Le prix du pétrole. Le prix des matières premières (II)

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

En décembre de l’année dernière, Mr. Fadel Gheit de Oppenheimer & Co., fut appelé à témoigner devant le comité Energy and Natural Resources du Sénat américain, en sa qualité d’expert sur la formation du prix de l’énergie. Ces quatre dernières années, l’agence de presse Bloomberg lui a décerné son prix du meilleur analyste du marché pétrolier.

Mr. Gheit affirma entre autres devant les membres de cette commission que

La mondialisation des marchés financiers, la facilité avec laquelle il est possible d’opérer, la vitesse à laquelle des fonds considérables peuvent circuler, la surabondance d’information, les tensions internationales accrues, ont créé un environnement idéal pour une spéculation excessive sur les marchés mondiaux du pétrole.

Cette « spéculation excessive » est encouragée selon lui par l’absence de consensus quant aux fondamentaux du marché pétrolier :

Personne n’est à même de prédire exactement ou de manière cohérente le prix du pétrole : ni les compagnies pétrolières, ni les gouvernements, ni les investisseurs sur la place de Wall Street. Cette absence de prévision fiable a créé un vide dans lequel se sont engouffrés des acteurs financiers à l’horizon d’investissement ultra-court, ce qui a contribué à une volatilité accrue des prix.

Cette volatilité accrue a, à son tour, influencé les fondamentaux :

La volatilité elle-même a un effet négatif sur l’industrie pétrolière parce qu’elle engendre l’incertitude et opère une distorsion des fondamentaux du marché, ce qui débouche sur des décisions d’investissement inappropriées quant à la constitution d’une offre qui correspondrait de manière adéquate à la demande globale en produits énergétiques.

Gheit en concluait que le prix à terme du pétrole brut au moment de sa déposition : 98 dollars, était double de ce qu’il serait en l’absence d’un impact de la « spéculation excessive ». Au moment où j’écris, le prix à terme du baril est de 125 dollars, une baisse de 15 % par rapport aux 147 dollars qui furent atteints quand le prix culmina le 11 juillet.

Gheit ajoutait que

… les spéculateurs sur le marché pétrolier utilisent les données publiées hebdomadairement par l’Energy Information Administration pour manipuler les prix en vue d’un gain à court terme. Les spéculateurs agitent les chiffres signalant une baisse des inventaires pour répandre la peur quant à d’éventuels déficits, alors que cette baisse indique précisément le contraire : une adaptation efficiente des capitaux dans un environnement de prix élevés.

Gheit proposait enfin aux sénateurs de prendre un certain nombre de mesures :

* Porter à 50% de la valeur du contrat la marge sur les opérations à terme (qui se monte à moins de 10 % à l’heure actuelle).

* Limiter le nombre de contrats par compte individuel.

* Fixer une période minimale durant laquelle un contrat doit être conservé.

* Prévenir les conflits d’intérêt pour les institutions financières impliquées.

* Imposer des pénalités sévères pour les contrevenants, assorties d’un emprisonnement minimum.

En décembre, la déposition de Mr. Fadel Gheit passa inaperçue. Les choses ont changé et on le cite désormais abondamment dans la presse : « Pourquoi le prix peut-il grimper de 5 % dans la journée, pour retomber un peu plus tard, s’il s’agit de fondamentaux ? », demande-t-il. A quoi il ajoute : « Il existe une déconnexion totale entre l’offre et la demande. Les nouvelles règles sont : il n’y a plus de règles ».

L’événement intervenu entretemps, et qui a contribué à le mettre à la une, c’est la déposition de Michael Masters, le 20 mai, devant le comité des Homeland Security et Governmental Affairs. Je vous en avais parlé à l’époque dans Les méchants de la nouvelle génération. Lui non plus n’a pas été cru tout de suite. J’avais lu sa déposition mais je n’avais pas examiné ses preuves. C’est maintenant chose faite.

