Archives par mot-clé : marchés à terme

Le Credit-default Swap (VI) Policy Analysis Market : le marché à terme du terrorisme

Le Credit-default Swap (I) Définition
Le Credit-default Swap (II) Positions de « couverture » et positions « nues »
Le Credit-default Swap (III) La crise grecque
Le Credit-default Swap (IV) La formation du prix de la prime
Le Credit-default Swap (V) Ce qu’a à en dire la « science » économique

J’ai présenté dans le cas du Credit-default Swap le comportement d’un instrument financier pour lequel deux mécanismes interviennent dans la fixation du montant de la prime que celui qui cherche à s’assurer (qu’il soit ou non véritablement exposé à un risque) verse à celui qui a accepté de l’assurer. J’ai montré que le second mécanisme permet à la spéculation de s’immiscer dans la formation du prix. J’ai montré aussi les conséquences du fait que la « science » économique, cautionnant une interprétation de la formation des prix où ce second mécanisme est absent, le montant de la prime – aussi fantaisiste soit-il devenu du fait de l’impact des spéculateurs – est interprété comme l’expression objective d’un risque auquel sont réellement exposés les détenteurs de cette dette.

Le fonctionnement du Credit-default Swap décrit précédemment a mis en évidence ce que j’avance là. Il existe toutefois un exemple plus probant et plus révélateur encore du confusionnisme entretenu par la « science » économique dans l’interprétation de la formation du prix d’un produit financier lorsque les spéculateurs ont accès à ce marché, il s’agit de l’affaire du « marché à terme du terrorisme » en 2003.

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LE SPÉCULATEUR ET SON SOUCI (de bonne foi, si, si, je vous assure !) DU BIEN COMMUN, par Bertrand Rouziès

Billet invité.

Dans mon dernier billet, je m’interrogeais sur la sorte de sagesse pratique qu’il nous faudrait pour déjouer les pièges d’une éthique a minima qui s’épargne la fatigue de parcourir le nuancier des faits. Je baptisai cette sagesse pratique du nom d’économie du discernement – formulation plus opératoire, à mon sens, que économie durable – et me livrai, pour donner l’exemple de ce que je préconise, à une brève analyse de la dérive sémantique récente (XVIIIe siècle) du mot spéculation, qui dégrade rétroactivement sa première acception d’« observation méticuleuse », de « projection intellectuelle » préliminaire à l’action. La spéculation financière ne relève pas de la spéculation en tant que moment essentiel du processus cognitif, dans la manière ambulatoire de la rêverie rousseauiste. Si de jeunes mathématiciens ou ingénieurs prêtent leur concours à l’agiotage, on n’aura pas la naïveté de croire qu’ils le font par amour de la science (à moins qu’ils n’espionnent pour le compte d’un laboratoire d’anthropologie). C’est par habitude autant que par hypocrisie (comme si nous lui laissions une chance de se racheter) que nous conservons à la spéculation financière une dénomination certes méchamment connotée, au moins depuis la Révolution, mais pas assez explicite, quant au fond, pour décourager les vocations de spéculateurs. En revanche, les items de la rubrique « L’utopie réaliste » du blog de Paul Jorion ressortissent pleinement à la spéculation telle que l’envisageaient les Anciens, et leurs auteurs n’ont pas à rougir de s’y être adonnés.

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LE PRODUIT, SES USAGES ET SON UTILISATEUR

Selon l’AFP, M. Hollande aurait déclaré hier à une journaliste dans le cadre d’un entretien avec Mediapart qu’il y a « un certain nombre de produits financiers qui devraient être purement et simplement interdits, ceux qui ne sont pas liés à la couverture d’un risque réel. Quand le produit lui-même est détaché de la valeur d’un bien, il n’a pas à être mis comme enjeu de la spéculation ».

L’ennui c’est que le contrat à terme OAT Eurex qui sera lancé lundi et qui était très certainement visé par M. Hollande, permet « la couverture d’un risque réel », et ne devrait donc pas être interdit si l’on s’en tient à sa définition.

Qui fera comprendre aux candidats qu’il ne s’agit jamais d’interdire des instruments financiers dérivés dont la quasi-totalité permettent effectivement « la couverture d’un risque réel » mais d’interdire la spéculation, c’est-à-dire d’interdire l’usage de ces instruments aux spéculateurs (la différence est simple : en faisant appel à cet instrument financier, l’utilisateur légitime prend une assurance tandis que le spéculateur fait un pari, au sens technique du terme).

