L’HOMME QUI S’AVÉRA TOUJOURS AVOIR EU RAISON ET NE FUT JAMAIS ÉCOUTÉ

Quelques jours avant de partir pour la Corse, je me suis posé la question : de quoi avais-je donc promis de parler le 19 juillet à Ajaccio dans ma conférence du cycle « Science et humanisme » ? On me voit expliquer dans la vidéo la surprise qui fut la mienne de découvrir que mon exposé serait consacré à John Maynard Keynes. Ce serait la première fois depuis mon retour en Europe en 2009 que j’évoquerais dans l’une de mes conférences quelqu’un plutôt que quelque chose. La raison, je crois l’avoir maintenant devinée : lorsque Jean-Noël Ropion m’invita et m’expliqua que le thème cette année serait « Penseurs d’avenirs », il y a dû y avoir méprise de ma part : je n’ai pas compris alors que les « penseurs d’avenirs » en question ne seraient pas l’objet dont il nous était demandé de débattre, mais nous-mêmes : les conférenciers invités.

Comme j’ai également l’occasion de le dire dans la vidéo, le choix était bon : ce fut une bonne chose de parler de Keynes. Du « vrai » Keynes, comme le précisait mon titre : « Un homme pour demain : (le vrai) John Maynard Keynes ».

Le vrai Keynes est aujourd’hui fort peu connu. On peut le trouver pour ce qui est de l’homme, des actes qu’il a posés et de l’œuvre qu’il a écrite, dans la biographie en trois volumes qu’a publiée entre 1982 et 2000, Robert Skidelsky (*), et pour ce qui est de sa théorie économique proprement dite, dans le John Maynard Keynes (1975) de Hyman Minsky.

L’histoire conjecturale est un terrain sur lequel il vaut mieux ne pas s’aventurer : on peut en effet y prétendre tout et n’importe quoi sans crainte de se voir jamais démenti mais, prenant ici un risque calculé, j’affirme que si la proposition rédigée par Keynes en 1919 sur les réparations dues aux Alliés par l’Allemagne avait été adoptée, Adolf Hitler serait resté le peintre d’aquarelles moyennement doué qu’il était, épanchant son fiel dans des livres lus par 15% au plus de la population allemande, et que si la proposition de Keynes en 1944 à Bretton Woods en faveur d’un ordre monétaire international avait été adoptée, nous ne serions pas dans la merde où nous sommes plongés aujourd’hui : nous aurions progressé pendant près de soixante-dix ans déjà sur la voie inscrite dans sa proposition, d’une pacification des relations économiques entre nations, et au sein de celles-ci, entre leurs citoyens.

Au lieu de cela, Keynes ne fut pas écouté et ceux qui parlent en son nom aujourd’hui et se proclament « keynésiens » n’ont dans leur quasi-totalité pas même pris la peine de le lire et ne savent rien de l’homme qu’il fut. Ce sont eux qui entendent dans l’expression « euthanasie du rentier » une évocation voilée de l’inflation, ignorant qu’il s’agit de la transition vers le socialisme décrite par Keynes dans les « Notes finales sur la philosophie sociale à laquelle la théorie générale peut conduire », constituant le dernier chapitre de sa Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie (1936).

Qu’il ne serait pas entendu à l’époque où il s’exprimait, Keynes en était pleinement conscient. Dans la préface d’un recueil de ses textes publié en 1931, intitulé Essays in Persuasion, il écrivait :

« Sont rassemblés ici les croassements de douze années – les croassements d’une Cassandre qui ne parvint jamais à influer à temps sur le cours des événements. Le volume aurait pu s’appeler « Essais en prophétie et persuasion », car la prophétie, hélas, fut davantage couronnée de succès que la persuasion. Mais ce fut dans un esprit de persuasion que la plupart de ces essais furent rédigés, dans une tentative d’influencer l’opinion. Ils furent considérés à l’époque, un grand nombre d’entre eux, comme autant de propos exagérés et imprudents. […] Il me semble au contraire – alors que je les relis, conscient que mon témoignage personnel est nécessairement biaisé – qu’à la lumière des événements qui eurent lieu ensuite, ils reflètent davantage une modération difficile à justifier qu’une prétention excessive » (1931).

Le moment est venu de faire en sorte que Keynes soit au moins entendu aujourd’hui.

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(*) Hopes Betrayed 1883-1920 (1982), The Economist as Saviour 1920-1937 (1992), Fighting for Britain 1937-1946 (2000). L’éditeur américain de Robert Skidelsky le força à changer pour les exemplaires vendus aux États-Unis, le titre du troisième volume en Fighting for Freedom : « combattre pour la liberté » au lieu de « combattre pour la Grande-Bretagne », trahissant quant à lui une conception curieuse de la liberté de l’auteur. Skidelsky s’en explique avec mauvaise humeur dans la préface.

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