Tous les articles par Paul Jorion

Espace collaboratif pour une « constitution pour l’économie »

L’un d’entre vous a créé un espace collaboratif pour une « constitution pour l’économie » (merci, JLM !), telle que décrite initialement en septembre 2007 dans L’économie a besoin d’une authentique constitution. Avant de pouvoir le lancer effectivement, un collège de quatre membres doit être constitué, qui gérera collectivement les « pages de structures » – la table des matières de cet espace.

Que les candidats éventuels aient l’amabilité de me contacter par courriel ici (plutôt que par un commentaire à ce billet). Il serait bon que l’un ou l’une d’entre vous ait un peu d’expérience dans la gestion d’un Wiki. Merci d’avance !

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L’écharpe rouge

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Il y a un peu plus de trente ans, je suis allé interviewer les Provos d’Amsterdam pour écrire un mémoire de sociologie. J’en suis revenu avec une grande tendresse pour le penseur de Provo, Roel van Duyn, et une grande admiration pour l’un de ses soutiens les plus précieux, le poète Simon Vinkenoog. J’ai beaucoup aimé aussi les grandes écharpes de deux mètres que les étudiants hollandais portaient repliées en deux pour former une sorte de nœud coulant et qui remplaçaient un manteau en hiver. De retour, j’ai demandé à ma mère de m’en tricoter une semblable.

Quinze ans plus tard, jeune professeur à Cambridge, je portais toujours ma longue écharpe rouge. Je l’ai examinée un jour sans sollicitude et comme elle était pleine de trous, je l’ai mise à la poubelle. A cette époque, j’avais un étudiant thésard, italien, qui ne ratait aucun de mes cours et qui, à la fin de l’un d’eux, me prit à part pour me dire avec une gravité inhabituelle : « Paul, je voudrais te parler ! » Je lui dis « Bon ! », et nous sommes allés nous asseoir à l’écart. Je m’attendais à une révélation dramatique sur sa vie personnelle, mais ce n’était pas ça : « Paul », me dit-il avec une certaine solennité, « tu ne portes plus ton écharpe rouge. Faut-il y lire une signification politique ? »

Si vous êtes familier des échanges récents sur ce blog, vous comprenez pourquoi cette anecdote de l’écharpe rouge me revient aujourd’hui à l’esprit. Je suis anthropologue et sociologue de formation et je me pose des questions sur le monde où nous vivons et tout spécialement où il va. J’aimerais dire : « C’est mon métier ! » Bien sûr je n’aurais jamais choisi ce métier si j’étais allergique au fait de me poser ce genre de questions. Sur la réponse qu’il faut apporter à la plupart de celles-ci, et comme vous pouvez le constater, je n’ai encore qu’une idée très vague et je réfléchis tout haut en votre présence. C’est peut-être ce flou qui permet à mes bribes de réponses de devenir pour certains d’entre vous le support à un test projectif comme les taches du Rorschach, où chacun lit ce qui lui passe en réalité par son propre esprit.

Vous n’avez accès qu’aux commentaires du blog, moi je reçois en sus des courriels où l’un me dit que la révolution mondiale n’attend qu’un signal de moi pour se déverser sur le monde, un autre que la Terre n’a jamais connu pire crapule vendue à la finance. Et ceci, bien entendu, à la lecture des mêmes billets. Le jour viendra peut-être où ce sera le même qui m’écrira le premier message le matin et le second dans la soirée, ayant lu sur mon blog un « peut-être », là où il espérait un « c’est bien possible ».

Je caricature bien sûr, mais vous m’avez compris : il en va là comme de l’écharpe rouge. Certaines idées, j’en conviens, sont capitales, et doivent être traitées à ce titre. Faites-moi plaisir cependant, si jamais la tentation vous effleure de lire dans ce que j’écris davantage que ce qui y est dit, repoussez-la avec vigueur !