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– « Mais M. Jorion, vous voulez donc fermer les marchés à terme ? » Ma réponse : « Non, j’interdis leur accès aux non-négociants ».

– « Mais M. Jorion, celui qui sort sans son parapluie, ne fait-il pas le pari qu’il fera beau ? » Ma réponse : « Qui est le parieur en sens inverse ? Celui qui gagne s’il se met à pleuvoir ? »

– « Mais M. Jorion, celui qui achète une maison en espérant qu’elle s’appréciera, n’est-il pas un spéculateur ? » Ma réponse : « L’achat de la maison crée-t-il un risque systémique (d’effondrement du système financier) ? Personnellement, je ne le vois pas ! »

Etc. (voir les épisodes précédents)

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« SCOUT : TOUJOURS PRÊT ! »

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Quand MM. Sarkozy et Fillon mettent en garde contre les attaques spéculatives dont la France pourrait être victime si un candidat de gauche devait l’emporter aux élections présidentielles, la réponse devrait être évidente : « Vous êtes depuis un certain temps aux affaires, qu’avez-vous fait pour protéger la France contre ce genre d’attaques contre sa souveraineté ? L’avertissement que vous adressez souligne essentiellement votre propre carence ! »

Pendant ce temps-là, les esprits s’échauffent à la nouvelle qu’Eurex, une filiale de la compagnie allemande Deutsche Börse, s’apprête à lancer un marché à terme sur les obligations françaises dites OAT (emprunts à long terme). Le fait que cet instrument puisse servir de vecteur à de la spéculation à la baisse sur la dette française suscite une levée de boucliers dans les rangs des partisans des candidats de gauche qui y voient – à juste titre – un moyen pour les marchés des capitaux d’abattre quiconque irait à l’encontre de la mise sous tutelle des systèmes politiques par eux, que l’on observe actuellement mais dont tout le monde s’est apparemment accommodé. À noter que la finance de son côté, s’inquiète aussi : ce marché connaîtra-t-il un volume suffisant, s’interroge-t-on (à chacun ses soucis !), le souvenir des marchés à terme calamiteux de la patate ou du papier étant encore dans toutes les mémoires.

Que faut-il en penser ? Il faut d’abord noter qu’un marché à terme sur les Bund, les obligations allemandes, existe depuis plusieurs dizaines d’années. Il faut se souvenir aussi que la compagnie franco-française MATIF (1986-1999) offrait le même type de produit financier que celui qui sera lancé le 16 avril à l’époque où elle était elle-même aux affaires, sans que quiconque ne s’en offusque.

La question que pose la spéculation, et elle se pose depuis qu’elle a été officiellement autorisée en France en 1885, c’est de l’interdire à nouveau et une fois pour toutes, non pas parce qu’il se trouve qu’elle joue pour des raisons fortuites contre vous un beau jour, mais par principe : parce que la spéculation pompe sa fortune sur l’économie – c’est-à-dire sur vous et sur moi – et dérègle irrémédiablement le mécanisme de la formation des prix.

Un candidat de gauche accédant au pouvoir avec une majorité de son bord doit se prémunir contre la déferlante qui se prépare contre lui, et savoir en particulier qu’à ce propos, le contrat OAT Eurex, c’est peanuts (en français : roupie de sansonnet).

Espérons qu’une cellule de crise est déjà en place, tous bazookas (ou orgues de Staline, eh, eh), braqués vers les endroits où cela pourrait faire très mal à l’adversaire. Un coup de téléphone reçu dans l’après-midi n’est malheureusement pas là pour me rassurer à ce propos – d’où, soit dit entre nous, et ne le répétez surtout pas – le présent billet !

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction numérique en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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« GOUVERNER, C’EST CHOISIR » : RÉPONSE À PIERRE SARTON DU JONCHAY, par Zébu

Billet invité. Zébu revient en particulier sur la notion de valeur et le fonctionnement d’un marché international de compensation monétaire – le bancor de Keynes – en réponse au billet de Pierre Sarton du Jonchay « Pourquoi convoquer un nouveau Bretton Woods »

Il me semble que nous en avions déjà discuté mais le système proposé par Keynes ne s’appuyait effectivement pas sur l’existence de marchés, a fortiori à terme : en quelque sorte, son Bancor était auto-suffisant, pour définir la compensation des balances commerciales, sources selon lui des déséquilibres monétaires et donc des déséquilibres mondiaux.

