Le dessein intelligent

L’Homme permet à la nature de se surpasser de multiples manières. Il ne s’agit pas pour lui de modifier les lois de la nature au sein de laquelle il vit mais de subvertir les conditions dans lesquelles elles opèrent lorsqu’elles sont laissées à elles–mêmes, en l’absence de sa propre interférence.

L’Homme a d’abord transcendé sa propre nature en échappant à l’emprise de l’attraction terrestre. Non pas comme l’oiseau qui découvre par le vol un autre continent et qui, malgré le caractère exceptionnel de cet exploit, reste fidèle à son essence, mais en échappant à l’inéluctabilité de son environnement qui veut que tout corps est attiré vers le bas sur la planète où il est né. L’Homme a découvert par le calcul qu’une vitesse supérieure à 11,2 kilomètres par seconde permet de neutraliser la gravitation universelle telle qu’elle s’exerce sur la Terre ; il a ensuite construit la machine qui lui permet de réaliser cet exploit. L’Homme est désormais prêt à coloniser d’autres planètes, voire d’autres systèmes stellaires.

Un thème qui fut à la mode il y a quelques années fut celui de notre capacité nouvellement acquise à détruire un astéroïde mortel se dirigeant vers nous. Lorsque ces armes auront trouvé ainsi leur authentique destination, l’ironie apparaîtra en pleine lumière du fait que nous les avions conçues d’abord pour nos guerres intestines. C’est notre méchanceté à l’égard de nous–mêmes qui en avait constitué le motif initial. Quoi qu’il en soit, nous avons cessé désormais d’être une simple moisissure à la surface d’une planète pour être l’agent qui fait échapper celle–ci à son propre destin naturel.

De même, l’Homme a découvert par l’expérimentation que les êtres vivants sont déterminés dans leur anatomie et leur physiologie par un code inscrit au coeur de la cellule ; il a ensuite mis au point les techniques qui lui permettent de manipuler le génome et de redéfinir ce qui caractérise une espèce, assignant ainsi aux individus comme au phylum tout entier, un nouveau destin. Ces techniques lui ouvrent la voie vers son immortalité potentielle. L’animal, en raison de sa prudence, pourrait vivre indéfiniment, et c’est pourquoi sa mort
– au contraire de celle de l’arbre – est inscrite dans son génome. L’Homme mourra toujours, bien entendu, mais comme l’arbre dont la mort n’est pas programmée : sa vie est celle d’un compromis entre les influences qu’il subit et il finit par mourir accidentellement lorsque l’action d’autres corps sur lui supprime les conditions de sa perpétuation. L’Homme sera comme l’arbre qui meurt pour avoir été frappé par la foudre ou en s’effondrant sous son propre poids.

Comme l’avait déjà compris Hegel, l’intelligence de la nature est de trois ordres :

1) mécanique : le mouvement de corps indifférents les uns aux autres et qui se fracassent l’un contre l’autre s’il arrive à leur trajectoire de se croiser,

2) chimique : les corps sont attirés ou repoussés les uns par les autres et leur combinaison débouche sur des composés aux propriétés originales,

3) biologique : des corps organisés qui ne sont pas indifférents les uns aux autres anticipent leurs comportements réciproques. L’animal connaît lui aussi l’attirance et la répulsion, mais celle-ci n’est plus fondée comme pour la molécule sur une réactivité immédiate mais sur une anticipation de ce qui se passerait si l’attirance conduisait au contact, ou au contraire si la répulsion interdisait un contact qui pourrait s’avérer bénéfique ou maléfique. Comme l’anticipation modifie le comportement et que cette modification est d’abord perçue puis anticipée par les autres créatures en interaction, les rapports entre animaux ne cessent de se complexifier avec le temps. Ainsi, les escalades entre espèces qui se livrent la guerre et perfectionnent les moyens d’attaque et de défense, au fil des générations.

