LE SPÉCULATEUR ET SON SOUCI (de bonne foi, si, si, je vous assure !) DU BIEN COMMUN, par Bertrand Rouziès

Billet invité.

Dans mon dernier billet, je m’interrogeais sur la sorte de sagesse pratique qu’il nous faudrait pour déjouer les pièges d’une éthique a minima qui s’épargne la fatigue de parcourir le nuancier des faits. Je baptisai cette sagesse pratique du nom d’économie du discernement – formulation plus opératoire, à mon sens, que économie durable – et me livrai, pour donner l’exemple de ce que je préconise, à une brève analyse de la dérive sémantique récente (XVIIIe siècle) du mot spéculation, qui dégrade rétroactivement sa première acception d’« observation méticuleuse », de « projection intellectuelle » préliminaire à l’action. La spéculation financière ne relève pas de la spéculation en tant que moment essentiel du processus cognitif, dans la manière ambulatoire de la rêverie rousseauiste. Si de jeunes mathématiciens ou ingénieurs prêtent leur concours à l’agiotage, on n’aura pas la naïveté de croire qu’ils le font par amour de la science (à moins qu’ils n’espionnent pour le compte d’un laboratoire d’anthropologie). C’est par habitude autant que par hypocrisie (comme si nous lui laissions une chance de se racheter) que nous conservons à la spéculation financière une dénomination certes méchamment connotée, au moins depuis la Révolution, mais pas assez explicite, quant au fond, pour décourager les vocations de spéculateurs. En revanche, les items de la rubrique « L’utopie réaliste » du blog de Paul Jorion ressortissent pleinement à la spéculation telle que l’envisageaient les Anciens, et leurs auteurs n’ont pas à rougir de s’y être adonnés.

J’aurais pu illustrer la nécessité de bien discerner avant de trancher par l’exemple de la « conquête spatiale », dont l’atterrissage du robot américain Curiosity sur Mars le lundi 6 août 2012 a réanimé l’emphase à bout de souffle. L’homme ne sait pas faire un pas hors de sa sphère sans traîner à sa suite un gros bidon plein des maux libérés par Pandore. Si l’Espérance consiste en un drapeau planté sur un planétoïde quelconque au nom d’un insatiable appétit de conquête, c’est donc que l’Espérance est le mal suprême, et non ce qui reste après dispersion des maux. Et je repense à la pauvre lune de Méliès, éborgnée par la fusée patriotique. L’exploration spatiale ne manifestera un progrès et ne nous arrachera au plancher des vaches que si elle est financée par tous les pays[1]. Rapportée aux considérations de basse politique qui la sous-tendent, elle mesure moins l’univers qu’elle ne nous mesure à lui, à notre très net désavantage. Pour sortir des effets de langage, j’aurais pu évoquer, comme l’a fait Rahane dans un de ses commentaires, le cas d’école des plumpy’doz, qui dépasse en perversité circulaire ce que John Le Carré a imaginé dans The Constant Gardener (2001). Les plumpy’doz ou comment une entreprise normande a réussi à convaincre les organisations humanitaires et le PAM de refiler aux enfants faméliques des camps de réfugiés africains de la pâte d’arachide en sachet survitaminée et enrichie en calcium, alors que la culture de rente de l’arachide, dans le Sahel, une région régulièrement confrontée à des crises de malnutrition, se développe[2] au détriment de l’agriculture vivrière, à laquelle elle dispute depuis un demi-siècle les rares bassins fertiles. Se trouve ici réalisé le paradoxe (lucratif) d’une manne qui affame. J’aurais pu m’attarder sur tout cela, mais je préfère revenir à la spéculation financière et à sa nocivité. Le peu que j’en ai dit, du point de vue sémantique, trahit l’insuffisance de mon analyse et le lecteur serait en droit de m’accuser d’avoir manqué de discernement. Je voudrais la compléter par l’étude d’un texte qui précède de quelques années l’abrogation de la loi sur l’exception de jeu dont Paul Jorion proposait il y a peu le rétablissement. Ce texte, daté de 1880, est intitulé L’exception de jeu en matière d’opérations de bourse. Nous le devons à la plume de Numa Salzédo, avocat à la Cour de Paris. Il est accessible via Gallica.

