Tout notre débat sur la monnaie

Vous trouverez dans la colonne de droite un nouveau lien intitulé Tout notre débat sur la monnaie.

Etienne Chouard – qui n’a pas besoin d’être présenté – a créé sur son site Internet un texte « pdf », contenant – sur plus de trois cents pages ! – notre débat sur la monnaie.

Il écrit en introduction :

Avec l’accord de Paul, je publie cette sélection sur la monnaie que j’ai composée pour permettre une impression facile et soignée d’un travail collectif de longue haleine que je trouve d’une rare intelligence et d’un formidable intérêt pédagogique : chaque citoyen devrait prendre conscience des enjeux et mécanismes de la monnaie : à mon sens, la liberté ou la servitude dépend de cette prise de conscience.

J’ai donc ici copié bout à bout tous les articles de Paul Jorion relatifs à la monnaie, suivis des échanges qui sont souvent d’une qualité exceptionnelle.

Je remercie ici Etienne publiquement (mes remerciements privés ont eu lieu hier, quand il m’annonça son intention). Mieux, il tiendra ce texte à jour et nous encourage à lui signaler les passages que nous considérons particulièrement importants afin qu’il les surligne.

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Val – Siné et le degré d’adhésion à ce que l’on dit

Je me gratte la tête à propos de la querelle Val – Siné, comme je l’ai déjà fait à propos de Le Pen, parrain du bébé de Dieudonné.

J’ai connu le premier Hara-Kiri, L’hebdo Hara-Kiri, puis Charlie-Hebdo mais je n’ai pas voulu faire simplement confiance à mes souvenirs. Aussi je suis allé consulter Wikipedia :

En août 1982, peu de temps après la fusillade de la rue des Rosiers, il est invité par Jean-Yves Lafesse à une discussion à bâtons rompus sur les ondes de la radio libre Radio Carbone 14, Siné déclare : « Je suis antisémite depuis qu’Israël bombarde. Je suis antisémite et je n’ai plus peur de l’avouer. Je vais faire dorénavant des croix gammées devant tous les murs. (…) On en a plein le cul. Je veux que chaque juif vive dans la peur, sauf s’il est est pro-palestinien.» Il présentera ultérieurement des excuses à la LICRA, affirmant avoir été ivre au moment de ces déclarations. D’autres sources font remarquer que la citation commence en réalité par « Je suis antisémite depuis qu’Israël bombarde… » Pierre Desproges lui consacre en 1982, une chronique acerbe dans le Tribunal des flagrants délires sur France Inter : « (Siné) présente la particularité singulière, bonjour les pléonasmes, d’être le seul gauchiste d’extrême droite de France. Xénophobe même avec les étrangers, masquant tant bien que mal un antisémitisme de garçon de bain poujadiste sous le masque ambigu de l’antisionisme pro-palestinien », tandis que plusieurs des proches du dessinateur ont par la suite affirmé qu’il n’y a pas, malgré les propos, d’antisémitisme chez le dessinateur, notamment le dessinateur Charb qui déclarera : « Si un avion d’Africains s’était écrasé la veille, il aurait dit: « Bien fait pour leur gueule » sur Carbone 14. Son truc, c’est de choquer ou d’être du côté de l’opprimé. Pour Europalestine, je lui avais déconseillé, mais il me disait: « Mais si, ça va faire chier ! » ».

On est pris en étau entre ceux qui voient de l’antisémitisme partout : la moindre critique d’un gouvernement d’extrême-droite en Israël est pour eux une preuve d’antisémitisme, ou bien encore mon très cher et très regretté ami, Georges Miedzianagora, très chatouilleux sur la question, qui me disait, avec une gigantesque indignation dans la voix : « Paul, tu ne peux pas dire que La question juive de Marx est un bon livre sans te ranger parmi les antisémites ! » – et ceux qui ne voient au contraire de l’antisémitisme nulle part, appliquant très libéralement un principe de « charité épistémologique » (qui permet de « sauver » toute proposition) et affirmant à propos de tout discours « antisémite au premier degré » qu’il émane sans doute d’un provocateur et qu’il est « à prendre au second degré » parce que celui qui l’émet est précisément… un « provocateur ».

Dans la querelle Val – Siné, il est question sans aucun doute avec Siné, d’un provocateur, et la question s’assimile alors à celle du statut de provocateur : le « provocateur » n’a-t-il aucune responsabilité vis-à-vis de ses propres propos ? Est-il exonéré de la charge – qui nous incombe sinon à tous – d’expliquer le cas échéant ce qu’il a voulu dire, en un mot, de se justifier ? Personnellement, je ne le pense pas : si la provocation est en soi une très bonne chose, elle appartient à l’arsenal des armes d’un discours « ironique », l’ironie est elle une figure rhétorique dont celui qui y a recours doit posséder la maîtrise. Celui qui manie l’ironie doit pouvoir y entrer et en sortir librement. L’expression « second degré » souligne d’ailleurs dans l’ironie, la présence de guillemets implicites : le discours ironique met en scène quelqu’un – l’envers de moi – qui dirait que… Celui qui est incapable de sortir de l’ironie en devient le prisonnier et, faute d’une distanciation possible, son ironie cesse aussitôt de l’être : les guillemets tombent et ce qu’il dit, alors, « c’est lui ». C’est là toute la différence entre Socrate et Céline.

Le provocateur est soumis comme quiconque aux lois du discours, aux exigences de la rhétorique en particulier, qui permet à chacun de moduler son degré d’adhésion aux propos qu’il énonce : des guillemets explicites (« On m’a dit que : « … » « ), à la pleine identification (« Je jure que… »). Autrement dit, le statut de « provocateur » ne vous exonère pas de la responsabilité de ce que vous dites ni ne vous fait en particulier, bénéficier d’un privilège automatique d' »extraterritorialité éthique ».

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L’avenir des banques

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Les journaux pensent déjà à la rentrée et on me pose la question : « L’avenir des banques ? » Je réponds ceci.

Banques commerciales et banques d’investissement. Commençons par les plus mal en point : par les secondes. Leur bonne santé reposait sur les commissions perçues sur l’émission d’instruments financiers sophistiqués dont l’existence supposait une perception faussée du risque – ces produits ont aujourd’hui pratiquement disparu. Leur bonne santé reposait aussi sur le rendement de leur portefeuille en produits structurés – du fait de la crise de l’immobilier, ces produits sont passés sous la barre de leur rentabilité minimale. Leur bonne santé reposait enfin sur l’activité spéculative de leur salle de marché – d’une part celles-ci disposent aujourd’hui de beaucoup moins de fonds à consacrer à ces opérations et d’autre part, les contraintes auxquelles elles sont soumises s’accumulent en raison du réveil des régulateurs dont la mission d’urgence est de sauver ce qui peut encore l’être et qui sont désormais aux aguets, traquant les rumeurs désobligeantes et restreignant l’exercice de la vente à découvert, pour mettre un frein aux paris à la baisse.

Bear Stearns a disparu en mars, absorbée par la banque commerciale J. P. Morgan Chase. Lehman Brothers est portée à bout de bras par les autorités, la chasse aux ragots et la mise au pas des « short sales » ayant été instaurées à son expresse attention. J’ai parlé hier de Merrill Lynch et vos commentaires ainsi que ceux de Nouriel Roubini soulignent que la situation est sans doute encore bien pire que celle que dressait mon portrait pourtant déjà particulièrement affligeant.

Même donc si les quatre derniers grands courtiers de la place de Wall Street parviennent à survivre – aidés par les miroirs et les écrans de fumée que la Fed, la SEC, etc. leur prodiguent en ce moment, les secteurs qui leur étaient véritablement rentables ont soit disparu, soit sont maintenant sous tutelle si étroite qu’on voit mal comment, si elles se maintiennent à leur taille actuelle, leur seuil d’insolvabilité ne sera pas rapidement atteint. On trouvera bien encore, pendant un certain temps, des fonds souverains, des « private equity » ou des « hedge funds » prêts à leur avancer – profitant de leur faiblesse – des fonds à des taux usuraires, mais on s’apercevra a posteriori que cela n’aura contribué qu’à accélérer leur perte.

Qu’adviendra-t-il des fleurons de Wall Street ? Ils subiront le même sort que Solomon Brothers en 1998 et Bear Stearns en mars dernier : ils seront absorbés par des banques commerciales où leur activité se poursuivra sous une forme résiduelle à gérer ce qui survit encore de l’activité qui marqua leur grandeur passée : par exemple, trier les prêts à qui il reste une chance d’être un jour remboursés pour les ré-empaqueter ensuite sous un nouveau nom, comme on le fait en ce moment avec les CDO dont la partie saine est reconditionnée sous le nom de « Re-Remics ». Bien sûr, si on leur en offre la possibilité, les ingénieurs financiers mettront au point de nouveaux instruments dont l’inventivité dépassera une fois de plus l’imagination, mais il faudra pour cela cinq à dix ans.

Les banques commerciales s’en sortiront mieux que les banques d’investissement puisqu’il leur restera toujours les dépôts de leurs clients mais leurs résultats seront plombés par le fait qu’elles ont voulu elles aussi jouer aux petits jeux de leurs consoeurs. La possibilité leur en a toujours été offerte en Europe tandis qu’elle s’est ouverte à elles aux États–Unis en 1991 par l’abrogation du Glass-Steagall Act de 1933 qui les avait jusque là protégées, elles et leurs clients, contre les aventures. Leur sort dépend aujourd’hui de l’ampleur maximale que prendra la crise de l’immobilier. Or, sur ce front-là, on le sait, les nouvelles sont loin d’être bonnes : l’indice Case-Shiller a atteint en mai, son plus mauvais chiffre jusqu’ici : dépréciation du parc immobilier résidentiel américain de 16 % sur un an pour les 20 principales métropoles du pays.

