L’ABX en train de sombrer

Mon baromètre est bon à jeter et je vous en propose un autre. Il faut que je m’explique. Mon baromètre, je vous le rappelle, c’est l’indice financier ABX. J’ai expliqué dans un billet précédent comment il fonctionne (1) et je n’en rappelle donc ici que les grands principes. L’ABX est le baromètre de la crise des subprimes. ABX veut dire ABS Index. Une ABS est une Asset–Backed Security, littéralement : obligation adossée à des actifs. Les actifs en question sont ici des prêts subprime, c’est–à–dire des prêts au logement consentis à des consommateurs peu fortunés ou, dans les termes que j’ai souvent utilisés, « consentis à des ménages qui n’en ont pas les moyens ». Comment en était–on arrivé à consentir des prêts à des ménages qui n’en avaient pas les moyens ? Parce que le prix de l’immobilier grimpait à une telle allure que l’emprunteur pouvait mettre en gage la valeur croissante de son logement et payer ses mensualités à l’aide de cet argent frais, selon un processus que l’on appelle « la cavalerie ». Quand le prix des maisons se met à baisser, comme il le fait aux États–Unis depuis le début de l’année, la cavalerie rentre dans le mur.

En principe une ABS vaut 100 % de sa valeur, parfois même un peu plus. L’ABX reflète le prix d’une assurance qui permet de toucher ces 100 %. La valeur de l’indice est 100 % moins le montant de la prime. Si la prime est de 5 %, la valeur de l’indice sera donc de 95 %. On dira qu’on peut espérer récupérer « 95 cents du dollar ». L’idée de s’assurer contre le risque de perte est née quand il est devenu clair que le risque de perte était réel. À mesure que les marchés financiers se sont rendu compte de l’ampleur possible de la perte, la valeur de l’indice s’est mise à baisser. Chaque indice (il s’en crée deux par an, un par semestre) possède cinq niveaux correspondant à cinq qualités d’ABS : AAA, AA, A, BBB. BBB–. Ces cinq grades reflètent le degré de protection interne de ces obligations contre les pertes éventuelles dues au non–remboursement de leur prêt par les emprunteurs.

Petit voyage dans le temps. Mon premier blog en février de cette année (2) rapportait l’événement qui avait alors créé l’inquiétude : la chute brutale de l’ABX BBB- 07–1 au niveau 72 %.
ABX BBB- 28 février 2007
J’avais depuis utilisé cet indice, l’ABX BBB- 07–1, comme mon baromètre de la crise des subprimes. Retour au présent : voici maintenant le diagramme valant pour aujourd’hui.
ABX BBB- 30 octobre 2007
La valeur en clôture aujourd’hui est de 17,36 % ; autrement dit la prime d’assurance pour recevoir 100 % de la valeur est de 82,64 % du montant. Il est clair désormais que l’on va vers zéro et c’est pourquoi je peux aussi bien jeter mon baromètre. Pour mesurer à partir de maintenant l’ampleur de la crise, j’utiliserai ABX AAA 07–1. Le grade AAA, c’est le grade invincible : celui qui est si bien protégé par la structure interne de l’obligation que le risque de perte avait été défini par les agences de notation comme nul. Sa valeur en clôture aujourd’hui est de 79,28 % et comme on peut le voir sur le graphique ci–dessous, il n’a pas la forme.
abx-aaa-10-30-07.bmp
Qu’est-ce qui se passe ? Les agences de notation sont en train de revoir la qualité des ABS dont un panier de 20 sous–tend chacun des indices. Elles revoient la probabilité de remboursement de leur prêt au logement par les emprunteurs subprime dans le nouveau contexte de l’immobilier américain.

(1) Comment fonctionne l’indice ABX

(2) Le déclenchement de la crise du capitalisme américain

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Neuf mois plus tard : la crise du capitalisme américain

La Revue du MAUSS, qui publia « Vers la crise du capitalisme américain ? » dans sa collection à La Découverte m’a demandé de dresser un rapide bilan de l’évolution de la situation depuis la parution du livre à la fin du mois de janvier dernier. Voici ce bilan !

Dans La Revue du MAUSS en ligne.

« Vers la crise du capitalisme américain ? » a paru il y a neuf mois exactement. J’ai repris ici l’argumentaire du livre et je l’ai complété par les événements qui sont intervenus depuis. Mon compte-rendu est bien entendu schématique puisqu’il y aurait là matière à un nouvel ouvrage. Certains des détails sont assez techniques – parce que la crise affecte certains des rouages les plus complexes du système financier américain – mais je me suis efforcé d’en dégager les principes, qui sont eux par nature, généraux.

Le système américain de subventionnement de l’accès à la propriété de son logement rate la cible qui lui avait été définie : les ménages défavorisés, et s’adresse de préférence à ceux qui disposaient déjà de moyens financiers adéquats. Pourquoi ? Parce qu’il fut privatisé et que pour une entreprise motivée par le profit, il y a davantage d’argent à gagner en concentrant ses efforts sur les consommateurs les plus aisés. Ainsi, le gouvernement détaxe les intérêts à verser dans le remboursement d’un prêt : plus on a emprunté, plus on y gagne. Les Government–Sponsored Entities (Fannie Mae, Freddie Mac), en titrisant les prêts au logement sont censées huiler ainsi les circuits du crédit mais, comme le révéla Passmore, un collaborateur de Greenspan, le bénéfice en revient uniquement aux actionnaires de ces entreprises et à leurs cadres supérieurs. Les banques se retirent des quartiers à risque, laissant la place aux véritables requins du prêt au logement.

L’afflux de capitaux en excès – dus au subventionnement mal dirigé – génère à partir de 1996 une bulle financière dans l’immobilier résidentiel américain, bulle qui finit par interdire l’accès aux nouveaux entrants traditionnels que sont les jeunes et les immigrés. Faute de recrutement à la base, le stock de maisons neuves et anciennes cherchant acheteur se met alors à gonfler, forçant le prix de l’immobilier à baisser à partir de la fin 2006. Or le marché de l’immobilier résidentiel s’était habitué à une situation où le prix grimpait de manière constante et chacun des acteurs présents sur le marché s’était adapté à cette situation : les emprunteurs, les organismes de prêt, les banques d’investissement de Wall Street et les régulateurs des marchés financiers au niveau fédéral.

1. Les emprunteurs découvrirent dans la hausse constante du prix des maisons une planche à billets, soit qu’ils refinancent leur crédit immobilier pour un montant plus élevé, soit qu’ils mettent en gage la valeur qui s’accumule inexorablement dans les murs (« Home Equity Line of Credit » ou HELOC). Ils consacrent l’argent frais généré par l’immobilier à rembourser les dettes contractées sur leurs cartes de crédit ou à l’achat de nouveaux biens de consommation.

