Chine – États–Unis, 1920–1930

San Francisco possède une communauté chinoise très importante, et ceci, depuis le XIXè siècle : une partie considérable du centre-ville est encore occupée par le quartier chinois, le « Chinatown ». L’île la plus importante de la Baie de San Francisco est Angel Island, un centre de détention pour immigrants, essentiellement chinois, y existait autrefois.

Quand on a commencé à évoquer les camps d’internement pour Japonais et Américains d’origine japonaise durant la deuxième guerre mondiale, certains se sont interrogés sur les ressemblances et les dissemblances avec d’autres camps qui existaient, à la même époque, en Europe occupée. Dans la brochure qu’on vous offre à l’entrée du musée du centre de détention d’Angel Island, on s’est efforcé de calquer l’histoire du centre sur celle de ces camps d’internement pour Japonais.

À la fin du XIXè siècle, certaines minorités se sont vu imposer des quota ou des interdictions d’immigrer. Ce sont là des choses américaines que l’on ne peut guère comprendre en Europe. Seule la réunion des familles trouvait grâce aux yeux du Ministère des Affaires Étrangères. Donc les Chinois qui essayaient d’entrer aux États-Unis par San Francisco étaient arrêtés et languissaient dans le centre de détention d’Angel Island. C’est du moins là la version officielle aujourd’hui.

Lorsque la visite guidée atteint l’un des dortoirs, l’indignation est à son comble à la vue des échafaudages de lits en ferraille empilés jusqu’au plafond. Moi qui n’hésite jamais à mettre les pieds dans le plat, je laisse échapper « Est-ce que ce n’est pas l’équipement standard des casernes ? » À quoi le guide a la grâce de me répondre, « Ben, c’est ce qu’il m’a toujours semblé aussi ! »

Dans une autre pièce une anomalie saute aux yeux, un curieux rapprochement s’opère dans l’esprit du visiteur entre une représentation de la vie quotidienne au Centre, mise en scène grâce à des mannequins de cire du genre Musée Grévin, et une photo des années vingt ou trente qui pend au mur d’une des pièces visitées précédemment. La scénette a manifestement été reconstituée à partir de la photo d’époque. Un fonctionnaire « Anglo », comme l’on dit ici pour désigner les blancs au teint clair (ce qui comprend aussi bien les Scandinaves et les Germains), est assis derrière un bureau et prend des notes. Un autre Anglo est debout, son visage sévère est empreint d’un air inquisiteur : c’est un flic en civil ou un officiel de la même engeance, il s’adresse au troisième personnage, assis sur une chaise et qui, lui, est Chinois. C’est ici qu’intervient l’anomalie : les deux blancs de la scénette sont habillés comme sur la photo, mais pas le Chinois. Le mannequin chinois est en bleu de chauffe et casquette comme on les voit sur les photos de la Révolution Culturelle. Le Chinois de la photo, lui, est en complet trois–pièces et feutre clair. « Vous avez dit bizarre, comme c’est bizarre ! »

Et voici ce que j’ai appris en cuisinant le personnel du Musée, sur ce qui s’est réellement passé. En 1906, lors du grand tremblement de terre qui détruisit le centre de San Francisco, les archives brûlèrent à la mairie. Chaque chef de famille se trouva dans l’obligation de ré-engistrer son ménage. Un grand nombre d’entre eux se déclarèrent à la tête de familles nombreuses dont la plupart des enfants demeuraient encore en Chine. Ils passèrent alors des petites annonces dans leur ville natale afin de vendre au prix fort le droit de prétendre être le fils ou la fille d’un résident du Chinatown de San Francisco. Ce sont essentiellement des avocats et des médecins qui se portèrent candidats et, en cette époque reculée, ces « professionals » étaient tous des hommes. Ceci explique du coup, une seconde anomalie : les textes gravés en caractères chinois sur les murs. Il en existe dans les chambres réservées aux hommes et non dans les dortoirs des femmes. On en trouve plusieurs couches : le personnel du Centre recouvrait les inscriptions d’un enduit épais et les occupants suivants se remettaient à graver. Les femmes étaient probablement d’authentiques filles de Chinois san franciscains ou des clandestines, et ne savaient pas écrire.

Les prisonniers s’étaient constitués en association et disposaient d’avocats en Chine comme en ville. On apprend que seul un pour cent et demi des détenus se voyaient finalement rapatriés. Au début, on avait tenté de les nourrir avec de la tambouille pour hôpital ou pour prison mais ils s’étaient rebellés contre cette nourriture infâme et il leur fut ensuite possible de commander leurs plats à Chinatown. La communication avec les citadins se faisait à l’aide de petits messages collés au-dessous des assiettes. Les prisonniers faisaient savoir à leurs parents putatifs : « Je passe mercredi, ils vont me demander combien de fenêtres il y avait dans ma maison natale. Dépannez–moi ! ».

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Le fléau de Dieu des marchés financiers

Les marchés de capitaux ont survécu à la semaine écoulée. Les ventes massives d’Asset–Backed Securities (ABS) adossées à des prêts
« sous–prime » (subprime), mises en gage par Bear Stearns et saisies par leurs créanciers, n’ont pas eu lieu et les détenteurs de telles obligations n’ont donc pas dû réévaluer leurs avoirs à la baisse. Seules victimes, deux « hedge funds » (fonds d’investissement) britanniques : Caliber Global Investment et Queen’s Walk Investment, qui se sont déclarés en difficulté.

Hier, vendredi, les organismes de tutelle des banques et caisses d’épargne qui accordent des prêts hypothécaires « sous–prime » aux emprunteurs les moins fortunés, ont finalement serré la vis : les nouvelles directives déclarent que les organismes de prêt devront désormais s’assurer que les consommateurs auxquels les prêts « sous–prime » sont accordés sont à même de les rembourser. Une révolution ! Cette considération de bon sens avait cessé d’être pertinente lorsque les banques se mirent à revendre ces prêts individuels sur un marché secondaire, principalement sous les forme de ces obligations ABS, transférant le souci de récupérer les fonds à des investisseurs « capables d’encourir de tels risques de manière optimale », pour reprendre une phrase fameuse d’Alan Greenspan.