Traversons tout de suite le rideau d’apparente neutralité du titre. Salzédo est partisan de l’abolition de l’exception de jeu, comme il apparaîtra clairement au lecteur cocaïnomane le plus extatique. Le fait qu’il éprouve le besoin de préciser, dans un court avertissement (p. 2), que son travail n’a « d’autre but et d’autre prétention » que de souligner le « grand intérêt pratique » de la question et d’empêcher que le juge ne se rende complice d’« iniquités » met le doigt précisément sur ce qu’il entend cacher : son entreprise est moins destinée à éclairer des juges ignorants qu’à instruire le procès en réhabilitation d’une activité honnie. Prêtons l’oreille à l’argumentaire de Salzédo. Il faut connaître son ennemi, a fortiori lorsqu’il est retors (et c’est le cas de ce bonhomme). Je suis prêt à parier que ses raisons et les raisons habituellement dégainées par les flancs-gardes du système quand on le serre d’un peu trop près se recoupent.

(P. 3) L’argument majeur, majeur parce que imparable dans un siècle libéral qui entend liquider le passif de l’Ancien Régime, est livré d’emblée : l’article 1965 du Code Civil n’est plus adapté à la nouvelle donne économique. L’obsolescence est quasi un crime aux yeux du bourgeois libéral. « La richesse publique s’est sensiblement modifiée. » Surtout, ne pas dire à qui cette modification profite. Ce serait révéler que l’Ancien Régime se survit dans le nouveau et que la « richesse publique » échappe au peuple. La « fortune mobilière », opposée à la « propriété foncière », qui renvoie à l’emprise territoriale de la noblesse déchue, a recouvré, nous apprend Salzédo, tout son crédit, elle qui, à l’époque de la rédaction du Code Civil, était « en quelque sorte en défaveur ». « En quelque sorte en défaveur. » Joli euphémisme pour dire que la rente induite par le trafic des effets publics [3], encore appelé agiotage, était frappée d’opprobre. Joli euphémisme et déjà première tentative d’exonérer ce type de fortune de toute suspicion de principe. Le Code Civil est donc en retard d’une livraison. Mieux, les détracteurs de la Bourse ont prêté aux rédacteurs du Code des intentions hostiles qu’ils n’avaient pas. C’est l’autre argument massue. « L’article 1965 […] n’avait assurément pas en vue les opérations de Bourse. » Je souligne l’adverbe, car son sens catégorique bloque a priori toute discussion. Or, Salzédo reviendra sur ce thème des intentions du législateur. Son assurément est donc un marqueur idéologique qui pose comme démontré ce qui sera faussement mis en débat peu après.

(P. 4) Arrimé à l’argument de l’obsolescence, l’avocat prend son affirmation pour un sentiment universellement partagé et lâche : « L’exception de jeu est aujourd’hui condamnée. » Et de citer un projet de loi de M. Andrieux auquel il prophétise un bon accueil à la Chambre. Ce projet, contrairement à ce qu’il prétend, ne dit pas qu’une dynamique irrépressible est à l’œuvre ; il dit seulement que les actions de lobbying ont débuté. Pour nous convaincre de la « nécessité d’une législation nouvelle », Salzédo fait l’historique des mesures anti-spéculatives. Je saute quelques étapes :

– Mars 1716 : un édit établit une chambre de justice pour fixer les restitutions auxquelles les spéculateurs devraient être condamnés. La spéculation continue.

– (P. 5) L’effondrement du système Law ne décourage pas l’agiotage.

– Un édit de 1723 crée les agents de change, « intermédiaires privilégiés et nécessaires de toutes les négociations sur les effets publics ». Un arrêt de 1724 punit de prison, de 6000 livres d’amende et de nullité des négociations tout évitement de l’agent de change. Ce dernier se voit interdire de négocier quoi que ce soit sans être au préalable nanti de la chose ou du prix. (P. 6) Les opérations à terme, les ventes fictives sont déclarées illicites. Seuls sont autorisés les marchés au comptant [4]. Notre avocat interrompt son historique pour citer le juriste Troplong, sénateur du Second Empire : « Circonscrire les opérations de Bourse dans des opérations au comptant, était une idée étroite, impraticable, inadmissible : c’était de la réaction. » Le vilain mot que celui de réaction ! Péché d’anachronisme, Maître Salzédo. La réaction ne se mesure qu’à l’aune des évènements révolutionnaires. Troplong ne parlait pas des années prérévolutionnaires. Non content de pécher contre la chronologie, Salzédo va pécher contre la logique en accrochant deux sophismes au train de Troplong : « Aussi, les spéculateurs arrivèrent-ils facilement à se soustraire à des prohibitions trop rigoureuses [.] » – S’ils ont pu s’y soustraire, c’est qu’elles n’étaient pas assez rigoureuses. « [E]t c’est une preuve saisissante de l’utilité, bien plus, de la nécessité impérieuse de la spéculation à terme, que dès 1724 les lois les plus sévères furent impuissantes à l’arrêter. » – De ce qu’on ne peut enrayer un processus, cela le rend-il utile et nécessaire ? La religion du progrès conçu comme boîte de vitesse sans marche arrière a trouvé un nouvel adepte ! Sa figure de rhétorique fétiche est l’épanorthose (« bien plus »). Conclusion provisoire, avant même que nous ayons matière à juger : les spéculateurs sont victimes d’une « persécution » orchestrée par l’État. On va les plaindre, tiens !

