Archives de catégorie : Politique

Pour un nouveau New Deal

Bill Gross (William H. Gross) est un personnage haut en couleurs. Il est Directeur des Investissements à PIMCO, le plus important fonds mutuel d’obligations aux États–Unis (filiale du groupe Allianz). Son intérêt pour la combinatorique détermina son premier métier de joueur professionnel. Il utilisa ensuite les méthodes économétriques et l’optimisation pour constituer sa collection philatélique : il est l’un des deux collectionneurs possédant la série complète des timbres américains du XIXè siècle. Il est également très riche : la 233ème fortune des États–Unis.

Bill Gross a aussi son franc-parler. À propos des Collateralized Debt Obligations (CDO) que j’ai évoquées longuement dans Comment fonctionne l’indice ABX et dans La brouille des frères siamois il déclara en juin que les investisseurs ne s’étaient pas aperçus qu’il s’agissait de putains outrageusement maquillées aux talons de 15 centimètres.

Ce qui a fait la une aujourd’hui, ce sont des propos de Bill Gross d’un tout autre ordre : son appel à un nouveau New Deal, à l’image du programme socialisant de Franklin D. Roosevelt qui, en 1933, avait remis sur ses pattes une Amérique KO sur le plan économique. Avec la plongée du prix de l’immobilier américain que l’on connaît en ce moment, la Grande Crise, annonce–t–il, est de retour. Une baisse du taux directeur par la Federal Reserve n’aurait pas l’effet escompté pour les consommateurs, en raison du repli des organismes de crédit. Le seul impact possible d’une telle mesure serait de relancer la spéculation qui a caractérisé les années récentes aux États–Unis tout en portant le coup de grâce au dollar. Non, poursuit–il, la sortie du marasme ne dépend pas de mesures monétaires mais de mesures fiscales.

« Comment se fait–il qu’il ait été possible au début des années 1990 de venir au secours des pirates des Caisses d’Épargne en difficulté, et en 1998 de prendre par la main le gratin financier de Wall Street pour sauver le fonds Long Term Capital Management, alors que l’on s’apprête en 2007 à jeter aux loups deux millions de propriétaires ? » Et il ajoute, à l’intention du président : « Sortez votre chéquier : tirez–les d’affaire, stoppez une déflation destructrice de l’immobilier que Ben Bernanke [le président de la Federal Reserve] est bien incapabler d’arrêter. Après tout, « W » (*), c’est bien vous, n’est-ce pas ? qui – comme vous l’affirmez aux quatre vents – décidez ? »

(*) L’initiale qui distingue le président actuel, George W. Bush, de son père : George H. W. Bush.

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L’Afrique exige la mobilisation de tous

Je commencerai par répondre à un reproche justifié de Uzodinma Iweala dans son « Cessez de vouloir « sauver » l’Afrique ! » (Le Monde 28/7/2007) en l’assurant que ce que je dis ici est fondé sur deux choses uniquement : sur mon expérience dans des projets de développement en Afrique et sur la personne que j’étais au départ.

Oui, si nous, Occidentaux, nous indignons devant une situation africaine, la première chose à faire, avant d’attacher notre cape de croisé ou de Superman est de voir avec les parties impliquées comment elles analysent elles–mêmes la situation. Une compréhension « intuitive », extérieure, laisse toujours échapper 80 ou 90 % de la complexité du problème. De plus, la solution « évidente », vue de l’extérieur, a toutes les chances d’avoir déjà été tentée localement et si elle n’est pas appliquée en ce moment ce n’est pas faute d’avoir été aperçue par les Africains eux–mêmes mais tout simplement parce qu’elle a déjà échoué. Donc le premier geste à poser devant l’indignation, c’est l’écoute : l’attitude de l’« intellectuel au service du peuple » a conservé toute sa validité au cours de ses cent–cinquante ans d’existence et peut être transposée avantageusement à de nombreuses situations.