Et il existe là un cercle vicieux puisque la mauvaise santé des banques commerciales, leur course à la recapitalisation, affecte leur capacité à prêter, ce qui contribue à déprimer encore davantage l’immobilier. Si leur survie n’est donc pas aussi compromise que celles des banques d’investissement, elle n’en est pas pour autant assurée. Quelle serait l’attitude des autorités financières américaines si l’une d’entre elles se révélait insolvable dans les mois qui viennent ? Citigroup nous donne des frayeurs depuis six mois mais étant grosse, dispose encore de réserves ; Wachovia, le numéro quatre, est elle de plus en plus pâle et fluette. Les Britanniques ont nationalisé Northern Rock. Les Américains ont officiellement re-nationalisé aujourd’hui les Government–Sponsored Entities, Fannie Mae et Freddie Mac, même si l’on préfère ici éviter cet épithète en raison de ses relents supposés de « socialisme ».

On dit à propos du New Deal rooseveltien qu’il fut largement « improvisé ». Ce ne sera pas le cas des mesures que l’on prend cette fois puisqu’il peut précisément servir d’exemple. N’ayant pas lu la presse de 1933, j’ignore si elle offrait au public de l’époque des explications aussi détaillées du mécanisme de la crise que celles auquel il a droit aujourd’hui. Suggérait-elle comme maintenant – et ceci sur la plus grande partie du spectre politique – que les bonnes fortunes de l’ultra-libéralisme sur une période de vingt ans furent peut–être simplement accidentelles ?

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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Merrill Lynch : amputation et ballon d’oxygène

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Les dernières nouvelles relatives à la banque d’investissement Merrill Lynch sont symptomatiques du mal qui ronge le secteur financier américain.

Commençons par les CDO, les Collateralized-Debt Obligations, cet instrument financier constitué de « tranches » d’Asset-Backed Securities où se cachaient en grandes quantités les prêts immobiliers subprime marqués du sceau de l’infamie. Pour mettre fin une fois pour toutes aux spéculations (spéculations « intellectuelles », je précise) quant à la valeur de son portefeuille de CDO en perdition, Merrill Lynch a décidé d’en vendre la partie la plus malsaine – celle qui n’est pas couverte par une assurance d’un type ou d’un autre – d’un montant nominal de 30,6 milliards de dollars. Prix de vente : 6,7 milliards, ce qui lui fait recouvrer 22 cents du dollar. Pour un produit noté naguère « AAA », c’est bradé. C’est même bradé par rapport à la valeur que Merrill Lynch avait calculée le mois dernier : 11,1 milliards, et qui aurait elle correspondu à un recouvrement de 36 cents du dollar. Faut-il que ce portefeuille lui brûle les doigts !

Les CDO qui n’auront pas été vendus représentent un montant de 8,8 milliards de dollars. Parmi ceux-ci, l’équivalent de 7,2 milliards sont couverts par des contreparties dites au-dessus de tout soupçon, 1,1 milliard est couvert par AMBAC – aïe ! – et l’équivalent de 1,6 milliards de dollars n’est pas couvert du tout. Additionnons les 1,1 milliard de dollars de AMBAC (qui se trouve sur la corde raide depuis l’automne dernier) et les 1,6 milliards de dollars non-couverts et l’on obtient le chiffre de 2,7 milliards de dollars que l’on est sûr de retrouver comme charges financières d’un prochain bilan trimestriel.

Et puisque j’ai mentionné AMBAC, examinons un instant la manière dont Merrill Lynch apure ses comptes avec d’autres rehausseurs de crédit et en particulier avec Security Capital Assurance qui, noté « junk » depuis le 20 juin, se trouve au bord du gouffre mais auprès de qui les infirmiers se bousculent, chacun avec son ballon d’oxygène pour éviter qu’elle ne fasse défaut sur les 45 milliards de dollars en CDO qu’elle assure pour une vingtaine de firmes. Merrill Lynch recevra de SCA, 500 millions de dollars et on n’en parlera plus. Rapide calcul : 500 millions pour 3,74 milliards, cela veut dire 13 cents du dollar. Cette formule du règlement à l’amiable exprimé en centimes pourrait bien constituer un précédent dans la manière dont sera réglé le contentieux entre les rehausseurs de crédit aux abois et leurs clients.

Autre annonce de Merrill Lynch : la banque d’investissement va se recapitaliser à hauteur de 8,5 milliards de dollars, d’où une dilution des titres actuellement en circulation de 38 % – ouche, ça fait mal ! Mais la partie la plus intéressante de la nouvelle, c’est que Temasek, un fonds souverain de Singapour, souscrira à cette recapitalisation pour un montant de 3,4 milliards de dollars bien que… pas vraiment… l’histoire étant un peu plus compliquée. Voici : en décembre 2007 et en mars de cette année-ci, Temasek avait injecté 5 milliards de dollars dans Merrill Lynch, en achetant ses actions au cours de 48 $. L’accord prévoyait que si la cote baissait, la firme de Wall Street rembourserait le fonds souverain. Entre-temps, le cours de l’action a perdu près de la moitié de sa valeur, (cotant aujourd’hui 26,25 $ en clôture). Merrill doit donc à Temasek 2,4 milliards de dollars que celui-ci a promis de réinjecter dans la transaction. Temasek injectera donc en réalité 1 milliard de dollars. Sur les 8,5 milliards de la recapitalisation, 2,4 milliards – soit 28 % – servent donc simplement à rembourser Temasek pour un placement qui a mal tourné. Au bilan, Merrill Lynch se retrouvera avec 6,1 milliards (8,5 – 2,4) d’argent frais, dont coût de dilution de 38 % pour ceux qui détiennent aujourd’hui des titres de la firme et qui, dans ces conditions, ne doivent pas être près d’en reprendre !

« Désespérée ? », vous avez dit « situation désespérée » ? Non, non, je m’en garderais bien depuis que la Securities and Exchange Commission est partie à la chasse aux dispensateurs de mauvaises nouvelles et autres défaitistes.

Avis : toutes les informations utilisées dans le présent blog proviennent de sources publiques : des agences Dow Jones & Co. et Bloomberg. Le présent blogueur ne bénéficie pas d’une baisse du titre Merrill Lynch, ne possédant pas de titres de la compagnie, ni n’en ayant emprunté aucun en vue d’une vente à découvert, ni ne possédant de manière générale, aucun titre d’aucune autre compagnie, etc.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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Spéculation et liquidité. Le prix des matières premières (IV)

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La contribution positive qu’apportent aux marchés, les spéculateurs, c’est la liquidité. En l’absence de spéculateurs, un marché risque, comme le dit Galbraith, d’être « maigre et anémique. » Leur présence assure, de l’activité, du volume. Grâce à leur présence, vendeurs comme acheteurs trouveront aisément, sur l’autre versant du marché, une contrepartie. Mieux, cette liquidité garantit un faible slippage, un faible « glissement » par rapport au prix recherché. En effet, en l’absence de liquidité un vendeur devra fractionner le lot de titres ou de contrats qu’il cherche à vendre et finira par le vendre à différents niveaux de prix, et de même bien entendu pour l’acheteur qui se trouve en face et qui voudrait lui aussi acheter à un certain cours. Le slippage peut réduire considérablement le bénéfice d’une opération qui apparaissait prometteuse « sur le papier ». La liquidité qu’apportent les spéculateurs constitue donc un élément très positif pour les marchés.

… du moins en théorie ! Ce que je viens de dire semble à première vue hautement vraisemblable mais ne résiste pas à l’observation banale que les spéculateurs – et eux bien davantage encore que tout autre type d’acteurs présents sur les marchés – s’y trouvent dans le but unique de gagner de l’argent. Or, on gagne de l’argent en vendant plus cher que l’on n’a acheté, ce qui signifie que l’on achète quand le prix monte et que l’on vend quand le prix baisse. On suit donc la tendance générale. On peut bien entendu également faire l’inverse : vendre quand le prix monte et acheter quand il baisse, c’est ce qu’on appelle une stratégie « contrariante » et cela se rencontre beaucoup plus rarement parce que cela exige une connaissance exceptionnelle des marchés, permettant de déceler le moment exact du retournement : celui où le prix a tant grimpé qu’il ne peut plus que chuter et celui où il a tant baissé qu’il ne peut plus que remonter. A cela s’ajoute le fait que les marchés sont sélectifs : ils se débarrassent rapidement de ceux qui n’y comprennent rien. Bien sûr, le hasard joue aussi un rôle, il n’en reste pas moins vrai que celui qui est totalement privé de talent en ces matières doit compenser son handicap par une veine inouïe.

Les spéculateurs qui ne sont pas rapidement éliminés ont donc tendance à se retrouver groupés sur un seul versant du marché : celui – acheteur ou vendeur – en train de gagner, ce qui veut dire que la liquidité qu’ils sont censés procurer n’est pas nécessairement présente à l’appel, surtout si l’on se trouve – comme eux – sur le versant gagnant. De même, la protection contre le slippage peut se révéler elle aussi illusoire, absente en tout cas lorsque son besoin se fait le plus ressentir : lorsque le marché s’emballe à la hausse ou à la baisse. Dans ces moments-là en effet les spéculateurs (à l’exception des très rares « contrariants »), semblables aux passagers inexpérimentés d’un bateau dans la tourmente, se ruent tous du même côté du navire, précipitant son chavirement, c’est le krach, ou la bulle, qui sera suivie d’un krach.