– 7 août 1785, le ministère Calonne, « effrayé de la baisse que produisait […] à la Bourse le mauvais état du Trésor Public, se rejeta sur la spéculation à terme ». Les marchés à terme fictifs, sans livraison ou dépôt des effets, sont déclarés nuls. L’amende est portée à 24000 livres et agrémentée d’une exclusion de la Bourse. Vous aurez noté l’attaque sournoise du « se rejeta sur ». Les mesures anti-spéculatives seraient une diversion pour masquer la banqueroute de l’État. Cela ne vous rappelle rien ? L’État s’endette et veut faire porter le chapeau à la spéculation. Et puis quoi encore ?

(P. 7) Salzédo remarque perfidement que ce dernier décret, en obligeant le vendeur à être nanti de la chose mais pas l’acheteur à être nanti du prix, cherche à enrayer la spéculation à la baisse, mais laisse les coudées franches à la spéculation à la hausse. Le lecteur est censé voir dans ce flottement soit la preuve de l’hypocrisie de l’État, soit l’amorce d’une réévaluation positive du jeu spéculatif. Toutefois, notre avocat est forcé de reconnaître que les décrets des 13 fructidor an III et 28 vendémiaire an IV rectifient le cap, même si l’État paraît plus préoccupé de sauver ses finances que de moraliser la Bourse. Les paris à la hausse sont de nouveau visés. Une spéculation à la hausse sur les marchés à terme ou à prime des matières métalliques ou des lettres de change sur l’étranger signifiait la dépréciation des assignats.

– (P. 8) 27 prairial an X : un arrêté confirme l’arrêt de 1724. Sentant venir le moment d’évoquer le Code Civil, qu’il serait difficile de faire passer pour le vadémécum de la « réaction », notre avocat en désamorce la charge explosive en citant en style indirect la conclusion d’un échange que Napoléon aurait eu avec Mollien, son ministre du Trésor, sur le chapitre de la spéculation : « Il ne faut pas avoir la prétention de défendre ce qu’on n’a pas le pouvoir d’empêcher. » Cela ressemble si peu au volontarisme du Petit Caporal en matière de finances qu’il est difficile de voir dans ce mot historique non référencé autre chose qu’une extrapolation dont l’origine serait peut-être à chercher dans les Mémoires de Mollien, qui ne fut pas toujours d’accord avec l’Empereur.

– 1804, Code Civil, article 1965 : « La loi n’accorde aucune action pour une dette du jeu ou pour le paiement d’un pari. » Salzédo affirme que le Code Civil garde un « silence absolu » sur les paris en Bourse. L’expression « silence absolu » est bizarrement démentie par lui-même puisqu’il explicite ce que le Code entend par « pari » en rapprochant le mot des « opérations de Bourse ». En réalité, Salzédo fait mine de ne pas voir (à ce stade de sa démonstration) que pour les rédacteurs du Code, le champ sémantique du mot pari incluait les jeux spéculatifs. L’historique qu’il vient de faire atteste précisément la constance de l’action des pouvoirs publics à ce sujet. Autrement dit, en contexte, les marchés à terme fictifs sont condamnés. À moins qu’on ne se soit trompé du tout au tout sur le contexte.

– (P. 9) 1810, Code Pénal, article 421[5] : « Les paris qui auraient été faits sur la hausse ou la baisse des effets publics seront punis des peines portées par l’art. 419. » Article 422 : « Sera réputée pari de ce genre toute convention de vendre ou de livrer des effets publics qui ne seront pas prouvés par le vendeur avoir été à sa disposition au temps de la convention, ou avoir dû s’y trouver au temps de la livraison [6]. » Salzédo évoque deux écoles d’interprétation opposées (P. 10), celle de Bédarridès et Troplong vs. celle de Bozerian et Mollot, la première soutenant que les marchés à terme étaient enfin pleinement autorisés et leur utilité reconnue, quoique encadrée, la seconde soutenant que les anciens arrêts étaient confirmés. La sympathie de Salzédo va évidemment à la première (P. 9), sur laquelle il enchérit en glissant, « nécessité économique » oblige, de la tolérance des marchés à terme à l’autorisation de la « spéculation à terme ». La seconde école ne peut pas lutter contre l’empire de la nécessité. Le grand âge de ses références, du reste, la discrédite. Selon Salzédo, dès 1810, la marche vers l’abrogation était impulsée.

