BONJOUR MADAME LA TERRE, le dimanche 11 août 2013 à 8h39

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Un Keynes pour aujourd’hui
La réinvention de l’accaparement
Trouver des responsables (de préférence étrangers) pour notre incurie personnelle

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LE SOIR, Condamnation de Fabrice Tourre : l’arbre qui cache la forêt, le samedi 3 août 2013

Un entretien avec Dominique Berns, dans le quotidien belge

Anthropologue de formation, docteur en sciences sociales de l’ULB, Paul Jorion a travaillé une dizaine d’années dans le monde de la finance américaine et fut l’un des premiers à découvrir la bombe des « subprime » avant qu’elle n’explose. Aujourd’hui détenteur d’une chaire à la VUB, il écrit et tient un blog très suivi (www.pauljorion.com).

Q : Fabrice Tourre a été jugé coupable. Votre réaction ?

R : On a pris cette mauvaise habitude de désigner comme victime expiatoire un responsable situé pas trop haut dans la hiérarchie. En France, c’est ce qui s’est passé avec Jérôme Kerviel (NDLR : le trader qui a fait perdre 4,9 milliards d’euros à la Société générale). On refuse de désigner les vrais coupables, ceux qui ont pris la décision de mener ces politiques. Dans le cas de Fabrice Tourre, c’est une façon de ne pas traiter la question qu’on veut éviter depuis 2008, celle des banques systémiques, beaucoup trop grandes, et dont les mauvaises décisions font peser un risque sur l’ensemble du système.  On fait alors sauter les fusibles.

Q : Pour vous, Goldman Sachs aurait dû être sur le banc des prévenus…

R : Il n’y a aucun doute que la politique appliquée par Fabrice Tourre était celle de Goldman Sachs, qui a d’ailleurs accepté de payer une amende très, très importante (NDLR : 550 millions de dollars) pour faire cesser les poursuites à son encontre. De nombreux articles de presse, mais aussi le livre de Michael Lewis, The Big Short (publié en français sous le titre Le casse du siècle) ont décortiqué la stratégie de la firme. Face à la crise des « subprime », Goldman Sachs a essayé de se refaire, comme on dit au casino.

Q : Pour la Security and Exchange Commission (SEC, le régulateur américain des marchés financiers), Goldman Sachs et Fabrice Tourre ont en effet conçu et vendu à certains de leurs clients un produit financier, Abacus 2007, contre lequel voulait spéculer un grand fonds spéculatif, le Fonds Paulson… sans le leur dire. Puisqu’il fallait que des gens parient à la hausse pour que Paulson puisse parier à la baisse.

R : Et à qui ont-ils vendu ce produit ? A des gens mal informés : la banque régionale allemande IKB, ABN Amro… Le timing est essentiel. Car il faut rappeler que si l’homme de la rue date la crise financière de septembre 2008, les problèmes commencent en février 2007, un an et demi auparavant. Et des Goldman Sachs, des Paulson en sont très vite conscients. Mais il semble que les magistrats, soit n’ont pas les compétences suffisantes pour comprendre les exposés techniques nécessaires quand il s’agit de leur expliquer ces produits financiers, soit – et ce serait beaucoup plus grave – sont de mèche avec l’establishment financier, parce que la « raison d’État » exigerait qu’on ne remette jamais en question la direction de ces grandes banques, dont l’insolvabilité ne tient effectivement qu’à un fil.

Q : Dans l’affaire Tourre, c’est la SEC elle-même qui a proposé une transaction à Goldman. Sans doute parce qu’un procès contre la firme était loin d’être gagné d’avance… Une occasion manquée ? Une mauvaise excuse ?

R : Un procès contre Goldman serait certainement difficile en raison de la dérégulation qui a eu lieu et parce que la plupart des décisions douteuses sont conformes à ce que préconise la « science » économique. Mais cela ne justifie pas que l’on se tourne uniquement vers des personnes du troisième ou du quatorzième rang. D’autant que les dossiers qui conduisent au versement d’une amende, comme celle qu’a payée Goldman, sont extrêmement bien construits.

Q : Les agences de notations sont également en arrière-fond du procès Tourre. Elles avaient, rappelons-le, donné la meilleure note, soit le « tripe A », au produit Abacus 2007…

R : Elles savaient qu’il n’y a pas de méthodes fiables pour déterminer la notation de ce type de produit ; elles l’ont reconnu quand elles ont été mises sur la sellette en 2008-2009. Mais elles étaient en concurrence les unes avec les autres et savaient bien que si elles ne notaient pas le produit, un  concurrent le ferait et leur prendrait des parts de marché.

Q : Un mot sur l’affaire Kerviel. Pour vous, Jérôme Kerviel n’est pas le trader malveillant qu’a décrit la Société générale ?

R : Non. C’est, au départ, une affaire banale. Très rares sont les bons traders : il y en a 5%, ou peut-être seulement 1%, qui font carrière. Mais, au début, certains peuvent être chanceux, car que vous pariiez à la hausse ou à la baisse, vous avez 50% de chance de viser juste. C’est pourquoi votre employeur bâtit directement un dossier contre vous, car dans ce métier, on enfreint généralement les règles. De sorte que le jour où la chance vous quitte, quand vos pertes atteignent 20 ou 30% de vos gains, il puisse vous dire d’aller voir ailleurs.