2. Les banques délivrent des prêts au logement sans exiger de l’emprunteur aucune contribution personnelle, sachant que la valeur de l’habitation se sera de toute manière rapidement accrue.

Les banques tirent parti de la faculté dont elles disposent de mettre les opérations de titrisation de prêts au logement hors–bilan. Elles peuvent ainsi réduire le volume des réserves qu’elles sont obligées de constituer, et utilisent plus pleinement leurs capitaux. Elles se délestent ainsi de leur portefeuille de prêts sur les banques d’investissement de Wall Street. Ceci conduit à une dé–responsabilisation qui encourage le laxisme dans les conditions d’attribution des prêts, Wall Street étant preneur de ceux–ci quelle que soit la solvabilité des emprunteurs.

3. Les banques d’investissement de Wall Street vendent à tout va les titres constitués en reconditionnant sous forme d’obligations les prêts au logement : Mortgage–Backed Securities (MBS pour les crédits prime), Asset–Backed Securities (ABS pour les crédits subprime). Elles perdent de vue que la bonne santé de ce marché dépend de la garantie d’un bénéfice pour l’acheteur du produit, en l’occurrence, d’une sur–évaluation de la prime d’assurance contre le risque de non–remboursement par l’emprunteur, prime qui est comprise dans le taux d’intérêt associé au prêt. Or le calcul d’une prime de risque se fait traditionnellement sur le long terme, alors que le contexte est ici très différent sous deux aspects : d’une part parce que les assureurs sont émiettés en une multitude d’investisseurs qui se sont portés acheteurs de MBS ou d’ABS, d’autre part parce que, dans ce cas–ci, le risque de non–remboursement n’est pas distribué statistiquement dans le temps : il correspond ici à des périodes de crises ponctuelles de l’immobilier, périodes durant lesquelles le risque de défaut de l’emprunteur est élevé, alors qu’il est pratiquement nul le reste du temps. Même si la fonction d’« assureur » n’était pas parcellisée, comme elle l’est ici, en une multitude d’investisseurs, la concentration du risque dans le temps le rend très difficile à absorber et les investisseurs préfèrent se retirer en masse dès que la prime de risque se révèle incapable de réellement couvrir celui–ci.

4. Dans le climat non–interventionniste instauré par les deux présidences Bush, les régulateurs fédéraux s’abstiennent d’intervenir malgré les nuages qui s’amoncellent.

Alors que le prix de l’immobilier baisse, le processus s’enraie : un prêt subprime, désormais déficitaire, devient invendable sur le marché secondaire de Wall Street, aussi bien sous la forme d’un titre ABS adossé à ces prêts subprime, qu’« en vrac ». Le même principe s’applique également aux Collateralized–Debt Obligations (CDO) composées de « tranches » d’ABS ; il s’applique à son tour à tout Billet de trésorerie adossé à ces ABS et, en bout de chaîne, les investisseurs se détournent des Structured Investment Vehicles (SIV), firmes spécialisées qui se financent en émettant de tels Billets de trésorerie.

Nous sommes en août 2007 : le système de crédit américain au jour le jour est paralysé. Il reprend depuis un peu du poil de la bête à la suite de diverses interventions de la Federal Reserve et des banques centrales européennes. D’autres surprises sont cependant possibles. À surveiller en particulier : l’ensemble des implications de l’effet de levier qu’autorise le crédit et qui permet de multiplier les chances de gain comme les risques de perte, l’ensemble des produits financiers appelés « instruments dérivés », les « falaises de crédit » existant pour les entreprises comme pour les instruments de dette, falaises implicites au système de notation du crédit par des agences spécialisées, enfin, les surprises que réservent les modèles financiers ne reposant pas sur une modélisation mathématique appropriée mais seulement sur une « norme industrielle standard », c’est–à–dire sur le consensus du monde de la finance.

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Le réseau en question est stocké dans le cerveau

La pensée comme dynamique de mots. I. Principes généraux (2)

Il est indéniable que les paroles sont produites à partir d’un sujet parlant, puisqu’elles émanent de sa bouche. Ceci ne signifie pas pour autant que le réseau mentionné dans La parole est générée comme l’aboutissement d’une dynamique opérant sur un réseau , accompagné de ses données soit nécessairement stocké à l’intérieur du sujet parlant. On peut cependant raisonnablement supposer que c’est bien le cas, essentiellement en l’absence d’un autre choix qui serait préférable.

Supposons, l’espace d’un instant, que ce réseau soit situé ailleurs qu’au sein des sujets parlants, ceci voudrait dire que le substrat de la parole se situerait à l’extérieur de leur corps, émettant alors son information vers ces sujets ou bien constituant un répertoire auxquels ces sujets accéderaient. Il devrait alors exister alors des circonstances dans lesquelles la communication serait interrompue ou serait tout au moins perturbée du fait de l’existence d’un obstacle interférant avec elle. Or, rien de tel n’est observé dans le cas de la parole : des individus nageant au fond des océans, marchant sur la lune, voire encore prisonniers d’une cellule aux parois couvertes de plomb au sein d’un bunker ne manifestent aucune réduction de leur capacité à parler.

Il est significatif à ce point de vue que certains sujets présentant des troubles mentaux postulent précisément l’existence de telles sources extérieures à leurs paroles et affirment que les mots qu’ils prononcent ou bien leur parole intérieure sont l’objet d’interférences causées par un émetteur indiscret et envahissant (*).

Une fois admis que le réseau est effectivement situé au sein-même du sujet parlant, il a pu être prouvé au–delà de tout doute raisonnable que son contenant n’est autre que le cerveau. En effet, des lésions au cerveau, soient accidentelles soient résultant d’une opération clinique, ainsi que d’autres sources d’interférence, sont capables d’affecter la capacité à parler, soit de manière générale, soit de manière spécifique. Il existe ainsi une abondante littérature, initiée au XIXème siècle par des auteurs tels Broca et Wernicke, soulignant les effets en termes d’aphasie ou d’agnosie, que certaines lésions du cerveau de différents types sont à même d’induire en interférant avec le fonctionnement normal du cerveau où elles affectent alors le déroulement normal de la parole ou du processus de réflexion (les travaux d’Oliver Saks dans les années 1980 : The Man Who Mistook His Wife for a Hat, en particulier, ont proposé sous une forme vulgarisée des récits de tels cas).

