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Parti de Gauche : Colloque sur le coût du capital, le 23 novembre 2013

En novembre dernier, j’intervenais sur le coût du capital à l’invitation du Parti de Gauche. La vidéo se trouve ici.

Le Parti de Gauche a eu la bonne idée de vouloir faire un livre de toutes nos interventions. J’ai reçu du coup la transcription de la mienne, qui servira à rédiger un texte, plus proche de la forme écrite.

Une vidéo, c’est bien pour ceux qui ont la patience de passer 37m51s devant leur poste. Si vous préférez quelque chose à lire, le voici.

 

Le 23 novembre 2013

Merci, merci. Bien, je vais embrayer directement sur les questions qui ont été posées. Par exemple, sur le capital et la rémunération du capital : est-ce qu’elle doit être minimale ?

Il faut d’abord faire un retour en arrière : cette question-là est une question qui est centrale aux débats qui ont déchiré la Première Internationale (1864 – 1872 ; qui réunissait socialistes, anarchistes, et communistes marxistes), de savoir quels sont véritablement les facteurs qui sont impliqués dans la production et la distribution, et comment les rémunérer.

Et là, vous le savez sans doute, il y a deux options : il y a deux courants qui sont deux courants distincts et qui aboutissent à des conclusions différentes.

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Le robot n’est pas celui qu’on croit…, par Un Belge

Billet invité

Ce mercredi matin, sur la première chaine radio de la RTBF en Belgique, petite causerie interactive sur le thème suivant : une étude de l’université d’Oxford prétend que dans 20 ans, près de la moitié des emplois seront automatisés. Craignez-vous de perdre votre emploi ? Un journaliste et un docteur en sociologie bavardent au coin du feu et répondent paresseusement à l’une ou l’autre question des auditeurs.

L’émission est intéressante non par ce qui s’y dit mais par ce qui ne s’y dit pas. L’auditeur est censé se contenter de quelques phrases convenues sur Henry Ford, la concurrence féroce, la Chine, le chômage à venir, etc. Pendant ce temps-là, deux questions de fond ne seront pas posées (c’est cette absence de profondeur qui fait à mon avis le charme discret de la RTBF, mais passons…).

Première question : la richesse supplémentaire générée par les nouvelles technologies ne doit-elle profiter qu’aux actionnaires de l’entreprise qui les utilise ? La conséquence naturelle du progrès technique doit-elle être, encore et toujours, la mise au rebut des travailleurs que les robots ont remplacés ? On peut renvoyer ici à de nombreuses interventions de Paul Jorion, aux thèses de Sismondi discutées sur ce blog, etc.

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LE MONDE, Arithmétique et responsabilité, lundi 10 février 2014

Arithmétique et responsabilité

Le pacte de responsabilité vise la création d’emplois. Le gouvernement va réduire les cotisations sociales des entreprises et, « en contrepartie », celles-ci vont créer des emplois. L’expression « en contrepartie », chacun l’a compris lors de la conférence de presse du Président de la République, est essentielle au pacte. À ce point qu’un élément clé du nouveau dispositif est la création d’un Observatoire des contreparties dont l’objectif sera, on l’imagine, de compter le nombre d’emplois qui auront été créés en échange des exonérations consenties.

Combien d’emplois seront-ils créés ? Au nom du Medef, Pierre Gattaz, son président, a proposé les chiffres suivants : sur la base d’une baisse de prélèvements de 100 milliards d’euros se décomposant en 50 milliards sur le coût du travail et 50 milliards sur les impôts, « nous […] avons dit […] que nous étions capables de créer un million d’emplois ». Le calcul aurait donc été fait sur la base suivante : prix d’un emploi à créer, 100.000 euros, que multiplie 1 million = 100 milliards d’euros.

Arnaud Montebourg, ministre du Redressement productif, a proposé un autre chiffre : 1,8 million d’emplois créés, pour le même montant d’abattements. Son calcul à lui se fonde sur une tout autre base : « Pour ramener le taux de chômage à 7% d’ici à 2018 [comme l’Allemagne et les États-Unis], il faudrait créer 1,8 million d’emplois au cours des cinq prochaines années ».

100.000 euros par emploi, selon la proposition du Medef, c’est cher, surtout si l’on en croit les experts selon qui ce sont essentiellement des emplois peu qualifiés qui seront créés et si l’on suit la sagesse populaire qui suppose que le travail crée de la richesse et non qu’il en pompe, surtout en telle quantité.