Avant de nous quitter, consultons le baromètre du marché « sous–prime » – l’actuel fléau de Dieu des marchés financiers, l’indice ABX. Nous l’avions laissé le 14 juin (mon blog intitulé « Le baromètre signale une dépression ») alors que sa valeur était de 61,91 % (pour la qualité BBB–).
L’indice ABX 14 juin 2007
Sa valeur hier, en clôture pour le dernier jour de la semaine, était tombée à 54,54 %. On observera sur le diagramme qu’il a fallu pour pouvoir représenter la poursuite de la dégringolade, ajouter deux crans supplémentaires : de 60 % à 55 % et de 55 % à 50 %.
L’indice ABX 29 juin 2007

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Le dépassement de la nature par l’Homme n’a pas encore eu lieu dans la sphère économique

L’Homme est la conscience de la nature. Par la technologie et par le dessein intelligent qui la caractérise et où il fait se rejoindre et se féconder réciproquement des lignées d’inventions indépendantes, l’Homme surpasse les lois de la nature telles qu’elles lui ont été offertes au moment où il apparaît dans l’histoire du monde. C’est par sa propre industrie qu’il a aidé la nature à se surpasser en forçant ses lois à se subvertir au sein d’un environnement localisé où il les a convoquées. La médecine a surpassé la nature livrée à elle–même quand elle pénètre au sein de la cellule et subvertit l’essence des espèces et du coup, leur destin. La rationalité engendre dans la technologie le dessein intelligent – absent de la nature dans sa créativité spontanée telle qu’en elle–même.

De ce point de vue, et parmi les institutions humaines, l’économie est une exception anachronique parce que son mécanisme, celui du système aujourd’hui quasi–hégémonique du capitalisme, existe sous la forme primitive, brute, de la nature non surpassée par l’Homme, à savoir, celle de la sélection par la concurrence absolue des espèces comme des individus et leur tri par l’élimination des plus faibles. Le prix qui établit l’étalon des rapports marchands se constitue à la frontière que détermine le rapport de force, non pas, comme on l’imagine le plus souvent aujourd’hui, entre des quantités abstraites, mais entre les groupes concrets des acheteurs et des vendeurs, tous également situés au sein d’une hiérarchie cautionnée par un système politique. Ceci, Aristote le savait déjà. En finance, le statut d’acheteur ou de vendeur peut s’inverser rapidement pour un agent particulier sans que ceci ne remette en question la détermination sociale du prix par un rapport de force.

Au sein de l’économie donc, l’empreinte de l’Homme n’est pas encore visible et la nature y agit sous sa forme brute et brutale : au sein de cette sphère, l’Homme n’a pas surpassé jusqu’ici la nature telle qu’il y est soumis simplement en tant qu’être naturel.

L’Homme a sans doute progressé sur le plan politique, comme en témoigne la croissance dans la taille des groupes au sein desquels il a vécu au fil des âges. Les sociétés de chasseurs–cueilleurs étaient constituées de bandes, les
« hordes » des anciens auteurs, comptant une cinquantaine d’individus. Aujourd’hui les états réunissent plusieurs centaines de millions de nationaux mais dans un climat qui encourage et continue d’entretenir l’agressivité de l’homme contre l’homme, contre quoi les sociétés ont dû lutter pour arriver à constituer des ensembles de la taille qu’on leur connaît aujourd’hui.

Contrairement à ce qui s’observe pour l’organisation politique, ou avec les techniques qui permettent à l’Homme aussi bien d’échapper à sa planète, qu’à toucher du doigt l’immortalité de son corps, l’économie reste encore entièrement à domestiquer. C’est pourquoi, vouloir situer le marché au centre de la société, et prôner qu’elle s’organise à son exemple, revient en réalité à proposer que les sociétés humaines fonctionnent sur le modèle de la nature à l’exception de l’Homme, en faisant fi de ce que l’Homme a introduit au sein de la nature comme les moyens pour elle de se surpasser. Autrement dit, c’est retourner d’intention délibérée à l’état de nature où, comme l’a observé Hobbes, l’Homme est un loup pour l’Homme. C’est en réponse à Hobbes que Rousseau imagine une époque, qu’il appelle « l’âge des cabanes », âge d’un Homme naturel miraculeusement abstrait des rigueurs des lois naturelles, époque qui précède la guerre de tous contre tous parce que la source de l’agressivité y est encore absente, parce que le marché n’y est pas encore au centre des institutions, parce qu’en ces temps édéniques, nul n’a encore prononcé les paroles qui suffiront à faire d’un agneau, un loup : « Ceci est à moi ! »

Le modèle capitaliste de l’économie – contenu par des rambardes que l’État construit autour de lui – n’est donc autre que celui, darwinien, de la sélection par la concurrence, celui qui règne dans la nature livrée à elle–même. À l’instar des espèces, qui sont toutes par nature opportunistes et colonisatrices dans les limites que leur impose leur environnement, les entreprises n’ont d’autre rationalité que leur tendance à enfler indéfiniment. Des équilibres provisoires et partiels s’établissent cependant, dont le seul ressort est l’agression, comme au sein de la nature en général, tel celui du système prédateur–proie.

Les tentatives d’imposer à l’économie un autre ordre que l’ordre naturel se sont limitées jusqu’ici à vouloir y transposer le modèle étatique ; ces tentatives ont été au mieux peu convaincantes et au pire désastreuses. Un nouveau modèle, non inscrit dans la nature avant l’Homme, devra cependant être découvert car, même si l’on était disposé à tolérer la manière dont il régit les individus, générant d’une part la richesse excessive et de l’autre, plus tragiquement, la misère et la mort, le sort qu’il impose à la planète tout entière est en tout cas lui intolérable, l’absence de freins qui caractérise sa dynamique ayant aujourd’hui mis en péril l’existence–même de celle-ci en tant que source de vie.

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La semaine qui s’annonce

Les systèmes financiers sont parvenus entiers à la fin de la semaine. Le problème, c’est que ce fut pour eux une gageure.

La panique ne s’est pas déclenchée. Elle n’aura peut-être pas lieu lundi, ni peut-être mardi mais un climat de panique s’est bel et bien instauré : le système est entré en phase critique. Une phase critique, les physiciens vous le confirmeront, dure un temps indéterminé.