Il convient de noter cependant que de telles observations, prises isolément, ne suffisent pas à invalider l’hypothèse de l’externalité du réseau : il se pourrait en effet que les lésions se contentent de perturber la réception de signaux en provenance d’une source extérieure ou de diminuer la capacité du cerveau à accéder à un répertoire extérieur. C’est en effet seulement une fois admis comme étant le plus plausible que le corps du sujet parlant contient ce réseau (qui constitue le substrat de l’acte de parole) que le cerveau peut faire la preuve qu’il en est la localisation la plus probable.

En sus d’une probabilité déductive, existe–t–il une plausibilité additionnelle au fait que le cerveau contienne le type de réseau envisagé ici ? C’est bien en effet le cas : il a été établi que le cerveau contient un réseau d’un type particulier constitué de cellules nerveuses ou neurones. Dans les sections qui viennent, je m’efforcerai de vérifier si le réseau en question et celui constitué de cellules nerveuses pourraient être identiques.

(*) Je montrerai par la suite (section 21) pourquoi on peut s’attendre à ce qu’un réseau dont la connectivité est rompue suppose qu’il ne puisse être lui–même la source de l’acte de parole qu’il pose. Lorsque la connectivité est perdue, les parties déconnectées du réseau ont cessé de communiquer entre elles : l’émergence de paroles en provenance d’une autre partie du réseau est perçue comme venant d’une source extérieure par chacune des autres parties.

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Polymathe diplômé ou non–diplômé ?

Dans la présentation très aimable et très bien documentée de « Vers la crise du capitalisme américain ? » qu’Alain Caillé propose sur le site Internet consacré par le Sénat au Prix des lecteurs du livre d’économie, il affirme que je suis psychanalyste. C’est une erreur (*) : je n’ai jamais professé la psychanalyse et je ne possède pas le titre de psychanalyste. J’ai été en cure avec Paul Duquenne à Bruxelles (1971–73 ; 74–75) et avec Philippe Julien à Paris (1987–91). Bien sûr, je me suis toujours affirmé lacanien et les auteurs les plus cités par moi dans « Principes des systèmes intelligents » (1990 et 1997) sont dans l’ordre Freud, Aristote, Lacan, Wittgenstein et Hegel. Mais tout cela ne fait pas de moi un psychanalyste.

Le bloggeur d’Econoclaste reproche à la plupart des 10 candidats au Prix des lecteurs du livre d’économie de ne pas être économistes (**). Je ne suis en effet pas économiste : je suis diplômé en anthropologie et en sociologie. De plus je n’ai pas eu l’ambition avec « Vers la crise du capitalisme américain ? » d’écrire un livre d’économie : dans mon esprit, j’ai écrit un livre de sociologie tirant parti de mon expérience acquise durant 17 années en tant que développeur de logiciels financiers et tirant parti également des techniques d’« observation participante » propres à l’ethnologie / anthropologie.

L’annonce que votre ouvrage a été retenu pour le Prix des lecteurs du livre d’économie ne s’accompagne pas d’une demande de justification du titre d’économiste : en vous lisant, les lecteurs du livre d’économie font de vous quelqu’un appartenant au cercle des auteurs qu’ils lisent : c’est une manière de brevet et je l’accepte avec reconnaissance à ce titre-là. Cela me remet en mémoire le courrier que je reçus en 1987 quand British Telecom m’accorda le titre de « Academic Fellow in Artificial Intelligence », distinction – ajoutaient–ils – réservée à des ingénieurs. Je leur avais répondu que j’étais très flatté mais me devais de leur signaler que je n’étais pas ingénieur. Leur réponse fut très britannique et dans le style de Lewis Carroll : « Cher Monsieur, cette distinction n’est effectivement accordée qu’à des ingénieurs et c’est pourquoi nous attendons votre venue avec impatience ».

Cet adoubement venant de gens qui savaient de quoi ils parlaient m’autorisa ensuite à me présenter sans hésitation comme expert en intelligence artificielle. Quand j’écris de la philosophie, je me présente de la même manière comme philosophe ; ma qualité reconnue de spécialiste d’Aristote, me donne cette assurance. Dans une publication scientifique datant d’un peu plus de vingt ans, un collègue me qualifia de « polymathe ». Le terme me plut et je l’utilise à l’occasion quand le style dans lequel j’écris ne m’apparaît pas très clairement. C’est ainsi que j’ai qualifié mon blog de « polymathe ». L’avantage insigne ici, c’est qu’il n’y a ni polymathe diplômé ni non–diplômé !

(*) Quand Caillé déclare également que je travaille pour Countrywide, la chose était vraie au moment où il l’a dite même si elle a cessé de l’être depuis ; enfin, j’ai été jeune enseignant de 1979 à 1984 au Département d’Anthropologie Sociale dirigé par Jack Goody, ce département est cependant à Cambridge et non à Oxford.

(**) Voici le commentaire dont parle fnur :
« Dans un autre style, nous avons l’anthropologue psychanalyste salarié d’une entreprise du secteur des subprimes (sic) qui nous explique que le capitalisme américain va s’effondrer. Expert dans le domaine, cela va de soi, ayant “prévu le premier” (re-sic) les difficultés actuelles, il explique donc comment la crise des subprimes va provoquer l’effondrement du système financier avec une analyse “anthropologique” du puritanisme américain. Je me demande s’il est nécessaire d’en dire plus. Mais étant donné le passé du prix des lecteurs du Sénat, je ne serai pas surpris qu’il se retrouve en deuxième session ».

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La fièvre monte à El Premio !

C’est le MAUSS, le Mouvement Anti–Utilitariste dans les Sciences Sociales, qui a publié mon « Vers la crise du capitalisme américain ? », aujourd’hui en compétition pour le Prix des lecteurs du livre d’économie.

Ce matin, le MAUSS me fait partager son indignation : l’Université où travaille l’un de mes rivaux appelle tous ses étudiants à voter pour lui. Je reproduis pour l’Histoire ce document incendiaire.
Dauphine

N’étant pas dans l’Université, je suis privé de la possibilité d’utiliser de tels moyens de mobilisation en masse. Mes lecteurs savent que, d’une part, je ne m’y abaisserais pas, et d’autre part, que je n’en ai nul besoin, ayant accès au moyen absolu de subjugation des masses qu’est … le BLOG !

Trêve de plaisanterie, si vous avez aimé ce livre, et si vous pouvez convaincre un ami – par opposition à lui en donner l’odre ! – de voter en sa faveur, merci à vous !

Le vote est ouvert =>> ici <<=

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American Tune

« Venue sur un bateau appelé le Mayflower » et, à Paris, « Si loin, Si loin de chez toi », tu considérais que c’était ta chanson à toi, American Tune de Paul Simon, parce qu’elle évoquait ton sort et je t’ai vue certains soirs essuyer une larme en l’entendant malgré ton dédain professé et affiché pour ta Californie natale.