Mais la proposition d’1 million d’emplois pour 100 milliards d’euros a-t-elle bien été fondée sur le calcul que j’ai supposé, ou selon une autre logique, celle qui s’applique par exemple au montant d’une rançon ? « Ils feront tout pour 1 million d’emplois. Mais combien de milliards sont-ils prêts à cracher ? » Le calcul de M. Montebourg, lui, se situe clairement dans cette logique de rançon à verser, non pas du côté de ceux qui détiennent les otages, mais de ceux qui cherchent à les libérer : « Pour les 100 milliards qu’on vous file, on veut 1,8 millions d’emplois. C’est à prendre ou à laisser ! »

Le fait que le pacte de responsabilité puisse être paraphrasé ainsi est en soi significatif, il souligne qu’on ne postule ni du côté des patrons ni de celui du gouvernement qu’il existerait un mécanisme par lequel des exonérations de charges pourraient être transformées en emplois. Il s’agit bien d’une négociation où l’on échange des hommes et des femmes contre de l’argent, où c’est le rapport de force entre les parties en présence qui décide de l’issue. Au passage, l’hypothèse que les emplois créés pourraient servir à quelque chose est tout autant écartée : les 100.000 euros « pièce » sont là pour en témoigner. La loi de Say – « l’offre crée la demande » –, opportunément extraite de la naphtaline, n’a d’autre finalité, on l’aura compris, que de confier à un sophisme le soin de nous assurer que les marchandises ou les services produits par les 1 ou les 1,8 millions de salariés en sus trouveront preneurs.

Ceci étant dit, il doit bien exister un mécanisme qui transformera les 100 milliards offerts aux entreprises en quelque chose, à défaut d’emplois. Quel est-il ?

Le bénéfice, la différence entre les coûts et le prix de vente des services offerts ou des objets manufacturés, est redistribuée en fonction du rapport de force existant entre trois parties en présence : ceux qui font les avances en capital – les créanciers rémunérés en flux d’intérêts et les actionnaires rémunérés en dividendes ; ceux qui font les avances sous forme de supervision et de gestion – les dirigeants d’entreprise rémunérés en bonus et salaires élevés ; ceux qui font les avances en travail – les salariés rémunérés en salaires. Une part de ces bénéfices peut être réinvestie dans la firme, en recherche et développement par exemple. Si l’expansion paraît un rêve hors d’atteinte, une part de bénéfices peut être consacrée par la firme à racheter ses propres actions, raréfiant l’offre de celles-ci et poussant leur prix à la hausse, à la grande joie des actionnaires. Rien dans ce mécanisme ne débouche de manière évidente sur la création de nouveaux emplois.

Cessons donc de nous voiler la face : à moins de rêver que l’offre ne crée la demande par l’opération du Saint-Esprit, nul ne veut des marchandises ou des services que les 1 ou 1,8 million de salariés supplémentaires auraient à offrir. La question est ailleurs : faire disparaître cette main d’œuvre en surplus des registres de Pôle Emploi et leur épargner la soupe populaire.

L’emploi disparaît parce que nous avons voulu que la machine nous remplace au travail, et nous y sommes parvenus par-delà nos rêves les plus fous. Et nous avions raison : une trop grande part de ce travail était dangereuse, avilissante, abrutissante. Mais il nous faut découvrir maintenant, à partir de là, un modus vivendi : les gains de productivité, autrement dit la richesse créée par la machine, ne servent aujourd’hui qu’à enrichir encore davantage ceux qui le sont déjà. Le moment est venu de reprendre la proposition de Sismondi (1773 – 1842) : celui qui est remplacé par une machine (et nous ajouterions aujourd’hui, par un robot ou un logiciel), obtiendra à vie une rente à partir de la richesse que cette machine va créer. C’est sur ce principe implicite que s’étaient bâties nos visions radieuses de l’An 2000. Cet An 2000, il n’est pas trop tard pour le faire advenir.

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SISMONDI, OU L’INVITATION AU PARTAGE, par Un Belge

Billet invité.

Dans Misère de la pensée économique (2012 : 142), Paul Jorion rappelle la proposition de l’historien et économiste suisse Sismondi (1773-1842) : que tout ouvrier remplacé par une machine bénéficie d’une rente, indexée sur la richesse créée désormais par celle-ci.  Cette proposition a le mérite d’interroger les effets de l’innovation technologique sur le partage de la richesse créée, sujet crucial aujourd’hui.