Q : Dans l’affaire Kerviel, la Société Générale fait état d’une perte de 4,9 milliards d’euros…

R : Jérôme Kerviel avait fait gagner un milliard et demi à la Société Générale. Mais le jour où la banque a voulu déboucler les positions qu’il avait prises était l’un des pires dans l’histoire boursière. La perte a été considérable et la SocGen a décidé de transmettre le dossier à la justice. Pourquoi ? Pour être remboursée par l’État – donc par le contribuable français – à hauteur de 1,7 milliard (NDLR : en France, une banque peut récupérer un tiers de ses pertes si celles-ci résultent d’une action frauduleuse). Le procès Kerviel a été une autre occasion manquée de mettre en cause un système qui a déraillé…

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L’actualité de demain : ILS SONT INCORRIGIBLES ! par François Leclerc

Billet invité

Familiers de la montée en puissance mondiale des BRICS, nous le sommes moins de celle des Next eleven ou N-11 (Les onze suivants). Et encore moins du Top 25 des 25 RGM (pour Rapid-Growth Markets, marchés à croissance rapide). Et pourtant, le club formé par le Brésil, la Russie, l’Inde, la Chine et l’Afrique du Sud est devenu trop étroit pour rendre compte de l’émergence de nouvelles puissances économiques. L’Indonésie, la Turquie, le Mexique, le Nigeria ou la Corée du sud connaissent eux aussi une forte croissance économique et sont parmi les Next eleven. Et, dans la dernière liste des pays promis à un bel avenir, celle des 25 RGM, figurent le Chili, la Pologne, le Qatar, etc.

Les classements d’hier sont complètement dépassés : qui parle encore des pays sous-développés, plus noblement dénommés en voie de développement ? En leur sein, il a fallu distinguer les nouveaux pays industrialisés, devenus entre temps émergents, que l’on devrait désormais qualifier d’émergés. Quant aux pays développés ou industrialisés, ils sont parfois ironiquement traités d’immergeants

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L’AMI QUI PREND PARFOIS TROP SES AISES

J’ai déjà eu l’occasion de mentionner la nouvelle d’Edgar Poe intitulée L’ange du bizarre, où il est question d’un maladroit dans l’art de la sarbacane qui se transperce accidentellement la trachée en aspirant au lieu de souffler.

L’admirable poète, doublé de l’inventeur du roman policier, attire notre attention sur le fait que le bizarre se distingue de la simple anomalie par la complexité invisible qui le sous-tend. L’anomalie n’est parfois rien d’autre en effet qu’une incompatibilité très localisée entre deux logiques globales, alors que le bizarre a lui nécessairement toute une histoire, d’une grande densité psychologique le plus souvent.

Pensons par exemple à la remontrance de M. Christian Noyer lundi, à l’égard de la City, accusée de monopoliser le business financier de l’euro, alors que l’euro, on le sait bien, en fait, non seulement la City s’en fiche, mais elle s’assied dessus.

Anomalie ? Non, certainement pas : bizarrerie caractérisée ! Mais quelle peut bien être l’histoire complexe qui se cache là-dessous ?

Y a-t-il un rapport par exemple entre cette sortie et le fait que le prochain gouverneur de la banque d’Angleterre : M. Mark Carney, sera une fois de plus un ancien de Goldman Sachs ?

Il est vrai qu’après M. Mario Monti à la tête du gouvernement italien, M. Lucas Papademos, récemment premier ministre grec, et M. Mario Draghi à la tête de la Banque Centrale Européenne, on frise la saturation en matière d’anciens d’une banque qui s’est trouvée sous le feu des projecteurs ces années récentes pour une série de malversations.

Mais si l’on ne s’est pas formalisé à l’époque de la nomination de M. Draghi à la tête de la BCE, pourquoi s’offusquer de celle de M. Carney à la tête de la Banque d’Angleterre ?

Parce que trop, ce serait c’est trop ?

Il y a à mon sens quelque chose de cet ordre-là, non pas que Goldman Sachs finisse par taper sur le système de tout le monde mais parce qu’il devient de plus en plus difficile de distinguer ce que fait Goldman Sachs et ce qu’aimerait faire la Federal Reserve Bank of the United States of America si elle était une banque comme les autres.

Mentionnons pour mémoire, parce que trop voyantes, les portes tournantes entre le personnel de Goldman Sachs et celui de l’administration et du gouvernement américains, attachons davantage d’importance à l’impunité systématique dont bénéficient la banque et ses dirigeants : affaire des CDO synthétiques trafiqués en 2008, débouchant sur un non-lieu au plan pénal, malgré l’épaisseur du dossier, affaire du swap de change trafiqué qui permit à la Grèce en 2002 de manipuler son bilan et d’entrer dans la zone euro, non-lieu également aux yeux de M. Ben Bernanke, épisode rocambolesque de l’affaire Sergueï Aleynikov, ce programmeur de la GS inculpé un jour de fête nationale, auteur d’un logiciel qui « en de mauvaises mains permettrait de manipuler les marchés boursiers… malhonnêtement », etc.

On évoque souvent une banque devenue à ce point puissante qu’elle ferait la pluie et le beau temps au sein du gouvernement américain mais il me semble qu’il s’agit plutôt de l’histoire de quelqu’un qui s’est fait prendre la main dans le sac et qui, en échange de la liberté de ses mouvements, rend de menus services à ceux qui possèdent à son sujet un lourd dossier qui pourrait être rouvert, si nécessaire, à tout instant.

À mon sens, l’emportement de M. Noyer se situe au sein d’une tradition française où l’on trouve avant lui les noms de Pierre Mendès France, Charles de Gaulle, François Mitterrand : une tradition où l’Amérique commence parfois à vous courir sérieusement sur le haricot.

On a eu du mal jusqu’ici à comprendre ce qui distingue la politique de M. Hollande de celle qu’aurait menée M. Sarkozy dans un deuxième mandat, mais l’emportement lundi de M. Noyer signale peut-être précisément une différence. L’incident signifie-t-il aussi que la nomination de M. Draghi à la tête de la Banque centrale européenne ne serait pas passée comme une lettre à la poste sous M. Hollande ? On est au moins en droit de se poser la question.

