Archives par mot-clé : Robert Skidelsky

Dette publique : TANT VA LA CRUCHE À L’EAU QU’À LA FIN ELLE SE BRISE, par François Leclerc

Billet invité.

Les événements se précipitent : les marchés manifestent leur impatience en appelant au lancement par la BCE d’un début de création monétaire en grand, Jean-Claude Juncker annonce qu’il va présider « la commission de la dernière chance » et les rumeurs se multiplient sur l’échec aux stress tests de nombreuses banques, en attendant l’affichage des résultats le 26 octobre prochain, une fois passé le cap du tout proche sommet européen.

La cause est entendue, la stagnation va être séculaire et la dette un problème lancinant. Cultivant une vision malgré tout optimiste, tout en ne s’en tenant qu’à la dette publique, le FMI constate que « les efforts budgétaires au cours des cinq dernières années ont stabilisé le ratio entre dette publique et PIB, même s’il reste à un niveau élevé ». Mais il relève un « sentiment de saturation » vis à vis des réformes et que « les perspectives d’un durcissement des activités financières et d’un éventuel tassement de la croissance potentielle (…) sont autant de facteurs qui exigent une reconstitution des marges de manœuvre utilisées durant ces dernières années ». En d’autres termes, il serait nécessaire de « judicieusement » concilier la viabilité de la dette publique et la croissance… Dit autrement : dans les hautes sphères, on ne sait pas quoi faire devant la faillite d’un modèle de désendettement qui ne fonctionne pas.

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Le mystère du fantomatique « chapitre 5 » (V) Tour de passe-passe involontaire ou délibéré ?

Le mystère du fantomatique « chapitre 5 » (I) Une trouvaille
Le mystère du fantomatique « chapitre 5 » (II) Keynes pressé par son agenda politique ?
Le mystère du fantomatique « chapitre 5 » (III) « Le taux d’intérêt tend à être égal au rendement marginal du capital »
Le mystère du fantomatique « chapitre 5 » (IV) Le rendement du capital provient du travail appliqué aux ressources naturelles

La révolution, Keynes l’écarte, et la raison qu’il donne, c’est le lourd prix humain à payer, dont on sait qu’il sera très élevé alors que le résultat est par nature incertain. L’un de ses étudiants écrit dans les notes qu’il prend lors d’un de ses cours en 1933 : « La tentation existe pour nous de guérir les maux qui découlent de notre incompréhension en recourant à une destruction encore plus massive sous la forme d’une révolution » (Skidelsky 1992 : 502).

Keynes restera attaché toute sa vie à la position qu’il exprime déjà dans l’essai qu’il consacre à Edmund Burke (1729-1797), alors qu’il n’est encore qu’un étudiant de 21 ans, passage que j’ai déjà eu l’occasion de citer :

Notre capacité à prédire est si faible qu’il est rarement avisé de sacrifier un mal actuel pour un hypothétique avantage futur […] il ne suffit pas que l’état de fait que nous cherchons à promouvoir soit meilleur que celui qui le précède, il faut encore qu’il soit à ce point préférable qu’il compense aussi les tragédies qui accompagnent la transition (Skidelsky 1983 : 155-156).

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Le Credit-default Swap (IV) La formation du prix de la prime

Le Credit-default Swap (I) Définition
Le Credit-default Swap (II) Positions de « couverture » et positions « nues »
Le Credit-default Swap (III) La crise grecque

Dans le cas du Credit-default Swap se combinent deux modes distincts de la détermination du montant de la prime : d’une part, une évaluation objective de type « actuariel » de la probabilité de sinistre et de la perte subie et d’autre part, une détermination par l’offre et la demande portant sur le contrat CDS, c’est-à-dire l’influence sur ce montant de la concurrence interne jouant, d’un côté entre acheteurs et, de l’autre, entre vendeurs de ce type de contrat.