De ce que j’en ai compris, des règles de gestion de tels déséquilibres avaient été intégrées dans ce système, soit par la bivalence dévaluation/réévaluation, soit par des systèmes d’ancrage relatif à un panier de biens (avec un système notamment uniquement d’entrée de compensation par or), soit par un système de pénalités financières (en +/-).

C’est pourquoi je ne conçois toujours pas l’intérêt ni de réintroduire le concept de valeur, même de manière temporaire, pour définir le prix des monnaies, ni non plus la nécessité de créer une option dont l’objet serait d’anticiper sur des marchés monétaires d’éventuels déficits commerciaux.

Le système de Keynes se suffit à lui-même, sans les marchés, et c’est justement un de ses atouts les plus importants, que de pouvoir se passer et du concept fallacieux de la valeur et d’une gestion soit-disant transparente par ces mêmes marchés, sous prétexte de ne pas introduire le politique dans la gestion monétaire…

Bien au contraire : « Gouverner, c’est choisir ».

C’est le rôle même de la politique.

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COMMENT FURENT AUTORISES LES PARIS SUR LES FLUCTUATIONS DE PRIX (V) CE QU’IL CONVIENT DE FAIRE MAINTENANT

J’ai attendu de disposer d’un texte complet sur l’exception de jeu avant de vous le proposer en cinq livraisons. Certains de vos commentaires relatifs aux épisodes précédents du feuilleton m’encouragent à modifier mon texte, et tout particulièrement la présente conclusion. J’ai cependant préféré – avant d’introduire le moindre changement – vous présenter le texte entier dans sa rédaction originale. Cette partie V débouchera donc sur une version révisée qui intégrera toutes vos observations, y compris celles que vous ne manquerez pas de faire à son propos.

Je rappelle que l’article 421 du code pénal abrogé le 28 mars 1885 déclarait que : « Les paris qui auraient été faits sur la hausse ou la baisse des effets publics seront punis des peines portées par l’art. 419 ».

Les paris sur les fluctuations de prix étaient donc interdits en France jusqu’à cette époque.

L’article 422 stipulait lui : « Sera réputé pari de ce genre, toute convention de vendre ou de livrer des effets publics qui ne seront pas prouvés par le vendeur avoir existé à sa disposition au temps de la convention, ou avoir dû s’y trouver au moment de la livraison ».

Était visée, la vente à découvert au sens de l’époque, à savoir, la vente d’un bien par quiconque n’en est pas le propriétaire au moment de la vente. Une des implications de l’article 422 est que les marchés à terme en France sont interdits de fait aux spéculateurs qui, contrairement à ceux que l’on appelle en français les « négociants » (en anglais : commercials), ne sont pas susceptibles soit de livrer, soit de prendre livraison du produit sur lequel porte le marché.

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COMMENT FURENT AUTORISES LES PARIS SUR LES FLUCTUATIONS DE PRIX (IV) LA « COULISSE » ET LE MARCHE A TERME

Voilà le contexte historique et pratique dans lequel la problématique des marchés à terme se situe au XIXe siècle : paris illicites à la hausse ou à la baisse, donnant lieu à ventes à découvert et à règlements par paiement des différences. Ces marchés sont en place cependant, mais en-dehors du secteur financier réglementé : dans ce qu’on appelle la Coulisse. Relève, comme nous le verrons de la Coulisse, le « marché gris » (Gallais-Hamonno 1996 : 2), une expression qui n’est pas sans en rappeler une autre, celle-ci contemporaine : le « shadow banking », la « banque de l’ombre » dont parlent aujourd’hui les Américains, où règnent en maître les hedge funds, les fonds d’investissement spéculatifs ainsi que les SPV, les Special Purpose Vehicles : véhicules en vue d’un objectif spécial, mis en place pour permettre la titrisation sous forme d’une obligation unique de quelques milliers de crédits individuels. Comme dans le cas de la « banque de l’ombre » aujourd’hui, la Coulisse n’est pas l’apanage de personnages interlopes : les banques ayant pignon sur rue s’adonnent elles aussi à ses activités mais bien entendu… en coulisse.

