GILLES DOSTALER (1946 – 2011), par Bernard Maris

Billet invité.

Gilles Dostaler m’avait réconcilié avec l’économie. Avec quelques autres, René Passet, François Morin, Jean-Pierre Dupuy, mais c’est surtout lui qui m’avait relevé du dégoût de l’économie dans lequel j’étais tombé, en ces temps d’imbécillité et d’arrogance pseudo-mathématique qui triomphait dans les années 80-90 (et dont on a vu récemment les conséquences dans les théories mathématiques des marchés financiers). Gilles aimait l’économie et les économistes. Il travaillait alors à un livre avec Michel Beaud sur les économistes postérieurs à Keynes. Il connaissait bien les économistes du « circuit » comme on dit, mais il ne pouvait, dans notre discipline, que se consacrer à la pensée économique. La pensée économique est le refuge, le lieu de résistance de ceux qui croient encore que l’économie puisse avoir une vocation culturelle et sociale ; quand on ne veut pas mourir idiot en parlant d’économie, on s’intéresse à la pensée des grands auteurs, et d’abord ceux du passé. Les lecteurs d’Alternatives Economiques connaissent ses belles chroniques – et, que les cuistres se rassurent : Gilles savait ce qu’était un point fixe, et pouvait faire sur la nappe en papier d’un restau la démonstration d’existence d’un équilibre de Walras. Comme tous les « frondeurs » de notre génération, Gilles fut nourri de la Sainte Trinité, Nietzsche, Marx, Freud. Et très vite il fut ébloui par Keynes. Il éprouva, je crois, une passion pour cet auteur, au point d’aller méditer dans sa maison aujourd’hui occupée par l’historien Skidelsky. C’est de cette passion commune que naquit notre amitié. Keynes nous sauvait, Gilles et moi, moi plus que lui, de la tristesse dans laquelle nous plongeait l’économie orthodoxe, ses prix dits « Nobel », ses experts en ignorance, ignorance dont se délectaient, pour la diffuser, la quasi-totalité des journalistes qui véhiculaient la pensée dominante du laissez-faire. Des gens qui n’avaient évidemment pas lu Adam Smith. Gilles, lui, l’avait labouré. Comme il avait labouré Hayek et m’avait convaincu de le lire.

Avant les autres (peu nombreux il est vrai), Gilles fit cette découverte, un vraie découverte : on ne peut pas comprendre la pensée monétaire de Keynes sans savoir qu’il l’avait formulée à partir des intuitions et analyses freudiennes sur l’argent ; notamment le célèbre chapitre 12 de la Théorie Générale sur la spéculation, ni les conclusions de la Théorie Générale (les références à Sylvio Gesell et à la notion de « monnaie affectée », impropre à l’accumulation, par exemple). Nous écrivîmes sur Keynes et Freud, et c’est moi qui le poussait à écrire « Capitalisme et pulsion de mort ». Il rechignait à le faire, parce qu’il était plus un homme de colloques et d’articles savants. Je n’ai jamais connu personne plus précise, plus minutieuse, plus honnête dans ses références. Quand j’affirmais « les hommes ont inventé la guerre pour rester entre hommes », il écrivait : « Lia disait à l’Ange dans Sodome et Gomorrhe, que « les hommes ont inventé la guerre pour y être sans nous et entre hommes » (Giraudoux, 1951, p.130). Tout Gilles. L’homme le plus drôle, le plus charmant, le plus gai, le plus rieur et buveur se mettait à sa table de travail tous les matins à 6 heures. Il la quittait à midi. Après un moment très épicurien, très keynésien au sens de Bloomsbury – art, politique, sexe, médisance – où l’on pratiquait le « gossiping », il partait « moissonner » : il écumait les librairies et revenait avec une cargaison de livres.

Il connaissait les vins. Il aimait la chasse, la pêche et la corrida. Il était fou de corrida, nobody is perfect. Il aimait sa belle province. Je crois qu’il a regretté que le Quebec ne devînt pas libre, quand il faillit le devenir, à quelques voix près. Chaque année, avec Marielle sa femme, il pêchait un saumon (il n’avait pas droit à deux saumons). Encore un travers très keynésien, c’était un voyageur. Alors qu’il connaissait Paris mieux que moi (il y avait vécu plus de deux ans dans les merveilleuses années révolutionnaires, il y revenait constamment) il fut très étonné que le gouvernement français lui cherche des poux dans la tête pour venir enseigner à Paris 8 et Toulouse 1. Il fit les démarches. Mais il fallut au bout du compte une intervention de son ambassade pour qu’il puisse venir enseigner. Douce France…

Tiens, quand on allait le visiter à Montréal, après quelques verres et beaucoup de gai savoir, il précisait que sa maison fut « close », il y a longtemps. Que ce type était gai ! « Keynes et ses combats », traduits en plusieurs langues est un très grand livre. Gilles un grand économiste et un homme de la vie, tellement loin du robot rationnel des économistes…

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40 réflexions sur « GILLES DOSTALER (1946 – 2011), par Bernard Maris »

  1. Bonjour Mr MARIS ,

    Quel bel hommage rendu à votre ami , c’est un plaisir de vous retrouver sur le blog de Mr JORION , Mr MARIS je regrette que l’on vous voit si peu à la télè . J’ appréciai et suivai attentivement vos interventions avec vote compère élègant et maniéré Mr CHALMIN .
    J’espère que vous interviendrez souvent sur ce blog encore merci.

    1. L’ « élégant et maniéré » dont vous parlez, Ph Chalmin, sur France Inter le 12 septembre 2001 et dans une tribune au Monde le 21 septembre 2001, a fait explicitement le lien entre antilibéralisme économique et terrorisme du 11 septembre .

      No comment !

  2. Ce billet m’apprends la disparition de Gilles Dorstaler. Il me fait mieux connaître un monsieur qui m’a très aimablement répondu de son Québec quand je l’ai interrogé sur sa lumineuse relation des négociations de Bretton Woods. Gilles Dorstaler m’a fait apprécié l’humaine subtilité de Keynes.

  3. Bonjour Bernard,

    J’avais aimé vos chroniques radio et vos fables sur les cigales et les fourmis.
    Soyez le bienvenu.