Compensant quelque peu ce que je viens dire, le fait que les spéculateurs possèdent des horizons de vente et d’achat différents et que le profil d’une heure ou d’une journée de trading peut aller à l’encontre de la tendance générale d’une semaine ou d’un mois. Les traits « suivistes » caractérisent cependant la nouvelle génération de spéculateurs dont Mike Masters a débusqué la présence sur le marché à terme des matières premières. Les investisseurs institutionnels dont j’ai parlé dans mon dernier billet ne se trouvent en effet en permanence que sur un seul versant du marché : son versant « acheteur » où ils se placent dans la durée en « roulant » leurs positions d’une échéance sur la suivante. Ceci leur permet de se protéger contre l’inflation du prix des matières premières en achetant – par le truchement d’un indice et, comme je l’ai expliqué, grâce à l’astuce d’un swap – un panier de celles-ci.

Comme le fait finement observer Masters, ces « spéculateurs d’indice » n’ont pas même l’excuse de procurer au marché de la liquidité : présents sur le seul versant « acheteur », ils se contentent d’en consommer. Ils se positionnent sur un marché pour une somme particulière, disons 2 milliards de dollars, sans se préoccuper de savoir quelles sont les 25 matières premières qu’ils achètent de cette manière – c’est l’indice qui s’est occupé de l’allocation – ni de quel est leur prix actuel – puisqu’ils le jouent à la hausse, les yeux fermés. Ils sont à ce titre parfaitement imperméables aux fluctuations de l’offre et de la demande. Masters observe :

Si l’OPEP extrait davantage de pétrole cela aura très peu d’effet sur la demande des spéculateurs d’indice. Si les Américains réduisent leur consommation par un usage coopératif des véhicules ou en recourant davantage aux transports en commun, cela aura également très peu d’impact sur leur demande. Les stratégies des investisseurs institutionnels sur les marchés à terme des matières premières s’assimilent à du stockage virtuel…

Les investisseurs institutionnels contribuent ainsi unilatéralement à l’augmentation des prix : plus le prix des matières premières monte plus leur stratégie visant à se protéger contre l’inflation résultant de la hausse du prix de ces produits se trouve justifiée et plus ils augmentent leur mise. Le fait que ce soit leur comportement moutonnier qui est à la source de cette inflation ne constitue pas à leurs yeux une objection recevable : on les imagine aisément rétorquer : « Quoi, je serais le dernier à me protéger ! » La main invisible qui fait émerger le bien général de la poursuite insatiable des intérêts particuliers a une fois de plus frappé.

Prochaine livraison : l’impact sur les prix.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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L’entourloupe. Le prix des matières premières (III)

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Si l’on veut comprendre ce qui survivra à la crise présente et ce qu’elle engloutira, une distinction essentielle doit être faite entre un risque financier auquel on est exposé à son corps défendant et contre lequel il est légitime de se protéger, et un risque auquel on s’expose de manière délibérée et qui constitue un danger, non seulement pour soi mais pour tous ceux qui dépendent de soi directement ou indirectement. Le risque inévitable est dicté par les circonstances, par exemple par l’ensemble des facteurs naturels ou d’ordre humain susceptibles d’influer sur le volume final d’une moisson. Le risque évitable est lui un pari que l’on fait, où l’on s’expose de manière librement consentie à une perte éventuelle en vue d’un gain incertain.

Les marchés à terme furent inventés pour permettre à des intervenants, l’un qui livrera et l’autre qui prendra livraison, de déterminer aujourd’hui à quel prix aura lieu une transaction qui prendra place ultérieurement. En fixant le prix dès maintenant, les deux parties, acheteur et vendeur, se protègent contre les aléas de la variation du prix susceptibles d’intervenir d’ici la livraison. A la maturité du contrat, au jour préétabli de la livraison, le prix à terme et le prix « spot », le prix du moment, auront convergé jusqu’à – en principe – coïncider. Je dis « en principe » parce que cette coïncidence n’est plus nécessairement constatée aujourd’hui en raison de l’intense spéculation qui s’observe sur ces marchés.

Les contrats à terme avaient lieu traditionnellement « de gré à gré » (en anglais « Over the Counter » ou OTC) entre deux parties qui se mettaient d’accord sur les termes de la vente de manière anticipée à la transaction proprement dite, à savoir au transfert effectif de la marchandise à l’acheteur par le vendeur.

Avec l’apparition de marchés organisés pour ces ventes à terme, favorisant la rencontre d’acheteurs et de vendeurs potentiels et garantissant les contrats contre la mauvaise foi de l’une des parties, des marchés « secondaires » se mirent en place où ces contrats purent être librement rachetés et revendus par des tiers entre le moment de leur création et celui prévu pour la livraison.

En fait, la création de marchés secondaires pour les opérations à terme ouvrit une boîte de Pandore : elle autorisa désormais la présence sur ces marchés d’intervenants n’ayant aucune intention ni de livrer ni de prendre livraison de la marchandise et dont le seul but est de parier sur la variation du prix entre le moment où ils interviennent et celui prévu pour la livraison. Ces passagers clandestins, qui s’esquivent du marché lorsque le moment de la livraison approche, ce sont bien sûr les « spéculateurs ». Les traders débutants, mandatés par un établissement financier pour spéculer sur ces marchés, commettent souvent l’erreur classique consistant à se dégager trop tardivement et se voient alors obligés de trouver en catastrophe des tonnes de carcasses de porc ou de graines de soja, ou, pire encore, de devoir en prendre livraison.

La raison pour laquelle les spéculateurs sont tolérés sur les marchés à terme n’est pas celle que l’on entend toujours invoquer : leur capacité à offrir de la « liquidité ». Elle est en fait beaucoup plus simple : ces marchés sont dominés et tenus en main par les établissements financiers qui spéculent en leur sein au nom de leurs clients ou pour leur propre compte. Interpelés par ceux qui remettent en question la légitimité de leur présence, leur réponse est très simple : ce furent les intervenants légitimes – ceux qui sont présents sur ces marchés parce qu’ils entendent véritablement y acheter ou y vendre à terme une marchandise – qui les y ont invités parce qu’ils assurent une fonction essentielle au bon fonctionnement des marchés à terme : ils y assurent de la « liquidité ».

L’histoire est rapportée ainsi : pris d’une lubie soudaine, et agissant contre leur intérêt bien compris, les intervenants légitimes voulurent un jour interdire l’accès d’un marché à terme aux spéculateurs (le marché à terme de l’oignon dans les années 1950, répète-t-on à voix basse) et mal leur en prit : le ciel leur tomba aussitôt sur la tête. Conscients de leur tragique erreur, et bourrelés de remords, ils invitèrent humblement les spéculateurs à les rejoindre. Ceux-ci dispensent désormais avec largesse – et sans manifester la moindre rancune – la manne de la liquidité dont ils sont les porteurs.

John Kenneth Galbraith – qui avait très mauvais esprit – disait à propos de la liquidité procurée par les spéculateurs qu’elle

… favorise ce degré supplémentaire d’activité qui transforme un marché maigre et anémique en un marché gras et en bonne santé. Il s’agit là dans le meilleur des cas d’un sous-produit qui ne fait pas grande différence et de toute manière d’un intérêt douteux (Galbraith 1954 : 25)

Pour celui qui dispose réellement d’une marchandise ou qui la convoite, le marché à terme fonctionne comme une assurance. Pour celui qui n’en dispose pas, le marché à terme propose un casino. Contenant leur gratitude envers les spéculateurs et la manne de liquidité que ceux-ci procurent dans leur munificence – et conscients du fait que leur présence massive signifie la mort certaine d’un marché – les organisateurs de marchés à terme ont généralement cherché à restreindre l’influence de ceux-ci en limitant le nombre de contrats qu’ils peuvent détenir.

Les spéculateurs considérèrent qu’il s’agissait là d’une exigence excessive et ils mirent leur génie au service de la découverte de moyens de contourner cette barrière. C’est ce génie qui permet aujourd’hui au prix des céréales d’atteindre dans le monde des sommets vertigineux, ou à celui du pétrole d’avoir atteint de tels sommets récemment : pareils au loup se parant de la peau d’une brebis, les spéculateurs, représentés par les banques d’investissement de Wall Street, envahirent les marchés à terme en se déguisant en « commercials », en intervenants légitimes, cherchant véritablement à vendre ou à acheter une marchandise. La CFTC (Commodity Futures Trading Commission), le régulateur américain des marchés à terme, en l’occurrence plus benête que malveillante, n’y vit que du feu, ouvrant la voie à une chaîne d’événements dont l’ultime aboutissement sont les émeutes de la faim des mois récents provoquées par un renchérissement dramatique du prix des céréales sur les marchés mondiaux.

Oui, je sais : le pétrole est désormais en quantité limitée. Oui, je sais, l’agriculture contemporaine repose en grande partie sur le pétrole. Mais je sais aussi que les spéculateurs agitent désormais le spectre du « pic pétrolier » afin de détourner l’attention du public de leurs agissements. Je ne souscris pas personnellement à la notion de « spéculation excessive » que vise à juguler le nouveau projet de loi américain intitulé « Stop Excessive Energy Speculation Act of 2008 », je crois que, pour adapter à de meilleures fins un vieil adage de l’Ouest, que le seul « bon spéculateur » est un spéculateur mort. Je ne nie pas que le « pic pétrolier » existe, j’affirme simplement qu’il s’agit d’une autre histoire, dont il convient de parler séparément.