Mais aujourd’hui cette chanson parle aussi de moi : « Et tout ça n’est pas très grave puisque nous avions vécu si bien si longtemps. Et pourtant, chaque fois que je repense à cette route qu’il nous était donné de parcourir, Je me demande pourquoi ça n’a pas marché, Je ne peux pas m’empêcher de me demander pourquoi ça n’a pas marché ».

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Aux urnes, citoyens ! (II)

Premier tour du Prix des lecteurs du livre d’économie. Le vote est ouvert =>> ici < <=

Dans la Revue Du MAUSS en ligne

Petite appréciation personnelle : Paul Jorion n’a pas fait qu’annoncer la crise immobilière et financière américaine avant tout le monde. Il illustre une manière d’appréhender et de penser l’économie différente de celle des économistes standards : en mettant les mains dans le cambouis et en s’intéressant aux faits concrets. De plus, il nous montre qu’ainsi, le savoir élaboré est plus juste au regard du critère que les néoclassiques se donnent eux-mêmes pour apprécier la validité de leurs énoncés : leur caractère prédictif. Pour cette raison l’intérêt de cet ouvrage dépassse de très loin son intérêt conjoncturel.

Je vote pour Jorion.

Sylvain Dzimira

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Comment fonctionnent les SIV

Un ami vient vous trouver et vous dit : « Il me faut absolument 1.000 euros, peux-tu me les prêter? » Vous lui répondez la vérité, vous lui dites : « Non, je ne peux pas : je ne les ai pas ! » Il ajoute : « C’est très important ! Je te rembourserai au plus tard dans trois mois. Je suis prêt à te payer un taux d’intérêt élevé : 10 % ! » Vous lui dites : « Je vais voir ! »

Le lendemain vous vous rendez à votre banque et vous posez les questions suivantes : « Pouvez–vous m’ouvrir une ligne de crédit à un mois pour un montant de 2.000 euros ? Et quel en serait le taux ? » Le guichetier répond oui à votre première question et 5,5 % à la seconde et vous lui répondez : « C’est parfait ».

Vous tirez 1.000 euros sur votre ligne de crédit, que vous prêtez à votre ami. À la fin du premier mois, vous vous rendez à la banque et vous dites : « Je voudrais tirer à nouveau 1.000 euros ». Le guichetier regarde et vous dit :
« D’accord, vous n’avez tiré que 1.000 sur les 2.000 auxquels vous avez droit ». Vous utilisez les 1.000 euros que vous venez d’emprunter pour rembourser les 1.000 euros que vous aviez tirés au début du mois. Vous renouvelez l’opération à la fin du mois suivant. Au bout de trois mois, votre ami vous rembourse et vous utilisez cet argent pour clôturer votre ligne de crédit. Le taux d’intérêt que vous avez acquitté était de 5,5 % alors que votre ami vous versait 10 %. Vous avez fait une bonne affaire.

Vous avez tiré parti de ce qu’on appelle en finance des arbitrages, c’est–à–dire des différences de prix. Le premier est un « arbitrage de crédit » entre les conditions de crédit que vous sont accordées à vous et à votre ami : si une banque avait été disposée à le faire, il aurait pu en effet procéder de la même manière que vous. Le deuxième, est un « arbitrage de maturités », tirant parti de la différence de taux entre le court et le long terme. La méthode que vous avez appliquée pour tirer parti de cet arbitrage est celle du financement à court terme (« short–funding ») équivalant à faire rouler votre dette d’un mois sur l’autre. Pour que l’opération soit réalisable il fallait que votre banque vous accorde une ligne de crédit d’un montant double à celui que vous vouliez utiliser mais vous auriez pu aussi bien vous éviter cette peine en vous adressant à deux banques différentes, recourant au procédé que les Américains appellent « I paid my Mastercard with Visa ». Ce que vous avez fait, c’est exactement ce que font les Structured Investement Vehicles (SIV) ; la seule différence, c’est que pour se financer, ils ne s’adressent pas à une banque mais émettent des billets de trésorerie adossés à des obligations adossées elles–mêmes à des actifs, en anglais, Asset–Backed Commercial Paper (ABCP).

Il ne faut pas être docteur en Sorbonne pour comprendre que la formule ne fonctionne qua dans un seul cas de figure : si les taux longs sont plus élevés que les taux courts (et que les frais ne mangent pas la différence). Il faut aussi que les investisseurs achètent vos bons de trésorerie. Or, ces mois derniers il s’est passé deux choses : la raréfaction du crédit sur les marchés (due à la peur qu’on ne vous refile un produit qui contienne des prêts au logement subprime) a fait grimper les taux courts, réduisant le spread (différentiel) entre taux longs et taux courts, et la méfiance généralisée envers les bons de trésorerie adossés à des actifs (qui peuvent très bien être des prêts au logement subprime). L’obligation faite aux SIV de liquider leurs avoirs lorsque l’écart se creuse entre leurs passifs et leurs actifs a fait le reste.

Le principal désastre associé jusqu’ici au « short funding » avait été la débâcle des Caisses d’Épargne américaines de 1989 (« Savings and Loans » ou « thrifts » – les « économes »), dont coût à l’époque pour le contribuable américain : 140 milliards de dollars. Dans un livre publié il y a quinze ans, Franco Modigliani, Prix Nobel d’économie, écrivait avec Frank Fabozzi : « On ne trouve jusqu’ici aucune indication qu’une nouvelle règlementation soit en préparation qui requerrait le genre de politique d’investissement qui aurait prévenu la tragédie des vingt dernières années, à savoir qui imposerait la concordance des maturités [entre fonds prêtés et sources de financement] ! » (*) Dans mon exemple, les fonds prêtés le sont à trois mois alors que la source de financement l’est à un mois. Dans le cas des crédits au logement, les fonds peuvent être prêtés pour trente ans alors que le financement est à un mois.

Ah ! J’ai oublié de le dire : rien n’avait vraiment changé entre le moment de la parution du livre de Modigliani et Fabozzi et aujourd’hui.

(*) Frank J. Fabozzi, Franco Modigliani, Mortgage and Mortgage-backed Securities Markets, Boston (Mass.) : Harvard Business School Press 1992, p. 101.

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Léo Ferré (1916–1993)

Un été pluvieux, sans doute celui de 1971. La nuit, au Vieux–Bourg–de–Pléhérel, Côtes d’Armor, il pleut des cordes. Les affiches le jour d’avant annonçaient la venue de Léo Ferré. Comme des chiens mouillés et transis, sous le chapiteau détrempé, nous sommes en tout et pour tout, sept.