  4. @ Mr Maris
    Bonjour, je suis régulièrement votre Blog. J’ai apprècié votre article du 24 Février concernent le livre-film de Isabelle Frémeaux et john Jordan « Les sentiers de l’utopie » et votre article dénommé, »aimer l’impot ». Continuez à nous faire part de vos idées sur votre Blog car vous nous rendez de grands services.
    Merci à vous

  5. Merci Monsieur Bernard Maris,

    J’ai eu la grande chance d’échapper à ce genre d’études économiques qui avaient pris le dessus dans les années 1980-1990… J’ai fini mes études en économie en 1972. De plus j’ai bénéficié, à l’université de Nice de l’enseignement ouvert de deux professeurs d’économie tout deux marqués par le marxisme, mais faisant un enseignement respectueux des grands courants de pensée économique qu’il enseignaient avec intégrité.

    Même le très critiqué Raymond Barre, n’osait pas être ouvertement anti Keynésien ni même anti soviétique dans ses manuels économiques universitaires. Sa présentation du système soviétique sans être enthousiaste, n’était pas induement critique. Malheureusement pour nous une fois au pouvoir sous Giscard, il a moins fait dans la nuance: politique oblige…

    Celui de mes professeurs qui m’a le plus marqué a été le professeur Robert Guihéneuf, qui fut un pionnier de l’enseignement de la psychologie économique au niveau universitaire en France dès le milieu des années 1950, nous démontrant par cette discipline combien les modèles de l’économie libérale étaient erronés à la fois dans leurs hypothèses et dans leurs méthodologies.

    I assurait en 4ème année un cours d’histoire de la pensée économique qui m’a tout autant marqué, faisant là aussi une critique circonstanciée des théories libérales en économie.

    Bien que de nombreuses voix se soient élevées dans les années 50 et 60 tant aux USA qu’en Europe, contre les théories du marché qu’on commençait à peine à appeler « Néoclassiques », les critiques faites à l’idéologie du marché ainsi qu’au consumérisme tromphant étaient étouffées par le rouleau compresseur des idéologues libéraux, Milton Friedman en tête, aidés en cela par les entrepreneurs capitalistes, puis par les financiers du monde entier, s’attaquant en particulier à Keynes… Keynes que mes professeurs considéraient comme le plus grand économiste de son temps…

    C’est avec plaisir que j’ai retrouvé dans le livre de Georges Akerlof : « les esprits animaux » puis dans celui de Dan Ariely « predictably irrational », ces idées sur le rôle de la perception et des émotions dans les décisions économiques des agents, qui m’avaient tellement marqué.

    Il semblerait qu’avec Akerlof et Stiglitz, l’idée du tout marché en ait pris un sacré coup dans les reins…
    Face au crédo des néolibéraux « Markets know best » Stiglitz, dans « Le triomphe de la cupidité » dit clairement : « Les marchés se trompent et se trompent même très souvent » citation de mémoire, je peux cependant si nécessaire retrouver le texte original, surtout celui en anglais qui est plus fort au niveau de la critique, comme si le traducteur français avait voulu édulcorer cette pensée claire et nette…

    Il semblerait d’après Stiglitz interviewé à France inter, que certaines université Nord américaines aient commencé à revenir à un enseignement de l’économie plus éclectique et non uniquement fondé sur le fondamentalisme néolibéral Le terme fondamentalisme a été utilisé par Stiglitz…

    Merci encore de votre billet Monsieur Maris.

    Paul Tréhin

    1. @ Paul TREHIN

      Suis également passé par une fac de « Sciences »-Eco dans les années 70, à Grenoble avec un marxiste inoubliable, le professeur De Bernis, récemment décédé. Sa critique du colonialisme, dès la 1ère année de licence, reste un grand moment d’enseignement.

  6. Ah! Trés joyeuse surprise de vous voir sur le blog Jorion. Je m’amusais beaucoup à vous lire (c’était hier) sur France Inter, « l’autre économie » et j’ai bien aimé La cigale et la fourmi, textes et illustrations. Ne changez rien.
    Je vous souhaite la bienvenue.
    L’occasion pour commander votre ouvrage en collaboration avec Gilles Dostaler, je l’avais noté lors de sa parution… mais je n’arrive pas à suivre toutes mes bonnes estimations.

  7. bonsoir monsieur maris!

    ce mot pour dire que j’apprécie et écoute avec grande attentions vos interventions télévisuelles (ou autres) ainsi que celle du cercle d’économistes avec qui vous semblez partager les vues en matière sociale et d’interventionnisme.

    dire à quel point j’apprécie voir les tenants de la doxa après des années de dominations se voir fermer leurs clapets devant tant de rigueur, devant les catastrophes qu’engendrent quotidiennement à présent la sacro-sainte pensée officielle.

    je n’ai pas de poste à responsabilité, je ne suis pas au courant des derniers gossips de la commission européenne, je ne roule pas en chrysler, mais soyez assuré que vous et vos collègues êtes écoutés et compris. la situation actuelle a au moins pour elle l’avantage de considérablement simplifier et clarifier les intentions des tenanciers du ‘système’.

    merci. ayez foi en vous. et battez vous, votre action est de salubrité publique.

    bien cordialement

    1. et j’ai aussi apprécié la discrète appartée sur le québec.

      pour ceux qui ne se voileraient pas d’un drap de nihilisme tout à fait cynique et démissionnaire, autant que calculé(?), l’avenir de la civilisation française passe par le québec. c’est une évidence, sauf peut-être pour un atlantiste forcené. et comme de mon avis (traité de paris caduque, précédents kosovars et écossais, criminalité banquaire) le québec est de facto indépendant et riche… vive la république du québec.

      en somme, l’indépendance qu’ils la prennent.

      http://www.vigile.net/

  8. Coucou, Mr Maris,

    Mais vous etes partout !
    J’ai pas encore lu le charlie de cette semaine.

    Vous n’etes pas mon ami, mais quand je lis vos editos vos commentaires depuis tant d’années, et bien rien. Juste une musique que j’aime, qui vient de la, qui vient du blues. Une petite lumiere allumée, la-bas au loin.

    Bref, You know what, je vous aime, Mr Droopy.

    Bonne soirée

    Stephane

  9. Eloge funèbre d’une belle personne, dont je n’avais jamais entendu parler.Drôle de façon de s’incrémenter à ce blog M.Maris.Espérons vous lire en d’autres circonstances.