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LA NEF, « Misère de la pensée économique », N° 242, novembre 2012

Dans la revue La Nef du mois de novembre : « Misère de la pensée économique ».

Paul Jorion, anthropologue et économiste, poursuit une œuvre puissante et novatrice, largement anticonformiste, passionnante, sur la crise du capitalisme. Nous l’avons rencontré après la toute récente publication de Misère de la pensée économique (Fayard). Entretien.
 
1)             Pourriez-vous d’abord succinctement présenter votre parcours professionnel ?

J’ai étudié la sociologie et l’anthropologie sociale à l’Université Libre de Bruxelles. Je me suis ensuite rendu à Paris où j’ai assisté aux cours de Claude Lévi-Strauss au Collège de France. Celui-ci m’a permis de participer une année à son séminaire. J’assistais aussi à l’École Pratique des Hautes Études aux cours de Georges-Théodule Guilbaud, un spécialiste des mathématiques appliquées aux sciences humaines, ainsi qu’aux séminaires de Lacan.

J’ai ensuite fait du « terrain » anthropologique dans une communauté bretonne, sur l’Île de Houat dans le Morbihan. Les données récoltées m’ont permis de rédiger une thèse d’anthropologie économique à l’Université de Cambridge, défendue ensuite à Bruxelles. J’ai enseigné l’anthropologie deux ans à l’Université Libre de Bruxelles et cinq ans à l’Université de Cambridge où je fus très proche des professeurs Edmund Leach et Meyer Fortes.

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FAVORITISME OU MAINTIEN DE L’ORDRE ?

A propos du film Goldman Sachs, La banque qui dirige le monde, auquel j’ai consacré ma vidéo d’hier, il faut que j’ajoute deux remarques.

Première observation : une des thèses du film est que quand AIG fait faillite en septembre 2008 et que les CDS qu’elle avait émis sont réglés rubis sur l’ongle (honorés à 100 %) sans tentative même de restructuration (qui consisterait à ne régler que X centimes par dollar, en fonction des fonds disponibles), l’ardoise étant réglée par le contribuable américain, la raison en aurait été – selon le film de Jérôme Fritel et Marc Roche – que Goldman Sachs était l’un des principaux créanciers. L’explication de cette largesse serait donc le favoritisme.

Je commence par rappeler qu’à l’époque on évoquait plutôt comme explication, le risque d’incident diplomatique, la première « victime » potentielle du défaut étant la Société Générale, devant même Goldman Sachs ; voir mon billet du 25 janvier 2010 : Les bénéficiaires secrets du sauvetage d’AIG (récapitulatif).

L’explication à mon sens est plus générale : ce sont les banques dans leur ensemble qu’on a voulu protéger, et à travers elles, les investisseurs, et parmi eux encore, et surtout, les rentiers : les « petits rentiers » aux États-Unis se confondant avec les « classes moyennes » et les retraités, catégories chéries des partis en quête de réélection.

Rappelez-vous que la crise éclate en février 2007 quand les emprunteurs subprime connaissent des difficultés en raison de l’éclatement de la bulle de l’immobilier, que la crise de liquidité des banques éclate elle en août, et que l’effondrement du marché des capitaux à court terme a lieu en septembre 2008. Quand a lieu le première restructuration de la dette grecque en décembre 2011, il s’agit d’une première dans la période qui s’est ouverte en février 2007 : jusque-là TOUS les crédits ont été remboursés. On a fait en sorte depuis le début de la crise (au prix de rendre les États exsangues, comme on le voit aujourd’hui) qu’aucun rentier au monde ne perde un centime (du moins sur le papier).

Le renflouage à 100 % des créanciers d’AIG, n’est pas du favoritisme envers Goldman Sachs (même si cela a bien arrangé la banque), c’est une opération de sauvetage du capitalisme aux yeux des « petits rentiers » qui constituent ses fantassins, autrement dit, c’est une opération de maintien de l’ordre !

Seconde observation : il n’est fait aucune allusion dans Goldman Sachs, La banque qui dirige le monde, au fait qu’elle pourrait être associée d’une manière ou d’une autre au gouvernement-même des États-Unis, chose que j’évoque assez souvent de mon côté, et qui pourrait expliquer son extraordinaire impunité. J’écrivais ainsi il y a moins d’un mois, dans mon billet L’affaire Goldman Sachs : Une justice corrompue ou un secteur financier devenu intouchable ? :

J’ai rapporté ici au fil des années les hypothèses de différents traders par ailleurs blogueurs ou autrement médiatiques, selon qui Goldman Sachs est le bras armé de l’État américain dans la manipulation en vue de créer un « vent d’optimisme » sur les marchés boursiers, autrement dit l’instrument du « Plunge Protection Team », l’équipe de protection contre la plongée, comme on surnomme le « Groupe de Travail sur les Marchés Financiers » constitué du Secrétaire au Trésor, du Président de la Fed, de la Présidente de la Securities and Exchange Commission (le régulateur des marchés au comptant) et du Président de la Commodity Futures Trading Commission (régulateur des marchés à terme). Il n’existe pas de preuves de telles allégations, les esprits curieux consulteront cependant régulièrement le site de la firme de collecte d’information relative aux transactions financières qu’est Nanex.

 

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LE TEMPS QU’IL FAIT, LE 7 SEPTEMBRE 2012

Je renvoie à The network of global corporate control, par Stefania Vitali, James B. Glattfelder, and Stefano Battiston, article dont la traduction française est ici.

Goldman Sachs, la banque qui dirige le monde, un film de Jérôme Fritel et Marc Roche

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L’AFFAIRE GOLDMAN SACHS : UNE JUSTICE CORROMPUE OU UN SECTEUR FINANCIER DEVENU INTOUCHABLE ?

