Archives par mot-clé : Ludwig Wittgenstein

Corcuff contre Lordon. So what ?, par Cédric Chevalier

Billet invité. P. J. : Je publie volontiers ce billet bien que le lecteur perspicace notera que je sois moi-même égratigné par une critique aussi acerbe de l’intellectualisme. Ouvert aux commentaires.

Récemment, Philippe Corcuff a publié un billet critique, principalement négatif, à l’encontre de Frédéric Lordon et de sa production intellectuelle : S’émanciper du « Lordon-roi » ?.

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L’emprise : pris en tenaille, du dehors et du dedans

Communication faite le 4 octobre à Strasbourg, lors des Journées Nationales de l’Association française des psychiatres d’exercice privé – AFPEP.

J’appelle, pour aller vite, « Moi », le point d’ancrage que suppose la conscience à la volonté subjective, qui serait le mode d’action dont elle dispose sur le monde. Des modifications interviennent effectivement dans le Réel du fait des actes posés et constatés par la conscience ; celle-ci en attribue l’origine à la volonté, dont le siège supposé est le Moi.

À propos du Moi, Freud écrit en 1929 dans Malaise dans la Civilisation : « À l’origine le Moi inclut tout, plus tard il exclut de lui le monde extérieur » ([1929] 1970 : 12). Il avait déjà expliqué quelques lignes plus haut que

« La pathologie nous fait connaître une multitude d’états où la délimitation du Moi d’avec le monde extérieur devient incertaine, fait l’objet d’un tracé réellement inexact : dans certains cas, des parties de notre propre vie psychique, perceptions, pensées, sentiments, apparaissent comme étrangers, semblent ne plus faire partie du Moi ; dans d’autres cas, on attribue au monde extérieur ce qui visiblement a pris naissance dans le Moi et devrait être reconnu par lui. Ainsi donc le sentiment du Moi est lui-même soumis à des altérations, et ses limites ne sont pas constantes » (ibid. 11).

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« OÙ SONT PASSÉS LES INTELLECTUELS ? » (III) LA RÉPONSE D’ENZO TRAVERSO

À propos d’Enzo Traverso, Où sont passés les intellectuels ? conversation avec Régis Meyran, Paris : Textuel 2013

Il faut noter pour commencer qu’Enzo Traverso accepte de situer son exposé sur les intellectuels dans le cadre de la question posée par le titre de son entretien avec Régis Meyran, c’est-à-dire que, d’une certaine manière, les intellectuels ont bien disparu, ou sont en tout cas invisibles aujourd’hui. Il dit : « Je ne suis pas sûr qu’il y en ait si peu, mais certes ils n’ont pas une grande visibilité » (p. 49).

Qui sont tout d’abord les intellectuels ? Traverso reprend à son compte la définition de Karl Mannheim dans Idéologie et Utopie (1929) :

« un groupe social relativement indépendant – « librement flottant » ou « sans attaches » (freischwebend) – qui s’érige au-dessus des classes et se fixe la tâche de forger un imaginaire nouveau, des alternatives sociales, des utopies » (pp. 54-55).

Il fait également sienne la définition lapidaire de Sartre dans « Plaidoyer pour les intellectuels » (1966) : l’intellectuel est « quelqu’un qui se mêle de ce qui ne le regarde pas » (p. 34). Les deux vont évidemment bien ensemble, l’absence d’attaches permettant à l’intellectuel-papillon de se poser partout.

Les intellectuels ont-ils jamais servi à quelque chose ? Sur le plan des idées, certainement. Et sur le plan des décisions qui furent prises ? Traverso écrit que

« Les seuls intellectuels qui ont un peu réussi à participer au pouvoir sans se fourvoyer sont ceux qui, à un moment particulier du XXe siècle, ont accompagné la création de l’État-providence, qui a fonctionné quelques décennies » (p. 41).

Keynes, toujours lui.

Mais, pour s’être brûlée les ailes trop souvent à l’incandescence de l’utopie (le marxisme et ses mises en application, le plus souvent), la classe où se recrutaient les intellectuels a cessé de générer des utopies. Elle a troqué la mauvais habitude qu’elle avait de se mêler de ce qui ne la regarde pas pour l’activité plus lucrative d’« expert » dans laquelle, au contraire, on ne dit que ce qui arrange le commanditaire : l’expertise est « indiscutable [, la] critiquer serait faire preuve de sectarisme » (p. 81). Ayant cessé d’engendrer des utopies, elle n’est plus d’aucune utilité dans la vie des partis politiques, où elle a avantageusement été remplacée par les publicitaires : à la place de l’utopie qui faisait rêver on a aujourd’hui un marketing scientifiquement ciblé à partir de l’analyse des sondages (p. 52).