      1. Merci Paul d’avoir invité sur votre blog pour cette occasion particulière Bernard Maris dont les chroniques et les débats sur France Inter sont des ballons d’oxygène dans un environnement médiatique souvent dominé, sur d’autres radios par la pensée unique du néolibéralisme, dont un des plus grands succès aura été d’arriver à faire croire à presque tout le monde, y compris les hommes politiques de droite principalement, mais aussi certains de gauche, que l’économie politique c’était seulement l’économie de marché…
        Le courage de Bernard Maris dans les débats avec des économistes néolibéraux est exemplaire. J’attends toujours avec impatience son débat du vendredi matin sur France inter avec Dominique Seu ou un autre journaliste favorable au libéralisme économique… Bernard respecte son adversaire et les arguments qu’il développe pour lui répondre n’en sont que plus puissants.
        Son billet m’aura permis ainsi qu’à d’autres de découvrir Gilles Dostaler.
        Il arrive que l’on rencontre dans nos vies des personnages dont l’ouverture d’esprit et la ténacité dans la réalisation de leurs travaux porte à une admiration raisonnée. Dommage que ces personnes soient souvent peu ou mal connues, même par des gens qui travaillent pourtant dans des domaines voisins. C’est l’évocation de Gilles Dostaler par Bernard Maris qui m’a poussé à évoquer mon ancien prof Robert Guihéneuf dans mon message précédent. J’ai aussi découvert un personnage étonnant avec Paul Albou, qui fut avec Robert Guihéneuf un des pionnier de la psychologie économique. Il a entre autre plus récemment fait une critique sévère sur le virage libéral (au sens économique) de François Mitterrand et de son équipe gouvernementale.
        J’aimerais avoir l’avis des lecteurs de ce blog à propos de Paul Albou. Qui a dans sa vie professionnelle été Chargé de recherches au Commissariat général à la productivité, puis Chargé de mission au Commissariat général du Plan.
        Voir sur Wikipedia pour commencer. http://fr.wikipedia.org/wiki/Paul_Albou

        Merci de votre aide si certains d’entres vous connaissaient déjà Paul Albou qui semble avoir différentes facettes, donc qui est peu facile à appréhender sauf à lire toute son œuvre…

        Merci Paul Jorion de faire vivre ce blog avec maestria.

        Paul Tréhin

  10. Voici qui est fait …ou en bonne voie :
    Autour de Paul Jorion,des Economistes et des Adeptes de l’Intégrité en nombre,à commencer par le blog autour d’un noyau dur Jorion-Leclerc et les Fidèles avisés.
    Oui merci à Bernard Maris et bien d’autres.
    4 août ?
    J’y pense depuis une dizaine d’années…une intuition pour moi,nul en  » économie » et subjugué (dégrossi heureusement ici tous les jours !) …mais elle porte sur un 15 août proche;
    Confiant alors ? Oui. Sans aucun doute.

  11. Enfin ! Bernard Maris vient à nous. Je vous tiens!

    Bernard Maris ? il est double.
    Il a produit deux livres remarquables.
    En 1999 ,  » Lettre ouverte aux gourous de l’économie qui nous
    prennent pour des imbéciles », qui met le paquet sur une confrérie
    intellectuellement déficiente. Et moralement pourrie ;
    elle est responsable, non de la crise traversée par l’ économie académique,
    mais des morts semés à poignées par le FMI, l’OMC, BM et ses supports
    idéologiques dont ils sont le modèle.
    « Lettre ouverte…. » est une référence de ma bibliothèque, à l’égal
    de « la Crise de ’29  » par Galbraith et de  » L ‘argent, mode d’empoi » par notre hôte,
    car il n’est pas polémiste. Point de paradoxe ici. C’est un livre stimulant
    et, on le sent, sainement exaspéré par des collègues cuistres et minables.
    Il serait facile à rafraichir, tant l’état des lieux était juste
    et les cuistres en reproduction rapide.

    En 2003 puis en 2006 , Bernard Maris a produit un non moins remarquable
    manuel d’économie, en deux tomes, sans une équation, profondément humaniste.
    L’économie, au service de l’Homme, illustrée et pédagogique:
     » Antimanuel d’économie » . ( Le tome 2 se nome « les cigales », donc le tome 1
    est « les fourmis » .)

    Mais entre temps, l’homme se plait à fréquenter des gens peu recommandables.
    Promiscuité dangereuse, voisinage compromettant. Est-il assez solide pour résister
    aux tentations de la civilité et de la bienséance ?

    On l’a entendu sur France-Inter se mêler à des idéologues rigides, ou clairement illuminés,
    se disant économistes. Or, ils sont exactement ceux dénoncés par « Lettre ouverte… ».
    Non seulement s’est-il mélé à ces douteux personnages, mais la fougue, la saine
    logique et la culture montrées dans « lettre ouverte.. » ont comme disparues.
    Jour après jour, le monsieur a répliqué mollement et il a semblé rentrer dans des
    vues foireuses ou tarées. Comme si « Lettre ouverte… » était sans paternité.

    Les bons rapports de civilité peuvent parfois égarer…
    Tolérance et consensus, même avec le diable ? Non, ni le diable
    ni les serviteurs d’un système inique et qui ne marche pas !

    Jour après jour, déception renouvelée pour l’auditeur ! Commencer
    une journée qu’on voudrait radieuse par une désespérance, c’est une
    punition imméritée et lassante. Les petits matins blêmes du condamné…
    ( Je n’ai tenu que 2 ou 3 ans au bénéfice de France Culture.)

    Mais les livres restent, rappelant que le fond est sain.

    L ‘économie humaniste est aussi une lutte, faite de raisonnements
    soucieux d’humanité, et comme guide d’action la fermeté.
    Des convictions fermes, souriantes sans doute mais sans compromission.
    Par vos qualités éditoriales, vous pouvez beaucoup et vos responsabilités sont grandes.
    Merci.
    ( J’ai fait l’impasse sur Oncle Bernard, ne l’ayant que peu suivi.)

    1. Votre réponse est typique d’une attitude que je trouve trop présente chez les commentateurs français, pas tous bien sur mais beaucoup. Ma réponse n’est donc pas une critique personnelle mais une observation que je fais à bon nombre de commentateurs.

      Quand une personne va dans le bon sens, (ici dans ce blog, avec une critique courageuse du libéralisme) surtout justement quand comme Bernard Maris cette personne est entourée d’opposants, au lieu de l’encourager à aller plus loin et de poursuivre ses efforts, on lui reproche de ne pas aller assez loin… Voir même de se compromettre en acceptant de discuter avec des gens qui ne pensent pas comme lui… Quelle est la valeur de discours prononcés devant des auditoires où tous sont convaincus d’avance?