Hier, un analyste de Bank of America disait à propos de la crise du secteur immobilier américain « sous-prime » (subprime) : « Et ce n’est que la partie émergée de l’iceberg ! » Il a raison : c’est certainement la partie la plus choquante du système financier américain et ceux qui ont lu les 25 pages que j’y consacre dans « Vers la crise du capitalisme américain ? » auront noté sous mon style clinique, mon indignation contenue. Ceci dit, au hit–parade des détonateurs probables, je ne l’aurais classé qu’au quatrième ou cinquième rang. La question qui s’est posée a été : quel est le fusible qui sautera en premier ? Les faits confirmèrent la chose bien connue que les crises éclatent effectivement plus aisément chez les pauvres.

Si une crise généralisée devait éclater alors que seul le secteur « sous-prime » est réellement affecté jusqu’ici, l’erreur dans mon livre aura été d’avoir trop mis l’accent sur les coupe–feu en place et dont aucun n’aura même été atteint. Le fort belge d’Eben–Emael était imprenable, les 85 paras allemands qui avaient atterri en planeur sur son toit, le 10 mai 1940, détruisirent ses coupoles à l’aide de charges creuses ; l’opération dura quinze minutes.

Une mine a sauté et le système vacille. Derrière elle, le champ de mines s’étend à l’infini.

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Variétés pathologiques

Laetitia me demande dans son commentaire sur « La métastase (III), Wall Street » :

« Donc votre scénario envisage véritablement une contagion de la crise actuelle de l’immobilier américain (due à la crise du “subprime”, qui représente 15% du montant global des prêts) à l’ensemble de l’économie américaine, alors même que les “deliquencies” [retards de paiements] et “foreclosures” [saisies de logements] des emprunteurs “prime” restent à des niveaux relativement bas. Crise davantage matérialisée par les appels de marges des fonds, que par la révision des prêts ARM qui va intervenir en 2007 et 2008 ? »

Je lui réponds ceci :
« Ah non ! je ne dis pas ça. En fait, l’un n’empêche pas l’autre. Si vous voulez, et puisque je me suis mis à utiliser cette image qui m’est venue à l’esprit de métastase, il y a la tumeur originelle : essentiellement ce dont je parle dans
« Vers la crise du capitalisme américain ? » et dont fait partie « la révision des prêts ARM [Adjustable Rate Mortgage, c’est–à–dire prêt hypothécaire à taux variable] qui va intervenir en 2007 et 2008 » [quand le taux d’intérêt promotionnel sera remplacé par le taux véritable, beaucoup plus élevé bien entendu] et puis les effets distribués, les crises induites qui vont apparaître ici ou là, auxquelles appartiennent l’avertissement de la Banque Centrale suisse quant au risque de pertes sévères pour les établissements bancaires (« La métastase (II) »), les « hedge funds » qui battent de l’aile de Bear Stearns (« La métastase (III) : Wall Street »), et ce qui doit encore venir, ces derniers cas, largement imprévisibles au moment où j’écrivais le livre – et dont j’ai décidé de vous informer au jour le jour dans mon blog ».

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La métastase (III) : Wall Street

Ces jours derniers, j’ai eu l’occasion à plusieurs reprises de parler de la banque d’affaires Bear Stearns : le 10 juin, dans “Wall Street, cette semaine”, où j’évoquais ce que certains appelaient ses tentatives de manipulation de l’indice ABX qui mesure essentiellement la confiance des investisseurs dans les obligations adossées à des prêts hypothécaires « sous–prime » (subprime) accordés aux propriétaires les moins fortunés, marché actuellement au coeur de la tourmente, et plus récemment encore, le 15 juin, dans “Le baromètre signale une dépression”, ou je rapportais que Bear Stearns annonçait pour le premier trimestre 2007 une baisse de ses recettes de 33 %.

Ce matin, en première page du Wall Street Journal, un article consacré à la firme et qui déclare entre autres : « Les problèmes des « hedge funds » de Bear Stearns sont emblématiques des retombées grandissantes du marasme de l’immobilier résidentiel américain qui semblait en voie de rétablissement il y a quelques semaines ».

Depuis la fin de la semaine dernière, les feux de l’actualité se sont en effet déplacés vers les deux créatures de Bear Stearns, les deux « hedge funds » – ces officines qui centralisent les capitaux d’investisseurs fortunés en vue d’opérations spéculatives – spécialisés dans des instruments financiers reposant dans une très large mesure sur des prêts hypothécaires « sous–prime ». Au milieu de la semaine dernière, l’un de ces deux fonds révisait le chiffre de ses pertes récentes, des 6,75 % initialement annoncés, à 18 %. Les réactions ne se faisaient pas attendre, venant en particulier de Merrill Lynch, autre banque d’affaires importante, qui leur avaient avancé des sommes importantes et qui annonçaient qu’ils saisiraient, pour un montant de 850 millions de dollars, une partie des Mortgage–Backed Securities mises en gage par Bear Stearns, avec l’intention de les vendre cet après–midi au meilleur preneur, et ceci en dépit d’une injection par la firme mère de 1,5 milliards de dollars dans les deux fonds.

Dans une vente « à la casse » de ce type, les niveaux de prix obtenus sont bien entendu en général défavorables au vendeur. Du surcroît, une fois créés, ces prix définiront le nouveau niveau à partir duquel les transactions ultérieures des mêmes produits auront nécessairement lieu. Ceci aura deux conséquences : d’une part, cela obligera les firmes et les investisseurs qui possèdent de telles obligations dans leur portefeuille à réévaluer leurs avoirs à la nouvelle cote et, d’autre part, cela pourra éventuellement déclencher des « appels de marge » chez ceux dont les positions ont été établies grâce à des emprunts, si ceux–ci se révélaient désormais déficitaires. La « marge » est en effet une réserve que l’emprunteur maintient chez le prêteur : lorsque le compte apparaît potentiellement déficitaire, l’organisme prêteur force l’emprunteur en difficulté à réapprovisionner son compte. De tels « appels de marge » ont déjà eu l’occasion de démontrer leur capacité à déclencher des catastrophes, en particulier lors du krach boursier d’octobre 1987.

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Qui sont les emprunteurs « sous–prime » ?

Quand je parle des prêts hypothécaires du secteur immobilier que les Américains appellent « sous-prime » (subprime), aussi bien dans mes blogs que dans « Vers la crise du capitalisme américain ? », je décris la population qui souscrit à de tels emprunts comme celle de « ménages aux revenus modestes » et j’ajoute souvent qu’il s’agit de familles qui ne disposent pas de moyens financiers suffisants pour s’acheter un logement. J’ai également précisé quelquefois que ces ménages appartiennent à la moitié de la population qui se partagent quelques maigres 2,8 % du patrimoine national américain.