Mis en accusation durant la crise grecque, les spéculateurs sur CDS répondirent avec un bel ensemble aux accusations que la spéculation envenimait et précipitait la crise, que les positions sur CDS ne représentaient qu’un très faible volant par rapport au montant total de la dette souveraine grecque, et ne pouvaient donc pas avoir d’impact sur son marché. Certains politiques opinèrent gravement du bonnet. Or, comme on a pu le noter, ni le volume des CDS en tant que tel, ni le volume total de la dette souveraine sur laquelle ils portent n’interviennent dans la formation du prix de la prime et ceci aussi bien dans le cas du second mécanisme où c’est la concurrence entre les acheteurs face aux vendeurs qui est déterminante, que dans le premier mécanisme, de type actuariel, et pour lequel seule est pertinente la situation objective de la Grèce face à ses créances, telle qu’évaluée par exemple par les notateurs. La réponse des spéculateurs laissait cependant muets leurs critiques, le plus souvent peu familiers de la finance.

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UNE CONVERSATION AUJOURD’HUI AVEC JOHN DUNN

Je m’étais promis de renouer dès que possible la conversation entamée avec John Dunn en mai de cette année. Nous avons passé plusieurs heures ce matin dans la suite mise à sa disposition depuis 1970 dans le Gibbs building qui clôt la grande cour intérieure de King’s College à Cambridge. Il mettait un point final, au moment où je suis arrivé, à son « tutoring » de deux étudiants : il continue en effet, bien au-delà de l’éméritat, d’assumer le rôle de répétiteur pour les étudiants du collège. Nous avons parlé de sa vie quotidienne et il est dommage qu’aujourd’hui, aussi vieux que nous ayons la chance de vivre, des questions que j’appellerai pour la facilité, « de notes de gaz », s’évertuent à nous persécuter.

Nous avons heureusement évoqué aussi des choses plus intéressantes, comme le souvenir de John Maynard Keynes (1883-1946) qui hante King´s, dont il fut non seulement « fellow » mais aussi le trésorier de 1924 jusqu’à sa mort.

Keynes, me dit John, du moins dans la période qui précéda la crise cardiaque qui le terrassa en1937 et le laissa diminué une fois pour toutes, a laissé le souvenir d’une figure hautaine, souvent brutale dans ses manières, et autoritaire quand il intervenait au sein d’organes de décision. Joan Robinson (1903-1983), son interlocutrice de choix parmi les économistes, était bien davantage appréciée de ses collègues et de ses étudiants au sein du collège. « Le marxisme de Robinson passait bien mieux à King´s que le socialisme indéfinissable de Keynes », affirme John.

Nous avons aussi parlé de Robert Skidelsky, auteur de la monumentale biographie de Keynes en trois volumes, dont John me dit qu’il n’a pas pu chasser en la lisant, l’ombre que porte, selon lui, l’ouvrage que Skidelsky consacra aux politiciens britanniques durant la Dépression (1967) ainsi que la biographie ambigüe (1975) qu’il avait rédigée auparavant du fasciste Oswald Mosley, chef de file des Chemises Noires britanniques dans l’entre-deux-guerres.

Nous nous sommes interrogés sur le désistement d’Olivier Blanchard, économiste en chef du Fonds Monétaire International, pour l’audition publique sur la crise de la zone euro, qui se tiendra le 5 novembre au Parlement européen, où j’interviendrai. L’affirmation selon laquelle les membres du FMI n’ont pas le droit de s’exprimer devant un parlement est-elle sans arrière-pensées ? et si oui, s’agit-il d’un principe qu’il faille approuver ? Oui, dit John, si l’on considère que les prérogatives d’un parlement ne sont pas d’ordre heuristique : ne sont pas d’enquêter sur les causes des événements, aussi dramatiques que puissent être les conséquences de ces événements qui relèvent elles à juste titre de la compétence d’un parlement.

Nous avons pour finir réfléchi à l’étrange relation qui s’est instaurée entre la Chine et les États-Unis à l’occasion de la récente crise du « shutdown » et du replafonnement de la dette américaine. L’ensemble des principes confucianistes ont en effet été tournés en dérision par le gouvernement américain et par les membres du Congrès et du Sénat réunis. Aucun d’entre eux ne semble plus se préoccuper, non pas du « bien commun », notion après tout très occidentale, mais que chacun occupe de la manière qui convient le rôle que le sort a bien voulu lui confier. La « rectification » confucéenne a maintenant bien du chemin à reparcourir aux États-Unis : « Qu’un Congressiste soit (à nouveau) un Congressiste ; qu’un Sénateur soit (à nouveau) un Sénateur ; que Barack Obama soit (enfin) un Président ». Il n’est pas sain en effet, vu la manière autoritaire dont elle dirige ses affaires, que soit laissé à la Chine seule le rôle du maître d’école exaspéré qui ramène un peu d’ordre dans la salle de classe où le chaos s’est installé.