      Quand on a des idées profondément sociales comme celles défendues sur ce blog de Paul Jorion, ce qui semble être le cas de Bernard Maris, c’est déjà épuisant de se battre contre des gens qui ont des idées néolibérales, mais se faire en plus démolir par des gens qui pensent qu’on en a pas fait assez, c’est carrément démoralisant…
      Serait-ce du à l’éducation française, un pays où on enlève des points à la dictée pour les fautes d’orthographe au lieu de donner des points pour les mots bien orthographiés…

      Un formateur en éducation spécialisée faisait remarquer lors d’une conférence que quand on prépare un programme éducatif individuel pour une enfant, on part d’un point de base représentant les compétences actuelles de l’enfant dans un domaine particulier et on se donne un but à atteindre pour ce domaine de compétence et pour cet enfant. Comme ce formateur avait eu beaucoup d’expérience en France mais aussi dans divers pays Anglo-Saxons, il pointait sur une différence d’approche fondamentale.

      Lors de l’évaluation à mi-parcours, les Anglo-Saxons mesurent les progrès en comparant la courbe des compétences acquises depuis le début du programme à la ligne de base du départ. Les français ont tendances à comparer la courbe de l’évolution depuis le début du programme à la ligne idéale de développement des compétences, donc à insister sur ce qui n’a pas encore été acquis… D’un côté on a des encouragements à continuer, de l’autre on a des remarques souvent démoralisantes sur la situation d’échec.

      Dans le cas présent, j’ai souvent lu des commentaires à propos d’articles écrits par des journalistes sympathisants des causes sociales développées ici sur ce blog, se faire cependant reprocher de ne pas en faire assez, de ne pas aller assez loin dans la critique…

      On peut se poser la question que vaut-il mieux ? une critique extrêmement sévère du capitalisme et de l’économie de marché dans « l’Humanité » ou un article avec une critique sérieuse du capitalisme et de l’économie de marché mais moins agressive dans un journal comme « Les Echos » ou le « Financial time » ?

      Paul

      1. Monsieur Tréhin.

        Le Français est naturellement critique. Et gouailleur. Ce qui ne l’empêche malgré tout pas de reconnaître les mérites des autres… tout de même.
        Cela est antagoniste, mais Einstein l’avait aussi remarqué.

        Il fallait bien que nous eûmes quelque défaut…

      2.  » Je suis oiseau voyez mes ailes.  »

         » Je suis souris vivent les rats ! « .

        (La Fontaine, fable « La Chauve-souris et les deux Belettes »)

      3. Je me méfie des pseudo-critiques également, des critiques douces du capitalisme qui ne sont que des hameçons pour la pêche aux voix, c’est à dire des critiques superficielles additionnées de vagues promesses comme à la CFDT, au PS, Europe écologie, etc. c’est pourquoi il ne sera pas fait de concessions de ma part.

        Nous, en tout cas moi je n’irai pas vers un « Centre » amorphe sans repères qui sera in finé une reconduction du status quo. Il y a plein de « révolutionnaires » de tous poils qui n’ont que l’idée de mettre des panneaux solaires et je ne sais quelles taxes et puis tout va s’arranger, et puis le PS qui évite tout questionnement sur la mondialisation, – mais moi je me dois de défendre mes vues…. et j’ai mis assez de temps à polir mes objectifs.. Je fais miens le discours du misanthrope : La vérité sera dite, la critique ne connais ni égards, ni ménagements. La vérité ne souffre pas d’avilissement. Ni rire, ni pleurer, mais comprendre. A chacun de trouver sa hiérarchie de valeurs.

        Protégez moi de mes amis a dit Kant, et il avait bien raison. Nos amis (faut-il mettre des guillemets ? ) nous égarent.

      4. http://agora.qc.ca/Documents/Amitie–Chose_rare_detre_ami_par_Jean_De_La_Fontaine

        CQFD :

        Chose rare d’être ami
        Jean De La Fontaine

        Dans le même esprit, Kant disait: «Seigneur, préservez-moi de mes amis; les ennemis, je m’en charge.»

        Rien n’est si dangereux qu’un ignorant ami;
        Mieux vaudrait un sage ennemi.
        Chacun se dit ami; mais fou qui s’y repose:
        Rien n’est plus commun que ce nom,
        Rien n’est plus rare que la chose.
        Qu’un ami véritable est une douce chose!
        Il cherche vos besoins au fond de votre coeur;
        Il vous épargne la pudeur
        De les lui découvrir vous-même.

        ================================

        « Rien n’est si dangereux qu’un ignorant ami; »

        Et malheureusement nous avons beaucoup d’ignorants amis ! Pas sur le blog, ou en effet règne la probité intellectuelle et une réelle perspicacité, comme on en rencontre (encore) rarement, enfin rarement dans le monde médiatique et politique.

        Brave new world

        Miranda:
        O wonder!
        How many goodly creatures are there here!
        How beauteous mankind is! O brave new world
        That has such people in’t!

        Prospero:
        ‘Tis new to thee.

        The Tempest Act 5, scene 1, 181–184

        « O, merveille !
        Combien de belles créatures vois-je ici réunies !
        Que l’humanité est admirable ! O splendide Nouveau Monde
        Qui compte de pareils habitants ! »

        J.P. Deconchy était arrivé une fois en salle de cours, nous apostrophant de la sorte. ..  » Que d’augustes personnes en ce lieu rassemblées « … 🙂

        S’il pouvait lire ce message, et nous faire part de ses profondes analyses. Je dois dire que ses cours étaient passionnants. Il était un excellent professeur, – semblable à Raymond Devos.

        J’engage les prétendus économistes, et économistes en herbe… à lire la préface à le seconde édition de la « Critique de la raison pure » de Kant,

        http://t.m.p.free.fr/textes/kant_crp_pref.PDF

        Et à se construire eux-mêmes un modèle du fonctionnement de l’économie, comme Thalès construisit le triangle isocèle. Kant explique très bien le processus de la connaissance, qu’on qualifie d’hypothético-déductif. Qui dit hypothèse dit réflexion à priori, or la plupart des gens esquivent cette étape et sont à jamais dans l’incertitude de ce qu’ils pensent eux-même, ignorant qu’ils n’ont même pas de modèle à questionner. Ainsi ils gobent tout, sont perméables à des idées fondées sur rien du tout, hors de toute construction théorique et qui flottent tel des lucioles devant leurs yeux. Un peu le met servi par la télévision.

        Le modèle, vous devez l’avoir (en tête) et avoir l’audace minimale de le construire. Il sera faux, plus ou moins, peu importe, c’est cela penser. Le reste est du vent. Lorsqu’on est sûr de son modèle, alors on est immunisé contre les faux-semblants et la multitude des faits destinés à brouiller l’esprit.