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

The English version of this post can be found here.

La première hypothèse qui vient à l’esprit devant la décision du Département de la Justice américain, vendredi, de ne pas poursuivre la banque Goldman Sachs pour les faits qui lui sont reprochés dans la crise des subprimes, est bien entendu celle de la corruption au sein de ce ministère. Les faits sont en effet connus et éminemment condamnables : ventes jouant sur la confiance de produits dépréciés aux meilleurs clients de la firme, organisation par celle-ci de paris et participation active de sa part à ces paris sur des titres adossés à des prêts hypothécaires, alors que ces titres ont été manipulés pour être de la pire qualité possible.

La question qui se pose alors est celle-ci : « Est-il envisageable qu’il ne s’agisse pas ici d’un cas de corruption ? ». Et la réponse est en fait « Oui » : il existe d’autres explications possibles et le sénateur Carl Levin lui-même, qui avait dirigé la commission d’enquête sénatoriale américaine, bien que totalement écœuré, l’envisage, puisqu’il dit de la décision du ministère de la justice qu’elle est : « le produit de lois trop faibles ou d’application trop faible de ces lois ».

Évoquer une « application trop faible des lois », c’est affirmer que le ministère de la justice est complice. Alors accusation de corruption de la part de M. Levin ? Pas nécessairement : il pourrait s’agir de la simple conséquence d’un rapport de force défavorable au ministère de la justice dans un bras de fer avec Goldman Sachs. J’ai eu l’occasion de rapporter ici diverses anecdotes prouvant que le rapport de force entre firmes transnationales, et parfois simplement nationales, et États, est biaisé en faveur des premières de manière tout à fait générale.

Parler de « lois trop faibles », c’est dire que, dans les termes que j’employais plus haut : « ventes jouant sur la confiance de produits dépréciés aux meilleurs clients de la firme, organisation par celle-ci de paris et participation active de sa part à ces paris sur des titres adossés à des prêts hypothécaires, alors que ces titres ont été manipulés pour être de la pire qualité possible », ne tombent pas sous le coup de la loi américaine. Aussi inquiétant que cela soit, ce n’est pas impossible. Voyons pourquoi.

D’abord : « vente de produits financiers avariés aux meilleurs clients de la firme ». M. Milton Friedman, professeur d’économie à l’Université de Chicago pendant près de trente ans, Prix Nobel d’économie en 1976, a répandu avec succès l’opinion selon laquelle une firme travaille uniquement pour ses actionnaires : ni pour ses clients, ni pour ses employés. M. Friedman est considéré comme le second économiste le plus éminent du XXe siècle (après John Maynard Keynes), l’un de ses livres a été vendu à un million d’exemplaires. Dans cette perspective, la vente de produits avariés est justifiée si elle augmente les profits.

Ensuite : « organisation de paris truqués sur l’effondrement d’un secteur financier ». Lors de son audition devant la commission du Sénat américain présidée par Carl Levin, en avril 2010, Lloyd Blankfein, P-DG de Goldman Sachs a affirmé que l’idée que les paris financiers sont condamnables n’a pas de sens pour lui puisqu’il s’agit avec un pari d’une variété de « transfert de risque ». Je notais dans l’un de mes billets consacrés à cette audition : « Merci à Mme le sénateur McCaskill d’avoir rappelé au patron de Goldman Sachs la différence entre une assurance et un pari. Blankfein lui a répondu que pour le market maker il n’y a pas de différence, à quoi elle lui a répondu très justement que pour l’Américain moyen, le problème est probablement là ». L’erreur est bien entendu grossière puisqu’un pari crée de toute pièce un risque qui n’existait pas jusque-là. Quoi qu’il en soit, je suis certain que l’on découvrira sans peine une demi-douzaine d’économistes détenteurs des chaires d’économie parmi les plus prestigieuses pour confirmer sans broncher les propos de M. Blankfein que les paris sont des « transfert de risque » comme les autres.

Mais il y a d’autres explications possibles au blanchiment vendredi de Goldman Sachs par le Département de la Justice que l’émasculation des lois par l’autorité des économistes, et la principale est la raison d’État : les opérations de la firme Goldman Sachs sont peut-être à ce point liées au fonctionnement-même de l’État américain que toute véritable mise en cause est inenvisageable.

J’ai rapporté ici au fil des années les hypothèses de différents traders par ailleurs blogueurs ou autrement médiatiques, selon qui Goldman Sachs est le bras armé de l’État américain dans la manipulation en vue de créer un « vent d’optimisme » sur les marchés boursiers, autrement dit l’instrument du « Plunge Protection Team », l’équipe de protection contre la plongée, comme on surnomme le « Groupe de Travail sur les Marchés Financiers » constitué du Secrétaire au Trésor, du Président de la Fed, de la Présidente de la Securities and Exchange Commission (le régulateur des marchés au comptant) et du Président de la Commodity Futures Trading Commission (régulateur des marchés à terme). Il n’existe pas de preuves de telles allégations, les esprits curieux consulteront cependant régulièrement le site de la firme de collecte d’information relative aux transactions financières qu’est Nanex.