Dans Une constitution pour l’économie : un exemple, je proposais un article rédigé ainsi

Les ventes à terme ainsi que les options d’achat sont autorisées. Elles lient leurs contreparties jusqu’à livraison. En conséquence, il n’existe pas pour elles de marché secondaire. Les paris relatifs à l’évolution d’un prix sont eux interdits.

Vous verrez dans un prochain billet que Mike Masters m’offre tous les arguments – et tous les chiffres – dont j’ai besoin pour soutenir ma proposition.

… à suivre donc !

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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4 réflexions sur « Le prix du pétrole. Le prix des matières premières (II) »

  1. C’est un peu ce que je pensais, c’est le flou total, les paramètres sont trop nombreux. Entre les tensions géopolitiques, la déplétion de certains champs, le doute concernant les réserves exactes de certains gros producteurs et leur capacité de réserve, la part d’incertitude concernant la part spéculative, la demande grandissante de la part de plus en plus de pays en développement (et des pays exportateurs eux mêmes avec une population qui croit et qui est très jeune), personne ne sait exactement où on en est. Trop d’incertitudes, et la peur sans doute pas si déraisonnable d’un pic pétrolier sans doute très proche.

    On ne sait pas exactement pourquoi le prix augmente tant, et lorsqu’il baisse on ne sait pas non plus exactement pourquoi.

    On ne sait si c’est le prix élevé du pétrole qui est à l’origine d’une bonne partie de la crise économique, de la récession. On ne sait pas si c’est la récession et la baisse du pouvoir d’achat qui fait baisser les cours du pétrole

  2. Je crois que le prix élevé du pétrole, très éloigné de son prix de revient, est essentiellement dû au déséquilibre grandissant entre l’offre et la demande.

    Quand l’économie de pays, peuplés au total de près de 4 milliards d’habitants, croit de 10 % par an, il n’est pas étonnant que la production des matières premières ne suive pas cette cadence infernale.
    Pour moi, la spéculation n’intervient qu’à la marge même si elle peut avoir des effets brutaux d’un jour sur l’autre.

    Une pause est sans doute en vue : récession dans les pays développés et chute voire arrêt momentané de la croissance dans les pays émergents

  3. C’est un peu oublier que la couverture des risques peut s’exercer grâce à la “spéculation”.

    Un exemple :

    Un entrepreneur de la zone euro conclut un contrat avec un acheteur etatsunien. 100.000 USD, c’est pas mal.

    Aujourd’hui cela représente environ 63.000 €. Tout va bien, je calcule que j’ai 57.000 € de frais, cela me laisse 6.000 € de bénéfice.

    Mon acheteur me payera dans 3 mois.

    Si dans 3 mois, le dollar a baissé de plus de 10%, je changerai mes dollars et j’en recevrai moins de 57.000 €. me voilà en perte.

    Les solutions ?

    1. Demander à mon acheteur de payer en euro. Cela ne fait que reporter le risque. Admettons que mon acheteur ait fait un contrat pour revendre ma marchandise dans 3 mois à 110.000 USD. Si le dollar baisse, il devra me payer 110.000 USD pour mes 63.000 €. C’est lui qui fait une perte.

    2. Demander que mon acheteur me paye directement. Je ne vois pas pourquoi il le ferait.

    3. Vendre mes dollars à terme (3 mois). je connais ainsi avec précision le montant en € que je recevrai.

    Pour vendre à terme, il faut un acheteur.

    Cet acheteur peut être un acheteur dont le prix est exprimé en dollar et les coûts en €. Et qui lui craint plutôt une hausse du dollar. Mais si cet acheteur n’existe pas, je ne peux me couvrir.
    La contrepartie peut être un “spéculateur”. Et c’est souvent le cas.

    C’est au fond la même chose pour ma compagnie d’assurance. Elle fait un pari que sur 100.000 clients, il n’y aura qu’un pourcentage qui aura des accidents. Elle peut gagner ou perdre.

    Bien sûr certains marchés voient leur mouvement amplifiés à cause de la spéculation. Mais d’autres marchés au contraire sont “plus calmes” grâce à cette spéculation.

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