Ceci dit, l’Afrique peut bénéficier de tenter de résoudre ses problèmes en acceptant notre collaboration. À condition que les premières formes de l’aide ne soient pas les chèques en blanc et les bataillons de parachutistes. Là où nous pouvons aider l’Afrique, c’est par notre expérience de la modernité. Oh, nous avons aussi nos propres guerres tribales et les plus récentes ne sont pas bien vieilles (le Kosovo est encore à la une de l’actualité) mais nos institutions politiques ne sont plus paralysées depuis plusieurs siècles par l’irrationalité : la sorcellerie et les accusations de sorcellerie n’y ont plus cours. Nous avons appris à penser nos problèmes – sinon les résoudre – dans les termes qui leur sont appropriés et eux seuls, c’est là notre capital le plus précieux et cette expérience nous pouvons et nous devons la partager.

On disait de l’Afrique au XVIIIème siècle : « the white man’s grave ». Ce n’était pas sans raison, mais elle était aussi et surtout, la tombe de l’homme noir. Le principal problème de l’Afrique, ce n’est pas comme on l’imagine souvent de loin, les Africains, le problème de l’Afrique c’est un continent extraordinairement dur à ses habitants, par son climat et par la virulence de la maladie. Et ce problème est si énorme qu’il exige la mobilisation de tous. Pour que ceci soit possible, il faut que nous, Occidentaux, apprenions l’humilité. Il faut aussi que les Africains nous pardonnent la manière dont nous les avons traités et dont nous les traitons encore, et il y a hélas beaucoup, beaucoup à pardonner.

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Quand il est légitime de chanter la Marseillaise

Il est légitime de chanter la Marseillaise quand les circonstances l’exigent et qu’on est seul à pouvoir le faire.

Démonstration.

Au bout de ma première année aux États–Unis, je n’avais plus un rond, aucune perspective d’emploi et quatre enfants à charge. Je m’étais mis à fréquenter les Quakers et l’un d’entre eux m’avait un jour dit : « Il y a une vieille dame qui vient de perdre son mari et son frère. Ce serait bien si quelqu’un pouvait vivre avec elle dans sa maison. Il y aurait un loyer modeste à payer… ».

Evelyn Smith Munro est morte en février dernier à l’âge de 92 ans. « Je suis dans l’Encyclopédie de la gauche américaine », m’avait–elle un jour dit avec fausse modestie. Sa chronique nécrologique dans le Los Angeles Times rappelle qu’elle « accompagnait H. L. Mitchell (un militant socialiste, fondateur du syndicat des métayers des états du Sud) le jour où ils recherchaient le corps d’un syndicaliste apparemment assassiné par les patrons des plantations. Elle participait aux assemblées de métayers, souvent interrompues par les assistants des shérifs accompagnant les « patrons motorisés » – des hommes armés dont le rôle était d’intimider les syndicalistes – elle fut un jour pourchassée par une voiture remplie d’hommes brandissant des fusils et des haches ».

Evelyn était native de la Nouvelle–Orléans où l’on aime la France par principe et sans grand discernement. Le chien qui partageait la maison où je logeais à Laguna Beach (Californie méridionale) de 1997 à 1999, s’appelait « Mardi–Gras ». Evelyne aimait la France mais surtout l’image de la Révolution Française, c’est ce qui la motivait quand elle avait les nervi racistes à ses trousses et c’est pour cette raison que ses filles avaient choisi le 14 juillet pour une commémoration.

Nous sommes arrivés très tard (Adriana travaillait ce jour–là). Il y avait un petit orchestre. Quelqu’un avait–il chanté la Marseillaise ? Ils auraient bien voulu mais personne n’aurait su comment. Alors, samedi dernier, à la mémoire de quelqu’un qui aimait la Révolution Française, et devant un public d’Américains ravis et reconnaissants, d’une voix vibrante, pareil aux héros de Casablanca, j’ai chanté la Marseillaise.