L’entourloupe qui a permis à la spéculation de jouer un rôle renouvelé sur les marchés à terme des matières premières fut révélée lors d’une réunion du Agricultural Advisory Committee qui eut lieu à Washington le 6 décembre de l’année dernière. Le mérite d’avoir extrait de la gangue des 276 pages de la transcription des auditions qui eurent alors lieu, leur substantifique moelle, revient à Michael Masters, qui en fit la synthèse le 20 mai dernier devant le comité on Homeland Security and Governmental Affairs du Sénat américain.

Voici, expliqué brièvement le mécanisme de l’entourloupe, destinée, je le rappelle, à neutraliser les quotas appliqués au nombre de spéculateurs sur les marchés à terme de matières premières. Faisant preuve – comme toujours – d’une remarquable inventivité en matière d’ingénierie financière, les banques d’investissement de Wall Street contractèrent avec ceux que l’on appelle les « investisseurs institutionnels », les fonds de pension, fondations universitaires américains, fonds souverains, etc., des swaps où ils promettent de verser à ceux-ci des sommes correspondant aux gains de prix sur les marchés à terme des matières premières.

Si ces investisseurs institutionnels avaient opéré sous leur propre identité sur les marchés à terme, leurs positions auraient été limitées en taille. En se plaçant de manière indirecte, par le truchement d’un swap contracté avec une banque d’investissement, ils contournaient cette limitation.

Voici comment fonctionne ce swap : l’investisseur institutionnel s’engage à verser à échéance fixe, à la banque d’investissement, une somme correspondant au cours, à la date du contrat, d’un indice représentant la valeur d’un panier de contrats à terme de matières premières. La banque verse elle, à la même échéance, la valeur actuelle de cet indice. Les versements s’annulent bien entendu partiellement et à chacune des échéances, l’opération équivaut à ce que la banque verse à l’investisseur le gain de l’indice si celui-ci a crû entretemps, alors que l’investisseur verse le différentiel à la banque, si l’indice a, au contraire, décrû.

Après avoir contracté de tels swaps avec une multitude d’investisseurs institutionnels, les banque d’investissement se tournèrent vers la CFTC en lui disant : « Las ! Je suis exposé à un abominable risque sur le marché des matières premières : si le prix monte, je suis mort ! Autorisez-moi – je vous en prie – à me couvrir contre ce risque abominable ! ». La CFTC, au bord des larmes, répondit (selon le témoignage de Mr. Heitman le 6 décembre 2007) : « Pas de problème puisqu’il s’agit de la couverture d’un risque ! Allez-y, et pour faire bonne mesure, on vous attribuera le statut de « commercial » (= non-spéculateur) ».

Voici donc la manière dont les marchés à terme se firent entuber : les investisseurs institutionnels ne connurent désormais plus aucune limite à leurs positions spéculatives – puisqu’elles se contentaient de contracter des swaps avec les banques d’investissement de Wall Street, tandis que celles-ci avaient obtenu carte-blanche sur les marchés à terme où – selon la version officielle – elles n’ont jamais cherché qu’à se couvrir contre un abominable risque.

Comment tout cela affecte les prix, nous en reparlerons dans un prochain épisode.

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John K. Galbraith, The Great Crash – 1929, Boston : Houghton Mifflin 1954.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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Serge Gainsbourg (1928 – 1991)

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A la Noël 1990, je me trouvais pour la première fois en Californie, à l’invitation d’un professeur américain qui avait demandé à me rencontrer alors qu’il séjournait à Paris. Nous avions fraternisé et nous nous sommes mis à écrire ensemble des articles d’algèbre de la parenté. Le premier soir, nous dînerions avec l’un de leurs amis, un critique d’art. Alors que nous l’attendions, mon hôte me fit lire son article le plus récent. Il écrivait dans un style très sobre, et son enthousiasme pour une peintre qui exposait à cette époque à La Jolla en ressortait davantage.

Mes amis connaissaient également la peintre et me demandèrent un jour si je souhaitais la rencontrer. Je leur dis que oui, bien entendu. Nous nous marièrent quelques années plus tard et de notre union naquit une petite fille.

Alors que ma femme était enceinte, elle exposa dans une galerie de la rue Jacob. Nous discutions les termes et lorsque le marché fut conclu, le propriétaire de la galerie nous invita à déjeuner en nous annonçant une surprise. Arrivé au restaurant, il échangea quelques propos complices avec le maître d’hôtel. Une fois assis, il nous annonça, très satisfait : « La table de Serge et de Jane ! ».

Lorsque notre petite fille avait deux ans, l’appartement au-dessus de celui qui servait d’atelier à ma femme était à vendre. Nous apercevions de temps à autre dans le jardin des étrangers accompagnés de la concierge, allant visiter l’appartement. Un jour nous avons croisé une dame qui, posant un instant la main sur sa tête, dit : « Oh, la jolie petite fille ! ». Serge était mort depuis cinq ans, la dame, c’était Jane.

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Le prix du pétrole. Le prix des matières premières (II)

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En décembre de l’année dernière, Mr. Fadel Gheit de Oppenheimer & Co., fut appelé à témoigner devant le comité Energy and Natural Resources du Sénat américain, en sa qualité d’expert sur la formation du prix de l’énergie. Ces quatre dernières années, l’agence de presse Bloomberg lui a décerné son prix du meilleur analyste du marché pétrolier.

Mr. Gheit affirma entre autres devant les membres de cette commission que

La mondialisation des marchés financiers, la facilité avec laquelle il est possible d’opérer, la vitesse à laquelle des fonds considérables peuvent circuler, la surabondance d’information, les tensions internationales accrues, ont créé un environnement idéal pour une spéculation excessive sur les marchés mondiaux du pétrole.

Cette « spéculation excessive » est encouragée selon lui par l’absence de consensus quant aux fondamentaux du marché pétrolier :

Personne n’est à même de prédire exactement ou de manière cohérente le prix du pétrole : ni les compagnies pétrolières, ni les gouvernements, ni les investisseurs sur la place de Wall Street. Cette absence de prévision fiable a créé un vide dans lequel se sont engouffrés des acteurs financiers à l’horizon d’investissement ultra-court, ce qui a contribué à une volatilité accrue des prix.

Cette volatilité accrue a, à son tour, influencé les fondamentaux :

La volatilité elle-même a un effet négatif sur l’industrie pétrolière parce qu’elle engendre l’incertitude et opère une distorsion des fondamentaux du marché, ce qui débouche sur des décisions d’investissement inappropriées quant à la constitution d’une offre qui correspondrait de manière adéquate à la demande globale en produits énergétiques.

Gheit en concluait que le prix à terme du pétrole brut au moment de sa déposition : 98 dollars, était double de ce qu’il serait en l’absence d’un impact de la « spéculation excessive ». Au moment où j’écris, le prix à terme du baril est de 125 dollars, une baisse de 15 % par rapport aux 147 dollars qui furent atteints quand le prix culmina le 11 juillet.

Gheit ajoutait que

… les spéculateurs sur le marché pétrolier utilisent les données publiées hebdomadairement par l’Energy Information Administration pour manipuler les prix en vue d’un gain à court terme. Les spéculateurs agitent les chiffres signalant une baisse des inventaires pour répandre la peur quant à d’éventuels déficits, alors que cette baisse indique précisément le contraire : une adaptation efficiente des capitaux dans un environnement de prix élevés.

Gheit proposait enfin aux sénateurs de prendre un certain nombre de mesures :

* Porter à 50% de la valeur du contrat la marge sur les opérations à terme (qui se monte à moins de 10 % à l’heure actuelle).

* Limiter le nombre de contrats par compte individuel.

* Fixer une période minimale durant laquelle un contrat doit être conservé.

* Prévenir les conflits d’intérêt pour les institutions financières impliquées.

* Imposer des pénalités sévères pour les contrevenants, assorties d’un emprisonnement minimum.

En décembre, la déposition de Mr. Fadel Gheit passa inaperçue. Les choses ont changé et on le cite désormais abondamment dans la presse : « Pourquoi le prix peut-il grimper de 5 % dans la journée, pour retomber un peu plus tard, s’il s’agit de fondamentaux ? », demande-t-il. A quoi il ajoute : « Il existe une déconnexion totale entre l’offre et la demande. Les nouvelles règles sont : il n’y a plus de règles ».

L’événement intervenu entretemps, et qui a contribué à le mettre à la une, c’est la déposition de Michael Masters, le 20 mai, devant le comité des Homeland Security et Governmental Affairs. Je vous en avais parlé à l’époque dans Les méchants de la nouvelle génération. Lui non plus n’a pas été cru tout de suite. J’avais lu sa déposition mais je n’avais pas examiné ses preuves. C’est maintenant chose faite.

Dans Une constitution pour l’économie : un exemple, je proposais un article rédigé ainsi

Les ventes à terme ainsi que les options d’achat sont autorisées. Elles lient leurs contreparties jusqu’à livraison. En conséquence, il n’existe pas pour elles de marché secondaire. Les paris relatifs à l’évolution d’un prix sont eux interdits.

Vous verrez dans un prochain billet que Mike Masters m’offre tous les arguments – et tous les chiffres – dont j’ai besoin pour soutenir ma proposition.

… à suivre donc !

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Comment on devient ethnographe de la finance

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Benoît écrit dans un commentaire à L’analyse des mythes : « Ton propos, et souvent tes écrits, m’évoquent parfois le style râpeux de Jeanne Favret-Saada dans son livre “Les mots, la mort, les sorts. Enquête sur la sorcellerie dans le bocage” (Normandie), qui dit en quelque sorte : “Décidons une fois pour toute d’appeler un chat un chat, et allons voir ce qu’il en est réellement : à quels jeux de pouvoir servent donc les mots, les silences…, les regards… » ».