Est-ce à dire qu’il n’existe qu’une alternative : soit le ministère de la justice américain est corrompu d’une manière ou d’une autre dans cette affaire, pour raisons pécuniaire ou d’État, soit le secteur financier dans son ensemble est désormais intouchable ? Non, car comme le prouvent les actions récentes menées par les régulateurs américains contre les banques britanniques Barclays et Standard Chartered, certains établissements financiers de premier plan sont aujourd’hui sur la sellette et sérieusement mis à mal. Les Britanniques trouveront cependant saumâtre qu’il existe de ce point de vue, deux poids, deux mesures, et nul doute que les prochaines révélations compromettantes sur Goldman Sachs viendront en représailles de cette direction-là. À moins bien sûr que, comme l’affirme le trader indépendant Alessio Rastani, Goldman Sachs ne dirige véritablement le monde, auquel cas rien ne se passera. Il ne s’agit pas là d’une hypothèse que l’on puisse balayer d’un simple revers de main.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction numérique en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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FACEBOOK ET L’HYPOTHÈSE D’EFFICIENCE DES MARCHÉS, par Julien Alexandre

Billet invité

Le monde des investisseurs « High tech » a entamé la semaine avec la gueule de bois, et elle ne semble pas être près de passer. La raison ? L’introduction en bourse du géant des réseaux sociaux, aux 900 millions d’utilisateurs affichés, tourne au fiasco. Mardi 22 mai, le titre dévissait pour le 3ème jour consécutif, clôturant à 31 dollars, alors que l’introduction s’était faite vendredi à 38 dollars. Une chute d’autant plus spectaculaire que le mode d’introduction retenu, à savoir ne proposer qu’un petit nombre d’actions représentant un pourcentage faible du capital, est une technique habituellement utilisée pour générer une croissance rapide à court terme de la valorisation des titres. S’il y avait besoin d’une énième preuve de l’irrationalité des marchés, le scénario rocambolesque d’une des plus importantes entrées en bourse de l’histoire serait un candidat tout trouvé. Retour sur un scandale qui ne dit pas – encore – son nom.

Les rumeurs sérieuses sur l’introduction en bourse de facebook ont commencé à circuler courant 2010. Les spéculations allaient bon train pour une IPO (Initial Public Offering, la procédure d’introduction en bourse permettant la cotation d’un titre) en 2011 ou 2012. À l’époque, les analystes financiers estimaient la valorisation du groupe dans une fourchette comprise entre 15 et 25 milliards de dollars, ce qui était déjà considérable pour une entreprise employant seulement 2.000 personnes et générant péniblement 2 milliards de chiffre d’affaires et un résultat net de 606 millions de dollars.

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MARGIN CALL : C’EST PAS DU CINÉMA !

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Quand je tends mon ticket au gars qui contrôle les entrées (il se reconnaîtra), il me regarde, puis il me dit : « Oh ! pour vous, c’est pas aller au cinéma, ça : c’est comme aller au boulot ! »

Et il a raison : c’est rare qu’on aille au cinoche et que ce qu’on voit sur l’écran c’est ce qu’on a fait pendant dix-huit ans de sa vie. Pour ceux qui ont vu le film, moi dans ces histoires-là, j’étais Eric Dale, sauf qu’on ne m’a jamais proposé de fermer ma gueule pour 171.000 dollars de l’heure, on sait comment on aurait été accueilli.

Vous l’avez déjà compris : c’est super-bien foutu. Il n’y a pas d’erreurs : on vous explique que la camelote dont on va se débarrasser auprès des clients qui vous font confiance, ce sont des produits financiers composés de tranches de MBS (Mortgage-Backed Securities), sans prononcer le nom de CDO (Collateralized Debt Obligations), on ne vous parle pas non plus de CDO synthétiques, qu’il aurait fallu mentionner si l’on avait voulu être parfaitement exact et complet, mais bon, c’est déjà bien assez compliqué comme ça.

Donc on simplifie, et on met tout ça sur une seule journée, ce qui n’est pas gênant : les situations sont authentiques (aux US, dans une grosse boîte, on est viré exactement comme ça : y compris l’agent de sécurité qui vous reconduit à la porte et les cartons d’effets personnels avec lesquels on se retrouve sur le trottoir), et les personnages sont eux criants de vérité : je n’ai aucun mal à leur mettre les noms de gens que j’ai connus à Paris, Londres, Amsterdam, Los Angeles ou San Francisco.

En appelant le big boss : « John Tuld », on vous aiguille bien sûr vers Lehman Brothers, dont le P-DG s’appelait Dick Fuld, et là on vous mène un peu en bateau (probablement pour éviter les procès) puisque l’histoire qui émerge, ce n’est ni celle de Bear Stearns (qui furent beaucoup plus honnêtes que ce qu’on voit là et qui furent les premiers à tomber pour cette raison-là justement), ni celle de Lehman Brothers, mais un condensé de la stratégie de Goldman Sachs, telle qu’elle est apparue d’abord dans le livre de Michael Lewis : Le casse du siècle (The Big Short), et ensuite dans les auditions des dirigeants de la firme devant une commission du Sénat américain en 2010.

Le P-DG affirme, contre toute plausibilité, à ses seconds : « On s’en sortira » et, incroyable mais vrai : ils s’en sont sortis, puisqu’aucun d’entre eux n’est en prison à l’heure où je vous parle et qu’ils continuent de toucher leurs bonus qui se chiffrent en millions de dollars – et c’est toujours nous qui, d’une manière ou d’une autre, les leur versons.

Si de tout cela vous vous en foutez et que la seule chose qui vous intéresse, c’est le cinéma, allez-y voir quand même : cela vaut la peine de voir dans une partie de poker menteur, Jeremy Irons en P-DG « plus cynique que moi, tu meurs » et Kevin Spacey en « company man » dont l’esprit est ailleurs puisqu’il pense surtout à sa chienne qui agonise.

À un moment, dans une bagnole sur un pont de New York, la bleusaille qui chialera plus tard dans les toilettes parce qu’il va être viré, demande : « Et les gens, les gens ordinaires ? », et l’autre, le vieux briscard, lui répond : « Les gens ordinaires : ils sont foutus ! ». C’est pour ça que Margin call, ce n’est pas Hollywood : n’allez pas croire qu’on vous raconte là une histoire, c’est pas du cinéma, c’est la vie qu’on est en train de nous faire.