Gallais-Hammono écrit à propos de la Coulisse :

« Le point le plus ahurissant de tout le XIXe siècle est l’épanouissement d’une Bourse complètement illégale, parfaitement parallèle à la Bourse officielle, qui est la coulisse. Deux raisons de fond expliquent l’apparition de ce deuxième marché : d’abord, le coût du retour de Napoléon. Les Cent Jours du point de vue financier ont été une catastrophe. En moins de cinq ans, la dette publique est multipliée par deux. Deuxième raison de fond : l’industrialisation qui démarre sous la monarchie de Juillet aux alentours de 1840, et qui prend la forme de sociétés privées qui émettent des titres évidemment privés, et les agents officiels « ratent le coche ». Au lieu d’essayer de négocier ces deux types de titres, ils se spécialisent dans la dette publique, ce qui laisse évidemment un vide. La coulisse se développe à cause de ce vide. Elle tire son nom de l’architecture du bâtiment de la Bourse. Une coulisse de bois servait à maintenir les visiteurs à l’écart du « parquet » où s’effectuaient les transactions « officielles » des agents de change. Derrière cette barrière de bois des individus vont, eux aussi, négocier.

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COMMENT FURENT AUTORISES LES PARIS SUR LES FLUCTUATIONS DE PRIX (III) « PAIEMENT DE DIFFERENCES » ET EXCEPTION DE JEU

Après la vente à découvert, la question du licite et du non licite en matière d’opérations financières faisait intervenir au XIXe siècle un second élément : le « paiement de différences ». Comme celui qui vend à découvert ne possède pas la chose qu’il vend au moment où il la vend, il ne pourra la livrer à l’échéance que s’il l’acquiert entretemps. Indépendamment de toute question de propriété ou de possession des titres ou de la marchandise, il peut cependant avoir gagné à l’échéance son pari à la baisse. Il est alors tout à son avantage – pour pouvoir s’éviter l’embarras de devoir acheter lui-même les titres ou la marchandise qu’il a vendus à terme – qu’à l’échéance, la livraison du produit soit remplacée par un simple règlement en espèces de la somme gagnée ou perdue par lui. Ici aussi, comme avec la vente à découvert, certains n’y voient pas malice. Ainsi Jules Léveillé en 1868 :

« En liquidation, toute vente m’assure, si je le veux, les titres que j’ai achetés et auxquels j’ai droit. Sans doute, il se peut que je n’exige pas, en résultat, livraison matérielle des titres ; mais la convention de livrer, qui caractérise la vente, a du moins existé lors du contrat, et j’en puis toujours réclamer le bénéfice lors de la liquidation. Si mon vendeur ne me fournit pas lui-même les titres qu’il m’a promis et que j’aie besoin de les chercher sur la place, en déboursant peut-être un prix plus élevé, j’ai acheté, au cours de 500 fr., des titres qui, lors de la liquidation, valent 600 fr., mon vendeur devra me payer la différence, 100 fr. Qu’est maintenant cette différence, sinon la réparation mathématique du préjudice que le vendeur me cause en ne me livrant pas lui-même? Qu’est-ce, sinon le moyen à l’aide duquel j’obtiens, aux frais du débiteur, l’exécution effective du contrat que j’ai passé ? Je retiens en effet mon prix, 500 fr. ; j’y ajoute l’indemnité, 100 fr., et, avec mes 600 fr., je puis ramasser sur la place les titres dont j’ai besoin. Où est l’anomalie ? où est la fiction ? » (Jules Léveillé, Du régime de la Bourse, 1868 ; cité par Bittard des Portes 1882 : 12).

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Le temps qu’il fait, le 5 mars 2010

Mes excuses à Alain Gauvin, que j’appelle « Gavin » dans la vidéo.
Alain Gauvin : L’État schizophrène, promoteur de la spéculation.
Mon propre billet : Légaliser les paris sur les fluctuations de prix.

C’est très bricolé aujourd’hui : Seesmic avait ses petits problèmes, YouTube me coupe la parole trois minutes avant la fin… aussi j’ai ajouté un « supplément » où se trouve résumée la conclusion perdue de la première vidéo. Mais, devinez ce qui s’est passé ? YouTube est arrivé à me couper la parole, là aussi avant la fin ! Y a des jours comme ça…

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Légaliser les paris sur les fluctuations de prix

Mes excuses à ceux qui auraient déjà lu une partie de ceci en commentaire mais comme mon texte n’arrêtait pas de grossir, j’ai décidé d’en faire un billet indépendant.