Cela m’a rappelé que j’évoquais Jean Favret dans mes notes inédites de 2003. Voici ce que j’y disais :

C’est, si je ne trompe, une des toutes premières bandes dessinées de Frank Margerin, qui deviendrait célèbre avec le personnage du banlieusard Lucien et sa banane. La première scène se déroule dans une galaxie lointaine. Un soldat est au rapport et son commandant lui donne l’ordre de conquérir la Terre. Dans les scènes suivantes, le personnage s’infiltre sur notre planète, se dégotte un emploi de gratte-papier, obtient un prêt-logement pour un pavillon de banlieue. Trente ans plus tard, il effectue le dernier paiement sur la bicoque qu’il a, au fil des années, aménagée selon les standards esthétiques en vigueur dans sa rue : nains, puits décoratif en pneus superposés, etc. Il rédige alors un communiqué de victoire : « Première partie de la mission accomplie: la maison m’appartient. Dans 56 milliards d’années, la planète entière sera entre mes mains ».

Si je rappelle cette histoire, c’est que ma vie lui ressemble sur un certain point. J’ai une formation de sociologue et d’ethnologue. Il y a plus de trente ans, je passais en France et en Grande-Bretagne, pour un jeune anthropologue structuraliste. J’avais eu quelque mal à convaincre mes professeurs que l’on pouvait faire du terrain ethnographique, dit d’« observation participante », dans des contrées moins exotiques que celles de l’Afrique ou de l’Océanie. Je m’étais installé sur une île bretonne où j’avais appris le métier de marin-pêcheur. L’idée que l’on pouvait faire du terrain dans son propre pays (ou – étant Belge – à proximité immédiate de son propre pays) était familière aux Américains : « Anthropology at Home ». Il s’agissait bien entendu dans le cas des États-Unis, avant tout de l’ethnologie des tribus amérindiennes ou, éventuellement, de communautés représentatives de l’une de leurs « minorités » : Noirs, Chinois, « Hispaniques », etc. En France, l’exemple avait été donné par Jeanne Favret-Saada et son étude « de terrain » sur la sorcellerie dans le Bocage mayennais. Je me souviens de la consternation qui avait accueilli son premier exposé au séminaire de Claude Lévi-Strauss au Collège de France en 1969 : la nécessité, selon elle, de devenir sorcière pour protéger ses enfants, menacés tout comme elle-même, et qu’un premier accident de voiture, inexplicable autrement, avait forcé de réagir, etc. Plusieurs années plus tard, à l’occasion d’un exposé qu’elle faisait à Paris X – Nanterre, elle m’avait rendu un hommage dont j’avais été infiniment flatté : à un certain moment, elle s’était tournée vers l’auditoire réuni autour d’une grande table rectangulaire et, de manière très rhétorique, s’était interrogée, « Imaginons que quelqu’un d’autre ici ce soir, soit un sorcier… » et, feignant de réfléchir un instant, ayant parcouru de son regard l’assistance, elle avait déclaré : « Jorion, par exemple ». Le frisson qui avait alors parcouru l’échine de certains de mes confrères présents ce soir là, m’avait rempli d’une de ces joies très simples qui vous font aimer la vie.

À l’époque où j’étais étudiant thésard, à la fin des années soixante, un débat faisait donc rage en anthropologie sur cette question, qu’est-ce qu’un terrain légitime ? Je me souviens d’un ouvrage (à la couverture toilée rose bonbon, dont les éditeurs américains possèdent le secret) où l’auteur examinait une variété de terrains très spéciaux, entrepris d’ailleurs le plus souvent par des journalistes plutôt que par des ethnologues, où l’un s’était fait passé pour un Noir, un autre pour un prisonnier, et se posait la question des terrains dits impossibles. Comment faire, par exemple, de l’« observation participante » du milieu des chirurgiens ? L’exemple qui m’avait le plus frappé dans l’ouvrage était celui des banquiers : comment un anthropologue pourrait-il s’infiltrer dans le milieu de la finance et se faire considérer comme l’un de leurs par les dirigeants d’une banque ?

C’est ici bien sûr que l’on rejoint l’histoire du militaire extraterrestre de Frank Margerin. Il m’a fallu treize ans pour atteindre le niveau de direction d’une banque, américaine en l’occurrence. C’est long. Et c’est court aussi bien entendu, si l’on compte que c’est muni du seul diplôme d’ethnologue !

Arrivé là, l’honnêteté m’oblige cependant à me poser deux questions. La première, « Et s’il ne s’était pas agi d’un plan ? » Et la seconde, « Que va-t-il advenir de ma carrière dans la finance, à la suite de ma terrible révélation ? »

J’en sais suffisamment sur la façon dont les choses se décident au sein d’une vie pour me demander s’il s’agit bien après tout là de la réalisation d’un projet. Je connais la teneur de mes décisions, et ce qui m’est apparu comme le résultat d’un choix au moment-même, mais, qu’en est-il vraiment ? N’est-ce pas tout simplement le monde qui a décidé de me faire banquier à San Francisco ? Si c’est le cas, s’il ne s’agit pas de ma volonté à l’œuvre, la manière dont il s’y est pris pour me mener là est plutôt indirecte. Mais on pourrait sans doute en dire autant de ma stratégie à moi : le chemin fut pour le moins sinueux. Autrement dit, je ne dispose pas d’une réponse bien assurée à opposer à qui m’objecterait que, malgré son invraisemblance, vu les conditions de départ, je n’ai pas choisi ce parcours et qu’il m’a été imposé. Pascal n’a-t-il pas écrit, « Le plus important dans la vie est le choix du métier ; le hasard en décide ».

La deuxième question est moins théorique : admettons qu’il s’agissait bien du succès d’une stratégie, maintenant que mes collègues savent que j’étais en fait un anthropologue faisant du terrain parmi les banquiers, comment vont-ils réagir ? Je ne peux pas préjuger de ce qui va se passer et il se peut qu’au moment où tu me lis, cher lecteur, j’aie été, selon un usage local bien connu des lecteurs de Lucky Luke, roulé dans le goudron et les plumes. En fait, je doute que ceci se produise, et ceci pour plusieurs raisons.

La première, c’est la finance elle-même ; d’une certaine manière, dans son monde, la notion de « simulateur » n’a pas cours : le talent à faire de l’argent pour une institution est un fait – plus fort qu’un Lord-Maire disent les Anglais – et la raison pour laquelle vous y réussissez ne présente qu’un intérêt secondaire.

Ensuite, il y a l’Amérique, qui est très pragmatique : voyez la manière dont elle a réagi au fait que l’Islam militant exècre son système de valeurs. Si vous faites votre métier convenablement – et je crois qu’il en va ainsi pour moi – on ne vous pose que très peu de questions sur votre parcours et sur votre légitimité au sein de votre emploi. Je pense à ces anecdotes qu’on lit dans les journaux : que tel ou tel s’est fait passer pendant quinze ans pour un obstétricien alors qu’il n’avait pas même terminé le lycée. Quand je lis cela je me demande si l’on ne cherche pas inutilement des poux aux gens : s’il a mis au monde pendant quinze ans des enfants en bonne santé, pourquoi lui faire aujourd’hui des misères ? Mon attitude là, c’est celle de l’Amérique en général.

Et puis, il y a la Californie. J’ai travaillé à Los Angeles dans des bureaux où rares étaient les collègues qui n’étaient pas par ailleurs figurants dans le milieu du cinéma, ou écrivaient un scénario pour Hollywood, voire déposaient des brevets sur des inventions mineures, comme ce pare-soleil orientable pour poussette d’enfant dont l’auteur – une connaissance – déplorait que, contre toute attente, elle ne lui avait encore quasiment rien rapporté. La notion même de mener dans la vie plusieurs stratégies parallèles, fondée sur le credo unique qu’il est sain de maximiser sa capacité à faire du blé, est constitutive de l’« American Dream ». « Il est banquier, et il touche les droits d’auteur d’un livre où il raconte qu’il n’a jamais été qu’un ethnologue observant les banquiers ? », « Good for him ! » diront mes amis et connaissances, « He’s now a true Californian ! » Et c’est là l’un des aspects de la vie en Californie qui me retient sur ses rivages !

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Le prix des matières premières (I)

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Allez, je me lance. J’ai beaucoup lu ces jours derniers et je n’ai pas fini de tout lire mais la formation des prix, c’est après tout mon fonds de commerce. Ce qui m’a déterminé à prendre le taureau par les cornes, c’est que les arguments avancés par ceux qui nient que les prix actuels des matières premières sont essentiellement spéculatifs, sont identiques à ceux qu’utilisèrent ceux qui niaient la bulle de l’immobilier résidentiel américain.

Alors allons-y ! J’ai intitulé ce billet Le prix des matières premières (I) parce qu’on est parti, comme avec notre débat sur la monnaie (qui ne connaît qu’une pause !), pour une longue série.

Quelques remarques pour commencer, et en vrac :

1. Le prix des matières premières non-renouvelables (pétrole) et le prix des matières premières renouvelables (céréales) sont deux affaires distinctes.

2. De multiples facteurs jouent dans la détermination du prix d’une matière première. Mettre en évidence des facteurs qui influent sur l’offre et la demande, n’exclut pas qu’un prix puisse être essentiellement spéculatif.