L’Ami du peuple

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Les tâches et les responsabilités qui sont aujourd’hui les nôtres

On aura noté que quatre de mes blogs récents, au ton uniformément hégélien, constituaient un tout (*). Leur suite est publiée comme un texte autonome dans la Gazette Permanente du MAUSS. En voici la conclusion :

L’Homme est non seulement le moyen que la nature s’est donnée pour prendre conscience d’elle–même mais aussi celui qu’elle a découvert pour se surpasser grâce au dessein intelligent qui, à notre connaissance, caractérise notre espèce seule au sein de l’univers. La sphère de l’économie demeure elle encore réglée par la nature laissée à elle–même, à savoir par une sélection fondée sur le rapport de force où le plus puissant écrase le plus faible, principe agressif dont l’emprise déteint alors sur l’ensemble des rapports humains.

De manière tendancielle, les inquiétudes touchent à leur fin, les frayeurs qui avaient conduit l’Homme à croire aux dieux ont perdu petit à petit de leur urgence et finiront par s’effacer. Bien que les injonctions de ces dieux furent, sinon totalement absentes, tout au moins, sibyllines, nous demeurions convaincus qu’une mission nous avait été confiée par eux. Notre foi dans l’existence de celle–ci s’évanouit avec le crépuscule des dieux. Il nous est néanmoins loisible de constater quel a été le destin objectif de notre espèce jusqu’ici et de tirer de ces observations une ligne de conduite pour la suite, autrement dit, de définir quelles sont, au temps où nous vivons, les tâches qui nous attendent et les responsabilités qui sont les nôtres. Il s’avère que notre responsabilité essentielle est précisément d’assumer sans états d’âme ces tâches où le sort a voulu nous appeler (**).

Constatant quelle fut notre destinée, nous ne pouvons nous empêcher de comparer le pouvoir qui est devenu le nôtre à celui que nous avions attribué autrefois aux êtres surnaturels que nous avions imaginés. Ces dieux créateurs situés à l’origine, nous apparaissent maintenant n’avoir été rien d’autre qu’une image de nous–mêmes projetée dans l’avenir, un avenir qui ne nous apparaît plus désormais aussi lointain. Il reste cependant à éliminer de nos sociétés le règne de la nature non–domestiquée en son sein telle qu’il s’exerce encore dans la sphère économique et celles autour d’elle qu’elle parvient à contaminer. Du moyen d’y parvenir, nous ne savons presque rien. Lorsque l’Homme aura réussi dans cette tâche, il sera devenu le moyen que la nature s’est donnée de créer le Dieu qui lui fit jusqu’ici tant défaut.

(*) 1. « Expliquer la nature en ses propres termes », 2. « Le moyen que la nature s’est offerte pour se surpasser », 3. « Le dessein intelligent », 4. « Le dépassement de la nature par l’Homme n’a pas encore eu lieu dans la sphère économique ».

(**) « Gémir, pleurer prier est également lâche.
Fais énergiquement ta longue et lourde tâche
Dans la voie où le sort a voulu t’appeler,
Puis, après, comme moi, souffre et meurs sans parler. »
(Alfred de Vigny, La mort du loup).

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Le libéralisme est la philosophie spontanée du milieu des affaires

Mon entretien avec Adrien de Tricornot paru dans Le Monde – Economie, édition du mardi 3 juillet : Le libéralisme est la philosophie spontanée du milieu des affaires

Qu’est-ce qu’un modèle libéral, en économie ?

Historiquement, la question du libéralisme ne se pose jamais à l’intérieur d’un vide. Il s’agit toujours de supprimer des réglementations en place, dans un contexte où existent déjà des règles écrites, ou tacites. Si l’on supprime certaines règles écrites, on se retrouve dans le contexte des règles restantes et des principes tacites, c’est-à-dire que l’on renforce les pouvoirs de ceux qui en disposent déjà.