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Margin Call, film américain écrit et réalisé par J. C. Chandor (2011)

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction numérique en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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LE VIF/L’EXPRESS, Le jour où l’on voulut moraliser la finance, 12 – 18 avril 2012

Ma chronique pour l’hebdomadaire belge. L’article, sous la forme où il a paru.

Le 23 octobre 2008, c’est le jour où l’on a voulu moraliser la finance. Le projet a suscité l’enthousiasme. Il est même devenu si populaire qu’on imagine depuis que l’idée est une idée ancienne et qu’on a « toujours » voulu moraliser la finance. Or, ce n’était pas le cas, l’idée était neuve : avant, on pensait autrement.

L’idée était dans l’air cependant. Un peu moins d’un mois auparavant en effet, le 25 septembre, M. Sarkozy, président de la République Française, avait prononcé le Discours de Toulon, où il disait ceci :

« La crise actuelle doit nous inciter à refonder le capitalisme, le refonder sur une éthique, celle de l’effort et celle du travail […] L’autorégulation pour régler tous les problèmes, c’est fini. Le laisser-faire, c’est fini. Le marché tout-puissant qui a toujours raison, c’est fini. […] Si l’on veut reconstruire un système financier viable, la moralisation du capitalisme financier est une priorité. »

Si je retiens plutôt la date du 23 octobre, c’est que ce jour-là, une commission du Congrès interrogea assez rudement pendant quatre heures M. Alan Greenspan, président de 1987 à 2006 de la Federal Reserve, la banque centrale américaine, à propos de la « main invisible » évoquée en son temps par le philosophe écossais Adam Smith (1723 – 1790), une main invisible guidant l’économie vers le plus grand bien-être de la communauté dans son ensemble, et résultant des actions égoïstes des hommes et des femmes dont les actes combinés constituent l’activité économique.

Dans son fameux ouvrage intitulé La richesse des nations (1776) Adam Smith écrivait ceci : « Ce n’est pas de la bienveillance du boucher, du marchand de bière et du boulanger que nous attendons notre dîner, mais bien du soin qu’ils apportent à leurs intérêts. Nous ne nous adressons pas à leur humanité, mais à leur égoïsme ; et ce n’est jamais de nos besoins que nous leur parlons, c’est toujours de leur avantage ».

Quel rapport me direz-vous entre la moralisation de la finance et la main invisible d’Adam Smith ? Eh bien, le rapport est très simple : en cet automne de l’année 2008, la première est appelée à remplacer la seconde. La moralisation de la finance est invoquée comme le moyen d’empêcher les catastrophes financières – comme celle qui vient alors d’avoir lieu à la suite de la faillite de la banque d’affaires Lehman Brothers – parce que la main invisible d’Adam Smith a échoué à le faire (*).

Parce que depuis l’époque d’Adam Smith, on y a cru, à la main invisible : on a cru que « les vices privés font les bénéfices publics », comme disait Bernard Mandeville (1670 – 1733), un prédécesseur hollandais du philosophe écossais. Avant eux, on pensait comme on pense à nouveau depuis le 23 octobre 2008 : que pour moraliser la finance, il faut que les financiers adoptent un comportement moral.

Comme son prédécesseur Galilée, Alan Greenspan finira par abjurer sa foi. Le Congressman Henry Waxman l’accuse : « Vous étiez sans aucun doute l’avocat le plus éloquent de la dérégulation. Vous avez été un partisan convaincu du laisser-faire envers les marchés dont vous attendiez qu’ils se régulent eux-mêmes. […] La question que je vous adresse est très simple : « Vous êtes-vous trompé ? » » Et Greenspan de lui répondre alors, et dans le style qui lui est habituel : « J’ai dû constater une erreur dans le modèle qui me semblait être la structure fonctionnelle essentielle définissant la manière dont opère le monde ».

On apprendrait en 2010 qu’au plus fort de la crise, la firme Goldman Sachs avait, avec l’aide de hedge funds, créé des titres financiers constitués de prêts subprime, conçus pour être délibérément de la pire qualité possible, pour pouvoir parier sur leur toxicité, tandis que les clients de la firme étaient encouragés à parier eux sur leur bonne santé. La stratégie contribuait bien entendu à précipiter l’effondrement du système financier tout entier. Cela confirmait, sans grande surprise, que quand les choses vont mal, le comportement égoïste peut consister à se précipiter vers la porte de sortie, en piquant même au passage le portefeuille de ceux qui se font piétiner.

Certains, par leur attitude en 2008, avaient donné tort à Alan Greenspan, et à la malheureuse main invisible d’Adam Smith. Du coup, le seul choix qui nous reste, c’est de moraliser la finance !

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(*) C’est Michèle Leclerc-Olive qui a attiré l’attention sur le renversement qui a lieu alors, sur le fait que l’on s’est mis à parler de « moraliser la finance » alors que l’on supposait jusque-là que la finance s’autorégulait.

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LE TEMPS QU’IL FAIT, LE 16 MARS 2012

Le Front de Gauche et nous
Les « Questions qui restent à résoudre »
Mr. Greg Smith, ancien Executive Director de la compagnie Goldman Sachs
Pour qui travaille une entreprise ?

La même vidéo sur YouTube

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California Street, San Francisco

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OÙ L’ON REPARLE DES VOLEURS DE POULES QUI FONT LA MANCHETTE DES JOURNAUX

J’écrivais avant-hier dans M. Stiglitz n’est pas au courant :

…il fallait que la Bourse grimpe en permanence (on a pensé un moment – et certains le pensent toujours apparemment – que le High Frequency Trading donnerait un coup de main – en douce : sans qu’il faille mettre en prison un trop grand nombre d’informaticiens vendant la mèche)…

Or, le Wall Street Journal annonce à l’instant que « La cour d’appel annule la condamnation de l’ancien programmeur de Goldman Sachs », condamné je le rappelle en 2011 à huit ans ferme de prison. L’article dit entre autres ceci :

Jeudi en fin de journée, dans un jugement d’une seule page, la Cour d’Appel américaine du Second Circuit déclare que la condamnation de M. Aleynikov doit être annulée et qu’il devrait être acquitté ; la Cour ne donne pas ses raisons.