NB : Je dis qu’une matière première a un prix « spéculatif », si celui-ci est significativement supérieur à celui calculé de manière « additive », en faisant la somme du prix des composants (« fondamentaux »).

3. Le prix d’une matière première révèle – comme tout prix – le rapport de forces entre acheteurs et vendeurs. Y a-t-il dans ce rapport de forces une « bonne » composante, qui refléterait l’offre et la demande, et une « mauvaise » composante que l’on pourrait éliminer ? C’est la question que pose indirectement le projet de loi Stop Excessive Energy Speculation Act of 2008 déposé le 15 juillet devant le Sénat américain, qui introduit la notion de « spéculation excessive ».

4. Y a-t-il une raison quelconque qui justifie la présence sur le marché à terme d’une matière première d’intervenants qui n’ont aucune capacité effective à livrer la marchandise ou à en prendre livraison à maturité ? L’argument de « liquidité » ne tient à mon sens que s’il y a capacité effective à livrer ou à prendre livraison.

Bon, ce n’est – comme je l’ai dit -, qu’un début. Il va falloir examiner tout cela systématiquement mais le débat ouvert par « USA Hebdo » sur BMF, le 19 juillet est officiellement lancé !

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Audience du site II

En janvier, je vous présentais dans Audience du site, les chiffres après onze mois d’existence du blog. J’ai remis à jour ce graphique, six mois plus tard exactement. Le blog en français fut créé le 28 février 2007. Le télécomptage fut installé le 20 juin 2007. La même tendance se poursuit. Les chiffres sont ceux des « visites ».

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« USA Hebdo » sur BMF, le 19 juillet

J’étais l’invité de Thomas Misrachi ce matin sur BFM. Comme vous l’avez peut-être entendu, nous n’étions pas d’accord sur un point : la dimension spéculative ou non du prix du pétrole en ce moment. Je la soulignais – sans pouvoir apporter de chiffres, lui la minimisait.

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L’analyse des mythes

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Vous ne serez pas choqué outre mesure d’apprendre que mon irrévérence – voire mon insolence – ne date pas d’hier. En 1963, j’étais inscrit en première année de faculté. Luc de Heusch, mon professeur d’anthropologie, était un passionné de l’anthropologie structurale de Claude Lévi-Strauss qu’il appliquait lui-même avec talent aux mythes africains.

Cinq ans plus tard, Lévi-Strauss me ferait l’honneur de m’accepter dans son séminaire. J’ai déjà eu l’occasion de dire tout le bien que je pense de l’œuvre de mon maître Lévi-Strauss (tout particulièrement en anglais dans une encyclopédie) mais son analyse structurale ne m’a jamais convaincu : d’emblée toutes les interprétations m’y apparaissaient possibles. Et c’est pourquoi, dans mon premier devoir, appelé à appliquer la méthode, et pour marquer mes distances, je choisis comme matériel d’analyse non pas des mythes mais deux chansons de l’époque, toutes deux un peu caricaturales, consacrées à des motards condamnés à une mort brutale.

Lévi-Strauss avait mis en évidence la manière dont les mythes se transmettent de culture en culture par le maintien de certains éléments et l’inversion de certains autres. Le deux chansons que j’avais retenues étaient Black Denim Trousers and Motorcycle Boots de Stoller et Leiber, immortalisée en français par Edith Piaf sous le titre de L’homme à la moto et Leader of the Pack de Morton, Barry et Greenwich dont la version originale est celle des Shangri-Las et la version française est due à Frank « Biche, ô ma biche » Alamo, sous le titre : Le chef de la bande.

J’ai été attristé tout à l’heure en visionnant le court extrait d’une interview récente de Lévi-Strauss, à l’approche de son centenaire, et où il se déclare prêt à quitter ce monde sans regret, convaincu qu’il est condamné, victime de l’empoisonnement que notre espèce lui inflige. Son opinion est inattaquable et il est vrai qu’il n’assistera pas aux premiers succès de nos tentatives audacieuses de renverser la vapeur à trois mètres des récifs (souvenir de mes jours à la pêche). J’espère toutefois que je tiendrai des propos plus optimistes à l’approche de mon centenaire et au moment où l’on explorera les caves de la Faculté des Sciences Economiques, Politiques et Sociales de l’Université Libre de Bruxelles, à la recherche de mon texte perdu sur L’homme à la moto, en vue d’une édition complète de mes œuvres dans la bibliothèque de La Pléiade. Je viens de réfléchir à ce que j’aimerais dire alors et en voici le début : « Mes amis, quel spectacle : merci au metteur en scène d’avoir mis le paquet pour que l’époque de mon passage soit celle d’un véritable feu d’artifices ! Pas un ralentissement, pas un moment creux, pas un moment d’ennui ! Quelle planète ! Quelle espèce : des Bons à la sainteté époustouflante, des Méchants à la cruauté, à la bassesse et à la stupidité sans limites ! Quelle invention ! Quelle imagination ! … »

Le texte de mon devoir est sans doute perdu mais il m’a suffi de relire les deux textes pour que les principaux points de son analyse me reviennent en mémoire. Appelons L’homme à la moto, le mythe « A », et Le chef de la bande, le mythe « B ». Le thème commun est celui d’un couple : le motard maudit et sa meuf. Dans les deux versions, le motard se crashe méchamment.

Dans B, le motard aime sa meuf de manière excessive : les larmes percent sous son mauvais sourire quand elle le laisse tomber dans la nuit pluvieuse :

He sort of smiled and kissed me goodbye
The tears were beginning to show
As he drove away on that rainy night

dans B, le motard aime sa meuf de manière insuffisante : c’est lui qui la quitte et le bruit de ses sanglots est couvert par la pétarade assourdissante de la moto qui démarre et noyé dans le brouillard de l’huile de moteur cramée :

But her tears were shed in vain and her every word was lost
In the rumble of an engine and the smoke from his exhaust

Dans A, le motard aime sa mère de manière excessive :

On the muscle of his arm was a red tattoo
A picture of a heart saying « Mother, I love you »

(Sur le gras de son biceps se trouvait un tatouage
Un cœur disant « Maman, je t’aime »)

Alors que dans B, le père de la meuf aime sa fille de manière insuffisante :

One day my dad said, « Find someone new »
I had to tell my Jimmy we’re through

(Un jour mon père me dit : « Trouve toi un autre mec »
J’ai dû dire à Jimmy que c’était râpé)

Je ne me souviens pas de la suite mais ce n’est peut-être pas essentiel. Dans la vidéo des Shangri-Las, les anthropologues parmi vous apprécieront la ruche utilisée à cette époque comme parure de tête.

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La Chine tire-t-elle les ficelles ?

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Les États–Unis ont-ils été manipulés par la Chine et la crise qui est en train d’engloutir le monde en est-elle la conséquence ?

Je ne le pense pas : les États–Unis creusèrent leur propre tombe quand dirigeants d’entreprises et investisseurs conclurent une union sacrée dont la stock-option fut longtemps l’emblème et dont la folie des start-ups marqua le point culminant, et ceci aux dépens des salariés. On permit aux ménages américains, dont les salaires déclinaient en dollars réels au fil des ans, de substituer du crédit facile (accès simplifié et taux défiant toute concurrence) à l’argent qui faisait défaut. C’est la Chine qui alimenta la pompe. Quand la source se tarit, l’édifice s’écroula.

Ce scénario avait-il été mis au point par la Chine de la manière dont il s’est déroulé ? Je l’ignore. Ce qui est certain, c’est que les Chinois avaient dû envisager deux cas de figure : le premier, celui où le petit ballet chorégraphié conjointement avec les États–Unis se déroulerait dans les meilleures conditions possibles, et le second, celui où les événements prendraient un autre tour, et il n’avait pas dû leur échapper que, dans un cas comme dans l’autre, il en résulterait pour eux un immense bénéfice : économique avec le premier scénario, politique avec le second, et ceci précisément pour la raison que je viens de mentionner : que les États–Unis avaient délibérément créé une situation explosive en laissant patrons et actionnaires mettre KO les salariés, alors que la tâche qui demeurait assignée à ceux-ci était de continuer à consommer au même niveau que celui que la prospérité exceptionnelle des années 1950 avait déterminé.

La fin des années 1980 vit apparaître la titrisation des Asset–Backed Securities, les Obligations Adossées à des Actifs, où sont agrégés, sous forme aisément transférable, plusieurs milliers de crédits personnels : prêts immobiliers, prêts automobiles, prêts accumulés sur les cartes de crédit, prêts obtenus pour payer les sommes exorbitantes qu’exige aux États–Unis l’obtention d’un titre universitaire. Quand la Chine se mit à accumuler en quantités astronomiques non seulement des Bons du Trésor américain mais aussi ces Asset–Backed Securities, elle contribua par sa demande insatiable à déprimer ce marché dont les taux baissèrent pour refléter l’aisance avec laquelle ces obligations trouvaient acheteur (la Chine possède aujourd’hui des Mortgage–Backed Securities émises par Fannie Mae et Freddie Mac à hauteur de 422 milliards de dollars, l’équivalent de 10 % de son PIB). Ces taux bas encouragèrent à leur tour les consommateurs américains à emprunter davantage.

Une dynamique s’était créée qui bénéficiait aux salariés américains qui tentaient de maintenir par l’emprunt leur train de vie antérieur (1). La Chine y trouvait également son compte : la plupart des biens de consommation achetés par les consommateurs américains étaient produits par elle, offrant ainsi un débouché tout trouvé à son industrialisation rapide.