Tout commence le 24 février dernier quand paraît dans La Tribune, un « point de vue » signé Alain Gauvin et intitulé : L’État schizophrène, promoteur de la spéculation.

Alain Gauvin, avocat, Lefèvre Pelletier & Associés, expliquait dans ce texte que la loi française interdisait de fait les paris sur les fluctuations de prix, les assimilant à de simples paris, dont la notion d’« exception de jeu » fait qu’ils ne sont pas protégés par la loi. Gauvin écrivait :

… les Français, ceux qui ne sont pas au fait de ce qui se passe dans la sphère financière, savent-ils que les pouvoirs publics soutiennent, pour ne pas dire promeuvent, ceux qui jouent, ceux qui se livrent à des paris financiers ? La loi les protège même contre toute attaque judiciaire.

Son verdict était sans appel :

Ce n’est pas un hasard, non plus, si l’article L. 211-35 du Code monétaire et financier dispose que « Nul ne peut, pour se soustraire aux obligations qui résultent de contrats financiers, se prévaloir de [l’exception de jeu], alors même que ces opérations se résoudraient par le paiement d’une simple différence ». En d’autres termes, un contrat financier qui ne serait rien d’autre qu’un pari échapperait à l’exception de jeu qui frappe les paris non financiers ! Pourquoi une telle dérogation en faveur de la finance ? Tout simplement parce que les pouvoirs publics craignent que les produits dérivés soient requalifiés en paris […] l’on ne peut s’empêcher de rapprocher cette loi pousse-au-crime aux cris d’orfraie des politiques face à la spéculation financière. Les pouvoirs publics doivent, d’urgence, se soigner de cette schizophrénie : fustigeant la spéculation en public, ils l’enfantent en coulisses.

Voici les détails, à l’intention des juristes :

Article L211-35. Créé par Ordonnance n°2009-15 du 8 janvier 2009 – art. 1. Nul ne peut, pour se soustraire aux obligations qui résultent de contrats financiers, se prévaloir de l’article 1965 du code civil, alors même que ces opérations se résoudraient par le paiement d’une simple différence.

Article 1965 du Code Civil. Créé par Loi 1804-03-10 promulguée le 20 mars 1804 : La loi n’accorde aucune action pour une dette du jeu ou pour le paiement d’un pari.

Il suffirait donc en France d’abroger cet article L. 211-35 du Code monétaire et financier pour interdire les paris sur les fluctuations de prix. Mais il faudrait d’abord comprendre pourquoi la légalité de ces paris financiers a été « verrouillée » en janvier 2009.

Parce que si on y réfléchit bien : « janvier 2009 » ? Si c’était, je ne sais pas : « 1996 », on dirait : « Ben, à l’époque, on ne comprenait pas encore toute la nocivité des CDS et des positions nues sur les marchés à terme… » Mais le 8 janvier 2009 ? Soyons sérieux ! … quatre mois après la chute de Lehman Brothers et d’AIG alors que ces produits financiers ont mis le système financier et l’économie mondiale toute entière à genoux ? Si cette date du 8 janvier 2009 est correcte, la question d’Alain Gauvin est excellente : qui a bien pu avoir à ce moment-là l’idée saugrenue – il faudrait même dire « obscène » –, de légaliser par une ordonnance, des produits financiers dont le danger venait d’être démontré par un cataclysme d’une ampleur inédite ?

Y a-t-il un juriste dans la salle qui puisse nous en dire un peu plus sur la genèse de l’article L. 211-35 du Code monétaire et financier ? Il y a là certainement matière à un intéressant roman… et au film passionnant qu’on ne manquera pas d’en tirer !

Mise au point (le 6 mars 12h23) : il s’avère, enquête faite (merci à tous !), que bien qu’il soit écrit « Article L211-35. Créé par Ordonnance n°2009-15 du 8 janvier 2009 », la rédaction initiale de cet article – dans le même esprit – date de 1885.

