Val – Siné et le degré d’adhésion à ce que l’on dit

Je me gratte la tête à propos de la querelle Val – Siné, comme je l’ai déjà fait à propos de Le Pen, parrain du bébé de Dieudonné.

J’ai connu le premier Hara-Kiri, L’hebdo Hara-Kiri, puis Charlie-Hebdo mais je n’ai pas voulu faire simplement confiance à mes souvenirs. Aussi je suis allé consulter Wikipedia :

En août 1982, peu de temps après la fusillade de la rue des Rosiers, il est invité par Jean-Yves Lafesse à une discussion à bâtons rompus sur les ondes de la radio libre Radio Carbone 14, Siné déclare : « Je suis antisémite depuis qu’Israël bombarde. Je suis antisémite et je n’ai plus peur de l’avouer. Je vais faire dorénavant des croix gammées devant tous les murs. (…) On en a plein le cul. Je veux que chaque juif vive dans la peur, sauf s’il est est pro-palestinien.» Il présentera ultérieurement des excuses à la LICRA, affirmant avoir été ivre au moment de ces déclarations. D’autres sources font remarquer que la citation commence en réalité par « Je suis antisémite depuis qu’Israël bombarde… » Pierre Desproges lui consacre en 1982, une chronique acerbe dans le Tribunal des flagrants délires sur France Inter : « (Siné) présente la particularité singulière, bonjour les pléonasmes, d’être le seul gauchiste d’extrême droite de France. Xénophobe même avec les étrangers, masquant tant bien que mal un antisémitisme de garçon de bain poujadiste sous le masque ambigu de l’antisionisme pro-palestinien », tandis que plusieurs des proches du dessinateur ont par la suite affirmé qu’il n’y a pas, malgré les propos, d’antisémitisme chez le dessinateur, notamment le dessinateur Charb qui déclarera : « Si un avion d’Africains s’était écrasé la veille, il aurait dit: « Bien fait pour leur gueule » sur Carbone 14. Son truc, c’est de choquer ou d’être du côté de l’opprimé. Pour Europalestine, je lui avais déconseillé, mais il me disait: « Mais si, ça va faire chier ! » ».

On est pris en étau entre ceux qui voient de l’antisémitisme partout : la moindre critique d’un gouvernement d’extrême-droite en Israël est pour eux une preuve d’antisémitisme, ou bien encore mon très cher et très regretté ami, Georges Miedzianagora, très chatouilleux sur la question, qui me disait, avec une gigantesque indignation dans la voix : « Paul, tu ne peux pas dire que La question juive de Marx est un bon livre sans te ranger parmi les antisémites ! » – et ceux qui ne voient au contraire de l’antisémitisme nulle part, appliquant très libéralement un principe de « charité épistémologique » (qui permet de « sauver » toute proposition) et affirmant à propos de tout discours « antisémite au premier degré » qu’il émane sans doute d’un provocateur et qu’il est « à prendre au second degré » parce que celui qui l’émet est précisément… un « provocateur ».

Dans la querelle Val – Siné, il est question sans aucun doute avec Siné, d’un provocateur, et la question s’assimile alors à celle du statut de provocateur : le « provocateur » n’a-t-il aucune responsabilité vis-à-vis de ses propres propos ? Est-il exonéré de la charge – qui nous incombe sinon à tous – d’expliquer le cas échéant ce qu’il a voulu dire, en un mot, de se justifier ? Personnellement, je ne le pense pas : si la provocation est en soi une très bonne chose, elle appartient à l’arsenal des armes d’un discours « ironique », l’ironie est elle une figure rhétorique dont celui qui y a recours doit posséder la maîtrise. Celui qui manie l’ironie doit pouvoir y entrer et en sortir librement. L’expression « second degré » souligne d’ailleurs dans l’ironie, la présence de guillemets implicites : le discours ironique met en scène quelqu’un – l’envers de moi – qui dirait que… Celui qui est incapable de sortir de l’ironie en devient le prisonnier et, faute d’une distanciation possible, son ironie cesse aussitôt de l’être : les guillemets tombent et ce qu’il dit, alors, « c’est lui ». C’est là toute la différence entre Socrate et Céline.

