Archives de catégorie : Nucléaire

LES GRANDS QUI JOUENT AVEC DES ALLUMETTES

Regardez bien la vidéo ci-dessus. On y voit un président américain expliquant, sur un ton grave et posé, qu’une crise à l’échelle planétaire est en train de se dérouler et quelles sont les mesures qui ont été prises pour y parer. Il dit aussi quelles sont les erreurs qui ont été faites et, un peu plus tard dans le film (Deep Impact), il ne cachera pas que la crise s’est encore tragiquement aggravée.

Regardez bien cette vidéo parce que les événements des derniers jours nous convainquent que cela ne peut se passer qu’au cinéma. C’est Hollywood, braves gens ! C’est de la fiction pure et simple, ce n’est pas comme cela que les choses se passent. Ce qui se passe dans la réalité, c’est l’omerta, ce sont des communiqués qui travestissent ce que ceux qui les rédigent savent pertinemment. Ce sont des autorités qui affirment, comme à Tokyo récemment, que les prévisions du temps, finalement, c’est très surfait : il vaut beaucoup mieux constater au moment-même s’il pleut ou s’il fait beau temps.

Ce que nous savons en ce moment sur l’évolution de la situation dans le complexe nucléaire de Fukushima, c’est essentiellement par des fuites, grâce à des personnes qui transmettent à des journalistes des rapports qui circulent secrètement et qui contredisent de manière flagrante ce que les dirigeants des entreprises où ces rapports sont produits, déclarent en public.

Les auteurs de fuites, ceux qu’on appelle whistleblowers en anglais, ceux qui soufflent dans le sifflet d’alarme, s’exposent à perdre leur emploi, s’exposent à des poursuites, et comme on l’a découvert récemment dans l’affaire HBGary, s’exposent à ce que les autorités se tournent vers des officines dites de sécurité, mais en réalité de renseignement et de désinformation, pour salir leur réputation.

La théorie du complot est en général l’explication de l’ignorant. Elle constitue la peste pour les démocraties. Les gouvernements qui, par un paternalisme mal placé, « parce que les gens s’inquiéteraient sans motif », complotent délibérément sous nos yeux, avec la complicité d’entreprises stratégiques qui ont elles la possibilité de s’informer, banalisent la théorie du complot en apportant la preuve que, dans certains cas, elle est non seulement l’hypothèse la plus plausible mais surtout, la véritable explication.

Le secret dans la gestion des affaires est de mauvaise politique déjà en temps normal. Il l’est encore davantage dans un contexte où, pour ne pas reconnaître l’insolvabilité du secteur bancaire international, on tente de convaincre les citoyens ordinaires – les pas riches – que leurs misères actuelles sont dues au fait qu’ils ont vécu au-dessus de leurs moyens. Le mensonge et la dissimulation peuvent eux aussi atteindre des seuils critiques. 

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LA FORCE ET LA FRAGILITÉ DE L’INTELLIGENCE HUMAINE, par Pierre Sarton du Jonchay

Billet invité.

La réflexion libre et rationnelle de Gouwy sur les événements de Fukushima illustre la force et la fragilité de l’intelligence humaine. Nous ne pouvons pas raisonner sur le réel sans le percevoir par la sensibilité ; et notre sensibilité a besoin de la raison pour produire le sens qui nous fasse agir dans le bon sens. Avant que nous agissions, le sens des choses est incertain : il n’est ni bon, ni mauvais, ni positif, ni négatif. Or l’incertitude n’est pas un moteur de l’action ; sans action, nous ne raisonnons pas et sans raison nous ne percevons rien. L’incertitude est un état létal. Il n’est ni action, ni intelligence, ni sensibilité dans l’incertitude. Pourtant par l’intelligence, nous imaginons l’incertitude qui ne nous parvient ni par la sensibilité, ni par l’action. A Fukushima, l’homme peut de moins en moins être présent pour sentir ce qui s’y passe et de moins en moins agir pour maîtriser ce qui s’y passe. Il ne reste que l’intelligence pour imaginer et pour craindre ; pour imaginer le négatif en désespérant ou imaginer le positif en priant.

La force et la faiblesse de l’intelligence humaine, c’est sa liberté ; sa capacité à réaliser dans l’incertitude le sens de la réalité qu’il choisit de considérer. Il nous est actuellement désagréable de constater que notre liberté intelligente nous a conduit à Fukushima. Soit nous subissons les conséquences d’un choix dans lequel nous nous estimons pour rien ; soit nous subissons les conséquences d’un choix humain que nous désapprouvons ; soit nous subissons les conséquences d’un choix que nous approuvons mais qui ne nous soustrait pas à la possibilité d’un désastre. Le pire est-il seul imaginable, ou certain par nécessité ?

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LE CONNAISSEUR, LE TECHNOCRATE ET L’EXPERT-ROI

« Les pieds dans le plat », vous écrivez ceci :

« Paul, si vous voulez que votre blog ne soit pas un endroit d’auto-persuasion mentale d’un petit groupe voué à la critique exclusivement, à laquelle votre notoriété et votre propre mesure donnent un crédit qu’ils ne méritent pas, vous devriez soit filtrer plus, soit laisser parfois la tribune à d’autres sons de cloche. Parce que votre message fondamental, sinon, va apparaitre sectaire et brouillé, ce que personnellement, je regretterai. »

Et vous justifiez votre accusation (ou votre conseil, si vous voulez), en disant entre autres ceci (votre commentaire complet peut être lu en suivant le lien) :

« On remarquera que ce genre d’articles émane rarement de personnes au fait (justement) de la réalité avec les connaissances appropriées, qu’elles soient médicales, scientifiques, biologiques : celles-ci sont éliminées de base car les technocrates sont dans le camp de l’ennemi. Et tout connaisseur est technocrate. Donc, les seuls capables de discerner la limite de l’hypothèse et de la réalité, et de montrer où la manipulation commence, sont discrédités dès le début. Les manipulateurs connaissent leurs ennemis ».