Déjà en 1776, dans La Richesse des nations, Adam Smith faisait remarquer qu’il y a énormément de réglementations qui interdisent aux travailleurs de se concerter et très peu qui interdisent aux patrons d’en faire de même. La raison en est, disait-il, qu’il est beaucoup plus simple pour les patrons, qui sont en nombre réduit, de se rencontrer secrètement que ça ne l’est pour les ouvriers, qui doivent nécessairement se concerter en très grand nombre et dans des lieux publics. Ainsi, tout effort de déréglementation, de privatisation, revient à renforcer le pouvoir de ceux qui le possèdent en réalité déjà, en l’occurrence, pour reprendre Adam Smith, les patrons. Les débats sur le libéralisme ont toujours eu lieu à des moments historiques où la suppression de certaines lois conduit à éliminer les barrières mises en place pour contenir les excès de ceux qui disposent déjà du pouvoir.

A quelles époques faites-vous référence pour les Etats-Unis ?

Après vingt-cinq ans de « reaganisme » et de déréglementation à tout-va, le système financier américain s’est énormément fragilisé, les hedge funds, les private equity (fonds d’investissements) et certains des établissements financiers de Wall Street ont découvert l’ensemble des failles et s’y sont installés pour y trouver leur profit.

Le libéralisme vise-t-il à supprimer toutes les régulations ?

Non, car s’il intervient toujours après un effort de réglementation dont l’application est ressentie par l’opinion comme excessive, afin d’en éliminer certaines, la conception selon laquelle on pourrait supprimer toutes les règles ou même leur majorité, est illusoire. Une fois instaurées, les règles sont rapidement intériorisées, deviennent tacites, voire une seconde nature, et, à ce titre, invisibles. C’est ce qui permet, malgré les vagues de déréglementations et de privatisations, un certain progrès : un retour au statu quo ante serait toujours perçu comme excessif et insupportable.

Quelles réglementations le libéralisme choisit-il de garder et pourquoi ?

Il faut appeler un chat un chat, le libéralisme est la philosophie spontanée du milieu des affaires : laissez-moi poursuivre mon intérêt particulier et l’intérêt général en bénéficiera. De fait, paradoxalement, cela marche toujours, jusqu’à un certain degré, parce que même l’exercice d’une avidité égoïste oblige celui qu’elle motive à consacrer une partie de ses efforts à maintenir en état de marche le contexte général au sein duquel elle s’exerce. C’est ce qu’évoque Adam Smith avec la « main invisible ». Si l’on veut jouer au football avec l’intention ferme de gagner, il convient quand même de se mettre d’accord avec les autres joueurs pour savoir qui louera le terrain, qui s’occupera d’entretenir le gazon. L’être humain est social, quoi qu’il en pense, et même son intérêt égoïste exige la collaboration, la coopération. Peut-on laisser aux seuls hommes d’affaires le soin de définir l’intérêt général ? Non, parce que quand les affaires marchent, ils sont bien trop occupés !

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Les États–Unis otages de la Chine

Mercredi dernier, l’indice Dow Jones avait perdu 1 % de sa valeur. La raison en avait été un bond du taux d’intérêt à 10 ans, qui était passé dans la journée de 4,7 % à 4, 97 %. Une des rumeurs à l’ouverture des marchés boursiers avait été que la Chine vendait une partie des Bons du Trésor américains dont elle possède des quantités considérables dans ses coffres.

Hier, mardi, le Dow Jones a subit le même sort : il a à nouveau perdu 1 % de sa valeur, alors que le taux à 10 ans frôlait cette fois les 5,25 %. Le jour précédent, Alan Greenspan, qui n’est plus Président de la Réserve Fédérale, la Banque Centrale américaine, mais demeure très écouté, avait déclaré à l’occasion d’un colloque consacré à l’immobilier, que la Chine n’entend pas liquider son énorme portefeuille d’obligations américaines. Ses auditeurs avaient dû pousser un soupir de soulagement. Quand ils l’entendirent préciser que la raison en était qu’il ne trouverait pas preneur, ils avaient dû s’étouffer.

À cela, se sont ajoutées dans la journée d’hier, les nouvelles de l’inflation galopante en Chine, qui obligera le gouvernement de contenir l’expansion de ses exportations, et signifiera à terme, moins d’argent à consacrer à la dette budgétaire américaine.