Le provocateur est soumis comme quiconque aux lois du discours, aux exigences de la rhétorique en particulier, qui permet à chacun de moduler son degré d’adhésion aux propos qu’il énonce : des guillemets explicites (« On m’a dit que : « … » « ), à la pleine identification (« Je jure que… »). Autrement dit, le statut de « provocateur » ne vous exonère pas de la responsabilité de ce que vous dites ni ne vous fait en particulier, bénéficier d’un privilège automatique d' »extraterritorialité éthique ».

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10 réflexions sur « Val – Siné et le degré d’adhésion à ce que l’on dit »

  1. « Vérité en deçà des Pyrénées mensonge au delà ». Méfiez-vous, les montagnes qui séparent les « territoires éthiques » sont souvent plus abruptes que les autres. Je crains aussi que beaucoup de contempteurs de Siné -Monsieur Val en particulier- ne relèvent de toute façon pas de cette cartographie là.

    Cela dit je comprends votre gêne et l’éternelle question sur laquelle elle débouche : Que faire des provocateurs ?

    Les enrôler sous la bannière de la rhétorique comme vous aimeriez que cela soit relève pour moi de l’impossible mélange des genres. Le provocateur travaille toujours sur le registre de l’émotion, ce qui en fait plus volontiers un artiste qu’un producteur de discours.

    Un provocateur qui se plie aux exigences du rhéteur ne peut plus être un provocateur. Il rentre alors sur un autre terrain qui est celui du penseur original (vous par exemple). Là est le côté irremplaçable du provocateur, envers et contre toute éthique, et c’est ici bien sûr que le bat blesse.

    Je n’ai jamais pu trouver -croyez que cela me gêne beaucoup de le dire- Céline assez puant pour ne pas reconnaître néanmoins en son « Voyage » un formidable livre. La preuve, l’assaut frontal de Céline l’Artiste est devenu le Chemin des Dames obligé de tous les candidats à la postérité littéraire. L’hécatombe !

    Il en est des provocateurs comme des ivrognes dans les bars (un Bukowski a très bien su cumuler les fonctions, au plus grand bonheur de la littérature). Il faut les considérer comme une engeance nécessaire, surtout en ces temps d’engourdissement du discours.

    Pour contenir leurs débordements, il y a d’abord la loi, laquelle, quand elle ne verse pas dans « l’envie du pénal » chère à Phillippe Muray, peut très bien servir de mûr d’enclos plus ou moins vaste.

    Vous avez aussi la possibilité de retourner leur venin contre eux, c’est à dire de leur rentrer dans le chou. Un Val se serait grandi de répondre aux élucubrations d’un Siné en se fichant de sa fiole. Le problème est qu’il n’en est pas stylistiquement capable.

    Vous ne faites pas confiance à vos souvenirs en la matière, je trouve certains des miens éclairants. Je me souviens en effet d’un pugilat mémorable, sur le plateau de Michel Polac, entre Siné et le romancier de série noire ADG. Il est possible aujourd’hui de voir dans cette empoignade dérisoire l’affrontement paradoxal d’un antisémite et d’un fasciste.

    Je penserais moi plutôt à une « tisane » de comptoir entre un bon dessinateur souvent poilant et un écrivain populaire qui, en dépit de ses « options » politiques, ne manquait pas de qualité.

  2. A propos de Dieudonné, il est certain que celui-ci fut se sentit trahi par la gauche pour avoir caricaturé un rabbin. Il est certain aussi que Dieudonné auparavant ennemi implacable de Lepen comprit au cours de son lâchage par la Gauche que celle-ci s’en était servie simplement pour diviser la droite et non parce qu’il représentait un danger quelconque. Le danger fasciste comme la suite l’a prouvé était purement imaginaire. Le rapprochement de Dieudonné d’avec Lepen n’a rien d’antisémite mais comme le comique l’a expliqué c’est un simple rapprochement entre exclus d’un consensus intellectuel qui vise à éliminer toute remise en question de la politique israélienne dont l’importance est morale et mondiale. Le Nord peut-il tout se permettre avec le Sud ? Le retour des juifs en Palestine est aussi scandaleux que jadis le retour des Croisés pour délivrer la Terre Sainte ou le retour des noirs américains au Libéria sous le prétexte que leurs ancêtres y résidaient auparavant.