Si vous ne savez pas qui est Sergey Aleynikov, relisez mon billet de juillet 2009 : Sergey Aleynikov, évitez les balcons ! J’y écrivais ceci :

Mr. Joseph Facciponti, Assistant du Procureur Général américain a déclaré le 4 juillet au tribunal, lors d’une déclaration à la presse, que « La banque (Goldman Sachs) a mentionné la possibilité qu’il existe un danger que quelqu’un qui sache utiliser ce programme puisse l’utiliser pour manipuler les marchés de manière malhonnête ». Ah ! voilà qui est tout à fait remarquable : un programme qui aurait pu conduire Mr. Aleynikov à manipuler les marchés malhonnêtement s’il travaillait pour Teza Technologies, et qui lui permettait de gagner sa vie comme un honnête travailleur quand il travaillait chez Goldman Sachs ! Il y a là un mystère que j’aimerais bien comprendre, d’autant que le 4 juillet, c’est la fête nationale américaine : pour que la cour siège l’équivalent du 14 juillet en France, il fallait donc que le cas de Mr. Aleynikov soit jugé, c’est le moins qu’on puisse dire, affaire pressante !

Je parlais aussi d’Aleynikov dans un autre billet, publié deux jours plus tard, intitulé (allez savoir pourquoi ?) Dans ma petite boîte à anomalies, où je mentionnais trois anomalies qui n’avaient sûrement aucun rapport entre elles : une somme intraçable de mille milliards de dollars dans le bilan de la Fed, la présence inopinée sur les marchés à terme américain de « quelqu’un quelque part [ayant] à sa disposition des sommes colossales destinées à lancer sur les marchés boursiers des signes d’optimisme forcé », et l’arrestation de Sergey Aleynikov un jour de fête nationale.

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« ALESSIO RASTANI N’EST PAS VRAIMENT TRADER ! »

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Si, bien sûr qu’il l’est, mais quel extraordinaire acharnement depuis hier à vouloir prouver que ce trader n’en est pas véritablement un !

Nikademus en avait déjà proposé l’explication simple : « Disqualification : par ceux qui ont des raisons de faire croire que les marchés sont socialement utiles », mais il faut sans doute creuser davantage : il y a quelque chose dans ce que dit Alessio Rastani qui doit véritablement toucher une corde sensible chez pas mal de gens. Mais qu’est-ce que c’est ? La « révélation » que ce ne sont pas les gouvernements qui gouvernent mais Goldman Sachs ? Le fait que les spéculateurs se font de l’argent sur la destruction de nos systèmes économiques ? Le fait que les boursicoteurs participent à la curée et peuvent éventuellement même gagner gros ? Bof ! ce qu’il dit, je le répète ici depuis plusieurs années, et ça ne gène apparemment personne (personne n’a jamais suggéré par exemple que je n’étais pas vraiment blogueur 😉 ).

Non, ce qui gêne, et il faudrait même dire bien sûr « qui fait peur », c’est le fait qu’il vende la mèche, et qu’en vendant la mèche, il offre sur un plateau d’argent des arguments à ceux qui apparaissent comme ses adversaires : les gens qui critiquent en ce moment le comportement des milieux financiers avec une irritation croissante. Et ça, vendre la mèche, ça ne se fait pas, et surtout, ça ne s’explique pas. D’où la réaction : s’il a l’air de vendre la mèche, ce ne peut être que parce qu’il fait semblant de vendre la mèche et il est en réalité quelqu’un d’autre que celui qu’il prétend. Souvenez-vous de Warren Buffett déclarant : « Oui, il y a bien une lutte des classes, et c’est la classe à laquelle j’appartiens qui a gagné ! », la première réaction a été précisément celle-là : « Il ne peut pas véritablement vendre la mèche : soit il veut dire autre chose que ce qu’on croit l’entendre dire, soit il fait semblant ! »

Tant que les gens agissent dans le sens de leurs intérêts, rien de très neuf ne pourra jamais se passer : tout continue comme avant et les vaches sont toujours bien gardées. Mais quand ils cessent d’agir selon leurs intérêts, les certitudes se fissurent, les frontières se troublent, et les choses se mettent à véritablement changer.

Et c’est en réalité cela qui fait si peur à certains : si Alessio Rastani est vraiment trader et qu’il pense vraiment ce qu’il affirme devant les caméras de la BBC, alors, une conclusion s’impose : une véritable transformation s’est amorcée !

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction numérique en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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EUROPE 1, À la une du web, jeudi 29 septembre à 20h50

Nicolas Carreau s’entretiendra avec moi du cas du trader Alessio Rastani.

Il est important de noter que l’intention de Nicolas Carreau était de s’entretenir avec Nikademus et que c’est ce dernier qui, étant indisponible ce soir, a proposé que je m’exprime à sa place. Je m’efforcerai de rendre justice à son billet : Le miroir de Dorian Gray.

Le podcast est ici.

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CE QUE KARL MARX N’EST PAS PARVENU À FAIRE, GOLDMAN SACHS Y PARVIENDRA

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Un article dans le Wall Street Journal d’hier est consacré à un sujet passionnant : comment Goldman Sachs encourage – une fois de plus : comme au temps des subprimes – ses clients fortunés à parier sur la destruction totale du système financier, dans des conseils « stratégiques » offerts le 16 août à des hedge funds, des fonds d’investissement spéculatifs, clients de la firme.

