Le dépassement de la nature par l’Homme n’a pas encore eu lieu dans la sphère économique

L’Homme est la conscience de la nature. Par la technologie et par le dessein intelligent qui la caractérise et où il fait se rejoindre et se féconder réciproquement des lignées d’inventions indépendantes, l’Homme surpasse les lois de la nature telles qu’elles lui ont été offertes au moment où il apparaît dans l’histoire du monde. C’est par sa propre industrie qu’il a aidé la nature à se surpasser en forçant ses lois à se subvertir au sein d’un environnement localisé où il les a convoquées. La médecine a surpassé la nature livrée à elle–même quand elle pénètre au sein de la cellule et subvertit l’essence des espèces et du coup, leur destin. La rationalité engendre dans la technologie le dessein intelligent – absent de la nature dans sa créativité spontanée telle qu’en elle–même.

De ce point de vue, et parmi les institutions humaines, l’économie est une exception anachronique parce que son mécanisme, celui du système aujourd’hui quasi–hégémonique du capitalisme, existe sous la forme primitive, brute, de la nature non surpassée par l’Homme, à savoir, celle de la sélection par la concurrence absolue des espèces comme des individus et leur tri par l’élimination des plus faibles. Le prix qui établit l’étalon des rapports marchands se constitue à la frontière que détermine le rapport de force, non pas, comme on l’imagine le plus souvent aujourd’hui, entre des quantités abstraites, mais entre les groupes concrets des acheteurs et des vendeurs, tous également situés au sein d’une hiérarchie cautionnée par un système politique. Ceci, Aristote le savait déjà. En finance, le statut d’acheteur ou de vendeur peut s’inverser rapidement pour un agent particulier sans que ceci ne remette en question la détermination sociale du prix par un rapport de force.

Au sein de l’économie donc, l’empreinte de l’Homme n’est pas encore visible et la nature y agit sous sa forme brute et brutale : au sein de cette sphère, l’Homme n’a pas surpassé jusqu’ici la nature telle qu’il y est soumis simplement en tant qu’être naturel.

L’Homme a sans doute progressé sur le plan politique, comme en témoigne la croissance dans la taille des groupes au sein desquels il a vécu au fil des âges. Les sociétés de chasseurs–cueilleurs étaient constituées de bandes, les
« hordes » des anciens auteurs, comptant une cinquantaine d’individus. Aujourd’hui les états réunissent plusieurs centaines de millions de nationaux mais dans un climat qui encourage et continue d’entretenir l’agressivité de l’homme contre l’homme, contre quoi les sociétés ont dû lutter pour arriver à constituer des ensembles de la taille qu’on leur connaît aujourd’hui.

Contrairement à ce qui s’observe pour l’organisation politique, ou avec les techniques qui permettent à l’Homme aussi bien d’échapper à sa planète, qu’à toucher du doigt l’immortalité de son corps, l’économie reste encore entièrement à domestiquer. C’est pourquoi, vouloir situer le marché au centre de la société, et prôner qu’elle s’organise à son exemple, revient en réalité à proposer que les sociétés humaines fonctionnent sur le modèle de la nature à l’exception de l’Homme, en faisant fi de ce que l’Homme a introduit au sein de la nature comme les moyens pour elle de se surpasser. Autrement dit, c’est retourner d’intention délibérée à l’état de nature où, comme l’a observé Hobbes, l’Homme est un loup pour l’Homme. C’est en réponse à Hobbes que Rousseau imagine une époque, qu’il appelle « l’âge des cabanes », âge d’un Homme naturel miraculeusement abstrait des rigueurs des lois naturelles, époque qui précède la guerre de tous contre tous parce que la source de l’agressivité y est encore absente, parce que le marché n’y est pas encore au centre des institutions, parce qu’en ces temps édéniques, nul n’a encore prononcé les paroles qui suffiront à faire d’un agneau, un loup : « Ceci est à moi ! »

Le modèle capitaliste de l’économie – contenu par des rambardes que l’État construit autour de lui – n’est donc autre que celui, darwinien, de la sélection par la concurrence, celui qui règne dans la nature livrée à elle–même. À l’instar des espèces, qui sont toutes par nature opportunistes et colonisatrices dans les limites que leur impose leur environnement, les entreprises n’ont d’autre rationalité que leur tendance à enfler indéfiniment. Des équilibres provisoires et partiels s’établissent cependant, dont le seul ressort est l’agression, comme au sein de la nature en général, tel celui du système prédateur–proie.