    Il y a quelques temps Siné traitait Dieudonné d’antisémite, c’est donc l’arroseur arrosé. La question palestinienne possède actuellement il me semble l’importance de celle de la Pologne au 19ème siècle. Les peuples arabes pourront-ils résister au grands ogres occidentaux, en attendant, ils démontrent qu’ils peuvent lui nuire.

  3. Vous qui évoquez le second degré (indispensable dans cette affaire…).

    Vous dites à juste titre que le second degré dépend de la personne qui l’emploie. Et cette personne doit en connaître les risques et les interprétations possibles. Sur ce point, je vous rejoins.

    Qu’en est-il du second degré remanié en tant que premier degré ?

    Pour exemple, très facile de reprendre une phrase dans un sketch de Coluche et de le faire passer pour raciste. Idem pour tous les chansonniers qui abordent la question du racisme. Sortir du contexte un second degré et l’analyser est une chose encore plus difficile que d’employer le second degré. Le sait-on dans les écoles de journalisme ? ou certains seulement l’ignorent-ils ?

    Voici pour le second degré. Mais Siné manie volontiers les degrés supérieurs. il parle lui-même de pénultième* degré pour Carbone14.

    *pénultième, si je ne m’abuse, est le degré 3 en partant de la fin…mais pas sûr de moi !

    C’est ce qui dessert le second degré (et plus) : le rabaisser au rang inférieur !

  4. L’ antisémite – d’après France-info 1O5.5O – SOLJENITSYNE vient de nous quitter… la présentatrice qui n’arrivait pas à prononcer son nom parce qu’elle semblait tout ignorer de lui, le qualifia tout de même d’antisémite.

  5. « Ceux qui voient de l’antisémitisme partout » sont « ceux qui ne le voient nulle part » ou il est vraiment et agit effectivement : Chez les sionistes. Voir la conférence video des religeux juifs invités par Dieudonné à s’exprimer dans sa salle de spectacle, la seule disponible à Paris pour ces croyants antisionistes, trés instructive à ce sujet.

  6. Un nouveau scandale ! Une pleine page de propos antisémites dans Le Monde Diplomatique sous prétexte d’Histoire « qui ébranle un des fondements de la pensée sioniste ». Selon l’auteur, Shlomo Sand, les prétendus Palestiniens seraient les authentiques descendants des Juifs de souche islamisés vers le VIIe siècle tandis que les Juifs sionistes ne seraient que les descendants de peuplades converties au judaïsme ! Ainsi, en ce moment même, des Juifs de conversion récente extermineraient * les juifs descendants directement de Jabob, Caîn et Abraham.

    ● Comment le peuple juif fut inventé, Shlomo Sand
    ● The Ethnic Cleansing of Palestine, Ilan Pappe
    ● The Israel Lobby and U.S. Foreign Policy, Mearsheimer & Walt
     
    * Arnold Toynbee soutenait que le traitement infligé aux Palestiniens rejoignait QUALITATIVEMENT celui infligé par les nazis aux juifs d’Europe.

  7. En lisant récemment le blog de Siné l’on peut s’apercevoir que selon l’aveu de Siné lui-même l’antisémitisme n’était qu’un prétexte à son éviction du journal charlie Hebdo par Philippe Val. Siné peut donc affirmer que Dieudonné continue pour lui d’être une « ordure antisémite » puisque la fonction profonde de cette insulte lui échappe et qu’il ne sent pas concerné lui-même par ce qu’il ne comprend que comme un prétexte. C’est pourquoi il réplique en créant un journal qu’il pense acculera à la faillite celui-ci qui avait voulut l’acculer au chomage.

    Tout cela semble vérifier l’analyse de Jorion à propos du statut de « provocateur », celui ci en effet surfe simplement sur les idées couramment admises et ne se sent aucunement concerné par elles. Il s’en sert simplement. L’antisémitisme n’a plus aucun lien avec une réalité quelconque. Siné a bien compris que Val cherchait simplement son élimination de Charlie hebdo et qu’à ce sujet l’antisémitisme pouvait servir comme simple prétexte.

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