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L’HOMME QUI S’AVÉRA TOUJOURS AVOIR EU RAISON ET NE FUT JAMAIS ÉCOUTÉ

Quelques jours avant de partir pour la Corse, je me suis posé la question : de quoi avais-je donc promis de parler le 19 juillet à Ajaccio dans ma conférence du cycle « Science et humanisme » ? On me voit expliquer dans la vidéo la surprise qui fut la mienne de découvrir que mon exposé serait consacré à John Maynard Keynes. Ce serait la première fois depuis mon retour en Europe en 2009 que j’évoquerais dans l’une de mes conférences quelqu’un plutôt que quelque chose. La raison, je crois l’avoir maintenant devinée : lorsque Jean-Noël Ropion m’invita et m’expliqua que le thème cette année serait « Penseurs d’avenirs », il y a dû y avoir méprise de ma part : je n’ai pas compris alors que les « penseurs d’avenirs » en question ne seraient pas l’objet dont il nous était demandé de débattre, mais nous-mêmes : les conférenciers invités.

Comme j’ai également l’occasion de le dire dans la vidéo, le choix était bon : ce fut une bonne chose de parler de Keynes. Du « vrai » Keynes, comme le précisait mon titre : « Un homme pour demain : (le vrai) John Maynard Keynes ».

Le vrai Keynes est aujourd’hui fort peu connu. On peut le trouver pour ce qui est de l’homme, des actes qu’il a posés et de l’œuvre qu’il a écrite, dans la biographie en trois volumes qu’a publiée entre 1982 et 2000, Robert Skidelsky (*), et pour ce qui est de sa théorie économique proprement dite, dans le John Maynard Keynes (1975) de Hyman Minsky.

L’histoire conjecturale est un terrain sur lequel il vaut mieux ne pas s’aventurer : on peut en effet y prétendre tout et n’importe quoi sans crainte de se voir jamais démenti mais, prenant ici un risque calculé, j’affirme que si la proposition rédigée par Keynes en 1919 sur les réparations dues aux Alliés par l’Allemagne avait été adoptée, Adolf Hitler serait resté le peintre d’aquarelles moyennement doué qu’il était, épanchant son fiel dans des livres lus par 15% au plus de la population allemande, et que si la proposition de Keynes en 1944 à Bretton Woods en faveur d’un ordre monétaire international avait été adoptée, nous ne serions pas dans la merde où nous sommes plongés aujourd’hui : nous aurions progressé pendant près de soixante-dix ans déjà sur la voie inscrite dans sa proposition, d’une pacification des relations économiques entre nations, et au sein de celles-ci, entre leurs citoyens.

Au lieu de cela, Keynes ne fut pas écouté et ceux qui parlent en son nom aujourd’hui et se proclament « keynésiens » n’ont dans leur quasi-totalité pas même pris la peine de le lire et ne savent rien de l’homme qu’il fut. Ce sont eux qui entendent dans l’expression « euthanasie du rentier » une évocation voilée de l’inflation, ignorant qu’il s’agit de la transition vers le socialisme décrite par Keynes dans les « Notes finales sur la philosophie sociale à laquelle la théorie générale peut conduire », constituant le dernier chapitre de sa Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie (1936).

Qu’il ne serait pas entendu à l’époque où il s’exprimait, Keynes en était pleinement conscient. Dans la préface d’un recueil de ses textes publié en 1931, intitulé Essays in Persuasion, il écrivait :

« Sont rassemblés ici les croassements de douze années – les croassements d’une Cassandre qui ne parvint jamais à influer à temps sur le cours des événements. Le volume aurait pu s’appeler « Essais en prophétie et persuasion », car la prophétie, hélas, fut davantage couronnée de succès que la persuasion. Mais ce fut dans un esprit de persuasion que la plupart de ces essais furent rédigés, dans une tentative d’influencer l’opinion. Ils furent considérés à l’époque, un grand nombre d’entre eux, comme autant de propos exagérés et imprudents. […] Il me semble au contraire – alors que je les relis, conscient que mon témoignage personnel est nécessairement biaisé – qu’à la lumière des événements qui eurent lieu ensuite, ils reflètent davantage une modération difficile à justifier qu’une prétention excessive » (1931).