Il est arrivé et il a chanté.

Quand sur la ville tombe la pluie
Et qu’on s’demande si c’est utile
Et puis surtout si ça vaut l’coup
Si ça vaut l’coup d’vivre sa vie (*)

Il a chanté de tout son coeur, de toute son âme pour les trois pelés et deux tondus qui se trouvaient là et qui auraient accueilli avec tristesse sans doute mais avec indulgence l’annonce d’un présentateur navré que la soirée était annulée. Il a chanté pour nous parce qu’il aimait la musique et la poésie et tous ceux qui les aiment aussi et il a balayé de son souffle puissant les préventions que j’avais amenées avec moi honteusement à l’égard d’un anarchiste paradoxal se déplaçant en limousine.

Chapeau l’artiste !

(*) « Comme à Ostende », texte de Jean-Roger Caussimon, musique de Léo Ferré

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Problèmes de serveur

Depuis plusieurs semaines, le site www.pauljorion.com ainsi que toutes ses dépendances connaît des problèmes de serveur. Le site fut ainsi entièrement inaccessible du 19 au 22 octobre. Nous vous prions de nous excuser de ces difficultés que nous nous efforçons d’éliminer une fois pour toutes.

Merci de votre patience !

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Les grandes manoeuvres

La finance américaine s’attend au pire, la chose est maintenant évidente. Ce qui me le fait penser, ce sont deux indices. Le premier, c’est la manière dont mon baromètre (l’indice ABX BBB–) est reparti précipitamment à la baisse et plus particulièrement la manière dont il s’est mis à désespérer des Asset–Backed Securities les plus récentes. Nous l’avions laissé le 19 septembre (Le baromètre a frémi) quand les prix (en pourcentage) avaient légèrement rebondi. Observez maintenant la manière dont 07–2 (en bleu), lancé au début du second semestre 2007 a petit à petit rejoint ces jours derniers 07–1 (en rouge), dont on aurait pu espérer que la médiocrité resterait inégalée (à 24,5 cents du dollar aujourd’hui). La différence entre les deux indices (en pointillé vert) avait atteint au plus haut 8,4 % il y a deux semaines, le 3 octobre ; aujourd’hui en clôture, le différentiel avait fondu à 2,38 %.
ABX - BBB- 17 octobre 2007
Le deuxième indice que l’on s’attend maintenant au pire, c’est la manière dont des alliances sont en train de se nouer, la manière dont des camps se mettent en place. Je suis certain que je vais devoir y revenir longuement dans les jours qui viennent, en attendant et en bref, les firmes comptables qui avaient pris un mauvais coup lors de l’affaire Enron – on se souvient qu’accusé de collusion avec Enron, Arthur Andersen avait dû fermer boutique – se posent maintenant en parangons de vertu et admonestent leurs clients de coter, quoi qu’il en coûte, leurs avoirs adossés à des prêts au logement (MBS pour prime ; ABS pour subprime) au prix du marché. Ceci suscite une levée de boucliers de la part de la Securities and Exchange Commission (SEC) et du Financial Accounting Standards Board (FASB) qui poussent des cris d’écorchés et clament que c’est à eux de dire ce genre de choses. Coter ces obligations au prix actuel du marché précipiterait la déroute de tous ceux qui en détiennent de grandes quantités, par exemple CitiGroup, le numéro 1 du secteur bancaire américain, dont les bénéfices sont en chute libre (– 57 % au dernier trimestre) et qui tente de créer un fond de soutien à ses Structured Investment Vehicles (SIV) au bord de l’insolvabilité et est parvenu à mobiliser les numéros 2 et 3, Bank of America et J.P. Morgan Chase. Encore que cette dernière ait décidé de s’absenter de la réunion la plus récente, déclarant qu’il ne convenait pas de mettre la charrue avant les bœufs. Absents de marque de l’alliance sacrée : les grandes banques d’investissement de Wall Street, les Goldman Sachs, Morgan Stanley, etc. et les banques européennes. Oui, je pense qu’il faudra que je revienne sur tout ça !

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Systèmes humains complexes

La sous-discipline des “systèmes humains complexes” n’existe que depuis une vingtaine d’années. Elle est apparue à la confluence d’un certain nombre de techniques et de préoccupations nées une dizaine d’années auparavant : l’intérêt pour les phénomènes non–linéaires (en gros, ceux où une petite cause peut avoir un grand effet ou, inversement, une grande cause peut avoir un petit effet), la découverte par Mandelbrot des structures fractales, présentant la même complexité quelque soit l’échelle à laquelle on les examine et enfin, l’apparition des langages de programmation « orientés–objets » permettant de simuler aisément des systèmes où interagissent un grand nombre d’agents dont le comportement individuel a été programmé et dont l’effet collectif résultant de ces interactions est alors examiné comme un produit en sortie.

Je me souviens, à la fin des années quatre–vingts, des premiers films d’animation expérimentaux montrant les effets d’ensemble résulatnt de l’interaction d’un très grand nombre d’éléments, un banc de poissons, par exemple : l’interaction de chaque poisson avec chaque autre au niveau de l’
« objet poisson » avait été programmée, mais le comportement du banc dans son ensemble n’avait pas lui été programmé : il émergeait collectivement des interactions entre individus. Dans le contexte de l’informatique telle qu’elle existait jusqu’alors, il était malaisé de se convaincre que l’effet d’ensemble n’avait pas été programmé en tant que tel.

Demain, je m’adresserai à deux groupes à UCLA. Aux doctorants, j’expliquerai ma simulation de la bourse de New York (à l’époque qui précédait son automatisation récente) et il est prévu que je leur fasse une démonstration du logiciel et en explique la programmation (1).

Aux étudiants de première année, je parlerai de ce qui me semble être mes contributions originales à la sous–discipline : premièrement, ma réflexion sur ce que pense la particule de ce qui se passe dans le champ, autrement dit, les raisons que nous attribuons à nos actes individuels dans nos comportements collectifs, par opposition aux causes globales qu’un physicien pourrait découvrir et considérer comme déterminant ces comportements collectifs (2) ; deuxièmement, les cas où les représentations des acteurs quant à ce qui se passe en réalité sont fausses, ma simulation du New York Stock Exchange appartient à cette famille : le résultat obtenu en sortie n’est pas du tout ce que les participants imaginent. C’est en réalité le fait que tous se leurrent en permanence quant à leur capacité de comprendre ce qui s’y passe qui donne au marché son semblant de structure. Leurs choix s’avèrent en effet faux en moyenne une fois sur deux, assurant par là une certaine stabilité au marché, stabilité qui disparaîtrait si une proportion significative d’acteurs parvenaient à deviner correctement son évolution future (3).