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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Le grand percolateur

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Mes amis aux US m’envoient des e-mails incendiaires : ils relaient les éditorialistes, blogueurs, etc. que vous connaissez déjà, les Simon Johnson, Chris Hedges, Paul Krugman. etc. Tous mes correspondants, comme toutes leurs sources, ont désormais atteint le seuil critique de l’indignation, du sens de l’outrage, tous dénoncent la mise en coupe réglée du pays par l’« oligarchie », la mise au pas de l’administration Obama par Wall Street : JP Morgan, Goldman Sachs et les hedge funds dirigent désormais les Etats-Unis en la personne de Timothy Geithner, Larry Summers ou Rahm Emanuel. Aux abois il y a quelques mois, Wall Street a été remis sur pied à grands coups de dizaines de milliards de dollars généreusement offerts par le contribuable américain et ceux de leurs dirigeants qui ne sont plus aux manettes de ces banques, c’est tout simplement parce qu’ils sont, devinez où ? aux rênes du gouvernement, occupant souvent d’ailleurs des positions définies comme « représentant du public », comme ironise à ce sujet Chris Martenson.

J’y vois là la confirmation du théorème dont je vous ai déjà parlé, conçu il y a vingt ans : « En temps de crise tout se passe comme en temps ordinaire, si ce n’est que les principes implicites apparaissent dorénavant en surface ». Certains affirmaient que JP Morgan et Goldman Sachs dirigeaient les États-Unis depuis un siècle environ et que seuls quelques initiés le savaient. Quoi qu’il en soit, la chose est vraie aujourd’hui, cela fait les gros titres des quotidiens et la une du journal de vingt heures. La question que nous nous posons bien sûr vous et moi, c’est si cette visibilité accrue fait une différence.

L’histoire suggère que oui. C’est une chose de se douter de quelque chose et c’en est une autre d’avoir le nez écrasé dessus. « Se douter de quelque chose », c’est un peu comme la vision périphérique : c’est là mais on peut l’ignorer si on veut. Quand c’est au plein milieu de votre champ de vision, de celui des membres de votre famille et de vos amis, de celui de vos voisins de palier et des gens qui attendent le bus en votre compagnie, c’est une autre affaire. Parce que ça devient alors un sujet de conversation, et d’entendre que votre indignation n’est pas simplement une expérience intérieure, comme une rumination causée par une digestion difficile, cela donne à votre expérience, valeur d’universalité : ce n’est plus « moi » qui pense cela, c’est « tout le monde ». Et cela, cela vous donne à vous et à ceux à qui vous parlez, une détermination dont le degré n’est pas du même ordre de grandeur que celui de la rumination individuelle : de « courageux mais pas téméraire » vous basculez au (très périlleux d’ailleurs) sentiment de toute-puissance que vous confère la présence d’une foule tout autour de vous.

Vous me dites dans vos commentaires : « Il y a des initiatives du même genre que la vôtre, ici ! Il y a des gens qui pensent comme vous, là ! ». Et ceci évoque une notion de physique, celle de percolation. Un petit mot d’explication : la percolation c’est un phénomène critique, c’est la transition qui s’opère quand des cellules qui étaient jusque-là isolées communiquent soudain et se transforment en un réseau. Et ce que ce réseau permet c’est qu’il existe désormais une multitude de chemins qui permettent d’aller d’un bout à l’autre du système sans que le parcours ne s’interrompe nulle part et ceci, quel que soit le point d’entrée : c’est l’eau qui traverse le café moulu dans le percolateur, c’est l’éponge qui s’imbibe entièrement alors que seule sa base est en contact avec l’eau. La percolation couvre ce qui pourrait se passer, et ce à quoi vous m’encouragez d’ailleurs : parler d’une seule voix avec d’autres qui disent des choses très proches de ce que je dis moi-même, pour permettre la connexion des efforts de même nature où chacun est désormais en communication avec tous les autres et une transition s’est opérée qui a transformé une collection de « mois » isolés en un « tout le monde » collectif.