Les tentatives d’imposer à l’économie un autre ordre que l’ordre naturel se sont limitées jusqu’ici à vouloir y transposer le modèle étatique ; ces tentatives ont été au mieux peu convaincantes et au pire désastreuses. Un nouveau modèle, non inscrit dans la nature avant l’Homme, devra cependant être découvert car, même si l’on était disposé à tolérer la manière dont il régit les individus, générant d’une part la richesse excessive et de l’autre, plus tragiquement, la misère et la mort, le sort qu’il impose à la planète tout entière est en tout cas lui intolérable, l’absence de freins qui caractérise sa dynamique ayant aujourd’hui mis en péril l’existence–même de celle-ci en tant que source de vie.

Partager :

5 réflexions sur « Le dépassement de la nature par l’Homme n’a pas encore eu lieu dans la sphère économique »

  1. C’est tout l’intérêt de votre blog et de vos analyses que de satisfaire en direct mon désir secret de voir l’économie capitaliste se casser la figure, avant que l’effondrement de la « mégamachine » ne rende tout nouveau départ très difficile, mais je m’inquiète…

    Vous rappelez l’archaïsme sous-jacent au principe du marché, ce qui n’est guère contestable. En poursuivant au niveau des principes, ne peut-on considérer que l’agressivité compétitive n’est qu’un moyen au service de la pérennité . Et dès lors, que le marché peut être vu comme un moyen (provisoirement efficace) au service du maintien des hiérarchies (il est banal de considérer que le marché n’est pas le mode économique dominant des sociétés féodales, que les Kwakiutl, règle symboliquement le problème du statut par potlatch…) .

    §

    Pour contrer notre l’inquiétude devant l’avenir, il semble que nous n’avons jusqu’ici que trois modèles de reproduction du futur :

    – la forme cyclique, « on ne change rien »,

    – l’exponentielle « toujours plus » (je prête 100 aujourd’hui, et en attendant de récupérer mes billes, je consomme 10 et – miracle ! – je retrouve 115 pour recommencer à jouer),

    – la loi de la variété nécessaire de William Ross Ashby, « il faut de tout pour faire un monde ».

    (En pratique les trois jouent ensemble, mais l’une ou l’autre forme est prêchée et domine)

    Ma secrète inquiétude, est que nous ne soyons déjà entrés dans une reféodalisation, les concentrations cartellisation des industries fondamentales doivent approcher le stade ou la sauce prend ou le cristal se fige. En cas de crise, la complexité des processus de production et les temps de réponses nécessaires rendent illusoire toute tentative de reprise par le « contrôle ouvrier ». La voie la plus facile, pour tous, est de laisser les multinationales décider des normes, et les états contrôler leur application… Ainsi, tout le monde se tiendra hiérarchiquement à carreau sur son quota d’avantages distribués… et de servitude volontaire devant les contraintes de Gaïa, une objectivation de la soumission aux lois naturelles, à la mère archaïque… « On ne change rien,… il faut que tout change pour que tout reste le même – Prince Salina , Le guépard ».

    Bref la crise, à venir, semble bien aller dans le sens de l’intérêt futur des dominants d’aujourd’hui et je crains bien que l’efflorescence, sympathique, des idéologies de la décroissance n’y prépare.

    §

    Je ne vous demanderai pas « voyez-vous une voie d’évolution possible, quelle figure de l’avenir proposer ? », mais « quels groupes sociaux s’activent le plus à dessiner le futur pour les autres ? » QUI s’intéresse vraiment à vos analyses serait déjà un indice…

    – 61 références Google (en français) principalement bibliographiques 29/ 06/2007
    Ce serait instructif et amusant d’avoir un graphique de l’évolution des ventes et un historique du réseau de diffusion de vos idées sur l’Internet.

    PS

    Je ne l’ai pas fait exprès, mais en sortant d’une libraire je viens de m’apercevoir que j’ai commandé « Vers la crise du capitalisme américain ? » et « La tentation d’être inutile », d’Hugo Pratt.

  2. Il me semble que l’homme et ses prolongements, l’économie pouvant être perçue comme un prolongement de l’activité humaine , au même titre que le microscope est le prolongement de l’oeil, ne pourront jamais dépasser la Nature, car la Nature n’est pas dépassable, nous procédons d’elle, c’est notre matrice.