Dans « Vers la crise du capitalisme américain ? », un sous–chapitre s’intitule « Les États–Unis otages de la Chine ? » (pages 236 à 238). Dans la section que je consacre au « scénario catastrophe », j’écris : « 2.2. La Chine cesse de financer la dette budgétaire américaine en achetant des Bons du Trésor et des Mortgage-Backed Securities à l’aide de son surplus de dollars ; les taux d’intérêt grimpent » (page 243).

La chute de la bourse est une mauvaise nouvelle en soi. La montée des taux d’intérêt est également une mauvaise nouvelle pour les États–Unis dans la mesure où la croissance est en perte de vitesse à 0,6 % pour le premier trimestre 2007 : le renchérissement du crédit dans un climat où l’économie aurait besoin au contraire d’un bon coup de fouet, présage mal de l’avenir. Mais la hausse des taux d’intérêt est essentiellement une mauvaise nouvelle en raison de son impact sur la crise en cours dans l’immobilier : pour soulager les emprunteurs menacés de la saisie, la Federal Reserve avait l’intention dans les mois à venir de recourir au seul moyen dont elle dispose : diminuer le taux d’intérêt à très court terme dont elle détermine le niveau par décret. L’envolée des taux sur les marchés en a décidé autrement. Le rêve que la Fed entretenait de venir en aide aux propriétaires endettés en leur permettant de se refinancer à un taux plus avantageux, s’envole en fumée.

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La symbiose Chine – États-Unis. Nouvelles du front

Le Vice-Premier Ministre chinois, Madame Wu, est à Washington à la tête d’une délégation de quinze personnalités de haut rang. Du jamais vu !
La semaine dernière, le Wall Street Journal a publié une opinion libre de Madame Wu. On pouvait y lire ceci : « Bénéfice mutuel et « chacun y gagne », voilà de quoi sont faites les relations commerciales entre la Chine et les États-Unis […] La croissance rapide des marchés chinois stimule les exportations américaines. La Chine exporte vers l’Amérique tandis que ses investissements en titres obligataires américains aident les États-Unis à maîtriser leur inflation et leurs taux d’intérêt, encourageant ainsi chez eux une croissance accélérée et la création d’emplois ». Dans son message de bienvenue (sic) prononcé ce matin, le ministre des finances américain, Henry Paulson, déclarait : « Les Américains ont de nombreuses vertus – nous sommes un peuple innovant et travailleur – mais nous sommes également impatients. Même la notion de « dialogue » peut sembler trop passive aux yeux de l’éthique orientée vers l’action des Américains ». Inutile de se demander qui des deux était de bonne et qui de mauvaise humeur.
Chang-Hai 2007
Il y a deux ans, le gouvernement chinois avait tenté d’acquérir par l’entremise de la société d’état Cnooc, la firme pétrolière américaine Unocal, provoquant une levée de boucliers. Les États-Unis avaient invoqué leurs intérêts stratégiques et l’affaire ne s’était pas faite. On a annoncé hier une prise de participation du gouvernement chinois d’un montant de 3 milliards de dollars dans la « private–equity » Blackstone, une de ces sociétés de placement qui achètent des compagnies battant de l’aile, les rabibochent et les revendent au prix fort, autrement dit, le type même d’entreprise financière qui bénéficie en ce moment des taux d’intérêt bas que la Chine contribue à maintenir en achetant à tire–larigot des bons du Trésor américains. La participation chinoise équivaut à 9,7 % de la capitalisation de la firme, juste au–dessous des 10 % fatidiques qui exigeraient une ratification du gouvernement américain ; la Chine renonce également à réclamer un ou plusieurs sièges au conseil de direction. Un commentateur financier parlait hier d’humiliation pour la Chine. Ah oui ? Je ne mettrais pas ma main à couper que ce soit là la manière dont les Chinois eux perçoivent la chose.

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L’Amérique étonnera le monde par sa nouvelle ouverture

L’entretien avec les internautes de Télérama : « L’Amérique étonnera le monde par sa nouvelle ouverture ».