Quand la percolation a eu lieu, le système tout entier est prêt à basculer d’un état dans un autre, comme ces images, faites pour intriguer les enfants, où l’on voit un objet bien distinct si l’on fixe sa vision sur les surfaces en blanc et un tout autre – qui était pourtant déjà là – lorsque le regard se concentre maintenant sur les surfaces en noir.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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Gesell (V)

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Johannes Finckh, dont vous avez dû lire les commentaires enthousiastes en faveur de la monnaie fondante m’a fait parvenir un exemplaire de « L’ordre économique naturel », un ouvrage de Silvio Gesell originellement publié en allemand en 1907.

J’y retrouve bien des idées sur la monnaie, sur les prix, sur l’économie en général, que je croyais avoir exprimées pour la première fois sous cette forme dans mes propres écrits. Bien sûr la manière de le dire est différente – plus pamphlétaire chez Gesell – et le recouvrement seulement partiel, disons entre le tiers et la moitié.

Qu’est-ce que cela prouve ? Cela prouve, me semble-t-il, que quand on part des mêmes prémisses : que les économistes n’y ont rien compris et qu’il faut reprendre ces questions à zéro, en les réexaminant et en en faisant émerger patiemment l’anatomie et la physiologie de l’économie et de la finance, on débouche immanquablement sur les mêmes conclusions.

Pourquoi la science économique elle-même n’a-t-elle jamais intégré cette façon de voir ? Pour une raison que je décrivais de la manière suivante dans « La crise. Des subprimes au séisme financier planétaire » (Fayard 2008 : 285 – 286 ) :

L’économie et la finance sont des activités serties dans le fonctionnement des sociétés humaines et sont déterminées par les rapports de forces qui caractérisent celles-ci. La description scientifique de l’économie et de la finance met en évidence le mécanisme de ces rapports de forces, et souligne l’arbitraire qui préside au fait qu’ils bénéficient à certains individus plutôt qu’à d’autres. Il n’est pas surprenant dès lors que ces bénéficiaires entreprennent une promotion systématique des théories de ces deux champs qui les représentent comme déterminés par d’autres principes que les simples rapports de forces entre parties impliquées, voire qui représentent ces deux champs comme n’étant pas même sertis dans le fonctionnement des sociétés humaines, et font croire, par exemple, que leur mécanisme est autonome et est soumis, non pas à des règles juridiques et éthiques, mais à des forces du même type que celles qui président aux mouvements d’astres lointains.

Mais là aussi, j’ai été précédé, non pas par Gesell mais par un certain Professeur Brentano, auteur de l’ouvrage « Le chef d’entreprise », cité par Gesell :

Dans l’enseignement de l’économie politique, une doctrine, si bonne soit-elle, n’est jamais admise que quand elle défend les intérêts d’un parti puissant, et aussi longtemps que ce parti reste puissant ; si un autre parti devient plus influent, les doctrines les plus erronées seront réhabilitées si elles semblent servir ces nouveaux intérêts. (Brentano, cité par Gesell [1907] 1948 : 115).

Un siècle nous sépare, durant lequel le pouvoir dont l’argent dispose a permis que son mécanisme demeure un secret bien gardé.

––––––––––––––––
Silvio Gesell, L’ordre économique naturel, trad. Félix Swinne, Paris-Berne-Bruxelles, [1907] 1948

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Que faire ?

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Vous vous souvenez du VIX, l’indice de volatilité sur le marché des options ? Je crois que je pourrais de la même manière créer le IFBPJ (Indice de la Frustration sur le Blog de Paul Jorion), je ferais le relevé des suggestions de passer de la formule blog à la formule forum, de l’indignation devant la Bourse qui grimpe quand les mauvaises nouvelles ne sont pas aussi mauvaises que prévu, des appels à l’action plutôt qu’au bavardage, etc. et je calculerais la valeur de l’indice. Je vais m’épargner cette peine car le résultat est connu : le IFBPJ a manifestement atteint la cote d’alerte.

La manière dont je réagis moi, vous pouvez l’observer ici en direct : je creuse deux questions, celle de la concentration des richesses et celle de la monnaie, et j’examine si elles sont liées, et si oui, comment ? L’urgence pour moi, c’est une théorie de la monnaie qui tienne la route. Je transforme ma frustration en énergie et je travaille furieusement à clarifier tout cela.