        Je fais un peu d’épistémologie aujourd’hui…

    2. Paul Tréhin;

      Gouaille est le mot juste. (Yvan comme d’hab).
      Vous ne voudriez pas que je dise mon admiration
      – je la proclame et je dis haut et fort: suivez l’ homme-
      sans noter plus que de besoin une certaine dissonance.
      Il y a forcément une exagération dans mes laudations .
      Par exemple, ce n’est pas  » jour après jour » mais le vendredi seulement.
      Et tout cela est au passé.
      Pour le reste , je maintiens, non les accointances douteuses
      et que je ne discute pas, mais la molesse ou l’entrée dans la compréhension.
      En écoutant Bernard Maris, j’ai parfois pensé: trahison de la « Lettre ouverte… »
      par trop d’affabilité envers son vis-à-vis.
      Je ne réclame pas du punch ou du spectacle mais le tracé d’une ligne.
      Au-delà , des intérêts supérieurs, auxquels Bernard Maris adhère, sont
      mis en périls dans l’oreille de l’auditeur.
      Il est bon de rappeler que nous étions martelés, à l’époque, par une propagande
      délirante. Je l’attendais et l’espérais comme un havre de bon sens.
      Tout cela est au passé et n’était pas systématique, bien sûr.

      C’est une constante de ma part:
      Un quidam anonyme mérite une neutralité complice.
      Il a tout les droits, dont celui d’être médiocre.
      Ceux qui réclament notre attention -publier et causer dans le poste- doivent s’attendre à un examen attentif.

  12. Merci pr cette chronique enrichissante et interessante meme pr quelqu’un qui ne partage pas vos idees!
    Cependant, pr quelqu’un qui etudie les mathematiques, il est triste de voir que vous confondez la theorie financiere mathematiques (ie replication de produit derives sous hypothese d’absence d’opportunite d’arbitrage) avec des modeles economiques.
    Les mathematiques financieres sont faites pr modeliser des risques de produits derives en s’appuyant sur la theorie des probabilites et des processus stochastiques. Cette theorie est d’ailleurs faite par des mathematiciens en grande majorite. Elle n’a jamais eu la pretention d’etre realiste a 100% et fonctionne pas trop mal des lors que certaines hypothese sont respectees (marches suffisament liquides etc). Elle n’a aucune pretention economique ou politique, elle s’attache juste modeliser au mieux les risques de marche tout en evaluant l’erreur de modele et de calibration commise. Bref c’est vraiment des mathematiques appliques et un enfer pr les economistes.
    Les modeles economiques quant à eux sont faits par des economistes et tentent de modeliser toute l’economie dans son ensemble et servent souvent de pretexte a des decisions politiques. Enfin le niveau des mathematiques utilises dans ces theories est bien moindre que dqns le cqs precedent…

  13. Un billet qui commence très bien, vraiment bien même. Malheureusement je n’ai pas connu votre ami mais il avait l’air d’avoir de l’intuition, lorsque vous dites :

    – et c’est moi qui le poussait à écrire « Capitalisme et pulsion de mort »..

    Et vous n’auriez peut-être pas du, car tout ce qui est mal ne procède pas nécessairement de la pulsion de mort. Par exemple on peut très bien mourir de la pulsion de vie, en surexploitant son milieu.

    D’autre part, je ne vois pas le rapport entre Freud, Marx, et Keynes, et que vient faire Freud dans cette galère, lui qui a pris soin de ne jamais lâcher un mot sur l’état économique ou social du monde.

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    « on ne peut pas comprendre la pensée monétaire de Keynes sans savoir qu’il l’avait formulée à partir des intuitions et analyses freudiennes sur l’argent »

    Franchement, la théorie du complexe anal de Freud au sujet de l’argent ne permet pas de comprendre quoique ce soit au sujet du fonctionnement de l’argent dans l’économie…

    Je sais que ce n’est pas le jour pour discuter de cela, mais voilà.

    Je n’ai jamais trouvé un lien, intuitivement comme cela et au fil de mes lectures, entre Freud et Marx, ou Keynes mais je ne suis pas économiste. Tout ceci est voué à l’échec, et on ne crée pas une affinité entre deux oeuvres où au contraire existe une totale étanchéité.

    Freud a tenté d’approcher le phénomène social dans le mythe de la horde primitive, totem et tabou et dans un autre court texte sur l’idéal du moi, étayant le rapport au chef… voilà ! Et franchement je ne vois pas et on ne m’a jamais montré la « portée capitaliste » de ces textes.

    En fait il n’y a qu’une seule théorie monétaire, la bonne, qui est celle de Keynes et comme toute vérité, elle se comprend indépendamment de l’histoire de sa découverte.

    1. Je ne peux pas laisser ma réponse sans évoquer rapidement « Malaise dans la civilisation », titre que j’ai oublié de mentionner hier, sans doute parce que d’un point de vue sociologique ce livre n’apporte pas de grand éclaircissements.. . Il s’agit d’un livre de psychologie, expliquant le malaise inéluctable de l’individu dans notre civilisation, pris entre normes collectives et pulsions internes, forcé de « culpabiliser ». Bien, mais comme on le voit le point de vue de l’économie individuelle des pulsions est l’objet du livre, non pas celui des rapports de forces sociaux, ou du fonctionnement social en général. C’est pourquoi les textes que j’ai mentionnés hier soir sont plus pertinents que celui-ci, car ils esquissent une théorie du social.

      La question intéressante reste posée, à savoir pourquoi Freud a été « recruté » dans cette triade Freud, Marx, Keynes, sans doute dans un débordement syncrétique suite à Mai 1968, car le projet me semble être celui d’un syncrétisme forcé, comme on a pu en voir en religion…

      Freud et Nietzsche sont inexistants d’un point de vue de la recherche en sociologie, ce ne sont pas ces auteurs-là qui sont au programme, si ce n’est en philosophie politique, pour montrer dans le cas de Nietzsche une extrémité de la passion (individuelle) et de poser la question de la limite de celle-ci.