Il se fait – c’est une pure coïncidence – que j’ai répondu à ce genre d’argument justement hier, dans un autre contexte : dans le cadre de ma chronique mensuelle dans le Monde-Économie. Le sujet évoqué là était pourquoi M. Robert Shiller, économiste de renom, imagine-t-il que la « science » économique peut être sauvée par une dose de pluridisciplinarité ? Et ma réponse était celle-ci :

« … la valeur ajoutée de l’expert d’un autre domaine n’est pas d’apporter la pièce manquante, empruntée à son propre savoir, mais de désigner les aveuglements nés de la cooptation incestueuse qui affecte toutes les disciplines. »

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L’actualité des crises : LE BAL DES ZOMBIES, par François Leclerc

Billet invité

La centrale de Fukushima Daiichi est un zombie, un mort-vivant. Elle ne produira plus jamais d’électricité, condamnée à un démantèlement lointain, mais ses miasmes continuent de se répandre et ses explosions se font toujours menaçantes. Au mieux, elle est devenue une véritable passoire d’où s’échappe en permanence, dans l’air, le sol et la mer, une contamination radioactive qui ne peut être stoppée, avec l’unique espoir de partiellement la contenir.

Irrésistiblement, la centrale est en passe de devenir le lieu maudit d’un impossible sauvetage, où l’on tente, le dos au mur et dans un bain de radiations, de limiter autant que possible les dégâts en improvisant tous les jours. En subissant les événements, ne pouvant prétendre les contrôler, sans avoir même la garantie de bien les mesurer afin de les apprécier.

Les ouvriers qui travaillent par rotations dans cet enfer, dans des sous-sols inondés, contaminés et sans éclairage, sur un site encombré de débris radioactifs, pourront-ils un jour parvenir à remettre en état des installations de refroidissement dont on attend tout, puisqu’il va falloir tenir des mois durant, et même bien davantage ?

S’inscrire dans la durée est des plus incertain quand la contamination ne cesse d’augmenter par des fuites non identifiées, que l’eau de refroidissement injectée et aspergée par des moyens de fortune devient piège mortel après avoir été contaminée.

Sera-t-il même possible, quand cette eau aura été évacuée à grand-peine dans la mer, ou vers des installations de stockage pour la plus contaminée, de pénétrer dans ces bâtiments détruits dont les intérieurs sont bouleversés, dont la contamination interne est plus élevée que sur le site, pour effectuer les tâches indispensables qu’impliqueront des réparations dont l’inventaire même reste à faire ?

Que faire sinon continuer vaille que vaille ? En espérant, sans cesser d’y penser, que les fusions du combustible se sont arrêtées d’elles-mêmes et ne reprennent pas, que les processus de fission sporadiques restent limités, que les cuves des réacteurs tiennent le coup, que les fuites des éléments les plus mortels et de longue durée de demi-vie ne s’accentuent pas, et enfin qu’aucun incendie ou explosion n’intervienne, qui projetterait dans l’atmosphère une gigantesque contamination.

Plus tard, peut-être, viendra le temps où il faudra ensevelir la centrale zombie et l’entourer d’un glacis dont les frontières devront alors être tracées. Dans dix ans ?

En dépit de ce long délai qui s’annonce, Fukushima n’entrera pas dans la routine. La centrale s’affirme déjà comme le symbole vivant et malfaisant à la fois d’un monument d’un genre nouveau, à la gloire du génie humain quand il déraille.

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L’actualité des crises : LA MACHINE INFERNALE, par François Leclerc

Billet invité.

A la suite de Three Mile Island et Tchernobyl, Fukushima s’inscrit dans le livre des grandes catastrophes suscitées par la main de l’homme. Certes, celles-ci ne sont pas toutes d’origine nucléaire et peuvent être de natures très diverses ; le réchauffement de l’atmosphère ou la pandémie du diabète en sont des exemples. Mais les accidents nucléaires ont cette particularité d’être plus spectaculaires en raison de leur soudaineté, de leur issue très incertaine et de leurs conséquences à très long terme.

Dans sa catégorie, Fukushima innove. Sauf accélération subite de la catastrophe, pouvant toujours survenir à tout moment, celle-ci est partie pour durer des semaines, voire des mois. Avec pour conséquence une lente montée de la contamination radioactive, avec des pics, dans une zone très étendue de plusieurs dizaines de kilomètres dans les terres, avec des concentrations par endroits. Fukushima, c’est une catastrophe dans laquelle il va falloir s’installer, mais dont on ne pourra pas s’accommoder.

La remise en marche des installations de refroidissement, au départ présentée comme une opération simple et rapide, n’est aujourd’hui même plus assurée, condamnée au mieux à s’éterniser. Faute d’instruments de mesure en état de fonctionner, l’état des réacteurs est indirectement estimé en aveugle. Des fusions partielles de combustible ont eu lieu et selon toute vraisemblance se poursuivent. Des radio-éléments hautement radioactifs s’en échappent, on ne sait comment, et sans que la possibilité de les contenir existe. L’état exact des enceintes de confinement ainsi que l’étanchéité des cuves des réacteurs ne sont pas plus connus. Ce tableau est celui d’une calamité qui va durer. A Fukushima, ce que l’on sait, c’est que l’on ne sait rien ou si peu !

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