Il s’agit là d’autant de manières de définir le secteur « sous–prime » au sein du contexte économique. Ceci dit, ce n’est pas là du tout la manière dont les Américains eux–mêmes s’expriment à ce sujet. Ils caractérisent le secteur comme celui de « households with blemished [tarnished] credit » ou encore
« with imperfect credit », c’est–à–dire au crédit « compromis » ou
« imparfait ». Ce dont il est donc question pour eux, c’est de l’histoire personnelle d’un individu et de la manière dont il a géré et dont il gère les dettes qu’il a contractées. Il n’est plus question de familles ou de ménages mais d’un individu et de l’inclinaison qui est la sienne à honorer ses engagements financiers. Un retard de paiement, une dette impayée, une déclaration de faillite personnelle, autant de facteurs objectifs qui déterminent un profil de crédit personnel comme « sous–prime » ; il est « prime » lorsqu’ il est au contraire impeccable.

Autrement dit, j’adopte une perspective sociologique et l’Américain, une perspective que je qualifierais de psycho–éthique, celle de la responsabilité individuelle. Pour moi, le consommateur « sous–prime » reflète en tant qu’acteur les propriétés globales d’un champ économique, pour eux, il s’agit d’une personne qui n’a pas eu la force de caractère de s’acquitter, en toute connaissance de cause et comme agent libre, des engagements financiers qu’il avait contractés au fil des années.

Ceci dit, le malentendu n’est pas total et l’Américain m’accordera que le particulier « sous–prime » n’est en général pas très riche, mais il insistera sur le fait que ce n’est pas là l’essentiel. Et précisément, pour utiliser la distinction aristotélicienne entre une propriété « accidentelle », qu’un individu d’une sorte particulière peut présenter ou non, et une propriété « essentielle », que tous les individus de cette sorte présentent nécessairement, la pauvreté de l’emprunteur « sous–prime » est pour l’Américain une propriété
« accidentelle » et pour moi une propriété « essentielle ».

Quand j’ai écrit plus haut que ma perspective est « sociologique », je m’apprêtais en réalité à écrire « économique » et ceci en raison du fait que quand j’ai appris l’économie à l’école, il allait de soi qu’une perspective
« économique » est automatiquement une perspective « sociologique ». Mais les choses ont changé, l’« individualisme méthodologique » en matière d’économie proposé par Schumpeter, von Hayek et von Mises, et adopté par les économistes américains (de l’Ecole de Chicago en particulier), a envahi les sciences économiques et a imposé l’idée que l’économie repose sur des comportements individuels et peut être légitimement analysée en termes de décisions, c’est–à–dire de responsabilité personnelle.

Or, ce postulat est faux et pour une raison très simple : les comportements collectifs relèvent souvent d’une logique propre, ce qu’on appelle en physique les « propriétés émergentes » des phénomènes complexes, qui ne s’assimile pas à la somme, ni même au produit, des comportements individuels. J’en offre un très bon exemple dans un texte récent, « Adam Smith’s Invisible Hand Revisited » (*), où je montre que la relative stabilité des prix sur les marchés boursiers est due à la loi des grands nombres, un principe purement statistique : au fait qu’en raison de la complexité du processus de formation des prix à la bourse, il existe toujours environ une moitié des agents présents sur les marchés qui se trompent quant à l’évolution future du prix, à la hausse ou à la baisse, et une autre moité qui a vu juste. L’analyse économique fondée sur l’« individualisme méthodologique » est obligée de fonder son explication de la formation de la cote sur deux certitudes motivant les décisions d’acheter ou de vendre : celle des 50 % d’entre eux qui ont raison et celle des 50 % restants qui ont tort et, confrontée à ce match nul affligeant, elle n’arrive, bien entendu, pas à conclure quoi que ce soit.

(*) Adam Smith’s ‘Invisible Hand’ Revisited. An Agent-Based Simulation of the New York Stock Exchange, Proceedings of the First World Congress on Social Simulation, Kyoto, Vol.1 : 247-254 ; également sur mon site internet.

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La métastase (II)

Bloomberg News, le 14 juin 2007

Zurich. La Banque Centrale suisse a déclaré jeudi que les banques suisses, parmi lesquelles Union de Banques Suisses et le groupe Crédit Suisse, auraient à souffrir d’une détérioration soudaine du climat économique déclenchée par l’effondrement du secteur du prêt « sous–prime » (subprime) aux États–Unis.

La Banque Centrale suisse ajoutait :« On ne peut exclure que les événements des derniers mois dans le secteur du prêt hypothécaire « sous–prime » du marché immobilier américain puissent se révéler être les signes avant–coureurs d’une crise plus globale du marché immobilier américain, voire d’une crise généralisée des marchés de capitaux. »

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Le baromètre signale une dépression

Dans un blog récent, intitulé « Wall Street, cette semaine », je rapportais une anecdote à propos de Bear Stearns, une banque d’affaires parmi les plus importantes aux États-Unis et la principale émettrice de Mortgage–Backed Securities, ces obligations que l’on constitue sous la forme d’un titre unique en agrégeant une collection de plusieurs milliers de prêts hypothécaires individuels. Ce matin, Bear Stearns a annoncé que ses recettes pour le premier trimestre étaient en baisse de 33 %. La raison avancée, « les conditions problématiques des marchés dans les secteurs « sous–prime » (subprime) et Alt–A ». Le secteur sous–prime, je le rappelle, accorde des prêts au logement aux ménages les moins fortunés.

Pour sa part, et toujours ce matin, le géant semi–étatique Freddie Mac, spécialiste avec Fannie Mae de l’émission de Mortgage–Backed Securities dites « conformes », c’est–à–dire d’un montant maximum et aux conditions d’attribution strictes, annonce lui un perte de 211 millions de dollars pour le premier trimestre. Le motif invoqué : « des réserves plus élevées pour des pertes encourues sur des prêts en raison de défaillances plus nombreuses et de saisies d’habitations ».