      Le programme révolutionnaire de Nietzsche concerne la religion, « Dieu est mort » est en effet le résumé de son message, et il pensait pouvoir détruire les cadres normatifs de la société par cette révélation, comme le montre ses lettres publiées dans le cas Wagner. Un peu comme ceux qui écrivaient en 68, « Sous les pavés, la plage ». – Comme si la religion était la seule pourvoyeuse de cohérence sociale…

      Et comme c’est beau pourtant, Sous les pavés la plage… jamais le rêve n’avait été aussi proche, à portée de main. Il en reste « Paris plage » je suppose. La plage est sans doute si proche et pourtant indéfiniment lointaine, on l’entend mais on ne la voit pas. – Approchant l’origine de la source, dit le haiku – tout autour de moi, le bruit de l’eau courante…

      Freud et Nietzsche ne sont définitivement pas des sociologues et en cette matière, ils ne permettent pas de comprendre les rapports de pouvoirs à l’oeuvre dans la société qui est un lieu de conflit, et personnellement, je considère ces deux auteurs parmi d’autres, comme des aveugles à la souffrance sociale, des aveugles à l’exploitation, aveugle absolus car ni l’un ni l’autre n’ont jamais écrit une seule ligne sur ce sujet. Vous pouvez parcourir toute l’oeuvre des ces deux là, il n’y a pas une seule ligne sur la pauvreté matérielle (voir Kafka également). Et ceux deux là ont sans doute fait beaucoup de mal en oubliant leur semblable de cette façon silencieuse, voir obstinée. Combien Hugo et Zola étaient plus… lucides

      Lacan a au moins parlé du pouvoir suite à Hégel. Lui et Marx ont lu Hegel, Freud pas tellement. Mais le reste de la psychologie, Mélanie Klein, énormément d’auteurs que j’ai un peu oubliés, leur sujet n’est pas la place sociale, l’être social. Leur sujet est l’enfance, le complexe d’oedipe, le rapport au sein maternel, l’étayage des pulsions. Jamais je n’ai assisté à une conférence de psychologie sur le sujet, jamais on ne parle d’exploitation dans les hôpitaux psychiatriques, les psychologues ont d’autres chats à fouetter.

      Le problème du psychologue c’est comment l’individu négocie son existence avec ses données pulsionnelles et son histoire psychique, il s’agit toujours d’adapter la pulsion, non d’adapter le monde ce qui est le projet révolutionnaire. Tout oppose ces deux projets.

      1. C’est beau !

        Cela dit, Nietzsche se serait appelé autrement s’il avait parlé de sociologie ! Quant à son « programme révolutionnaire », le seul qui peut « détruire les cadres normatifs de la société » : c’est l’homme, le surhomme qui, pour exister doit tuer son Dieu de père (sociologie).

      2. Vous avez raison d’un certain côté, mais pour changer le monde, il faut avoir les yeux en face des trous, et une bonne névrose pas soignée est gênante pour voir ce qui est. Je ne veux pas dire par là que les dominants soignent leur névrose par le pouvoir mais que les révolutionnaires peuvent avoir intérêt à savoir ce que Freud a apporté à l’humanité : pour tenir le coup en dormant bien car les combats sont rudes , et pour essayer d’acquérir une vision désaliénée, retrouvant peut-être au passage la curiosité féconde de l’enfance bridée par l’utilitarisme social castrateur. Oh là là quel baratin, quelle phrase solemnelle dénuée de légèreté ! Ça ne va pas plaire à tout le monde, tant pis, j’ai pas le temps de la jouer plus cool.

      3. @ Fab, Blandine Keller

        Merci pour la chute d’eau 🙂

        On devrait porter à la défense de Freud et de Nietzsche qu’ils ont au moins mis tout le monde sur un pied d’égalité et ceci est très curieux… Ce n’est pas sans rappeler le Christ, Socrate également, une grande tradition … un humanisme général, visant en général au dépassement de l’homme et de sa condition, sans incidence pourtant sur le monde politique réel, – sans « engagement »…

  14. Il me semble que Bernard Maris, en parlant de « l’ambiance d’imbécillité et d’arrogance pseudo-mathématique qui triomphait dans les années 80-90″l faisait allusion à tout un courant de pensée en économie qui avait fait de l’économétrie et de la modélisation mathématique la seule planche de salut…
    Le mouvement avait commencé auparavant mais dans les années 80 et 90, la disponibilité de moyens informatiques a amplifié cette tendance à une modélisation mathématique, cependant comme les facteurs psychosociologiques se prêtaient mal à la modélisation, ils ont été superbement ignorés dans la plupart des modèles économiques, de même d’ailleurs que le rôle de l’incertitude dans les phénomènes économiques.
    Cette critique peut être appliquée tant aux modèles macro économiques que micro économiques. Ces derniers s’appuyant souvent sur les résultats des premiers.
    Dans les deux cas, tant les hypothèses de départ que les mécanismes supposés de l’agencement des décisions microéconomiques ont fait que la mathématisation n’a pas apporté les résultats espérés (Euphémisme flagrant …)
    Les modèles mathématico financiers s’apuient en effet sur des hypothèses macro économiques elle mêmes obtenues à partir de modèles mathématiques.

    Des données incomplètes et ou de mauvaise qualité ne peuvent que donner de mauvais résultats surtout si on leur applique des modèles faisant des hypothèses hasardeuses sur les comportements des agents économiques.

    Par analogie avec les modèles de gestion de stock FI-FO (First in First out)et LI-FO(Last in First out), avec certains de mes collègues de travail dans les services de prévisions économiques à IBM, nous avions appelé GI-GO ces modèles de prévision sophistiqués mais fondés sur des données peu fiables. GI-GO soit « Garbage In Garbage Out »… De la poubelle à l’entrée, de la poubelle à la sortie…Quelle que soit la moulinette utilisée… Moulinette était le surnom que nous donnions à ces programmes informatisés de modélisation et de prévision.

    Si cela intéressait quelques lecteurs de ce blog je pourrais préparer un petit papier à propos des modèles économiques et de leurs limites en partant de mon expérience de terrain et en y ajoutant quelques analyses plus générales que ces expériences de terrain m’ont conduit à faire.

    Paul Tréhin

    1. @Pau Tréhin

      Puisque vous tendez la perche, la question m’intéresse. Bien sûr, c’est à PJ de décider s’il convient d’en faire un billet ici, mais à tout le moins, des liens pointant sur des articles synthétiques seraient a minima utiles.

      1. Je vais essayer de reconstruire un petit texte sur la modélisation, tant au niveau macro économique qu’au niveau micro économique et le proposer à Paul Jorion. Bien que mon expérience des modèles ait principalement été dans les modèles microéconomiques au sein d’IBM dans le domaine prévisions de ventes d’équipements informatiques et de réseaux télématique, j’ai souvent eu besoin de concevoir des modèles relevant de la macro économie pour obtenir des données qui me seraient plus tard utiles en micro économie.

        En attendant voici au travers de quelques citations que j’utilisais assez souvent dans mes cours en analyse quantitative et prévision à la Fac de Nice ou à l’école Supérieure de commerce de Nice en tant que professeur associé, à une époque où IBM faisait preuve d’assez de « responsabilité sociale » pour autoriser des membres de son personnel à faire des enseignements dans les écoles et universités en prenant sur leur temps de travail.