Ce n’est pas que cet effondrement n’aura pas lieu sans l’aide de Goldman Sachs bien entendu, mais il est quand même paradoxal que ce soit l’une des principales firmes financières au monde qui agisse de cette manière et précipite l’effondrement du capitalisme. La rationalité économique a bien du mal évidemment à distinguer l’intérêt à long terme de l’intérêt à court terme, et Goldman Sachs agit du coup de manière parfaitement rationnelle et on ne saurait certainement pas la critiquer sur ce plan.

Au temps quand même pour le malheureux Adam Smith et sa « main invisible » : l’intérêt individuel égoïste ne contribue à l’intérêt général qu’au-dessous d’un certain seuil de complexité depuis longtemps dépassé. Friedrich von Wieser (1851 – 1926) évoquait en effet déjà le fait que le système capitaliste, fondé sur la poursuite des intérêts personnels, permet cependant à des individus d’utiliser leur fortune pour subvertir l’intérêt général. L’un des plus éminents fondateurs de l’École autrichienne d’économie était donc déjà au courant.

Ce que Marx n’est pas parvenu à faire, Goldman Sachs y parviendra donc. Et l’on sait pourquoi : ce qui manquait au révolutionnaire, c’était (mais c’est, bon sang, bien sûr !) les moyens financiers !

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction numérique en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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LES POLITIQUES ET LES FINANCIERS

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Les résultats de Goldman Sachs au cours du deuxième trimestre sont intéressants parce qu’ils offrent en quelque sorte un cliché de la situation financière de la planète. On ne sera pas surpris d’apprendre par exemple que la firme a perdu de l’argent sur les crédits hypothécaires de l’immobilier résidentiel et commercial américains, ces deux baromètres de la bonne santé économique du pays continuant d’indiquer la tempête, et avec le chômage reparti à la hausse, les particuliers ne sont pas prêts à se remettre à payer leurs traites ou à refréquenter les centres commerciaux.

L’activité spéculative n’est plus ce qu’elle était non plus : le spéculateur trouve ses délices dans le développement de belles tendances à la hausse ou à la baisse, mais le désordre mondial ne permet même plus cela : le désarroi des politiques et leurs réactions désordonnées provoquent la pagaille. Goldman Sachs a du coup accusé des pertes même dans la spéculation sur l’or et l’argent. David Viniar, le directeur financier de Goldman Sachs, l’une des vedettes de l’audition des dirigeants de la firme devant une commission du sénat américain l’année dernière, affirme au Wall Street Journal qu’il est très difficile pour le spéculateur de naviguer dans la mer hâchée que nous connaissons en ce moment parce que « beaucoup de choses dépendent de questions politiques », un environnement « très dur à analyser, très difficile pour nous », ajoute-t-il. Résultat : les bénéfices de Goldman Sachs liés au trading sont en baisse de 53% par rapport à l’année dernière et la firme s’apprête à licencier 1.000 membres de son personnel.

Vous pensiez que les politiques s’ingénient depuis plusieurs années à faciliter la vie des financiers, eh bien, détrompez-vous : la panique présente de la classe politique rend en réalité la vie des financiers très compliquée.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction numérique en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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FEEDBACK POSITIF, VALEUR ET BANCOR, par Pierre Sarton du Jonchay

Billet invité

Cher Paul,

Votre explication sur le feed-back positif et négatif à l’intérieur d’un système peut délimiter l’utilité systémique de la notion de valeur. Un système se conserve, s’auto-régule, s’il contient suffisamment de feed-back négatif pour revenir dans ses limites de rationalité quand des forces s’en dégagent qui le subvertissent. Le feed-back positif d’un système est au contraire sa force d’auto-destruction. Le feed-back positif change la rationalité du système pour imposer une autre rationalité qui produit un autre système. Goldman Sachs et Deutsche Bank ont puisé dans le système financier le feed-back positif qui leur permettait de tirer parti de la contradiction intrinsèque au système. Ces institutions ont joué le système contre lui-même par le feed-back positif qu’elles y ont trouvé et y trouvent encore.

Bien qu’il soit maintenant démontré que le système financier contient des acteurs qui jouent explicitement contre lui, il faut cependant constater que les forces de feed-back positif ne sont pas encore suffisantes pour entraîner sa disparition. Cela signifie en logique systémique, que les acteurs du système sont à la fois à l’intérieur du système et à l’extérieur du système. A l’intérieur pour utiliser le système à son auto-destruction et à l’extérieur pour imaginer sa sur-existence hors du système en destruction. Ainsi la notion de valeur peut-elle exprimer cette réalité unique mais contradictoire des acteurs qui contiennent le système en étant contenu par le système. Autrement dit GS et DB ont réalisé de leurs spéculations contre le système des plus-values qui s’analysent en moins-values pour le système.

La notion de valeur permet de qualifier une réalité qui n’a pas le même sens selon les points de vue subjectifs. Les plus-values de GS et DB contre le système sont pour d’autres des moins-values du système. La notion de valeur permet également d’exprimer dans le temps un changement d’état du système à l’intérieur d’une rationalité inchangée. Nous constatons à longueur de billets et commentaires sur ce Blog, que depuis le krach des subprimes, le système financier se perpétue dans les mêmes structures de rationalité alors même que le feed-back positif fait son œuvre. Pourtant, le discours sur le système change : la confiance, l’adhésion et la compréhension s’évanouissent. Pour exprimer la liquidité du système, la permanence de son activité alors que son état change, la notion de valeur permet d’affirmer un gain ou une perte de substance. L’agonie du système est sa perte de valeur qui annonce sa disparition.

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