit, comme je le rappelle dans mes compte-rendu de l’« affaire du LIBOR », des plus anciens en avril 2008 (L’affaire du LIBOR), aux plus récents (LIBOR : le retard à l’allumage de l’indignation), d’une part, minorer les taux soumis pour le calcul du LIBOR par les 16 banques concernées s’assimilait à un devoir national dans le climat de panique qui s’était installé sur les marchés financiers, d’autre part, la Barclays était d’après ce que l’on savait déjà en 2008 et que la Final Notice confirme, la banque londonienne qui rechignait le plus à falsifier les chiffres. L’observation suivante est représentative de ce point de vue :

« … le 20 septembre 2008, un « soumetteur » [de taux] déclarait dans une conversation téléphonique avec le Dirigeant D qu’il entendait soumettre un taux de 4,75% pour le LIBOR $ à un mois parce que tel était bien le taux qui avait été exigé de [la Barclays] par le marché […] Le « soumetteur » s’exécuta et baissa le taux qui serait soumis au niveau 4,50%. Ce jour-là, le taux soumis le plus élevé après celui de la Barclays se situait 50 points de base plus bas » (p. 30).

Qu’on comprenne bien : 1) dans les années 2005-2007, une « douzaine de Kerviels » travaillant pour la Barclays soumettent régulièrement pour le calcul du LIBOR (aux côtés de 15 autres banques), des taux manipulés de 1 à 1,5 points de base à la hausse ou à la baisse ; 2) dans les années 2007-2009, dans le cas rapporté, un dirigeant de la banque donne instruction à un subalterne de minorer le taux constaté de 25 points de base ; 3) le même jour, dans une autre banque de la place de Londres (la moins manipulatrice après la Barclays), un dirigeant donne instruction à un subalterne de soumettre au nom de la banque un taux qui est manipulé d’au moins 75 points de base : 25 [comme la Barclays] + 50 [supplémentaires].

Résumons. Parmi les seize banques qui soumettaient des taux pour le calcul du LIBOR (18 aujourd’hui), quinze ou un peu moins trichaient davantage que la Barclays. Celle-ci s’est vue infliger une amende de (avant rabais) 85 millions de livres (107 millions d’euros) et a perdu depuis la semaine dernière dans la tourmente, MM. Bob Diamond, Président-Directeur Général, Marcus Agius, président et Jerry del Missier, Chief Operating Officer, qui se sont faits fermement indiquer la porte par la FSA, la Banque d’Angleterre et le Chancelier de l’Échiquier. Ce dernier, M. George Osborne, a déclaré que les faits révélés « sont symptomatiques d’un système financier qui a élevé la cupidité par-dessus toute autre considération et a mis notre économie à genoux », et il a ajouté : « La fraude est un crime quand il s’agit des affaires ordinaires – pourquoi devrait-il en être autrement quand il s’agit de la banque ? ».

On ne peut qu’approuver les propos du ministre des finances britannique. Mais qu’en pensent les dirigeants des quinze autres banques « soumetteuses » de taux pour le LIBOR ? Je préfère en tout cas être à ma place plutôt qu’à la leur.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction numérique en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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POUR QUI ROULENT LES RÉGULATEURS ?

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Lorsque le système financier s’effondra à l’automne 2008, à la suite de la faillite de la banque d’affaires Lehmann Brothers, on attribua une part de responsabilité à la dérégulation qui était intervenue – et ceci, à l’échelle globale – à partir des années 1970, mais on constata également que des régulateurs avaient été assoupis aux manettes, alors qu’une législation existait, qui aurait pu être appliquée.

J’ai expliqué cet assoupissement de manière générale par le rapport de force défavorable aux régulateurs dans leurs relations aux milieux d’affaires. J’ai rapporté ici en particulier un épisode auquel j’avais participé : quand un dirigeant de banque m’avait affirmé – sans pouvoir cacher sa fureur contenue – que le régulateur ferait ce qu’il lui enjoindrait de faire, parce que c’est de cette manière-là que marche le monde.

Le Wall Street Journal en date d’hier, nous offre une autre explication possible en nous montrant le régulateur qui sabote les efforts du législateur et prend fait et cause pour le secteur bancaire.

Le cas rapporté dans l’article de Victoria McGrane est celui de John Walsh, directeur de l’OCC (Office of the Comptroller of the Currency), le régulateur des banques commerciales américaines, dont l’une des récentes directives contredit l’esprit du Dodd-Frank Act, le corps de lois voté en 2010 pour tenter de re-réglementer la finance.

J’ai eu l’occasion d’expliquer ici à de nombreuses reprises pourquoi le Dodd-Frank Act manque de muscle et constitue dans bien des cas une simple modernisation de la finance, non pas dans le sens de la réduction du risque systémique, mais en mettant en place au contraire un cadre encore plus favorable au milieu financier. Quoi qu’il en soit, la nouvelle loi n’est pas au goût des milieux républicains qui ont déjà eu recours à son encontre à l’arsenal de la résistance passive tout entier. C’est ce qui explique en particulier pourquoi M. Walsh est directeur à titre provisoire de l’OCC alors qu’un directeur devrait être nommé à titre définitif depuis août 2010. C’est ce qui explique aussi pourquoi les équipes qui appliqueraient le Dodd-Frank Act ne sont pas encore en place, les républicains refusant de débloquer les fonds qui seraient nécessaires.

La fraction pro-Wall Street du parti républicain exerce donc en ce moment tout le pouvoir dont elle dispose.  Ce qui est intéressant aux États-Unis, c’est que la partie de l’opinion la plus violemment anti-Wall Street, la droite religieuse, appartient elle aussi au parti républicain, mais comme, fidèle à sa tradition agrarienne, elle voit dans toutes les manifestation de l’État celles du Grand Satan, Wall Street peut continuer de dormir sur ses deux oreilles.

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