Ce qui ne signifie pas que les autres questions que vous me posez ne soient pas elles aussi excellentes et qu’il n’y ait pas d’autres choses à faire qui soient au moins aussi utiles. Je reprends trois idées au vol :

* Y aurait-il un bénéfice à ce que les gens que vous aimez bien parlent davantage d’une seule voix, débouchent sur des positions communes ? Je ne vais pas vous répéter les noms qui reviennent souvent quand vous me suggérez cela, vous les connaissez. Si c’est une bonne idée on pourrait étendre la liste internationalement mais il faudrait surtout trouver un moyen pratique de le faire.

* Faut-il approfondir mon idée de constitution pour l’économie, en travaillant collectivement et systématiquement à la rédaction d’articles ?

* Faut-il réfléchir à une formule qui serait au niveau de l’internet, l’équivalent des États Généraux ?

Je vous vois bondir sur vos plumes mais avant que vous ne le fassiez, une remarque : j’ai atteint personnellement la limite des vingt-cinq heures de travail par jour et donc toute suggestion qui implique que je fasse ceci ou cela en plus, tombera dans l’oreille d’un sourd très fatigué. Donc, à bon entendeur : à toute suggestion excellente de votre part ma réponse sera : « D’accord, et comment pouvez-vous, personnellement, contribuer à cette initiative ? » Allez, je ne vous retiens pas davantage : à vos plumes !

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L’actualité de la crise : Méthode Coué : exercice appliqué, par François Leclerc

Billet invité.

METHODE COUE : EXERCICE APPLIQUE

Si l’on délaisse pour un instant Wall Street, les annonces de brillants résultats en façade provenant des plus grands banques américaines, et le feuilleton toujours sans fin de l’annonce des résultats des « stress tests » menés par le Trésor dans les comptes de ces mêmes banques, on peut porter un regard tout aussi sceptique sur les pronostiques relatifs à l’amélioration de la situation économique qui continuent de fleurir chez les hommes politiques.

Avant d’y venir, on peut aussi remarquer, qu’à en croire les visages avenants présentés aux investisseurs par les banques, dans une sorte de danse de la séduction un peu impudique vue la crise économique, qu’il y a décidemment deux mondes avec de moins en moins de choses à voir entre eux. Celui de la finance, qui prospérerait donc dans la crise, envers et contre tout, et celui de l’économie, dont les jours sombres s’accumulent sans fin, en dépit des tentatives de faire croire le contraire.

Lawrence Summers, le principal conseiller économique de Barack Obama, s’est fait ces derniers temps une réputation d’optimiste invétéré, encore alimentée par ses dernières déclarations du 14 avril à la chaîne d’informations économiques et financières CNBC. Il a exprimé à cette occasion la ferme conviction que la situation actuelle était « plus contrastée » qu’il y a deux mois, quand on ne pouvait « rien trouver de positif ». En ajoutant, pour faire contraste, « ce qui donnait l’impression que l’économie était en chute libre. Cette assertion laisse songeur, quand on lit les raisons qui le conduisent à penser ainsi: « le marché du logement est toujours faible, mais il y a un certain nombre de choses qui sont plus positives », a-t-il assené sans trop s’étendre, s’appuyant également sur la fin du processus de déstockage des entreprises, « qui peut être source de force » dans l’avenir, et des dépenses de consommations, « qui ne sont pas en chute libre ».

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Le temps de l’adolescence

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

L’administration américaine se demande quel est le degré de détail « graphique », traduisez horrifiant, approprié dans les révélations qu’elle s’apprête à faire sur les pratiques d’interrogation de la CIA et de ses divers contractuels au cours des années récentes. Des bruits de couloir suggèrent qu’elle est en train de faire de même à propos du résultat des tests de « stress » qu’a subi entre ses mains la comptabilité des banques américaines : quelle est l’horreur supportable ? se demande-t-elle.