Bien entendu, cela durerait ce que cela durerait. Les Chinois ont dû penser à ce qui se passerait quand cette belle mécanique s’enrayerait : les organismes de financement du crédit à la consommation américains se révéleraient rapidement déficitaires ; menacés par la faillite, ils iraient quémander pour échapper à une fin indigne. La Chine désormais riche se porterait à leur secours, investissant les sommes qui leur épargneraient ce déshonneur et prenant pied du coup au cœur-même du système financier américain. Mieux : les États–Unis entrés alors dans la seconde partie d’un de leurs cycles économiques typiques, celle où l’Etat mobilise ses ressources (celles de la communauté bien entendu) pour venir à la rescousse des investisseurs et des patrons en mauvaise posture, abandonneraient provisoirement le modèle du capitalisme de marché pour celui du capitalisme d’Etat – à l’instar de la Chine elle-même.

Ceci offrirait à la Chine le répit qu’une Amérique riche et arrogante lui aurait refusé, se montrant au contraire autocratique et peu disposée à tolérer un rival en pleine ascension. C’est là que nous en sommes et la Chine n’a rien à craindre en effet : toutes les ressources militaires américaines sont mobilisées – et immobilisées – en Irak et en Afghanistan. La garde prétorienne du Président Bush voudrait sans doute en découdre avec l’Iran mais n’en a plus les moyens. Alors, pensez, affronter la Chine !

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(1) Artemus Ward, un humoriste américain avait déjà dit au milieu du XIXe siècle : « Vivons heureux dans les limites qu’imposent nos moyens – même si nous devons pour cela emprunter un peu ».

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Leur peindre une cible sur la poitrine

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Aujourd’hui, les actions des Government–Sponsored Entities ont repris leur plongée : Fannie Mae et Freddie Mac ont perdu plus du quart de leur valeur en une seule séance : –27,34 % pour Fannie Mae et –26,02 % pour Freddie Mac. Le message est clair : le ministre des finances américain, Henry Paulson, et le patron de la Fed, Ben Bernanke, ont beau répéter que tout sera fait pour épauler les GSE, les investisseurs sont convaincus que la nationalisation larvée des derniers jours se concrétisera rapidement en une nationalisation pure et simple – dont ils feront les frais.

J’écrivais hier que le système économique américain a basculé dans la social–démocratie, et j’ajoutais, « que ses dirigeants le sachent ou non ». Les actionnaires montrent eux, en quittant le navire en masse, que leur opinion est faite.

Dans une question qu’il posait ce matin à Bernanke, Jim Bunning, un sénateur républicain du Kentucky, déclarait que :

Quand j’ai ouvert mon journal hier, j’ai cru que je m’étais réveillé en France. Mais non, il s’avère que le socialisme règne en maître en Amérique […] Comparé à ceci, le rachat de Bear Stearns par la Fed était du socialisme d’amateur.

L’information de Bunning en matière de politique étrangère est, comme celle de beaucoup d’Américains, un peu approximative, mais elle est symptomatique du sentiment général.

Comme la glissade se poursuit malgré la mise en place de l’artillerie lourde, l’affolement commence à percer, comme dans deux mesures prises par la Securities and Exchange Commission, le régulateur des marchés boursiers, annoncées, l’une hier, l’autre aujourd’hui – et qui parvinrent en effet à rassurer la bourse pendant une heure ou deux chacune : une interdiction pour trente jours du « naked short selling » et l’enquête, préalable à d’éventuelles poursuites, contre cinquante « hedge funds », cinquante fonds spéculatifs, pour avoir répandu des nouvelles alarmistes à propos de Bear Stearns en son temps et de Lehman Brothers ces jours derniers.

« Short selling » : vendre à découvert, consiste à parier non pas sur la hausse d’un prix mais sur sa baisse. Pour parier à la hausse, on commence bien sûr par acheter et on revend plus tard après que le prix a monté et on empoche la différence des deux prix. Pour parier à la baisse, il faut faire l’inverse : d’abord vendre et ensuite acheter. C’est plus facile à réaliser qu’on ne pourrait l’imaginer : on commence par emprunter des actions de la firme dont on suppose que son cours va baisser et on les vend aussitôt, après quoi on attend que le prix baisse, puis on rachète le même nombre d’actions que l’on retourne à celui à qui on avait emprunté : le prix à la vente était plus élevé que celui à l’achat, et le tour est joué.

La vente à découvert « nue », joue sur le fait que les autorités boursières américaines accordent une période de grâce de trois jours entre le moment où l’on donne l’ordre de vente des actions que l’on a empruntées et celui où il faut effectivement les livrer. Certains en profitent pour donner des ordres de vente qu’ils annuleront ensuite, n’ayant en réalité jamais eu l’intention de livrer les titres – et ne le ayant du coup jamais empruntés – afin de jouer simplement sur la pression à la baisse que leur ordre vendeur exerce sur le prix.

Depuis des années, les autorités avaient fait la sourde oreille quand certaines entreprises en difficulté réclamaient l’interdiction du « naked short selling », jugeant son influence sur les marchés négligeable. Mais désormais tout ce qui peut faire une différence – aussi minime soit-elle – compte et l’interdiction est tombée ce matin. Elle s’appliquera en particulier, a expliqué la SEC, à Fannie Mae, Freddie Mac, Goldman Sachs, Merrill Lynch, Morgan Stanley et Lehman Brothers. Les firmes visées ont dû se réjouir d’une protection aussi précisément ciblée : en mentionnant explicitement leur nom, les autorités ont pointé du doigt les prochaines victimes de la catastrophe en cours de déroulement : on aurait pu tout aussi bien sans doute leur peindre une cible sur la poitrine !

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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Mauvaise journée pour les banques américaines

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Alors que la bourse américaine se passionnait pour le nouveau destin des Government-Sponsored Entities, Fannie Mae et Freddie Mac, dans le nouveau contexte de leur soutien cette fois explicite par l’Etat américain, un autre drame se déroulait en arrière-plan, conséquence celui-ci de la chute d’IndyMac dont j’ai rendu compte dans IndyMac (1985-2008) : l’inquiétude gagnait la public, tout un chacun ayant fait comme moi le rapide calcul que si 15 % des réserves étaient mobilisées pour tirer d’affaire les clients du 9e organisme de crédit immobilier américain, celles-ci seraient rapidement épuisées. Voici le résultat des courses en clôture de la journée du 14 juillet et alors que les flonflons de la fête se dissipent dans la nuit.

* Bank of America, No 1 des banques commerciales : – 7 %
* Citigroup, No 2 : – 6 %
* J.P. Morgan Chase, No 3 : – 4,9 %
* Wachovia, No 4 : – 14,6 %
* Goldman Sachs, No 1 des banques d’investissement : – 2,3 %
* Merrill Lynch, No 2 des banques d’investissement : – 6,3 %
* Morgan Stanley, No 3 des banques d’investissement : – 5,1 %
* Lehman Brothers, No 4 des banques d’investissement : – 12,2 %
* Washington Mutual, No 1 des caisses d’épargne : – 35 %
* Zions Bancorp, banque régionale, appartenant à l’église mormone : – 23,2 %
* First Horizon National, banque régionale, principale banque du Tennessee : – 25,2 %
* National City, banque régionale, principale banque de l’Ohio : – 14,7 %
* M&T Bank, banque régionale, basée à Buffalo, état de New York : – 15,6 %

Affaire à suivre demain !

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Le prix « Faux-jeton » 2008

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Dans La crise des subprimes pouvait être évitée, j’ai expliqué qu’une loi introduite dans l’état de Caroline du Nord, aurait pu effectivement éviter cette crise, si elle avait été étendue à l’ensemble des États–Unis. J’y expliquais que :

La Mortgage Bankers Association avait tenté tout d’abord de s’opposer à l’application de ces mesures. N’y ayant pas réussi, elle avait ensuite tenté de prouver que, d’une part, la nouvelle réglementation avait conduit à une réduction du nombre de prêts accordés à des ménages défavorisés, d’autre part, que ces mesures enfreignaient celles mises en place pour interdire la discrimination raciale. Or, les études – y compris celle commanditée par la MBA elle–même – ne révèlent rien de tel.

J’ajoutais que :

Appliquée à l’échelle du pays, cette législation aurait selon moi empêché la bulle de se développer, prévenant la crise des subprimes ainsi que le tarissement du crédit qui lui emboîta le pas. Fait significatif bien entendu, l’opposition de la Mortgage Bankers Association à la législation. Si les initiatives semblables ailleurs dans le pays échouèrent, ce fut en raison de campagnes du même type entreprises par ce lobby et par d’autres partageant ses objectifs.

Le Conseil des Gouverneurs de la Federal Reserve a approuvé unanimement aujourd’hui des mesures quasi-identiques à la loi de Caroline du Nord. La Mortgage Bankers Association a applaudi des deux mains. Je cite leur communiqué de presse :

Ces règles constituent un effort raisonné de venir à bout de problèmes épineux et tentent d’équilibrer le besoin de nouvelles normes et le besoin de crédit immobilier aisément disponible et à coût relativement modéré.

Le prix « Faux-jeton » 2008 est unanimement décerné à la Mortgage Bankers Association américaine.