        La première citation est d’ordre très général, elle est extraite du Petit Prince :

        « Les grandes personnes aiment les chiffres.
        Quand vous leur parlez d’un nouvel ami, elles ne vous questionnent jamais sur l’essentiel. Elles ne vous disent jamais: « Quel est le son de sa voix? Quels sont les jeux qu’il préfère? Est-ce qu’il collectionne les papillons? » Elles vous demandent: « Quel âge a-t-il? Combien a-t-il de frères? Combien pèse-t-il? Combien gagne son père? » Alors seulement elles croient le connaître. Si vous dites aux grandes personnes: « J’ai vu une belle maison en briques roses, avec des géraniums aux fenêtres et des colombes sur le toit… » elles ne parviennent pas à s’imaginer cette maison. Il faut leur dire: « J’ai vu une maison de cent mille francs. » Alors elles s’écrient: « Comme c’est joli! »

        Le Petit Prince, Antoine de St Exupéry. Chapitre 4
        A lire ou relire, car il adresse directement le rapport que les hommes entretiennent avec les nombres… Pour vous éviter d’aller fouiller sur vos étagères voici un lien où retrouver ce texte :
        http://www3.sympatico.ca/gaston.ringuelet/lepetitprince/chapitre04.html

        La seconde citation vient de Raymond Barre, qui avant d’être ministre de Giscard, était un universitaire brilant et intègre dans son domaine. Bien que ses idées politiques soient très contestables il n’a pas dit que des âneries… Sa métaphore sur les modèles économiques me semble vraiment très pertinente :

        « Un modèle économique
        est à la réalité économique
        ce qu’une carte de géographie
        est à la réalité géographique »
        Raymond Barre,
        Economie Politique 1ere Année,Thémis, Paris 1965

        La construction d’un modèle de prévision, suivant l’analogie géographique du professeur Barre, nécessitera la mise en œuvre de moyens appropriés à la « destination ». On adaptera bien entendu les techniques de modélisation au niveau de l’entreprise ou même des modèles de l’économie d’un pays, d’une région ou d’une ville.

        Un modèle pourra par exemple être très schématique pour des phases d’exploration globales et progressivement devenir de plus en plus complexe et détaillé avec l’avancement des projets. Si un étranger vous demande où se trouve approximativement Poitiers en France, une vague représentation de la France où vous pourrez pointer un lieu du bout du doigt sera suffisante. S’il vous demande comment y aller en voiture en partant de Paris, la carte(le modèle) devra être plus précise. Enfin s’il veut se rendre dans un musée ou sur un cite historique particulier, il faudra une carte très détaillée et à jour…

        L’analogie avec la carte géographique permet aussi de comprendre qu’un modèle n’est pas la réalité mais seulement la projection de la réalité sur un plan, ce qui suppose l’élimination de variables nombreuses, donc des choix. Dans certains cas l’altitude sera pertinente dans d’autres l’altitude ne sera pas ou très peu pertinente. La présence de cours d’eau, de liaisons ferroviaires ou routières de même.
        En avance sur le texte que je vais travailler voici déjà une remarque à mon sens importante: quand on construit un modèle il est plus difficile d’arriver à déterminer les variables que l’on peut négliger sur la carte que de décider d’en rajouter de plus en plus…

        Il est possible qu’il faille avoir plusieurs modèles pour explorer la réalité selon des angles différents.

        Comme les cartes géographiques, les modèles économiques devront être d’autant plus détaillés et précis que l’on s’approche de la « destination ». Ainsi pour des prévisions à long terme on pourra construire un modèle très simple, donnant seulement de grandes tendances. Mais plus on s’approchera de décisions matérielles finales plus le modèle devra être affiné, les données vérifiées, les résultats testés, etc.
        D’un point de vue quantitatif, dans les évaluations à très long terme ce ne sera déjà souvent pas si mal d’arriver à préciser la puissance de dix dans l’évaluation : « Combien de tonnes de gaz carbonique produira la Chine en 2050 ? » 1 million, 10 millions 100 millions, un milliard, 10 milliards. Et même avec une très large fourchette, cette estimation permet de donner l’ampleur du désastre et de motiver des politiques environnementales. Croyez moi, dans une prévision a si long terme arriver déjà à ça c’est un exploit si on veut rester crédible. Au niveau des choix d’investissements industriels et commerciaux ou des choix d’investissements publics à très long terme, on a le même genre de défis. En revanche dès qu’on approche un peu plus de décisions qui impliquent des réalisations concrètes, les prévisions devront être plus précises (+ ou – 30% à 5 ans c’est déjà pas trop mal…) cela afin d’éviter de erreurs graves d’investissements, d’abord en recherche développement, puis en prévision d’équipements de fabrication, formation technique de personnels etc. Ces niveaux de précision demandent de plus en plus de moyens d’investigation pour la construction de modèles de plus en plus fiables. Quand on doit prévoir les plans de fabrication pour l’année ou même le trimestre en cours, là les modèles doivent prévoir à quelques unités près l’activité de l’année ou du trimestre à venir, là au-delà de risques financiers on a des risques d’impacts humains : perte d’emploi ou surcharge de travail suite à une erreur de prévision.
        Dans le jargon des prévisions concernant le développement de produits à IBM on parlait de Phase Zéro, Phase 1 phase 2; phase 3… selon la proximité de mise à disposition du produit sur le marché… avec des efforts de prévisions devenant de plus en plus importants avec l’état d’avancement du cycle de développement. Faisant suite à mes prévisions quantitatives venaient des prévisions financières faites par des spécialistes de l’analyse des coûts qui au vu des prévisions quantitatives essayaient de prévoir quel serait le coût unitaire du produit fini ainsi que le prix qui rendrait ce produit compétitif, tout cela en tenant compte des variations prévisionnelles de taux de change entre les lieux de fabrication et les lieux de ventes… Je vous parle d’un époque où l’Euro n’existait pas…

        Tout cela pour dire que la modélisation économique est un vaste champ très hétérogène à explorer et à étudier dans lequel l’utilisation d’outils mathématiques plus ou moins sophistiqués n’est qu’un des aspects. La validité et la pertinence des données utilisées ont tout autant d’importance. Dans mon expérience professionnelle j’ai eu à faire à des modèles d’une complexité inimaginable dont les résultats n’avaient qu’une valeur limitée compte tenu des contingences au niveau de la collecte de données qui servaient de variables pour ces modèles.