« L’Amérique étonnera le monde par sa nouvelle ouverture »
Paul Jorion, anthropologue, sociologue et auteur de « Vers la crise du capitalisme américain ? » (ed. La Découverte), était notre invité le jeudi 10 mai pour un débat sur le déclin de l’empire américain.

Mitsuko : Cela fait plus de vingt ans que l’on parle de l’effondrement de l’économie américaine, pourtant, malgré des hauts et des bas, elle subsiste. Y a-t-il de nouveaux arguments, pour ou contre cet effondrement ? Et comment cette économie a-t-elle pu subsister aussi longtemps ?

Paul Jorion : L’économie américaine montre les signes d’une très grande vitalité. En même temps, du fait qu’elle est à la pointe de l’expérimentation, dans le domaine de la finance en particulier, elle se trouve au front de difficultés éventuelles. Comme dans tout système complexe, on y voit s’affronter des forces contradictoires, ce qui fait que l’économie américaine se trouve en permanence confrontée à des difficultés inédites et inventant aussi des solutions inédites pour y parer. Contrairement aux économies qui peuvent se permettre de prendre exemple sur des systèmes inventés ailleurs, l’Amérique se trouve obligée à la fois d’inventer les nouvelles solutions et de payer les pots cassés le cas échéant. Les Etats-Unis sont entrés dans une période de grandes turbulences, mais l’Histoire les a également montrés capables de changer de cap de manière quasi instantanée.

Zevon : Ni l’éclatement de la bulle internent, ni la guerre en Irak, ni les mauvais choix des ses présidents, etc. ne semblent faire chuter cet empire (il vacille mais ne tombe pas). Quels éléments, signes, faits peuvent être aujourd’hui interprétés comme annonciateur d’un déclin économique et/ou social des Etats-Unis ? Merci de votre réponse.

Paul Jorion : Les Etats-Unis ont laissé d’autres nations prendre le relais dans le domaine industriel. Le pays s’est spécialisé dans le tertiaire, le secteur des services, et plus spécialement celui de la finance. Le danger auquel il se trouve confronté aujourd’hui est dû au foisonnement des initiatives qui ont été prises au cours des vingt dernières années dans le domaine financier. On découvre aujourd’hui, avec l’éclatement de la bulle financière, que la quasi-absence de réglementation dans ce domaine a créé un risque systémique à de très nombreux endroits.

Le nouveau Congrès démocrate s’efforce de colmater les brèches, mais s’aperçoit que la mise en place de nouveaux règlements prend un temps infiniment long par rapport à l’instantanéité des crises éventuelles dans le domaine de la finance. Ce qui risque de se produire, ce sont des crises locales mais systémiques qui demanderaient des solutions dans un espace de jours, et non de semaines.
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Le second tour

L’expression « l’aventure » possède deux sens selon qu’on l’entend dans la bouche d’un candidat du passé ou dans celle d’un candidat ou une candidate de l’avenir : « l’anarchie » pour le premier, « la prochaine étape » pour le second ou la seconde. Pourquoi cette peur devant l’inconnu alors que le passé est lui connu pour ce qu’il a été, jusque dans le présent : rien d’autre qu’une liste interminable d’abominations ?
Le drame de 2002 avait été dans le choix obligé entre deux candidats ayant pour modèle de l’avenir, deux versions du passé : l’une simplement exécrable, l’autre visant à ressusciter délibérément l’abomination sous sa forme la plus achevée.
Il faut aimer le candidat qui va « à l’aventure », qui fait des « propositions irréalistes », c’est–à–dire qui ne renvoient pas à ce qui a déjà été réalisé, alors que les insuffisances du réalisé sont patentes, qui a des vues
« idéalistes » : qui n’existent encore que comme idées, ce qui veut dire qu’elles sont neuves et donc porteuses d’espoir.
La générosité fut proposée comme la voie qui permettrait d’émerger des ténèbres, d’abord par le Bouddha, puis par Socrate, enfin par Jésus-Christ. On les a fait taire – c’est le moins qu’on puisse dire – mais les faits leur ont donné raison : malgré la caractère cahoteux du parcours, l’histoire s’assimile bien à une marche en avant de la générosité. Hegel dit lui « marche de la raison », c’est vrai car l’une ne va pas en effet sans l’autre.
Les idées généreuses sont toujours nées à gauche. C’est de là que viennent aussi toutes les valeurs du centre : nées à gauche, vingt ans, cinquante ans ou cent ans plus tôt. S’il existe un raccourci connu pour les mettre en application, pourquoi attendre ?