Et qu’en est–il du baromètre du secteur sous–prime que constitue l’indice ABX, dont j’expliquais dans « Quatre semaines plus tard… » qu’il s’était un peu refait une santé après sa baisse record du 27 février ? Il est pessimiste ! La cote atteinte à la baisse le 27 février était de 62,25, signifiant que les marchés leur attribuent une valeur représentant 62,25 % d’une obligation d’état de maturité équivalente. J’ai signalé il y a quelques jours dans « Wall Street, cette semaine », que Bear Stearns s’efforçait de soutenir ce marché mais les choses n’ont manifestement pas évolué comme ils l’espéraient puisque l’indice a battu un nouveau record à la baisse avant–hier, tombant à 62,12 et il a récidivé aujourd’hui avec 61,91.

Le baromètre signale manifestement une dépression.
L’indice ABX 14 juin 2007

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Les États–Unis otages de la Chine

Mercredi dernier, l’indice Dow Jones avait perdu 1 % de sa valeur. La raison en avait été un bond du taux d’intérêt à 10 ans, qui était passé dans la journée de 4,7 % à 4, 97 %. Une des rumeurs à l’ouverture des marchés boursiers avait été que la Chine vendait une partie des Bons du Trésor américains dont elle possède des quantités considérables dans ses coffres.

Hier, mardi, le Dow Jones a subit le même sort : il a à nouveau perdu 1 % de sa valeur, alors que le taux à 10 ans frôlait cette fois les 5,25 %. Le jour précédent, Alan Greenspan, qui n’est plus Président de la Réserve Fédérale, la Banque Centrale américaine, mais demeure très écouté, avait déclaré à l’occasion d’un colloque consacré à l’immobilier, que la Chine n’entend pas liquider son énorme portefeuille d’obligations américaines. Ses auditeurs avaient dû pousser un soupir de soulagement. Quand ils l’entendirent préciser que la raison en était qu’il ne trouverait pas preneur, ils avaient dû s’étouffer.

À cela, se sont ajoutées dans la journée d’hier, les nouvelles de l’inflation galopante en Chine, qui obligera le gouvernement de contenir l’expansion de ses exportations, et signifiera à terme, moins d’argent à consacrer à la dette budgétaire américaine.

Dans « Vers la crise du capitalisme américain ? », un sous–chapitre s’intitule « Les États–Unis otages de la Chine ? » (pages 236 à 238). Dans la section que je consacre au « scénario catastrophe », j’écris : « 2.2. La Chine cesse de financer la dette budgétaire américaine en achetant des Bons du Trésor et des Mortgage-Backed Securities à l’aide de son surplus de dollars ; les taux d’intérêt grimpent » (page 243).

La chute de la bourse est une mauvaise nouvelle en soi. La montée des taux d’intérêt est également une mauvaise nouvelle pour les États–Unis dans la mesure où la croissance est en perte de vitesse à 0,6 % pour le premier trimestre 2007 : le renchérissement du crédit dans un climat où l’économie aurait besoin au contraire d’un bon coup de fouet, présage mal de l’avenir. Mais la hausse des taux d’intérêt est essentiellement une mauvaise nouvelle en raison de son impact sur la crise en cours dans l’immobilier : pour soulager les emprunteurs menacés de la saisie, la Federal Reserve avait l’intention dans les mois à venir de recourir au seul moyen dont elle dispose : diminuer le taux d’intérêt à très court terme dont elle détermine le niveau par décret. L’envolée des taux sur les marchés en a décidé autrement. Le rêve que la Fed entretenait de venir en aide aux propriétaires endettés en leur permettant de se refinancer à un taux plus avantageux, s’envole en fumée.

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La mouche du coche

Mathieu est ma mouche du coche : il me dit cet argument n’est pas convaincant, ces statistiques ne sont pas complètes, ces faits ne sont pas strictement comparables, et il a raison.

Il a raison : ces statistiques ne sont pas complètes, ces faits ne sont pas strictement comparables. Quand on écrit des livres, on découvre avec désespoir que les faits ne sont jamais strictement comparables. Alors, qu’est-ce qu’on fait ? On compense : on construit ce qu’on appelle « un faisceau de preuves convergentes », on fait avec.

J’avais un professeur, très fameux, qui n’aimait pas les mouches de coche, et moi en particulier. Il préférait ceux qui refaisaient, le plus souvent en moins bien, ce qu’il avait déjà fait beaucoup mieux. Ça ne m’empêchait pas de le consulter, ce que je fis en particulier avant de quitter l’anthropologie. J’avais d’autres maîtres, comme Lacan ou Edmund Leach, qui avaient l’attitude opposée : ils disaient « Ah ! Vous n’êtes pas d’accord, c’est bien, comme ça vous aurez peut-être l’occasion de trouver quelque chose de très intéressant ! »

C’est bien sûr à eux que je pense souvent avec tendresse.

A la mémoire de Georges Miedzianagora qui me disait « Tu sais ce que nous sommes, Paul ? Nous sommes des dissidents ! »

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Le dessein intelligent

L’Homme permet à la nature de se surpasser de multiples manières. Il ne s’agit pas pour lui de modifier les lois de la nature au sein de laquelle il vit mais de subvertir les conditions dans lesquelles elles opèrent lorsqu’elles sont laissées à elles–mêmes, en l’absence de sa propre interférence.

L’Homme a d’abord transcendé sa propre nature en échappant à l’emprise de l’attraction terrestre. Non pas comme l’oiseau qui découvre par le vol un autre continent et qui, malgré le caractère exceptionnel de cet exploit, reste fidèle à son essence, mais en échappant à l’inéluctabilité de son environnement qui veut que tout corps est attiré vers le bas sur la planète où il est né. L’Homme a découvert par le calcul qu’une vitesse supérieure à 11,2 kilomètres par seconde permet de neutraliser la gravitation universelle telle qu’elle s’exerce sur la Terre ; il a ensuite construit la machine qui lui permet de réaliser cet exploit. L’Homme est désormais prêt à coloniser d’autres planètes, voire d’autres systèmes stellaires.

Un thème qui fut à la mode il y a quelques années fut celui de notre capacité nouvellement acquise à détruire un astéroïde mortel se dirigeant vers nous. Lorsque ces armes auront trouvé ainsi leur authentique destination, l’ironie apparaîtra en pleine lumière du fait que nous les avions conçues d’abord pour nos guerres intestines. C’est notre méchanceté à l’égard de nous–mêmes qui en avait constitué le motif initial. Quoi qu’il en soit, nous avons cessé désormais d’être une simple moisissure à la surface d’une planète pour être l’agent qui fait échapper celle–ci à son propre destin naturel.