        Pour terminer cette petite introduction il faut bien se rendre compte que les résultats de ces modèles vont être plus ou moins pris en compte par les dirigeants des entreprises ou par les gouvernements qui les ont demandés, lesquels vont ajouter à ces résultats des idées préconçues ainsi que des intérêts personnels… Mais aussi des éléments de décision qui dépassent les capacités de la modélisation mathématique. Si la gestion d’une entreprise ou même celle du bien public pouvaient être fondées sur des modèles mathématiques on n’aurait que faire des gestionnaires ou de hommes et femmes politiques… Un ordinateur pourrait prendre les décisions… On a cependant vu ce que ce genre de modélisation a fait comme dégâts sur les marchés financiers…

        Paul Tréhin

  15. C’est une grande perte, je suis très triste de cette nouvelle. Un grand historien de la pensée économique nous a quittés.

    J’ai eu la chance de rencontrer Gilles Dostaler, lorsque celui-ci était passé pour présenter son livre « Keynes et ses Combats » à Sciences Po Bordeaux il y a quelques années, dans une petite salle, devant à peine 15 personnes, tous professeurs d’économie.
    C’est Frédéric Poulon, « circuitiste » s’il en est, qui m’y avait convié. J’étais le plus jeune, encore étudiant en économie mais passionné par la période 1925-1940, dont Dostaler fut l’un des grands historien : Keynes bien sûr, mais aussi Sraffa, Hayek, Robinson, Kalecki, Wittgenstein… et ces débats naguère résumés par Shackle sous le nom de « Years of High Theory ».

    Toutes mes condoléances vont à sa famille et ses amis, et j’espère que ses travaux seront poursuivis comme il se doit.

  16. Merci, Monsieur Jorion, d’avoir su partager cette « espace » avec Monsieur Maris. Je crois bien que ce sont les articles hebdomadaires d’Oncle Bernard qui m’ont donné le goût de la chose économique.
    Ce blog ne fait que croître, grandir et mûrir ! En avant comme ça !

  17. @listzfr
    Il y a dans l’évangile quand même cet épisode où Jésus en colère chasse les marchands du temple à coups de fouet…! Ce n’est pas un « engagement », mais l’image est riche de traits utilisables de tous temps. A propos de « l’humanisme » du Christ, fabriqué plus d’un siècle après son existence historique – si tant est même qu’elle ait eu lieu- voir Eric Stemmelen, La religion des seigneurs, Michalon 2010.
    Mais c’est drôle ce que vous dites, comme si tout créateur pour « servir » l’humanité, devait s’occuper non seulement de l’objet de son étude passionnée, où il fait oeuvre révolutionnaire, mais aussi de la nature du régime sous lequel il vit. Or oser faire œuvre dans certains cas c’est déjà s’engager : Galilée…
    Je ne sais pas si on peut dire qu’il y a eu engagement dans la mort de Socrate acceptant sa condamnation, en tous cas un dialogue de Platon s’intitule « Qu’est-ce que la justice » ?
    L’apport de Céline à la littérature, donc à l’humanité, est inestimable. Mais toute sa puissance d’invention, de vision s’est muée en haine et aveuglement dans ses choix politiques atroces .

    Je veux dire par là que ce que nous disions dans les années 70, « tout est politique » est vrai, mais qu’un créateur ou une figure de l’histoire n’est pas moins grand et fécond dans son champ pour avoir méconnu le champ politique, s’y être engagé au rebours du temps, ou de façon latérale, non explicite. Peut-être qu’un poète qui ne dit mot de politique est plus engagé que certains politiques. Baudelaire au début de sa vie s’est beaucoup intéressé à la politique, et quand il a compris que rien n’était jouable pour sa génération, y a renoncé. Heureusement !

  18. Fab dit :
    5 mars 2011 à 10:24

    Paul,

    « Cette critique peut être appliquée tant aux modèles macro économiques que micro économiques » : c’est sûr.

    Cherchez l’erreur 🙂 !

    En effet Fab où est l’erreur?

    Ce que j’ai pu constater c’est que très souvent ces modèles ont été conçus par des informaticiens, des ingénieurs de toutes formations ou des mathématiciens, dont assez peu ont une formation sérieuse en économie, quand elles et ils en ont une, ce qui n’est pas toujours le cas. « L’économie on sait ce que c’est : on gère bien son budget familial… »

    L’erreur la plus fondamentale toutefois est que peu de ces concepteurs de modèles économiques les testent dans la réalité ou se préoccupent de comprendre pourquoi les faits diffèrent des résultats des modèles… Je pense qu’il y a souvent dans cette attitude moins un a-priori idéologique qu’une grosse fatigue rien qu’à l’idée d’avoir à réécrire des centaines sinon des milliers de lignes de programmes pour corriger les écarts entre valeurs estimées et valeurs réellement observées…L’autre source de fatigue vient d’un changement inattendu dans les conditions ou dans les hypothèses de base que soumettent les « clients » au sens général du terme: ceux qui attendent les résultats des modèles… En micro économie, un chef de projet modifie telle ou telle caractéristique du projet par rapport au projet initial… Ou encore un facteur extérieur vient perturber les hypothèses du modèle… Quand on est du côté du concepteur du modèle, la fatigue se manifeste au bout d’un moment…
    En macro économie où les modèles sont encore plus complexes l’idée de faire un changement même minime dans le programme du modèle qui pourrait déstabiliser l’ensemble de l’édifice peut faire peur aux concepteurs. Certains concepteurs de modèles font parfois de petites « modifs » pour corriger un peu le tir, mais rares sont celles et ceux qui sont prêts à reprendre du début un modèle quand la réalité ne colle pas vraiment avec les résultats du modèle ou quand de nouvelles données apparaissent…

    Pour reprendre l’analogie avec la carte de géographie, il faut aussi compter avec les erreurs d’interprétations de celles et ceux qui reçoivent les résultats des modèles… Erreurs ou utilisation partisanes des résultats quand ils vont dans le sens qui plait aux utilisateurs des résultats…

    Enfin, dans l’ensemble relativement peu de concepteurs ou d’utilisateurs de modèles prennent la peine de faire un test de « bon sens », par exemple en micro économie quand un résultat du modèle est carrément invraisemblable: Le revenu prévisionnel pour une entreprise X … si on appliquait le modèle tel quel, serait plus de 50% du PIB des USA, rien que pour un seul produit. Non je n »invente rien certains modèles microéconomiques tombent parfois dans de tels excès de manque de sens de la mesure…

    Bien à vous.

    Paul

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