(1) Rédigé en C# 2.0 pour ceux que ce genre de détails techniques intéresse.

(2) Reasons vs. Causes. Emergence as experienced by the human agent, Structure and Dynamics: eJournal of Anthropological and Related Sciences: Vol. 2: No. 1, 2007: Article 1

(3) Adam Smith’s “Invisible Hand” Revisited, Proceedings of the 1st World Conference on Simulation of Social Systems, Kyoto, August 2006, Vol. I, Springer Verlag : 247-254

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Toute une époque !

La scène se passe sur la plage de Santa Monica au coucher du soleil. De Santa Monica, la plage et la digue de mer se prolongent vers le Sud sur une dizaine de kilomètres, jusqu’au port plaisancier de Marina del Rey. C’est une belle promenade qui traverse Venice Beach, une des dernières enclaves de la culture psychédélique en Californie, avec Telegraph Avenue à Berkeley et Haight–Ashbury à San Francisco.

Je suis en train de me changer dans un de ces édicules qui ponctuent la promenade et qui servent à la fois de vestiaire et de toilettes. Et, j’entends venant de l’extérieur une voix profonde d’homme qui entonne une chanson des Drifters datant de 1964 : « Under the boardwalk ». Vous la connaissez :

Oh when the sun beats down and burns the tar up on the roof.
And your shoes get so hot you wish your tired feet were fire-proof.
Under the Boardwalk, down by the sea
On a blanket with my baby, is where I’ll be.

C’est un air du bord de mer qui parle de se bécotter sous les planches de la promenade, de manger des hot–dog avec des frites et qui sent bon l’Ambre solaire et retentit du cri des mouettes en bande sonore. Comme les Platters avant eux, les Drifters (*) constituaient un de ces choeurs harmonieux qui semblent en permanence réclamer du renfort. Et au moment où mon chanteur caché entonne « Under the boardwalk, Man, we’ll be having some fun ! », je reprends avec lui à l’unisson et nous terminons ensemble la chanson.

Au moment où je sors, j’aperçois mon chanteur guettant avec curiosité l’arrivée de son acolyte inconnu, un sourire fendant son visage d’une oreille à l’autre. Il est noir et je reconnais l’un des clochards qui dort la nuit sur la plage de Santa Monica. Il me lance « Hey, man ! Cool, man ! ». Et je réponds avec nostalgie : « Hey, man ! Those were the days ! Those were the days ! » Oui, toute une époque !

(*) Deux d’entre eux firent des carrières solos prestigieuses : Ben E. King
(« Stand by Me ») et Clyde Mc Phatter (« Ta, Ta »)

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Capital culturel et capital économique

fnur a écrit un commentaire sur « Grande tragédie et petit drame » où il dit, comparant son cas au mien, « Compte tenu de vos connaissances, je suppose que vous avez toutes les chances de trouver d’autres moyens de subsistance. Pour moi, la suite c’est le tribunal des prud’hommes, les assedics et les entretiens d’embauche, ces derniers semblent donner des bonnes pistes. Drôle d’époque dans laquelle il n’est pas toujours simple de trouver des sujets pour rire ».

Je commence par l’assurer que ce qu’il (ou elle) nous dit (nous tous ici, qui lisons son message) ne nous est pas indifférent : nous savons de quoi il (ou elle) nous parle et nous compatissons au sens propre du mot : nous souffrons avec lui (ou elle). Je m’abstiendrai de lui souhaiter bonne chance, étant donnée ma bonne connaissance de la théorie des probabilités.

Ce que je vais analyser, c’est son « Compte tenu de vos connaissances, je suppose que vous avez toutes les chances de trouver d’autres moyens de subsistance ».

Je suis arrivé aux États-Unis en mars 1997, j’avais été invité à enseigner pour trois mois à l’Université de Californie à Irvine (UCI). C’était un bref retour à l’Université : j’ai enseigné à Bruxelles, deux ans (1977–79), cinq ans à Cambridge (1979–84) et finalement Paris VIII, un an (1986–87) : un cadeau de Jacques–Alain et Judith Miller.

La quatrième de couverture de « Vers la crise du capitalisme américain ? » dit : « Paul Jorion, anthropologue réputé, spécialiste de l’intelligence artificielle (il est l’auteur de Principes de systèmes intelligents, Dunod, 1997) ». Tout cela est exact. Les emplois que m’ont valus l’anthropologie, je viens d’en faire la liste exhaustive. L’intelligence artificielle m’a valu elle un contrat de vacataire de six mois au CNRS (1987), et deux bourses de British Telecom (1988–89).

La quatrième de couverture ajoute : « [Paul Jorion] vit depuis une dizaine d’années aux Etats-Unis, en Californie, où il est devenu spécialiste de la formation des prix dans le secteur du crédit, dont il est aujourd’hui l’un des meilleurs connaisseurs et analystes ». Après la « Regents’ Lectureship » à Irvine, je suis resté en Amérique : on manquait de programmeurs en raison du « bogue de l’an 2000 » et après six mois d’attente pour un permis de travail, je suis devenu programmeur dans l’industrie du « mortgage », le prêt hypothécaire. En février 1990, Jean–François Casanova m’avait offert mon premier poste en finance à la Banque de l’Union Européenne. Petit à petit, aux États-Unis, j’ai pu recycler mes connaissances en finance et occuper des postes au carrefour de l’informatique et de la finance. Jusqu’il y a deux jours.

Les connaissances dont je suis aujourd’hui un expert, la « finance structurée » (structured finance) sont celles d’un secteur sinistré. Je suis loin d’en être le seul expert et beaucoup d’entre nous (les licenciés à Bear Stearns, Lehman Brothers, etc.) se retrouvent comme concurrents sur un marché du travail devenu très étroit.

Pour ce qu’il en est maintenant de l’homme en tant qu’auteur : tous ceux qui écrivent comme moi des livres académiques, le savent : les rémunérations sont modestes. La plus grosse somme que j’aie obtenue de cette manière, ce sont les 7.500 dollars que m’a rapporté « Investing in a Post–Enron World » en 2003.

Je suis l’un des rédacteurs de Mathematical Anthropology and Cultural Science, l’un des « affiliés » de Behavioural and Brain Sciences et, comme l’indiquent ceux qui ont l’amabilité de me mentionner ou de m’interviewer ces jours–ci dans la presse ou à la radio, je suis chercheur affilié du centre Human Complex Systems à l’Université de Californie à Los Angeles (UCLA). Autant de tributs bienvenus à ma réputation mais tous « à titre honorifique ». Mardi, je donnerai deux leçons à UCLA, la première aux étudiants de DEA, la seconde aux thésards ; pro bono publico, l’une et l’autre.