De même, l’Homme a découvert par l’expérimentation que les êtres vivants sont déterminés dans leur anatomie et leur physiologie par un code inscrit au coeur de la cellule ; il a ensuite mis au point les techniques qui lui permettent de manipuler le génome et de redéfinir ce qui caractérise une espèce, assignant ainsi aux individus comme au phylum tout entier, un nouveau destin. Ces techniques lui ouvrent la voie vers son immortalité potentielle. L’animal, en raison de sa prudence, pourrait vivre indéfiniment, et c’est pourquoi sa mort
– au contraire de celle de l’arbre – est inscrite dans son génome. L’Homme mourra toujours, bien entendu, mais comme l’arbre dont la mort n’est pas programmée : sa vie est celle d’un compromis entre les influences qu’il subit et il finit par mourir accidentellement lorsque l’action d’autres corps sur lui supprime les conditions de sa perpétuation. L’Homme sera comme l’arbre qui meurt pour avoir été frappé par la foudre ou en s’effondrant sous son propre poids.

Comme l’avait déjà compris Hegel, l’intelligence de la nature est de trois ordres :

1) mécanique : le mouvement de corps indifférents les uns aux autres et qui se fracassent l’un contre l’autre s’il arrive à leur trajectoire de se croiser,

2) chimique : les corps sont attirés ou repoussés les uns par les autres et leur combinaison débouche sur des composés aux propriétés originales,

3) biologique : des corps organisés qui ne sont pas indifférents les uns aux autres anticipent leurs comportements réciproques. L’animal connaît lui aussi l’attirance et la répulsion, mais celle-ci n’est plus fondée comme pour la molécule sur une réactivité immédiate mais sur une anticipation de ce qui se passerait si l’attirance conduisait au contact, ou au contraire si la répulsion interdisait un contact qui pourrait s’avérer bénéfique ou maléfique. Comme l’anticipation modifie le comportement et que cette modification est d’abord perçue puis anticipée par les autres créatures en interaction, les rapports entre animaux ne cessent de se complexifier avec le temps. Ainsi, les escalades entre espèces qui se livrent la guerre et perfectionnent les moyens d’attaque et de défense, au fil des générations.

À cela, l’Homme a ajouté un 4ème niveau : le dessein intelligent, absent de la nature, et qui tire parti de l’analogie. Ce qui caractérise l’intelligence humaine, c’est sa capacité à l’analogie, son talent à reconnaître des formes semblables dans des phénomènes distincts, et ceci en dépit de la nécessité d’opérer souvent cette reconnaissance à un niveau d’abstraction très élevé. La nature, avant qu’elle ne prenne la forme de l’Homme, s’est révélée incapable de tirer parti de l’analogie : elle a dû se contenter de progresser en creusant des chenaux divergeant en différents branchements mais qui demeurent irrévocablement indépendants, privés de la capacité de se féconder mutuellement. Elle est obligée dans chaque cas de réinventer entièrement la solution du problème, de la forme la plus simple jusqu’à son expression la plus complexe, quitte à retomber alors, par la convergence, sur une solution unique et déjà découverte par ailleurs. Ainsi, l’oeil du poulpe, un mollusque céphalopode, est proche de celui des mammifères les plus évolués mais sans qu’il y ait eu emprunt d’une lignée vers l’autre : les phylogenèses qui conduisent à l’un et à l’autre ne se sont jamais rejointes. Chacune de ces évolutions résulte de ses propres contraintes, le résultat seulement d’une sélection naturelle due aux interactions des individus appartenant à l’espèce avec leur environnement et non à une dynamique interne – si ce n’est celle de l’ordre du ratage que constitue la mutation.

L’Homme, au contraire, fertilise des inventions parallèles en croisant leurs destins : il recycle les bonnes idées dans un produit qui en opère la synthèse ; ainsi, dans l’invention du saxophone à partir de la clarinette : divers inventeurs s’engagèrent dans des voies divergentes mais n’hésitèrent jamais à emprunter pour leurs perfectionnements ultérieurs des bouts de solution découverts par des rivaux ; dans la forme finale que prit l’instrument, diverses approches furent agrégées, réconciliées.
Si l’Homme permet à la nature de se surpasser, c’est qu’il est seul capable de ce dessein intelligent. L’Homme est aujourd’hui démiurgique, créature créatrice mais au sein–même de la nature, non dans son extériorité, comme le serait au contraire un agent sur–naturel. Les apparences nous suggèrent qu’il est seul à disposer de cette capacité : d’autres créatures en disposent peut-être ailleurs ou au sein de ces univers parallèles dont nous parlent les physiciens, mais de cela nous n’en savons rien. Quand je dis l’Homme, je pense bien sûr à toutes les espèces qui auraient pu atteindre ce niveau de surpassement de la nature telle qu’elle leur était offerte.

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Wall Street, cette semaine

Voici une petite histoire. Le week-end dernier j’ai dû me précipiter à l’hôpital pour faire soigner d’urgence ma mère. Lundi matin, mon ami André me le reprocha amèrement : il avait parié avec un collègue que ma mère mourrait bientôt et il considère que j’ai inamicalement diminué ses chances. Je proteste de ma bonne foi : ma réaction a été celle qu’aurait eu tout un chacun. L’histoire ne s’arrête cependant pas là : en réalité, je me fiche de la santé de ma mère et si je l’ai conduite à l’hôpital, c’était uniquement pour contrarier André : j’avais appris l’existence de son pari et j’entendais lui donner une bonne leçon.

Ma petite histoire défie l’imagination. En fait, elle s’est déroulée au cours de la semaine écoulée, et son cadre fut, on s’en sera douté, Wall Street.

Bear Stearns est une banque d’affaires qui a récemment racheté un certain nombre d’organismes de prêt « sous–prime » (subprime). Les lecteurs assidus de ma chronique savent que les « mortgages sous–prime » sont des prêts hypothécaires à taux d’intérêt élevé accordés aux États–Unis à des ménages aux revenus modestes et très souvent incapables en réalité de faire face à ses charges financières. Bear Stearns fait partie de ces firmes qui titrisent des prêts, c’est–à–dire qui agrègent plusieurs milliers de ceux–ci en une obligation unique le plus souvent appelée ABS pour Asset–Backed Securities, c’est–à–dire « titres adossés à des actifs ».