La dénonciation par Alain Gauvin de la « schizophrénie » des pouvoirs publics « fustigeant la spéculation en public, ils l’enfantent en coulisses », ne porte donc pas spécifiquement sur cette ordonnance du 8 janvier 2009, comme je l’avais cru en découvrant cette date mentionnée comme étant celle de la création de l’article L211-35.

La version initiale de mon billet contenait la phrase « Or, cette loi a été récemment modifiée dans l’intention expresse de légaliser ces paris sur les fluctuations de prix », que j’ai retirée puisqu’il s’agissait alors d’une erreur.

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Faut-il aider les pays en développement à stabiliser les prix des produits alimentaires ? par Franck Galtier

Billet invité.

Il y a encore trois ans, cette question aurait semblé absurde. Depuis la fin des années 80, on savait – ou on croyait savoir – que la stabilisation des prix n’était pas une bonne idée. David Newbery et Joseph Stiglitz l’avaient démontré dès 1981 dans un livre, qui reste aujourd’hui encore une référence majeure. Les faits semblaient confirmer la théorie puisque, au cours des années suivantes, les dispositifs de stabilisation des prix internationaux des matières premières étaient abandonnés.

Selon la doctrine alors en vigueur, la stabilisation des prix présenterait deux défauts majeurs. D’une part, elle empêcherait les prix de jouer leur rôle de signal informant producteurs, commerçants et consommateurs sur la rareté des biens, guidant ainsi leurs comportements de production et d’échange. D’autre part, en déconnectant l’évolution des prix de celle de la production, elle priverait les producteurs de la compensation du risque-récolte par le risque-prix (quand les récoltes sont mauvaises les prix sont élevés).

La solution au problème de l’instabilité des prix agricoles a donc été recherchée dans les instruments privés de couverture des risques (marchés à terme, options), dont certains prédisaient un développement sans précédent. S’agissant des produits alimentaires dans les pays en développement, le dispositif était complété par l’aide d’urgence, déclenchée en période de crise et ciblée vers les populations vulnérables.

Cette doctrine semblait tellement bien établie que le thème de la stabilisation des prix a été abandonné par la recherche pendant plus de 20 ans. Aujourd’hui, elle est pourtant remise en question.

En effet, le boom attendu des instruments de couverture des risques ne s’est pas produit, malgré les initiatives visant à en promouvoir l’utilisation par les producteurs et les commerçants.

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Constitution pour l’économie : soutenir la démarche, l’alimenter, la diffuser, par Jean-Pierre Castel

Billet invité. Il m’arrive de temps à autres de vouloir donner une visibilité particulière à l’un de vos commentaires pour faciliter un débat plus général, c’est le cas de celui-ci.

Bonjour, je découvre ce blog, extrêmement riche, et m’excuse à l’avance de ne pas avoir (encore) lu tout ce que Paul Jorion a écrit sur la formation des prix.

Si je me permets de résumer ma compréhension de la proposition de Paul Jorion, ce serait d’interdire les marchés secondaires sur les marchés à terme de commodités, au motif que ces marchés secondaires faussent la détermination du signal prix, signal indispensable à la bonne marche de tout système économique.

Je suis très sensible à cet argument, d’autant que cette question va trouver une nouvelle actualité dans le cadre des marchés du CO2. Ceux-ci ont pour finalité de produire un signal prix du CO2 de nature à motiver les émetteurs de CO2 à réduire leurs émissions. Or à cet effet ils devront engager des investissements, donc avoir une vue raisonnable du prix moyen futur de la tonne de CO2. Comment espérer que des systèmes de Cap and Trade comme celui de l’ETS européen ou celui envisagé aujourd’hui aux USA, systèmes où l’offre est fixée par les gouvernements, ex ante, suivant des critères incluant prévisions, choix politiques, marchandages opaques, et une demande qui elle sera fonction de la conjoncture en temps réel, systèmes sur lesquels se greffent déjà en Europe des marchés à terme et des marchés secondaires, systèmes régionaux sans coordination internationale, puissent fournir un tel signal ?

Or ce marché du CO2 risque de devenir le plus important marché de commodités, certains caressent même l’idée de faire du CO2 le nouvel étalon monétaire ! Mais personne ne semble mettre en garde contre le fait que ce signal prix sera hautement volatile et imprévisible, donc inexploitable pour la finalité prévue, à savoir justifier les investissements nécessaires pour réduire les émissions de CO2.