Que peut-on révéler exactement au public américain quant aux techniques de torture approuvées par son gouvernement et quant à la santé de son secteur bancaire ? La question n’est qu’une instance d’une autre, plus générale : « Quel est le degré de travestissement nécessaire dans ce que nous révélons aux enfants de ce que font les adultes ? ». Les intentions des grands sont louables car le principe qui les sous-tend est celui-ci : « Si les enfants savaient la vérité, ils sombreraient dans le désespoir – comme l’ont fait avant eux leurs aînés ».

Et ils ont raison : si nous savions à quelles pratiques se livrent dans les coulisses ceux qui affirment protéger notre propre sécurité et celle de nos placements financiers, nous sombrerions dans le désespoir. Mais pas tout de suite, souvenez-vous. Le jour où l’adulte révèle à l’enfant que le Père Noël n’existait pas, quelque chose se brise en celui-ci. L’adulte ne pense pas suffisamment au fait qu’il n’en sort pas grandi.

Pourquoi croyez-vous que les adolescents sont révoltés ? Tant de mensonges accumulés les font vomir.

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Gesell (IV)

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Je continue à réfléchir sur cette question de la concentration des richesses et je suis d’accord avec les partisans de la monnaie fondante qu’elle constitue une manière légitime de s’y attaquer mais je continue de penser qu’elle constitue sans doute un moyen trop détourné de résoudre le problème qui se pose. Je prends acte de la réponse qu’Helmut Creutz apporte à l’une de mes objections. Je la reproduis ici :

Paul Jorion partage l’opinion souvent entendue que l’on doit dépenser la monnaie fondante plus vite. Ce n’est ni souhaitable ni nécessaire. Il s’agit plutôt de déposer plus régulièrement l’argent excédentaire à la banque pour qu’il soit disponible comme crédit utilisable par des tiers. Cette offre croissante et régulière d’argent sur les marchés du crédit permet aux intérêts de tendre vers zéro sur des marchés désormais saturés. Et du fait que ces intérêts baissent, la capacité explosive de la constitution excessive d’actifs financiers est contenue, tout comme la redistribution des revenus les accompagnant, qui nous entraînent aujourd’hui dans un processus de croissance permanente.

C’est vrai que la monnaie fondante ne doit pas nécessairement être dépensée puisqu’elle peut être déposée sur un compte où l’on peut toujours la retrouver telle quelle. Encore qu’il me semble avoir lu quelque part que l’argent déposé sur un compte courant devrait fondre lui aussi.

La manière dont la monnaie fondante tente d’éliminer le poids excessif et injuste des intérêts, c’est en s’en prenant au goulot d’étranglement de la thésaurisation, qui perturbe la circulation harmonieuse de l’argent dans l’échange. La fonction de réserve de valeur de l’argent prend alors le dessus sur celle de moyen d’échange, disent les partisans de la monnaie fondante.

Réfléchissons alors à ces deux fonctions et à ce qui peut faire que la fonction de réserve de valeur prenne le dessus. Aristote distingue le monde en acte et le monde en puissance. Le monde en acte est le monde sensible de notre expérience quotidienne, tandis que le monde en puissance fait office chez lui d’une « Réalité-objective », qui se cache derrière ce monde sensible comme l’univers de toutes ses possibles, ses formes sont aussi nombreuses que celles pouvant se concrétiser en un exemplaire singulier et dont une seule à la fois se réalise dans le monde un acte. Le chat a de multiples pelages dans le monde de l’en-puissance, aussi nombreux que ceux susceptibles de se rencontrer un jour dans le monde en acte de notre vie quotidienne.

Cette distinction entre l’en acte et l’en puissance s’applique en fait très bien aux deux fonctions de l’argent, d’être un moyen d’échange et une réserve de valeur. Dans l’échange économique, l’argent est en acte : il y est utilisé dans la fonction pour laquelle il a été inventé, il y joue un rôle dynamique et est en mouvement constant, s’échangeant à chaque fois qu’il circule, soit comme rémunération de l’achat ou de l’emprunt d’un bien, soit comme rémunération d’un service. Au contraire lorsqu’il est thésaurisé, l’argent n’est qu’en puissance : il est alors statique, au repos, en attente d’être échangé un jour contre un bien ou un service qui sera sans aucun doute précis à ce moment-là mais qui, n’ayant pas encore été précisé, s’identifie toujours, en attendant, à l’ensemble de tous les choix possibles.