Lorsqu’un des emprunteurs fait défaut, l’organisme qui gère l’obligation remplace son prêt au sein de la collection qui constitue le titre. En général, un ABS n’autorise que le remplacement d’un nombre limité de prêts qui le constituent, 5% par exemple. Or, ce que Bear Stearns entreprit de faire, ce fut de contacter à titre préventif les emprunteurs qui leur semblaient en difficulté et de renégocier leur prêt pour en faciliter le paiement : baisse du taux, rééchelonnement, etc.

Entre en scène maintenant, dans le rôle de mon ami André, John Paulson, à la tête de Paulson & Co. un Hedge Fund, littéralement, « fonds de couverture », au capital de 11 milliards de dollars. Paulson accuse Bear Stearns de manipulation des marchés. Il est lui présent sur le marché des credit swaps où il parie sur la baisse du prix des ABS (l’indice ABX, dont il a déjà été question ici [*]). Il s’insurge devant le fait que Bear Stearns interfère avec la logique des marchés en intervenant à temps pour empêcher que certains logements ne soient saisis et leurs habitants défaillants mis à la rue. Vingt–cinq dirigeants de Hedge Funds, semblables à celui de Paulson, signèrent la semaine dernière une déclaration commune où ils affirment qu’ils « n’essaient pas de chasser des emprunteurs de prêts sous–prime de leur logement – mais veulent simplement s’assurer que les banques aient à coeur de séparer les intérêts de leur salle de marché [qui joue aussi bien à la baisse des marchés qu’à leur hausse] de ceux de leur organisme de prêt au logement [qui aime voir les emprunteurs rembourser leurs dettes] ».

Comme on pouvait s’y attendre, Bear Stearns se tourna alors vers le public et déclara avec emphase : « J’empêche qu’on ne mette de braves gens à la rue et on me cherche des poux ? » Des applaudissements nourris se firent bien entendu entendre en provenance de la salle. Mais comme dans ma petite parabole, l’histoire ne s’arrête pas là.

Selon le Wall Street Journal de jeudi, « En janvier dernier, lors d’un colloque professionnel à Las Vegas, le courtier en chef de Bear Stearns, Scott Eichel, échangea des propos avec un petit groupe de courtiers au Venetian Hotel. Il leur expliqua qu’il allait rendre une santé à l’indice ABX en se portant acheteur et en venant à la rescousse de certaines obligations « sous–prime » [ABS] en détresse ».

Foin donc des braves gens en passe d’être mis à la rue, il s’agissait bien plutôt de donner une leçon dont ils se souviendraient aux Hedge Funds de la maison d’en face.

(*) Quatre semaines plus tard (24 mars 2007), L’immobilier américain sous–prime et la crise des marchés financiers (23 mars 2007), Une semaine plus tard (3 mars 2007).

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La prise de conscience

Un article en première page du Wall Street Journal ce matin débute par la phrase : « Les économistes sont en train d’abandonner l’idée que la crise de l’immobilier américain sera courte et indolore ». Un article en première page de la section « Money & Investing » accuse Alan Greenspan d’avoir ignoré les invitations pressantes de ses collègues de réglementer le secteur « sous–prime » (subprime) à l’époque où il était président de la Federal Reserve, la banque centrale américaine.

Dans « Vers la crise du capitalisme américain ? », j’ai consacré quelques pages (204–206) à la prise de conscience. J’ai écrit en particulier que

« La prise de conscience est la manière dont l’être humain répond aux processus critiques qui provoquent l’irruption de la dévastation dans sa vie. Dans des domaines différents, Marx et Freud avaient noté le rôle crucial joué par la prise de conscience dans l’évolution historique des sociétés ou des individus. (…) il s’agit chez [eux] de deux types de manifestations du même processus historique mis en avant par Hegel, de la matérialisation de la Raison (ou du Saint-Esprit) dans le monde » (page 205).

Un dessin humoristique paru ici il y a quelques jours s’intitule « L’état de la gauche américaine ». Le fils analyse la débâcle du secteur « sous–prime ». Sa mère lui répond qu’« on ne peut pas envisager comment sortir de ce piège si l’on ne prend pas en considération ce qui se trouve à sa source : les problèmes d’un système économique obsédé par le profit à court terme ! » Elle prononce alors « le mot qui commence par S », et son fils – qui représente la gauche américaine – se réfugie aussitôt dans l’arbre. Le mot en question commence par « socia » et finit par « lisme ».
The state of the American left

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Le moyen que la nature s’est offerte pour se surpasser

Notre espèce est, il faut bien le dire, mauvaise et agressive. Mal protégée dans son corps, elle n’a dû qu’à sa prédisposition à la rage de survivre aux affronts de la nature dont elle est une part mais qui aussi, l’entoure, et comme pour toute autre espèce, l’assiège. Les débuts de notre prise de conscience de la place qui est la nôtre au sein de ce monde furent caractérisés par notre déni de cette hostilité de la nature envers nous. Les agents sur-naturels qui furent invoqués par nous au fil des âges, dans nos religions et dans nos superstitions communes, nous permirent de construire l’image d’une nature beaucoup plus aimable à notre égard qu’elle ne l’est en réalité. En faisant intervenir dans nos explications des dieux créateurs du monde et des anges secourables, nous avons transformé les éléments qui provoquaient à juste titre notre frayeur en innocents trompe–l’oeils masquant un réel bienveillant existant au–delà des apparences. Ainsi, l’activité invisible d’agents surnaturels signifie que la mortalité n’est qu’une illusion derrière laquelle se cache l’immortalité véritable, l’injustice mondaine cache la réalité de la justice divine, et ainsi de suite.

Ceci dit, il y eut, Dieu merci, à toutes les époques et en tous lieux, des esprits forts qui ne mirent pas tous leurs oeufs dans le même panier épistémologique et ne se contentèrent pas de consolations méta–physiques obtenues dans un univers parallèle et cherchèrent à éliminer notre inquiétude en s’attaquant de manière directe aux causes de nos frayeurs, à savoir en améliorant le monde tel qu’il nous est offert. Et si ce monde est aujourd’hui vivable, tolérable, c’est bien parce que nous l’avons rendu tel de notre propre initiative. Qu’un résultat partiel ait pu être obtenu est d’autant plus surprenant (*) que notre hostilité à l’égard de nos congénères a toujours été extrême et que, comme l’avait déjà bien perçu l’anthropologue Johann Friedrich Blumenbach (1752–1840), nous avons été forcés, à l’instar de ce que nous avons imposé à de nombreuses espèces animales et à de nombreux végétaux, de nous domestiquer nous–mêmes à l’échelle de l’espèce tout entière.