Comme le fait remarquer Traverso, ce sont les nouveaux philosophes qui ont sonné le glas des utopies : la déconvenue sur laquelle déboucha leur engagement marxiste-léniniste fut si vive qu’ils en vinrent à voir dans toute utopie un leurre :

« La révolution est vue comme un mythe pernicieux, qui mène forcément à la dictature fasciste ou communiste. Le seul engagement valable et désintéressé est alors une cause humanitaire. De ce point de vue, l’humanitarisme est un peu l’idéologie d’une ère qui se voudrait « post-idéologique » (p. 66).

Mais le risque, comme il le souligne encore, est de se retrouver alors dans un relativisme de la nuit des utopies où tous les chats du politique sont également gris :

« Ceci conduit à une vision singulière de la Seconde Guerre mondiale, dans laquelle il faudra condamner simultanément les résistants et les collaborateurs, en réhabilitant les vrais héros, les secoureurs de victimes » (p. 35).

Je rappelle que durant la Seconde guerre mondiale, Wittgenstein, ayant vu rejeté son volontariat d’ambulancier au front, fut portier d’un hôpital londonien.

N’existe-t-il aucune alternative au refus dorénavant des utopies, dont l’apparentement à une dépression post-traumatique est quand même un peu trop criant ? Si dit Traverso :

« Privé d’utopies, le monde a tourné le regard vers le passé. La mémoire est devenue une obsession culturelle. […] L’intellectuel critique imaginait la société à venir, alors que depuis les années 1980 il officie la célébration quasi religieuse du passé et se charge de l’élaboration de la mémoire » (p. 72).

Tout lecteur de Freud aura immédiatement reconnu le travail de deuil, du deuil de soi-même en l’occurrence. Parvenue au soir de sa vie, l’espèce humaine adopte la voie de la sagesse : elle se penche sur son passé, sur le chemin parcouru, sur la tâche accomplie, et se réconcilie, apaisée, avec le fait que son avenir lui n’aura malheureusement plus lieu.

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Le labyrinthe du capitalisme, par Crapaud Rouge

Billet invité.

Quand cessera donc la lancinante musique de la « rationalité » du capitalisme que l’on répète à l’envi sans avoir conscience de la montagne de préjugés sur laquelle elle repose ? Des commentaires sur ce blog obligent à se poser la question, par exemple ceux qui défendent l’idée d’un « contrôle a priori des budgets nationaux » par la Commission Européenne :

« Le rejet apparemment très large de la dernière proposition de contrôle a priori des budgets des nations européennes, sonne pour moi, par ce qu’il sous-tend, comme un glas d’un espoir de l’expression de la volonté d’un destin commun. » (juan nessy)

« L’idée d’un contrôle a-priori des budgets nationaux par la Commission de Bruxelles a tout de suite suscité l’ire de Paris, ce qui veut dire que la bonne gouvernance des politiques économiques a déjà du « plomb dans l’aile ». L’idée d’un « gouvernement économique de l’Europe » a peu de chances de se réaliser. » (Coligny)

J’ai choisi cet exemple parce qu’il est emblématique du rationalisme. Contrôler a priori les budgets, afin de ne pas dépenser plus qu’on ne gagne, est très rationnel, c’est même du bon sens en béton, décalqué du fait qu’il est matériellement impossible de vendre plus qu’on ne produit, tout comme il est impossible qu’une balle rebondisse plus haut que son point de départ. Cette idée peut de surcroît s’appuyer sur le succès économique de l’Allemagne, universellement réputée pour son sérieux, qui prétend aller jusqu’au « déficit zéro ».

Et pourtant… ça cloche ! Première pierre d’achoppement : si cette idée est aussi rationnelle qu’il y paraît, pourquoi les budgets de toutes les nations ne sont-ils pas déjà équilibrés ? Ou encore : puisque l’on vit depuis des siècles en régime capitaliste politiquement organisé et établi en toute légitimité, comment expliquer que cette idée rationnelle n’a jamais été mise en pratique ? Quand on sait le pouvoir d’influence des capitalistes auprès de la classe politique, il est étrange qu’ils laissent se creuser des déficits au point qu’en périodes de crise ils se trouvent eux-mêmes menacés.

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