Je reviens à la proposition de Paul Jorion, pour souligner qu’aujourd’hui (comme je l’ai fait remarquer par ailleurs sur ce blog) l’affirmation selon laquelle les marchés secondaires faussent le signal prix, que je crois pour ma part vraie, reste une position marginale, contestée par l’establishment non seulement financier, mais aussi universitaire (voir d’ailleurs certaines réactions sur ce blog, ainsi que la position de personnalités comme J. Attali).

La première étape ne devrait-elle pas consister à faire de la pédagogie sur cette question, à la démontrer, à l’illustrer, à l’évaluer (j’ai cité un cabinet qui fait ce travail de façon très claire sur les métaux du LME), et à répondre aux objections ? Bref montrer la pertinence du diagnostic et chiffrer les effets induits, en vue de convaincre ?

Ensuite l’interdiction des marchés secondaires est-elle la seule parade ? Une telle mesure a-t-elle des précédents ? Il me semble que ce sont uniquement les « indexed funds », les nouveaux supports mis en place depuis 2004/2005 sur la base des indices de matières premières publiés par les grandes banques d’investissement, et les « long only investors » qui les utilisent, qui, par leur montée en puissance depuis 2006/2007, ont déréglé le signal prix, alimenté leur flambée d’avant la crise, et sans doute leur reprise depuis mars 2009.

N’y aurait-il pas un moyen plus ciblé d’interdire ces seules pratiques ? Par ailleurs l’un des risques d’une telle idée est qu’elle ne contribue à entretenir une illusion, celle qui consiste à croire que la volatilité des prix des commodités peut être jugulée. Même s’il est vrai que les « long only investors » ont accru cette volatilité, ils n’en sont pas, et de loin, la seule cause. Toutes les tentatives précédentes de stabilisation des cours des matières première, par le biais des stocks stratégiques, ont échoué. Et j’imagine que la mondialisation, l’intervention de nouveaux acteurs comme la Chine, l’Inde, la Russie, ne peut contribuer à la croissance de la volatilité. Paul Jorion, qui a beaucoup réfléchi aux mécanismes de formation des prix, a sûrement une vue très aiguisée sur la question.

Or cette volatilité des prix est une gêne croissante à la prise de décisions rationnelles. A ce titre elle a participé au passage de l’économie des trente glorieuses, où le long terme orientait les décisions industrielles, à notre économie à court terme dirigée par le casino des marchés financiers. La proposition de Paul Jorion ne vise qu’à donner un exemple d’article de la constitution économique qu’il appelle de ses vœux. L’un des objectifs majeurs de cette nouvelle constitution ne devrait-il pas être un équilibre sain entre long terme et court terme dans les prises de décision ? De ce point de vue, l’interdiction des marchés secondaires est-elle l’exemple le plus pédagogique, ou n’y aurait-il pas d’autres mesures plus parlantes pour le public non spécialisé, voire plus ambitieuses, pour s’attaquer à cette dérive court termiste ?

Paul Jorion cite par exemple, si j’ai bien compris sa réponse à ma question d’hier, le retour à un meilleur équilibre entre taxation des dividendes et des plus-values. L’idée ambitieuse d’une constitution pour l’économie et des propositions courageuses pour s’attaquer aux causes racines des dérives actuelles sont les initiatives dont nous avons de toute évidence le plus grand besoin. Il faut donc soutenir la démarche, l’alimenter, la diffuser.

Mon propos ci-dessus vise seulement à insister sur l’immense effort de pédagogie que cela nécessitera. Je suis sûr que Paul Jorion connaît des forums de qualité, pourvus de moyens et d’influence, et qui pourraient peut-être contribuer à cet effort de validation et de diffusion. Je cite, au gré de mes fortunes sur internet :

– le Glasshouse Forum (exemple de publication : Short-termism in the long run).

– l’Institut Aspen : (exemple de publication : The Aspen Principles: a better way forward: a critical mass of ‘strange bedfellows’ came to market in 2007 with a plan to reverse the destructive pull of short-termism (SHAREHOLDER VALUE))

Merci à Paul Jorion pour votre indulgence par rapport à ces propos : merci en particulier de prendre mes affirmations pour des questions, et mes erreurs de jugement pour un appel à des compétences telles que les vôtres.

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