Quelques milliers d’années ayant passé, l’Homme assume aujourd’hui la place de ces agents surnaturels qu’il avait d’abord fantasmés : il s’est petit à petit, et à une vitesse sans cesse croissante, glissé à la place où il avait d’abord situé ces esprits sans qui il s’était imaginé être incapable de vivre. Est–ce à dire qu’il est devenu par là démiurge lui–même ? Non, parce que la nature de ce dieu créateur était d’être un esprit, c’est–à–dire une fiction. Mais l’Homme est advenu lui–même à la place où il avait situé ces agents surnaturels. Or les actes secourables que ceux–ci produisaient sur le mode du miracle, il les produit aujourd’hui lui–même en guidant la nature vers la solution de ses propres problèmes. Ce faisant, il force par son industrie la nature à se dépasser. L’Homme n’est pas tellement, comme le voulait Schelling, le moyen que la nature s’est donnée pour prendre conscience d’elle–même que celui qu’elle s’est donnée pour se surpasser.

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(*) A moins bien sûr qu’on ne souscrive à la conception que je défends dans mon blog intitulé « Ce que le chat de Schrödinger en pense », lui–même un commentaire de « Pourquoi nous avons neuf vies comme les chats », in Papiers du Collège International de Philosophie, Nº 51, 2000, Reconstitutions, 69-80 ; également sur mon site internet.

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Jack Kerouac (1922-1969)

Depuis que j’ai commencé à écrire autre chose que des articles « scientifiques », j’ai rouvert des romans, et parfois recommencé à les lire. En fait j’essaie de trouver sous d’autres plumes ce que j’aimerais voir sous la mienne. Si j’y réussissais, je m’arrêterais découragé : cela a déjà été fait. Ou bien je serais au contraire satisfait : ça a déjà été fait : un devoir de moins auquel je suis astreint ! Quand j’aurai épuisé la longue liste des devoirs dont mes parents m’ont chargé, et que je me serai assuré qu’il y a bien pour chacun, un nouveau responsable (c’est à ça que servent les enfants, n’est–ce pas ?), je pourrai enfin, à l’instar de Moïse, prier le ciel de me prendre en pitié, « Ô Seigneur ! j’ai vécu puissant et solitaire, Laissez-moi m’endormir du sommeil de la terre ! »

J’ai lu de Jack London, « Comment faire un feu ». London m’a guidé vers Thoreau. Puis Robert-Louis Stevenson et son voyage avec un âne dans les Cévennes. Puis ceux que j’ouvre, dont je ne lis qu’une seule phrase : « L’homme se trouvait debout dans l’encadrure de la porte. Sa silhouette se détachait, etc. » Je ne me souvenais pas qu’Henry James, Faulkner, Steinbeck, c’était comme ça : refermés aussitôt qu’ouverts. Je lis tout ça en anglais bien sûr – vu Santa Monica – même Proust : la langue dans laquelle les textes ont été écrits n’a aucune importance : je veux dire que c’est la phrase que j’examine en ce moment, pas les mots. Philip Roth, oui, là j’entame la lecture et je ne m’arrête qu’avec la fin. Pareil pour « La peste » que j’ai trouvé en français chez un bouquiniste à San Francisco, et que j’ai relu d’une traite.

Et puis celui que je lis en me concentrant, en m’interrompant tout le temps, en décortiquant chaque phrase pour être sûr d’avoir compris comment il l’a bâtie : Kerouac. Mais là, il y a deux réticences : le sentiment souvent qu’il s’écoute écrire, en racontant des incidents mineurs de sa vie qui n’ont aucun autre mérite que d’avoir été des incidents mineurs de sa vie, et puis l’amour où il n’a jamais véritablement pénétré : en retrait, prenant une biture chaque fois qu’il s’est quelque peu exposé, comme dans ses autres aventures. En fait, avec Kerouac, il y a trois choses, et la troisième je viens de la dire : l’ivrognerie. J’avais lu « Big Sur » à seize ans et le gars se représente, se met en scène dans le rôle de l’épave : « C’est comme ça que j’suis… Qu’est-ce que vous voulez ? » – « Ben merde, on veut un peu de tenue, c’est tout ! », et ça m’avait débecté. J’ai rouvert « Big Sur », et j’ai à nouveau eu la nausée : l’envie de vomir – comme lui.

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La croissance américaine : 0,6 % – ou beaucoup moins…

Autre diagramme intéressant: la croissance du Produit National Brut américain, avec et sans les fonds extraits par les particuliers de l’immobilier résidentiel, résultant d’une part des ventes de maisons, d’autre part de la mise en gage du capital captif dans les murs. Les colonnes bleues représentent le chiffre officiel du PNB américain, les colonnes rouges, la croissance une fois soustraits les fonds extraits de l’immobilier.
Evolution du PNB américain
La croissance américaine qui était de 2,5 % annualisés au cours du 4ème trimestre 2006 est tombée à 0,6 % au cours du premier trimestre 2007. Dans un mouvement inverse, l’impact des fonds extraits de l’immobilier doit cependant avoir fondu puisque le prix de l’immobilier est à la baisse.
Qu’est–ce qui reste ? La récession que les économistes nous présentent comme une éventualité improbable pour la fin de l’année, est sans doute déjà là !

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Les gains récents sur le marché boursier américain

Dans « Vers la crise du capitalisme américain ? », je défends l’opinion selon laquelle les forces en présence et les nouveaux mécanismes qui permettent de jouer aussi bien à la baisse qu’à la hausse des cours (institutionnalisation de la « vente à découvert », contrats futures, options sur titres, etc.) interdisent désormais à la bourse américaine de décoller véritablement (pages 71 à 73).
La remontée des cours, qui battent les records établis en 2000 durant l’âge d’or des « start–ups », semble démentir mon analyse. Le graphe ci–dessous, qui situe l’indice boursier Standard & Poor’s 500 par rapport au prix de l’or, c’est–à–dire tient compte de la dépréciation du dollar, remet les choses en perspective.
Indice S&P 500 et cours de l’or

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