Pierre Bourdieu parlait de la capacité du capital culturel de se concrétiser en capital économique. Comme on vient de le voir, ma propre histoire se lit sans doute comme un contre–exemple de sa thèse. En fait, ma carrière réelle a été celle d’un mathématicien appliqué, aspiré, selon les époques et là où existait – parfois de manière éphémère – une demande pour ce genre de talent, mais sans jamais que le capital culturel accumulé entre–temps ait le moindre impact sur le déroulement global de la carrière. Ceci dit, je crois que Bourdieu avait raison mais que le genre de transformation éventuelle dont il parlait du capital culturel en capital économique est en réalité relativement rare et surtout, présentant un caractère « critique », comme l’on dit en physique, c’est–à–dire que si l’effet se produit – ce qui est loin d’être assuré, c’est de manière tout à fait imprévisible.

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Grande tragédie et petit drame

Le matin, pour me rendre au travail, j’emprunte d’abord la route côtière de Santa Monica à Malibu, ensuite, j’oblique à travers la montagne en prenant le Malibu Canyon sur toute sa longueur. C’est une gorge étroite et splendide. On devine parfois le torrent au fond de la vallée encaissée. La route à deux voies est très sinueuse. Devant moi ce matin il y avait un camion puis une autre voiture et soudain le camion ralentit et tente de se ranger sur la droite, du côté du ravin, et l’autre voiture en fait autant. Ce qui les arrête, c’est qu’au milieu de la route, à une cinquantaine de mètres de moi, il y a une femme et un animal – que je prends d’abord pour un chien. Une voiture est stoppée dans l’autre direction, la portière du conducteur ouverte, bloquant entièrement la voie, probablement le véhicule de la femme que j’aperçois. Elle se tient debout face à l’animal et lui parle, je vois celui–ci s’affaisser une première fois puis se relever difficilement, puis il s’affaisse une seconde fois, vacille un moment pour enfin s’écrouler sur la chaussée. Ce n’est pas un chien, j’en suis maintenant certain. Ensuite, rien ne se passe pendant de très longues secondes : l’univers est plongé dans une tragédie dont j’ignore encore la nature exacte. Le camion devant moi finit par s’ébranler, empruntant la berme, nous le suivons, l’autre voiture et moi. Et je passe au ralenti devant la femme blonde de quarante ans, paralysée, éplorée de toute la tristesse du monde, plongée dans la contemplation du daim qu’elle a tué.

J’arrive au bureau. À dix heures mon patron m’appelle et m’annonce que je suis licencié. À Countrywide, la plus grande « mortgage » banque des États-Unis, le plus grand organisme de prêt au logement au monde, j’étais First Vice–President en charge de l’audit des modèles financiers. Je retourne à mon bureau, prendre ma serviette. Mon voisin entre en trombe : « Tu ne sais pas ce qui arrive : ils sont en train de virer des gens : Greg, Norma… » Je lui dis : « Oui, je sais : j’en suis aussi ! ». Il me regarde fixement : « Ah non ! Merde ! »

Un mercredi matin de grande tragédie et de petit drame.

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Des emprunteurs dignes de confiance

Tout ne va pas si mal dans le secteur du prêt au logement américain : voici un créneau où les emprunteurs s’acquittent d’un taux d’intérêt de près de 10 % en moyenne et où les retards de paiement sont négligeables, n’affectant qu’un demi-pourcent des comptes. « Rien à voir avec le secteur subprime », déclare au Wall Street Journal (*) Mr. Leonardo Simpser, le directeur général de HNMA : la Hispanic National Mortgage Association, un organisme de prêt qui cible les étrangers latino–américains en situation irrégulière aux États-Unis.

Le secret de la réussite ? Plusieurs éléments : une population très motivée, des enquêtes très pointilleuses quant à la solvabilité des candidats à l’accession à la propriété, allant jusqu’à la vérification de leur ardoise chez l’épicier du coin ainsi qu’une adaptation du processus de candidature aux spécificités culturelles : acceptation, par exemple, de preuves indirectes de revenus provenant du travail au noir, vérifications du patrimoine au niveau de la famille étendue plutôt qu’au niveau du ménage, etc.

Qu’en pensent les autorités ? La FDIC (Federal Deposit Insurance Corporation), un des organismes de tutelle des milieux financiers (celui qui garantit l’ensemble des dépôts dans un établissement bancaire à concurrence d’un montant de cent mille dollars), est enthousiaste : elle encourage les prêts aux minorités, sans s’attarder sur la légalité ou non de leur présence sur le territoire national américain.

Alors y a–t–il un problème ? Malheureusement oui : celui que j’évoquais il y a une semaine dans Le parti Républicain déchiré par la lutte des classes : les mesures de déportations massives de travailleurs clandestins prises par le président pour donner des gages à l’extrême-droite, la seule fraction de l’électorat qui lui demeure fidèle. Soucieux de se conserver une base, aussi étroite soit-elle, il a perdu de vue la devise de ceux qui l’avaient pourtant porté au pouvoir : « Business is business ! »

(*) Miriam Jordan, « Unlikely Mortgage Winner », Wall Street Journal, 9 octobre 2007.

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Aux urnes, citoyens !

« Vers la crise du capitalisme américain ? » a été sélectionné pour le Prix des lecteurs du livre d’économie remis au Sénat.

Un jury de journalistes et de personnalités a présélectionné parmi les ouvrages parus depuis un an, 10 livres d’économie.

D’ici quelques jours ces dix titres seront présentés sur le site du Sénat, accompagnés d’une interview vidéo de l’auteur (PJ : c’est Alain Caillé qui aura la gentillesse de me présenter), d’un chapitre du livre et sa couverture.

Les internautes voteront, et il restera 3 titres, puis à nouveau après le vote ouvert à tous, il n’en restera qu’un…

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Abel et Caïn

Un des contes de Borgès s’appelle « Légende », il est très court : pas même une demi-page. Il raconte une rencontre entre Abel et Caïn. La scène se passe après le meurtre, la nuit autour d’un feu. L’un des frères dit à l’autre : « Je sais que l’un de nous est mort mais je ne sais plus qui de nous a tué l’autre » et l’autre lui répond : « Oui : oublier, c’est pardonner ». Ils n’ont pas oublié le meurtre bien entendu, seulement qui, des deux frères, fut le meurtrier et qui la victime.