À cela, l’Homme a ajouté un 4ème niveau : le dessein intelligent, absent de la nature, et qui tire parti de l’analogie. Ce qui caractérise l’intelligence humaine, c’est sa capacité à l’analogie, son talent à reconnaître des formes semblables dans des phénomènes distincts, et ceci en dépit de la nécessité d’opérer souvent cette reconnaissance à un niveau d’abstraction très élevé. La nature, avant qu’elle ne prenne la forme de l’Homme, s’est révélée incapable de tirer parti de l’analogie : elle a dû se contenter de progresser en creusant des chenaux divergeant en différents branchements mais qui demeurent irrévocablement indépendants, privés de la capacité de se féconder mutuellement. Elle est obligée dans chaque cas de réinventer entièrement la solution du problème, de la forme la plus simple jusqu’à son expression la plus complexe, quitte à retomber alors, par la convergence, sur une solution unique et déjà découverte par ailleurs. Ainsi, l’oeil du poulpe, un mollusque céphalopode, est proche de celui des mammifères les plus évolués mais sans qu’il y ait eu emprunt d’une lignée vers l’autre : les phylogenèses qui conduisent à l’un et à l’autre ne se sont jamais rejointes. Chacune de ces évolutions résulte de ses propres contraintes, le résultat seulement d’une sélection naturelle due aux interactions des individus appartenant à l’espèce avec leur environnement et non à une dynamique interne – si ce n’est celle de l’ordre du ratage que constitue la mutation.

L’Homme, au contraire, fertilise des inventions parallèles en croisant leurs destins : il recycle les bonnes idées dans un produit qui en opère la synthèse ; ainsi, dans l’invention du saxophone à partir de la clarinette : divers inventeurs s’engagèrent dans des voies divergentes mais n’hésitèrent jamais à emprunter pour leurs perfectionnements ultérieurs des bouts de solution découverts par des rivaux ; dans la forme finale que prit l’instrument, diverses approches furent agrégées, réconciliées.
Si l’Homme permet à la nature de se surpasser, c’est qu’il est seul capable de ce dessein intelligent. L’Homme est aujourd’hui démiurgique, créature créatrice mais au sein–même de la nature, non dans son extériorité, comme le serait au contraire un agent sur–naturel. Les apparences nous suggèrent qu’il est seul à disposer de cette capacité : d’autres créatures en disposent peut-être ailleurs ou au sein de ces univers parallèles dont nous parlent les physiciens, mais de cela nous n’en savons rien. Quand je dis l’Homme, je pense bien sûr à toutes les espèces qui auraient pu atteindre ce niveau de surpassement de la nature telle qu’elle leur était offerte.

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2 réponses à “Le dessein intelligent”

  1. Avatar de marc
    marc

    Une analyse assez pertinente pour comprendre pourquoi le créationnisme trouve un plus grand écho chez les protestants et musulmans que chez les catholiques ou les juifs
    http://www.historia-nostra.com/index.php?option=com_content&task=view&id=610&Itemid=60

  2. Avatar de Ariste

    Globalement d’accord avec les positions de Paul Jorion, mais il me semble que la querelle actuelle Darwinisme/Dessein Intelligent reprend de façon jusqu’ici un peu stérile un vieux débat philosophique entre l’inné et l’acquis dans lequel l’univers remplacerait l’homme. On pourrait peut-être l’actualiser dans le cadre suivant :

    1) L’œuf d’univers : La nécessité d’un infini s’impose dans un débat inné/acquis ou l’univers prend la place de l’homme. Car sinon, par quelle génération spontanée une telle énergie aurait-elle pu se concentrer dans un œuf d’univers plus petit qu’un atome? Si la célèbre métaphore de la montre trouvée n’exclut pas une évolution pure et dure, que déduire de la découverte d’un œuf de Big Bang sinon qu’un oiseau est passé par là ? Il est paradoxal qu’on parle rarement ici de Paradoxe ! Puisqu’il échappe aux lois habituelles, il est naturel d’avancer une hypothèse qui sorte des sentiers battus, comme avec le paradoxe EPR et la relativité. Car l’évolution pure et dure peut expliquer l’apparition de la vie, pas celle de cet oeuf. Une recherche rationnelle pourrait conforter l’hypothèse d’une explosion déjà programmée, d’un Dessein Intelligent allié à une évolution qui ne serait pas pure et dure.
    On ne fait sans doute que remonter le problème d’un étage : comment serait né le programmeur ? Mais la science ne progresse pas autrement, n’éclairant que les étages inférieurs de la connaissance avant de s’aventurer dans des escaliers toujours ténébreux. Un univers infini serait déjà moins magique qu’un univers fini, le programmeur pouvant encore être né du hasard dans son monde.