La question resurgit sans doute à chaque époque d’innovation majeure. Par exemple, le premier moulin, à qui appartient-il ? Au meunier ou au village ? Le meunier lui-même appartient-il au village ? Le moulin hérite-t-il du meunier ou du village ? Je suis convaincu que les questions posées par la robotique au niveau planétaire sont du même ordre que celles posées par telle ou telle innovation remarquable dans les communautés restreintes du passé. (Encore du grain à moudre pour les juristes et les historiens…)

La particularité de notre époque, anticipée par Sismondi, tient à l’ampleur de l’automatisation : celle-ci est telle que  « le travail disparaît », laissant de plus en plus de personnes sans projet et sans ressources. Est-ce une loi naturelle et inéluctable ? Il me semble plutôt que cela relève d’un problème plus général, celui d’un processus d’enrichissement dirigé contre le travail ET contre la terre. Selon moi, concentration croissante des richesses, crise de l’emploi et crise écologique sont les conséquences d’un seul et même processus séculaire. Je m’explique…

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QUESTIONS À RÉSOUDRE (I) TOUS CEUX QUI SONT RÉMUNÉRÉS LE MÉRITENT-ILS VRAIMENT ?

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Il existe une question qu’il faut à tout prix résoudre et les penseurs du XIXe siècle lui ont consacré d’énormes efforts de réflexion. Cette question, c’est celle-ci : entre la rente qu’obtient le propriétaire terrien et le détenteur du minerai enfoui dans la terre, l’intérêt que collecte le détenteur du capital ou capitaliste, le profit qu’obtient l’industriel ou entrepreneur, et le salaire que se voit versé le travailleur, l’une de ces rémunérations est-elle injustifiée et du coup imméritée ?

Le seul accord auquel on soit parvenu est celui-ci : celui dont la rémunération est son salaire le mérite certainement, sans aucun doute possible en tout cas pour ce qui touche à la partie de ce salaire qui assure sa subsistance. Les travailleurs travaillent et il va de soi qu’il est préférable pour eux qu’on les voie se pointer sur leur lieu de travail demain matin ; ils méritent du coup sans conteste la partie de leur salaire qui leur permet de survivre d’un jour sur l’autre. Pour ce qui touche à tous les autres types de rémunération, la question demeure malheureusement désespérément opaque.

Reprenant la question dans les mêmes termes que David Ricardo (1772-1823), Karl Marx (1818-1883) simplifia le problème de manière radicale en affirmant que la seule rémunération qui se justifie, ce sont les salaires : la valeur est créée par le travail et uniquement par le travail, et toute rémunération attribuée à d’autres parties prenantes tels que les propriétaires terriens, les « capitalistes » en tant que détenteurs du capital ou les industriels en tant qu’entrepreneurs, est imméritée. Marx qualifie de « spoliation » tout paiement versé à d’autres intervenants que les travailleurs.

D’autres auteurs du XIXe siècle, essentiellement socialistes et anarchistes, tels Sismondi (1773-1842) ou Proudhon (1809-1865), marchant sur les traces des économistes du XVIIIe siècle comme Richard Cantillon (168?-1734), François Quesnay (1694-1774) ou Adam Smith (1723-1790), voyaient les choses autrement. Selon eux, différents ingrédients se trouvent combinés dans le processus de production et chacun d’eux mérite sa récompense en termes de parts dans la richesse nouvellement créée (*). Ainsi, la rente qui découle du droit de propriété récompenserait, selon certains auteurs, un travail qui a été investi antérieurement – il y a parfois plusieurs siècles – par quelque ancêtre du bénéficiaire actuel ; le profit de l’entrepreneur récompense sa direction et sa supervision du processus de production ; enfin les intérêts et les dividendes du capitaliste le compensent du fait qu’il ne reverra que plus tard les avances qu’il consent en ce moment-même.

La solution d’un tel casse-tête est très loin d’être évidente : la richesse nouvellement créée résulte manifestement de la combinaison d’un certain nombre d’éléments mais comment évaluer la véritable contribution de chacun d’eux ? La seule chose qui soit sûre, c’est qu’en l’absence d’une réponse sans ambiguïté à cette question, au fil des âges et jusqu’à nos jours, seul le rapport de force entre les parties en présence a déterminé qui reçoit combien.

(à suivre…)

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(*) Voir, par exemple, ce que je dis sur la ventilation des « parts » dans le cas d’une pirogue à la pêche maritime africaine dans Le prix 2010 : 145-149

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction numérique en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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