La forme la plus directe de la relation de l’homme à l’argent est comme moyen lui permettant d’assurer sa subsistance et il existe de ce point de vue une différence essentielle entre celui qui peut s’offrir le luxe de laisser l’argent dormir au fond de sa poche ou dans son portefeuille et celui qui en a toujours un usage immédiat. S’il a du mal à assurer sa subsistance, s’il n’a pas assez d’argent, autrement dit s’il est pauvre, cette relation prime et élimine toutes les autres : tous les autres rapports à l’argent constituent pour lui un horizon inaccessible. Pour l’homme ou la femme pauvre, l’argent n’intervient donc que dans sa fonction originelle de moyen de l’échange économique et celui que l’on reçoit n’est jamais conservé longtemps ; il n’a certainement pas l’occasion d’être thésaurisé, c’est-à-dire être envisagé dans sa fonction de réserve de valeur. C’est par conséquent sa distribution inégale entre ceux qui en ont trop et ceux qui n’en ont pas assez qui fait qu’apparaît à l’argent sa fonction seconde : celle d’être une réserve de valeur. S’il était distribué également et n’existait que dans la quantité exactement nécessaire, seule sa fonction de moyen d’échange aurait l’occasion de se manifester. C’est là que prend sa source pour moi le sentiment que la monnaie fondante est un moyen trop détourné de résoudre le problème qui se pose.

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L’actualité de la crise : La guerre feutrée du dollar a commencé, par François Leclerc

Billet invité.

LA GUERRE FEUTREE DU DOLLAR A COMMENCE

La bataille que les Chinois ont engagée contre la suprématie du dollar en tant que principale monnaie de réserve et d’échange commercial ne fait que commencer. En réalité, elle a débuté avant le dernier G20, en Asie, à la suite de la précédente crise des années 1997 et 1998. Tous les commentateurs avisés s’accordent à penser qu’il va s’agir d’une nouvelle longue marche, durant probablement plusieurs décennies. Sans attendre sa conclusion, de premiers pions ont été avancés, une fois réalisé le coup d’éclat initial de la publication de l’article du gouverneur de la banque centrale, qui sera retenu par l’histoire, avec comme objectif, qui a été atteint, de polariser l’attention à la veille de la tenue du G20.

Ce qui est sorti de ce sommet n’était pas à la hauteur du débat que les Chinois souhaitaient engager, ayant pourtant clairement expliqué qu’ils n’étaient pas pressés et que des étapes pouvaient être envisagées, en vue de progressivement établir les DTS dans leur nouveau statut de monnaie de réserve, au détriment du dollar. Le veto absolu des Américains à ce sujet, ainsi que la timidité excessive des européens, ont eu pour conséquence son escamotage, tout du moins dans les propos tenus en public, ainsi que dans les déclarations finales.

Le rôle grandissant du FMI, résultant de l’accroissement de ses ressources a seul été relevé, ainsi que l’adoption d’une date butoir de modification à dose homéopathique des droits de vote en son sein en faveur des pays émergents. Sans remettre en cause son contrôle de fait par les USA. Avec comme hochet la possibilité que le prochain président du FMI soit choisi dans les rangs de ces derniers pays.

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La banque américaine et un mot qu’on n’emploie plus beaucoup

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Mr. Gerry Pasciucco, à la tête d’AIG Financial Products, le département en charge des Credit–Default Swaps (CDS) qui précipita la chute du plus gros assureur au monde, rappelle aux contribuables que tous ces contrôles tatillons sur les bonus, et autres broutilles, ne feront qu’allonger l’addition qu’ils auront à régler in fine.

Les banques américaines ayant bénéficié de l’aide de l’État ne se sentent plus de joie : Bank of America pénalise désormais certains achats par carte de crédit de frais de 10 $ ou plus, Citigroup vous propose des prêts instantanés de 5.000 $ au taux défiant toute concurrence de 30 %.