PS : Certains « jeunes philosophes » aiment certaines idées neuves quand ils les découvrent, Mais ils n’aiment pas les idées neuves en général, comme ils le devraient s’ils étaient vraiment philosophes. Il faut écouter ces
« philosophes » tant qu’ils sont effectivement jeunes. Ensuite, il faut les ignorer : ce sont les laissés–pour–compte de l’histoire comme de la philosophie.

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Les deux nouvelles grandes puissances

J’ai lu plusieurs histoires sur l’Inde et sur la Chine au cours de la semaine écoulée.
Sur l’Inde, j’ai appris que ses citoyens se sont découvert un nouvel engouement pour les grandes surfaces alimentaires où l’on trouve dans des conditions hygiéniques jusqu’ici inégalées de la nourriture de bonne qualité et bon marché. Malheureusement, l’état des routes et la faiblesse du transport routier font que 30 % des victuailles pourrissent avant d’atteindre leur destination et limitent le nombre de grandes surfaces de ce type qui pourront être créées : les détaillants revoient leur expansion à la baisse.
J’ai appris encore qu’entre ceux qui se font écraser en essayant de traverser les voies parce que les passerelles sont encombrées, ceux qui tombent des quais en raison de la presse, ceux qui tombent du toit des wagons et ceux qui se font arracher la tête en essayant de prendre l’air, Mumbai (ex–Bombay) compte en moyenne 13 morts par jour sur son système de ferroviaire où le rapport du nombre de voyageurs à celui du nombre de places dans les voitures est de 2,5.
En Chine, les autorités ont pris des mesures pour mettre un frein aux projets grandioses des régions et des municipalités. Il faudra désormais faire la preuve qu’une autoroute à péage rentrera dans ses frais, qu’une nouvelle route conduit réellement quelque part, que des réunions auront effectivement lieu dans les salles monumentales des bâtiments polyvalents que les municipalités enthousiastes font pousser comme des champignons.
Entre deux pays, l’un qui étouffe par manque d’infrastructure et l’autre qui en construit à tour de bras et à tout hasard, si j’avais des sous et qu’il me faille les placer quelque part, je n’aurais sans doute pas beaucoup d’hésitation.

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La grande muraille de Chine

Armel m’avait dit à propos de la grande muraille de Chine, « C’est raide ! » et j’avais répondu « Oui ». Il avait ajouté, suspectant que je ne l’avais pas réellement entendu : « C’est très raide ! » et j’avais dit « Oui, oui ! ». Mais il avait raison : je n’avais pas enregistré. Sans quoi je n’aurais pas été sidéré en découvrant ce mur d’enceinte long de six mille kilomètres, suivant avec une détermination inébranlable la ligne de crête d’un massif montagneux. Quand la roche devient falaise, la muraille plonge à sa suite sans tergiverser.

Il existe deux versions de la genèse de la grande muraille de Chine. Selon l’une, Qin Shi Huang réunifia les sept royaumes combattants et connecta entre elles, sur la frontière septentrionale, plusieurs enceintes préexistantes. Dans la deuxième version, il y a bien plus longtemps, Xuandi avait été un jour averti par le devin impérial qu’un enfant était né à l’extérieur de l’empire, qui l’évincerait ; Xuandi avait aussitôt ordonné la construction de la muraille.

La seconde version me semble bien plus vraisemblable : les peurs fantasmatiques des hommes ont joué un rôle plus décisif dans leur histoire que leur évaluation objective des dangers qui les menaçaient réellement.
Pratique du tai–chi sur la muraille par un blogueur étranger

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