Le moment est venu de faire en sorte que Keynes soit au moins entendu aujourd’hui.

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(*) Hopes Betrayed 1883-1920 (1982), The Economist as Saviour 1920-1937 (1992), Fighting for Britain 1937-1946 (2000). L’éditeur américain de Robert Skidelsky le força à changer pour les exemplaires vendus aux États-Unis, le titre du troisième volume en Fighting for Freedom : « combattre pour la liberté » au lieu de « combattre pour la Grande-Bretagne », trahissant quant à lui une conception curieuse de la liberté de l’auteur. Skidelsky s’en explique avec mauvaise humeur dans la préface.

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LE TEMPS QU’IL FAIT LE 12 JUILLET 2013

Sur YouTube, c’est ici.

Parlement européen, Comité des affaires économiques et monétaires, le 5 novembre 2013 : Succès et échec dans les pays en crise ; le programme est ici

Blog de PJ – Le seul moyen qui reste encore de sauver l’euro, le 24 juillet 2012
Blog de PJ – « La seule solution, c’est la mutualisation des dettes », le 4 septembre 2012
Blog de PJ – Dette publique, la seule approche raisonnable, le 11 juillet 2013
Blog de PJ – Projet d’article pour l’Encyclopédie au XXIe siècle : Dette (de l’État), le 11 juillet 2013

Conférences-débats au lazaret Ollandini d’Ajaccio, du 16 au 20 juillet

La biographie de Keynes en trois volumes de Robert Skidelsky (1983, 1992, 2000) n’a pas été traduite en français, le livre John Maynard Keynes (1975) de Hyman Minsky, non plus.

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GILLES DOSTALER (1946 – 2011), par Bernard Maris

Billet invité.

Gilles Dostaler m’avait réconcilié avec l’économie. Avec quelques autres, René Passet, François Morin, Jean-Pierre Dupuy, mais c’est surtout lui qui m’avait relevé du dégoût de l’économie dans lequel j’étais tombé, en ces temps d’imbécillité et d’arrogance pseudo-mathématique qui triomphait dans les années 80-90 (et dont on a vu récemment les conséquences dans les théories mathématiques des marchés financiers). Gilles aimait l’économie et les économistes. Il travaillait alors à un livre avec Michel Beaud sur les économistes postérieurs à Keynes. Il connaissait bien les économistes du « circuit » comme on dit, mais il ne pouvait, dans notre discipline, que se consacrer à la pensée économique. La pensée économique est le refuge, le lieu de résistance de ceux qui croient encore que l’économie puisse avoir une vocation culturelle et sociale ; quand on ne veut pas mourir idiot en parlant d’économie, on s’intéresse à la pensée des grands auteurs, et d’abord ceux du passé. Les lecteurs d’Alternatives Economiques connaissent ses belles chroniques – et, que les cuistres se rassurent : Gilles savait ce qu’était un point fixe, et pouvait faire sur la nappe en papier d’un restau la démonstration d’existence d’un équilibre de Walras. Comme tous les « frondeurs » de notre génération, Gilles fut nourri de la Sainte Trinité, Nietzsche, Marx, Freud. Et très vite il fut ébloui par Keynes. Il éprouva, je crois, une passion pour cet auteur, au point d’aller méditer dans sa maison aujourd’hui occupée par l’historien Skidelsky. C’est de cette passion commune que naquit notre amitié. Keynes nous sauvait, Gilles et moi, moi plus que lui, de la tristesse dans laquelle nous plongeait l’économie orthodoxe, ses prix dits « Nobel », ses experts en ignorance, ignorance dont se délectaient, pour la diffuser, la quasi-totalité des journalistes qui véhiculaient la pensée dominante du laissez-faire. Des gens qui n’avaient évidemment pas lu Adam Smith. Gilles, lui, l’avait labouré. Comme il avait labouré Hayek et m’avait convaincu de le lire.

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