Mr. Neil Barofsky, chargé par le gouvernement fédéral de vérifier les comptes de ces mêmes banques déclare au Financial Times : « J’espère que nous ne trouverons aucune banque qui ait trafiqué son bilan, mais rien n’est moins sûr ».

Le mot qu’on n’emploie plus beaucoup, c’est « déshonneur ». Rappelons-nous ce que César dit à Marius à propos de la petite Zoé : « L’honneur, c’est comme les allumettes : ça ne sert qu’une fois ».

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Ce dont je parle… et vous aussi

Je ne vois aucun inconvénient à ce que les commentaires de certains billets entrent dans les détails techniques des questions qu’ils évoquent. Mes premiers billets étaient extrêmement pointus sur des questions de technique financière, et c’était spécifiquement pour les évoquer que j’avais créé le blog. Pourquoi faudrait-il appliquer d’autres critères quand il s’agit d’écologie, de physique ou de philosophie ?

Il y a bien sûr à cela deux types de réactions négatives de la part de lecteurs, qui me paraissent mal fondées toutes les deux.

Les premiers disent : « Je ne comprends pas votre billet X : arrêtez d’évoquer ce genre de sujets ». L’espace du blog leur est à ce point familier et confortable qu’ils se sentent chez eux et veulent décider de la suite. Ce faisant, ils enfreignent la liberté dont je dispose en tant qu’auteur du blog et je me vois obligé d’ignorer simplement leurs exigences.

Les seconds se sentent contraints d’intervenir par leurs commentaires quel que soit le degré de leur familiarité avec le sujet. Vous êtes très patients avec eux mais le fait demeure que leurs interventions et vos tentatives pour les contenir, constituent des scories dans le flot de la discussion. L’alternative, ce serait la censure : que j’élimine simplement ce genre de commentaires. Ce serait à mon sens une mesure trop radicale. Je ne vois malheureusement pas d’autre alternative dans ces cas-là que de prendre son mal en patience et je vous conseille de tirer parti du luxe dont vous bénéficiez et moi malheureusement non, de sauter dans votre lecture les interventions qui appartiennent à cette famille.

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L’actualité de la crise : Dr. Folamour donne la Chine gagnante, par François Leclerc

Billet invité.

DR. FOLAMOUR DONNE LA CHINE GAGNANTE

On apprend avec retard que dans une « war room » du Pentagone située dans une « safe house » du Maryland, des galonnés se sont essayés à un nouveau jeu de simulation, pour se préparer à toutes les éventualités de la guerre économique qui s’annonce. L’un d’entre eux reconnaîtra à la sortie, selon CBS News, qu’il s’est senti pour l’occasion être devenu une sorte de docteur Folamour.

Différents membres de la communauté du renseignement, dont le nombre même est classifié, ont fait preuve d’une impressionnante démonstration d’unité en restant dans la même pièce durant les deux jours qu’a duré le jeu. Ils ont assisté au déroulement du jeu devant un parterre d’universitaires, de responsables de hedge funds (d’autres hommes de l’ombre) et de dirigeants de banques d’investissement (ceux d’UBS, la banque suisse prise la main dans le pot à confiture, avaient été chaudement recommandés par l’administration fiscale, pour bien connaître la musique), prétexte afin de prendre note des réactions de ces derniers, le vrai but de l’opération.

La Chine a tiré les marrons du feu des continuels affrontements opposant les USA et la Russie : c’est le triste enseignement majeur des opérations qui ont été simulées, qu’il faut annoncer sans attendre. De nouveaux plans ont été immédiatement mis à étude au sein de l’état-major inter-armées, dans le cadre d’une commission mixte, dont l’existence été démentie avant même que son existence ne soit révélée. Deux précautions valent mieux qu’une. L’équivalant des « réserves sur les réserves » du héros d’Albert Cohen.