Ma mère n’a jamais voulu parler de la fin de ses oncles et tantes, morts dans des camps. C’est moi, adolescent, qui ait voulu savoir, voulu combler le silence. J’ai découvert alors des noms comme Sobibor ou Bergen–Belsen et l’horreur qu’ils récèlent. Je parle de ces choses avec mes enfants, comme avec Charlotte, l’année dernière à San Francisco. Il ne faut pas que ces événements s’oublient. Ce que j’espère seulement, c’est que quand j’en parle, mes mots ressemblent à ceux des deux frères : « Ces choses indicibles ont eu lieu mais je ne sais plus si elles nous arrivèrent à nous, ou si nous les avons infligées à d’autres ».

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La bénédiction

Je suis allé deux fois en Irlande, les deux fois avec Geneviève. Lors du premier voyage, en 1977, nous avions rendu visite à des amis qui habitaient Clifden dans le comté de Galway et, traversant l’Irlande d’Ouest en Est, nous roulions vers Dublin et nous avons vu cet homme très grand d’une quarantaine d’années au bord de la route, dont la dégaine était celle de Valentin-le-Désossé (Étienne Renaudin) dans les tableaux de Toulouse–Lautrec et dont le visage rappelait celui de Samuel Beckett, auquel un de mes oncles hollandais, Gerrit, ressemblait. Il portait un costume noir qui n’était pas fait pour lui, les jambes du pantalon étant trop courtes d’au moins dix centimètres. Nous nous sommes arrêtés pour le prendre et, dans cette voiture de location, il s’est assis à l’arrière, avec difficulté, vu sa taille. Et au bout de quelques minutes de silence il a dit, avec dans sa voix la reconnaissance de celui à qui l’on vient de sauver la vie : « God bless you ! » Et puis quelques minutes plus tard, il a dit de nouveau « God bless you ! » Et puis encore, et encore. J’allais écrire
« comme une litanie » mais ce n’était précisément pas une litanie : à chaque fois c’était la remontée progressive en lui d’une vague immense de gratitude, jusqu’à ce que cette vague se brise dans sa bénédiction et qu’il s’en libère ainsi provisoirement. Et Geneviève et moi nous nous regardions alors avec consternation, gênés que nous étions devant des témoignages de reconnaissance qui semblaient hors de proportion par rapport au service rendu.
La Goulue et Valentin le Désossé – Toulouse–Lautrec
Armel est né trois mois plus tard et parmi les prénoms que nous lui avons donnés, il y avait « Valentin ». Souvent je me suis demandé pourquoi, et je pensais à Basile Valentin, l’auteur du « Char Triomphal de l’Antimoine » : V I T R I O L U M, autrement dit, Visitatis Interiora Terrae Rectificando Invenietis Occultum Lapidem Veram Medicinam, « Visitez les entrailles de la terre en rectifiant, vous y trouverez la pierre cachée, véritable médecine », et je me disais qu’être né sous le signe d’un alchimiste ne pouvait constituer que d’excellents auspices. Mais ce soir, pour la première fois, je fais le rapprochement entre Valentin-le-Désossé et cet homme qui n’était ni un clochard ni un vagabond, mais juste un pauvre et qui nous couvrait de ses bénédictions, et je sais maintenant d’où vient le « Valentin » qui fut attribué à Armel. Et au moment où j’écris ceci, je pense au fait que Gerrit, mon oncle à qui notre auto–stoppeur ressemblait aussi, est l’un des autres prénoms que nous lui avons donnés : on n’est jamais trop prudent sans doute en matière de bénédictions !

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La parole est générée comme l’aboutissement d’une dynamique opérant sur un réseau

La pensée comme dynamique de mots. I. Principes généraux (1)

L’hypothèse globale est que « la parole est générée comme l’aboutissement d’une dynamique opérant sur un réseau ». Cette hypothèse est spécifique puisqu’elle affirme que les données, les « mots » mobilisés dans la production de la parole, sont structurées en réseau. L’hypothèse est également porteuse d’information lorsqu’elle distingue deux parties dans le mécanisme : une architecture, à savoir le réseau lui–même et une dynamique – qui sera définie plus précisément ultérieurement – opérant sur celui–ci.

Dans une certaine mesure, cette hypothèse se contente de formuler ce qui va de soi, puisque la parole se déroule dans le temps et est donc par nature un processus dynamique ; par ailleurs, une dynamique opère nécessairement sur un substrat constituant son architecture. Dans le cas de la parole, cette architecture comprend automatiquement les éléments de la parole que sont les mots, dont tout acte de parole est une combinaison séquentielle.

De plus, et à moins que l’on n’entende attribuer la complexité tout entière de la parole à sa dynamique, il est raisonnable de supposer que sa forme reflète au moins partiellement le mode d’organisation statique de ses éléments. Rien ne vient bien entendu prouver que la parole ne résulte pas de l’exercice d’une dynamique extrêmement complexe sur une base de données amorphe, les phrases étant produites en prélevant à la demande les mots individuels d’une base de données ou ils seraient stockés aléatoirement. Cette dernière hypothèse suppose toutefois une méthode qui serait extrêmement peu économique pour assurer la tâche de générer en sortie une suite de mots parfaitement organisée. Ceci serait inattendu puisqu’il a été observé que dès qu’un processus biologique atteint un certain niveau de complexité, celle–ci se répartit économiquement entre le substrat et la dynamique opérant sur celui–ci (c’est le cas en particulier des organes des sens où le problème de la complexité du traitement de l’information est partiellement résolu par la complexité de l’organe lui–même).

Si les données (les « mots ») sont d’une certaine manière organisés à l’intérieur de leur répertoire, une méthode évidente pour modéliser cette organisation consiste à recourir à l’objet mathématique appelé graphe (un ensemble de paires ordonnées). Un graphe connecté (1) correspond à ce qu’on appelle en langage courant, un « réseau ». Autrement dit, affirmer que la dynamique de la parole opère sur un réseau revient simplement à dire que son substrat constitué de mots est « d’une certaine manière » et « dans une certaine mesure » organisé. Ajouter que ce réseau est connecté signifie que le lexique complet connu du locuteur est disponible chaque fois qu’une phrase est prononcée (2).

(1) Je montrerai ultérieurement (section 21) que la connectivité du graphe est une condition sine qua non pour que la parole d’un sujet parlant soit rationnelle.

(2) Comme il sera postulé ultérieurement (section 21), ce à quoi on assiste dans le cas de la psychose, c’est que seule une partie du lexique est disponible dans la génération de la parole. La névrose (section 20) correspond au cas moins dramatique où des mots individuels et donc certains parcours singuliers du réseau, sont inaccessibles, le lexique complet demeurant par ailleurs disponible, même si ce n’est parfois que par des chemins tortueux et difficiles d’accès.

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