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L’Amérique a changé… même si elle ne le sait pas encore

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Donc hier soir, les autorités financières américaines sont venues au secours des Government–Sponsored Entities, Fannie Mae et Freddie Mac. Elles s’y sont mises toutes ensemble : la Fed, le ministère des Finances, la Fed de New York et elles ont déclaré – avant l’ouverture du marché de Tokyo – que ça ne se passerait pas comme ça, que des mesures importantes allaient être prises, qu’il faillait que… euh, qu’on allait… ben… euh…

L’optimisme est bien sûr revenu ! La bourse de New York à l’ouverture affichait un bond à la hausse, les actions de Fannie Mae et de Freddie Mac grimpaient de plus de 30 %. Puis je suppose qu’on a dû se mettre à réfléchir, parce qu’à la clôture, le cours de Fannie Mae était reparti à la baisse, ayant perdu 5,07 % de sa valeur par rapport à vendredi et celui de Freddie Mac, 8,26 %. On a réfléchi, et on a dû se dire – comme moi – que tous ces grands discours revenaient à dire aux GSE : « Non, Jeff, t’es pas tout seul ! », mais qu’à part ça, de leur point de vue, pas grand-chose n’avait changé.

Le seul résultat concret, c’est que les autorités financières américaines ont transformé leur soutien implicite aux GSE en soutien explicite. Pour celles–ci, les implications sont minimes. Pour Oncle Sam, cela change tout : hier soir, les États–Unis ont basculé du libéralisme dans la social-démocratie. Ce n’est pas la première fois : ça s’était déjà passé en 1933, avec le New Deal. Ça, c’est très important, sur un plan symbolique d’abord et puis, quant aux modalités que ça prendra. A propos de ces dernières, on ne sait évidemment encore rien : tout ce qu’on sait, c’est qu’il faudra pour que ça marche, que ce soit neuf : vraiment neuf, parce que la planète Terre n’est plus ce qu’elle était en 1933 ! Une social-démocratie avec à sa tête, Obama, ce serait intéressant. Avec McCain, ce serait encore beaucoup plus intéressant bien sûr !

Le plus fascinant sans doute, c’est que c’est le petit tango que la Chine et les États–Unis dansent ensemble depuis quelques années qui nous a conduits là. J’ai la chance que les prévisions que je fais depuis quatre ans sur l’évolution de la crise financière se vérifient jour après jour. Cela me rend audacieux. Alors voici : dans cinq ans, les systèmes politique et économique de la Chine et des États–Unis seront quasi-identiques : un capitalisme d’Etat comprenant comme une enclave en son sein un capitalisme de marché sous très haute surveillance. J’y reviendrai bien sûr.

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IndyMac Bank (1985 – 2008)

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Si vous avez accès à un exemplaire de mon livre Investing in a Post-Enron World, publié en 2003 par McGraw–Hill, vous verrez que j’y cite à trois reprises Mike Perry qui était jusqu’à hier P–DG de IndyMac Bank. Les trois citations contiennent des extraits d’un entretien qu’il m’avait accordé. J’étais allé le voir parce que j’avais un grand respect pour la manière dont il menait son affaire.

IndyMac Bank qui, en volume, était le 9e organisme de crédit hypothécaire aux États–Unis a été saisi hier. La Federal Deposit Insurance Corporation qui garantit les dépôts bancaires à hauteur de 100 000 dollars est intervenue et a pris possession de la banque au nom du gouvernement américain. IndyMac rouvrira lundi sous le nom de IndyMac Federal Bank mais la firme sera en liquidation judiciaire. L’opération de remboursement des clients coûtera à la FDIC 4 à 8 milliards de dollars soit 7,5 à 15 % de ses réserves. Si le renflouement du numéro 9 du prêt au logement mobilise 15 % des ressources dont dispose le gouvernement américain dans ce domaine, un rapide calcul vous confirmera que ce genre d’opérations ne pourra pas se renouveler très souvent.

Si j’étais allé voir Mike Perry à l’époque où j’écrivais mon livre, c’est que j’avais travaillé directement sous ses ordres peu de temps auparavant. En 2001, il avait décidé d’introduire la norme « Six Sigma » à IndyMac, une norme industrielle – intéressante d’ailleurs, j’aurai sûrement l’occasion d’y revenir – centrée sur une minimisation de l’erreur, et il avait fait du recrutement de la première équipe l’objet d’un concours au sein de toute l’entreprise : les dix premiers en feraient partie et se verraient décharger de toute autre responsabilité.

Les dix finalistes devaient présenter un projet devant la direction. Mike m’avait interrompu à un moment pour faire taire quelques bavards dans le fond de la salle. Il avait dit « Hé les gars ! Il faut écouter : il y a quelqu’un qui parle ici qui comprend vraiment notre business ! ». Ça m’avait fait très plaisir. A partir de ce jour-là, j’ai travaillé directement pour lui. Il m’appelait au téléphone et me disait « Paul, je voudrais que tu fasses la chose suivante ».

Un jour, j’ai été viré. Je n’ai jamais raconté cela, parce que je n’ai pas l’habitude de cracher dans la soupe. Maintenant, cela n’a plus aucune importance. Mon patron immédiat m’a appelé. Il était accompagné d’une représentante de la DRH. Je les ai suivis dans un petit bureau où ils m’ont dit que j’étais licencié. Je ne les ai pas crus, j’ai dit : « Je suis sur un projet pour Mike, on y travaille depuis plusieurs mois et on le termine demain : ça n’a pas de sens ! » Ils m’ont dit : « Si, tu es licencié ». J’ai répondu : « Je ne vous crois pas ! », j’ai dit : « Pour quelle raison ? » Silence. Ils sont allés chercher un collègue que j’aimais bien, ils lui ont expliqué la situation. Il a dit : « Je vais appeler Richard ! » Richard, était le numéro 2 d’IndyMac. Il est revenu, il a demandé aux deux autres de sortir et il m’a confirmé la nouvelle : « Paul, c’est vrai ! ». J’ai dit « Bon ! » et je suis parti.

Je ne comprenais pas : le projet sur lequel je travaillais était un enfant chéri de Mike : il voulait savoir combien de consommateurs remplissaient le formulaire de demande de prêt, combien étaient agréés, combien fournissaient les documents requis, combien voyaient leur requête acceptée ; il voulait comprendre la déperdition entre chaque stade du processus et aussi voir le temps que prenait chaque étape. Je lui avais fait cela : en dynamique, remis à jour tous les soirs. Il voulait que l’information soit accessible sur l’Intranet de la compagnie. Nous étions prêts : le lancement aurait dû avoir lieu le lendemain du jour où j’ai été viré.

Rentré à la maison, j’étais abasourdi. Honnêtement, ça m’a pris quelques jours pour que la petite lampe s’allume dans la bulle au–dessus de ma tête. Soudain ça a fait clic : je me suis souvenu d’une conversation la veille de mon licenciement : mon patron immédiat m’avait appelé et m’avait demandé : « Le truc que tu prépares pour l’Intranet, est-ce que ça pourra être vu des membres de Conseil de Direction ? ». Je me suis informé et je l’ai rappelé, j’ai dit : « Oui, sans problème : il y a une hiérarchie d’accès mais eux ont évidemment le droit de tout voir ».

Dans les derniers jours, je ne m’occupais plus de regarder ce que crachait notre nouveau système : je vérifiais simplement que la mécanique était bien huilée. Là j’ai soudain compris, je me suis dit : il y a quelque chose que les membres de Conseil de Direction allaient voir et qu’on n’a pas voulu qu’ils voient, et je suis allé éplucher les chiffres pour essayer de trouver où le bât blessait.

Je l’ai découvert assez vite en examinant mes rames de print-outs. IndyMac était très fier que les demandes de prêt que la firme accordait proviennent de sources multiples : rassemblés par de petites compagnies, par des firmes dont le crédit immobilier était une activité annexe, par des courtiers indépendants, etc. Mike répétait : « Aucune de nos sources ne représente plus de 5 % de notre financement du crédit au logement ! » Or ce n’était pas vrai : un de nos correspondants représentait près du quart. Et il était là, gras et solitaire : les autres étaient effectivement tout petits à côté de lui, très loin derrière en termes de chiffre d’affaires.

Le nom de ce gros correspondant ne me disait rien : un nom sans visibilité aucune. J’ai gouguelé à mort et l’une des deux mentions que j’ai trouvées était dans l’un de ces documents qui ne se trouvent sur l’Internet que par accident : une liste de transactions entre firmes. Et il y avait une adresse, à l’autre bout de Los Angeles. Nous nous y sommes rendus. Rien. Nous avons pris l’ascenseur et nous nous sommes mis à fouiner dans les étages. Et nous avons trouvé une porte où se trouvaient deux plaques de cuivre : l’une portait le nom de ma compagnie mystère et l’autre était celui d’un établissement financier très connu, qui se trouvait alors au centre de l’actualité pour une énorme affaire de pots–de–vin.

Est-ce que Mike savait ? Mon instinct me dit que non. En même temps, ce serait étonnant : une firme qui représentait près du quart des financements ? C’était peut-être d’ailleurs lui la source de la question qui m’avait été adressée : « Est-ce que les membres du Conseil de Direction pourront voir ces chiffres ? » Mais quand il avait une question à me poser, il n’hésitait jamais à le faire lui–même. Il n’est pas rare qu’il y ait dans les sociétés, des magouilles à des niveaux intermédiaires, qu’on cache soigneusement à la direction. J’en ai vu. Mais il est vrai aussi que les P–DG en savent en général bien davantage sur ce qui se passe chez eux qu’ils ne l’affirment en public.

Alors, Mike Perry ? Je ne sais pas. De toute façon j’aimais bien la manière dont il dirigeait sa firme. Je lui ai envoyé un petit mot hier soir pour le lui dire. Je lui ai dit : « Ce n’est pas toi ! C’est le vent debout ! » Allez savoir ! En tout cas il n’était pas l’un des pires.

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