    L’économie est une mécanique qui procède de l’humain , lui-même subordonné à un ordre supérieur.
    La marque de l’homme dans cette mécanique économique est signifiante ,elle n’est qu’elle, l’économie manifeste les désirs de l’homme,tout le problème est contenu dans la NATURE de ces désirs et des intérêts qu’ils servent

    .Les règles de cette activité ne tombent pas du ciel, elles sont bien l’expression d’un choix humain ou d’une absence de choix ( en ne faisant rien nous faisons quelque chose, si mon voisin exprime son désir de tuer sa femme et que je ne fais rien pour l’en empêcher, ça aboutira peut-être à la mort de ma voisine) choix dont nous ressentons les effets patents, personne ne saurait le contester.

    La régulation ou l’absence de régulation ne parle que de cela sauf qu’on omet trop souvent et même presque toujours de dire à quoi la grandeur réglée est référencée, si cette référence ultime n’est pas exprimée elle s’observe en tout cas dans les faits, c’est le profit avant l’homme, difficile de le contester une fois encore il me semble.

    L’économie n’a DONC rien de naturel, c’est une construction humaine , au service de certains intérêts humains précis, ceux des dominants, c’est une concrétion artificielle, une excroissance qui n’a de fins que celles qu’on veut bien lui donner.Elle est un outil, ce qui veut dire que l’outil pourrait être autre, ou utilisé à d’autres fins, celles du bien être du plus grand nombre par exemple et du respect de la vie sous toutes ses formes.

    L’ordinateur pourra sans doute un jour dépasser l’homme d’autant que l’homme dans sa forme actuelle est plutôt dégradé,c’est un homme qui très souvent a perdu son imagination , une machine à répéter car il s’est fait machine à force de renoncer à certaines de ses potentialités, cependant l’ordinateur ne pourra jamais surpasser la Nature même s’il dépasse l’homme car il est lui même inclu dans un système plus vaste dont nous ne connaissons ni la structure, ni même la nature exacte, je me fourvois peut-être ce serait peut-être intéressant que d’autres rebondissent sur cette idée qui n’est qu’une idée et qui à ce titre doit être corrigée très probablement.

  3. La nature ne serait que compétition?

    Quid de la coopération qui pourtant semble bien présente, et en masse!!!

    Il suffit de voir nos entrailles, remplies de ces bactéries que l’on apprécie tant pour faire pour nous ce que nous ne saurions faire sans elles!

  4. @echarp : tout à fait. En réalité, les deux coexistent dans la nature.
    Mais Paul Jorion parle de la Nature, concept philosophique. Pour Hobbes, la nature est le lieu du conflit et la culture celui de la paix. Pour Rousseau, le point de vue est inverse, c’est la nature qui est le lieu de la paix et c’est la culture (le politique) qui est le lieu du conflit. Les deux partagent l’idée de la dichotomie nature-culture et que la paix est le bien. Ce qui est bizarre (et intéressant) dans la philosophie libérale, c’est le mélange des deux, la nature y est le lieu du conflit comme chez Hobbes, mais on nous dit aussi qu’elle est le bien comme chez Rousseau. Pour résoudre ce paradoxe (le conflit serait le bien, c’est-à-dire la paix), les libéraux ont inventé à la suite de Leibniz le concept d’harmonie préétablie. Autrement dit, en langage simple, le réalisme hobbesien (la nature conflictuelle) et l’idéalisme rousseauiste (la nature edenique), donnent le cynisme dénoncé par Voltaire : ce monde est merdique pour certains (les non-élus) mais c’est le meilleur des mondes possibles et il faut bien l’accepter tel quel, d’ailleurs si on essaye de le changer on va troubler cette harmonie préétablie et ça sera bien pire (autre variante: si on ne voit pas que le monde est bien ainsi c’est parce qu’on s’acharne à troubler l’harmonie préétablie, qu’on laisse faire et ça s’améliorera tout seul).
    L’air de famille de cette philosophie avec la religion protestante n’est évidemment pas fortuit.

  5. La nature n’a donc pas pour seul ressort l’agression, l’évolution non plus. Il est même possible que la coopération ait bien plus contribué à la vie telle que nous la connaissons: nos cellules en sont un incroyable exemple.

    L’économie humaine actuelle procède peut-être aussi de la coopération… Le marché par exemple, l’échange…

Les commentaires sont fermés.