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La reprise aux États–Unis (non, je plaisante)

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

En 2007, j’attendais toujours avec impatience le vendredi soir parce que c’était le moment où je recevais la newsletter de John Mauldin, qui faisait le point de la semaine sur la situation économique et financière aux États–Unis. Si vous lisez mes billets de cette époque publiés le samedi, ils étaient souvent influencés par ma lecture de Mauldin, à qui j’ai emprunté quelques-uns des graphiques que je vous montrais ici. Se trouvant au centre d’un immense réseau d’économistes, il avait une capacité à concentrer l’information que je n’avais pas à cette époque. Il avait aussi un art consommé d’agrémenter ces considérations arides de propos assez excentriques sur le sens de la vie. Il a ainsi fait partager à ses lecteurs des photos de mariage de sa fille prises… au fond d’une piscine ! C’était l’époque où l’on riait encore.

En 2008, Mauldin a adopté un profil très bas, au point que certaines de ses newsletters étaient des reprises d’anciens prospectus de son cabinet de conseil. Il n’avait pas la forme. C’est qu’en 2007, son message était resté le même : il y aura un ralentissement mais il sera de courte durée et de faible ampleur. L’année 2008 fut pour lui un calvaire. Il y a quelques semaines, il a viré sa cuti et a reconnu avec une certaine solennité qu’il s’était trompé. Depuis, il va beaucoup mieux, il prend même un malin plaisir à jouer les rabat-joie. Je vous présente deux graphiques empruntés à sa lettre d’hier (cliquez sur le diagramme pour l’agrandir) .

Le premier, c’est le calendrier des réajustements des taux sur les crédits immobiliers résidentiels américains, réajustements à la hausse cela va sans dire. Les colonnes représentent les montants cumulés des prêts en milliards de dollars. Les crédits subprime sont en vert clair, on voit qu’ils étaient l’actualité du jour en 2007 et 2008. On voit aussi que 2009 est une année assez calme à ce point de vue, mais les problèmes repartent sur les chapeaux de roue en 2010 pour culminer en 2011. En jaune vif, les crédits Alt-A, encore appelés « liars’ loans », prêts pour menteurs, accordés sur la base de déclarations de revenus non-vérifiées : dans le climat de la bulle, les emprunteurs gonflaient leurs revenus déclarés pour acheter des logements les plus vastes possibles et multiplier ainsi l’effet de levier quand ils les revendraient quelques années plus tard, comptant sur les 5 % à 10 % d’appréciation annuelle qui étaient devenus la norme. On sait ce qu’il en est advenu. Versant des mensualités en accord avec le train de vie correspondant aux revenus gonflés qu’ils déclarèrent en 2005 ou 2006, exposés à un taux de chômage dont on dit qu’il atteindra bientôt les 10 %, ces ménages seront bien évidemment incapables de s’acquitter de traites encore plus élevées.

En jaune clair, les crédits Pay-Option ARM, ceux qui offraient différentes options de paiement, dont une qui fut choisie par 85 % des emprunteurs consistant à faire des versements mensuels inférieurs même aux intérêts accrus, ce qui signifie bien entendu que le principal, la somme totale due, augmente inexorablement de mois en mois. Quand elle atteint 115 % du montant orignal du prêt, celui-ci est automatiquement converti en prêt avec amortissement, ce qui débouche sur un quasi-doublement du montant des mensualités. Je vous laisse imaginer ce qui se passera.

Deuxième graphique : l’évolution des bénéfices des entreprises au cours de diverses récessions aux États–Unis. On voit qu’il faut compter de deux à vingt ans pour que l’économie émerge d’une récession. Le trait noir à gauche, le plus épais, représente la récession en cours. La chute est brutale, plus raide encore que celle de la courbe voisine représentant la Grande Crise débutant en 1929 et qui ne s’achèvera en fait qu’en 1947, dix-huit ans plus tard. Pire qu’en 29, comme je vous le répète inlassablement depuis deux ans.

À part ça, comme vous le savez, les analystes nous annoncent que les affaires reprennent. Il faut peut-être prendre leurs pronostics avec un grain de sel nous prévient cependant John Mauldin : leurs prévisions du bénéfice moyen par action des entreprises américaines en 2008 était de 92 $, il fut en réalité de 14,88 $. Eh oui : ce sont d’indécrottables optimistes !

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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