    2) L’ébauche d’un Dessein : Toute notion de Dessein ne pourrait être rejetée dans l’évolution de notre univers, même fini. Nos ancêtres nous prendraient pour des dieux, et nous verrions de même nos descendants si nous pouvions explorer le futur. L’homme est déjà un acteur local dans cette évolution et il pourrait être conduit à jouer un rôle quasi divin (hominisation de primates, « terraformation » de planètes, …). C’est là une ébauche de Dessein, et d’éventuels ET plus avancés pourraient nous avoir précédés dans ce rôle, même s’ils sont eux-mêmes nés du hasard. Son rejet de l’hypothèse d’un Dessein déjà en cours ne reflète donc que la foi de l’homme dans sa solitude.

    3) Un modèle gigogne de conscience universelle : Tout comme les lacunes de la théorie de la gravitation devaient être résolues par la relativité, le Darwinisme pourrait résoudre les siennes en évoluant vers une nouvelle théorie de l’évolution qui l’intègrerait. Ou faudrait-il penser qu’il serait la première théorie née parfaite ? Une démarche scientifique pourrait très bien déduire une probabilité d’existence d’un être supérieur qui se rapprocherait un peu plus de l’homme qu’un Dieu traditionnel. Si cet être existe, il pourrait bien être le premier des ET du Paradoxe de Fermi, des ET avancés qui pratiqueraient sans doute l’apartheid cosmique puisqu’ils sont jusqu’ici indétectables malgré une forte probabilité statistique d’existence. Et comme je pense l’avoir démontré dans mon site, l’homme lui-même devrait bientôt prouver son souci de sauvegarder l’intelligence universelle en hominisant en apartheid cosmique une nouvelle espèce issue de primates, rejoignant ainsi les ET les plus avancés…

    Un univers de conscience de modèle gigogne apparaît alors, dans lequel chaque poupée russe n’est certaine que de l’existence des poupées qu’elle porte en son sein et dont elle contrôle discrètement l’évolution, sans jamais pouvoir affirmer qu’elle ne se trouve pas elle-même dans une poupée gigogne encore plus grosse qui la contrôle tout aussi discrètement. Toujours à la recherche de poupées pareillement avancées avec lesquelles il lui faudrait faire alliance et synthèse pour survivre et sauvegarder toujours mieux l’intelligence, chacune des poupées gigognes pourrait prétendre être la première sans jamais vraiment cesser d’en douter. Et la première poupée elle-même ne cesserait de douter de sa position d’avant-garde qu’après une très longue sinon éternelle solitude dans un univers qu’elle aurait enfin ordonné. Elle serait enfin prête pour l’éventuel déclenchement d’un nouveau Bang qu’elle pourrait cette fois programmer, même si elle est elle-même née des lois du hasard.

    S’ils s’inscrivent parfois « comme en négatif », certains éléments viennent conforter un tel modèle de survie de l’intelligence basé sur un apartheid cosmique délibérément hiérarchisé et une synthèse des consciences acquises à chaque étape de l’évolution :
    – Pour survivre, tout nid d’intelligence doit être protégé suffisamment longtemps contre d’éventuels prédateurs cosmiques capables de voyages interstellaires, et la Terre l’a été.
    – Une colonisation cosmique de type terrestre serait prédatrice. Sauf à s’en tenir à une solitude peu probable de l’homme, l’absence de traces ET de prédation plaide pour un apartheid choisi.
    – L’homme pourrait créer un nouveau nid d’intelligence en hominisant en apartheid cosmique une nouvelle espèce issue de primates. Ce qu’il peut raisonnablement faire a sans doute déjà été fait par d’autres êtres.
    – Une synthèse de l’intelligence terrestre est déjà engagée avec la mondialisation.
    – Comme chaque poupée de notre modèle, l’homme doute et doutera probablement toujours, même s’il s’engageait dans une telle évolution.
    La similitude observée dans le monde de la matière entre l’infiniment petit et l’infiniment grand pourrait bien se retrouver dans le monde de la conscience entre l’homme et l’univers.

    Pour plus de détails, voir mon site Un Dessein Intelligent Benoît Lebon

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