– (P. 10) 20 novembre 1842, la Cour de Cassation reconnaît la validité des marchés à terme sérieux et de bonne foi. Les juges n’encensent pas la spéculation, mais notre avocat, plutôt que de voir celle-ci définie en creux comme une activité illicite, s’imagine qu’elle est soluble dans les marchés à terme « sérieux ». Il est à noter qu’à aucun moment Salzédo, dans son article, ne dit qu’elle est l’utilité réelle des marchés à terme ni à qui ils sont réellement utiles. On aura compris qu’il sert les intérêts du spéculateur et non ceux du producteur qui se protège de la fluctuation d’un cours en arrêtant avec l’acheteur un prix pour une livraison ultérieure.

(P. 12) Salzédo se doute bien que le lecteur ne se rendra pas aussi facilement aux raisons qu’il invoque pour justifier l’inflexion qu’il pense observer dans les articles de 1810. Il revient alors sur le contexte. Le thème de l’hypocrisie de l’État lui plaît bien et il n’hésite pas à écrire que celui-ci ne pouvait être que favorable à la spéculation, puisqu’il « trouvait dans les diverses combinaisons du marché à terme un puissant auxiliaire ». On attendra en vain qu’il en administre la preuve [7]. Quitte à tordre le contexte, autant y aller franco. Les agents de change, dans ces années-là, délaissaient l’arthritique cours du comptant pour l’athlétique cours du terme.

(P. 13) Notre avocat, faussement naïf, ne voit pas dans ce déplacement de l’activité la conséquence de l’attraction irrésistible de l’agiotage, le symptôme de cette cupidité endémique des milieux boursiers que le législateur combat alors depuis près d’un siècle et que la fermeture pure et simple de la Bourse éteindrait. Il y voit au contraire le signe que la spéculation commençait à entrer dans les mœurs. À la bonne heure ! Autre sophisme.

(P. 14) De cette promenade historique pour le moins biaisée Salzédo tire une conclusion définitive : « Il semble qu’aujourd’hui la discussion devrait être close. La validité des marchés à terme est incontestable : le report [8] constitue une opération essentiellement licite. […] L’article 1965 n’est pas applicable aux opérations de Bourse qui présentent un caractère sérieux. » L’adverbe « essentiellement » signifie que la bonne foi est la règle et la mauvaise foi l’accident. Fausse naïveté, derechef. C’est exactement l’inverse, comme chacun a pu le constater ou le découvrir dans l’affaire toujours en cours du trucage du LIBOR.

(P. 15) L’analyse d’un cas pratique va fournir l’argument ultime, dans un superbe et magistral effet de manche, une entourloupe stylée façon coup de Jarnac. Approchez, braves gens ! Oyez ceci : l’exception de jeu est le meilleur allié du spéculateur de mauvaise foi. La loi encourage le crime qu’elle prétend empêcher : « Devant la Justice, c’est là un fait que l’expérience démontre chaque jour, la prévention est toujours en faveur du client débiteur contre l’agent de change créancier. » Le malheureux agent de change ! Ayez pitié d’une « loyauté » si mal récompensée ! La Justice est inique si elle excuse l’aigrefin qui circonvient un tel homme. Salzédo en infère « l’insuffisance » de la Jurisprudence, insuffisance confirmée, du reste, par les « phases contradictoires qu’elle a successivement traversées ». La mauvaise foi semble être la spécialité de notre défenseur de la bonne foi. La science juridique est par définition insuffisante puisqu’elle travaille un matériau mouvant, le réel, pour le faire entrer dans le moule sans cesse refondu des lois humaines. Son insuffisance n’est pas un vice de forme mais son principe moteur. Autrement, il faudrait être Dieu pour prétendre à l’infaillibilité et se féliciter d’édicter des lois intangibles. Quant aux contradictions… Il s’agit plutôt d’une difficulté, pour les juges, de déterminer les intentions véritables des acteurs, parieurs et agents de change corrompus, comme le montrent les arrêts de la Cour de Cassation datés du 26 août 1868 et du 1er avril 1856 (pp. 16-17) : « Des marchés à terme, en vue de bénéfices à réaliser sur la variation des cours des effets publics peuvent être sérieux et dès lors légitimes ; ils n’impliquent donc pas nécessairement et par eux-mêmes la présomption légale ou la preuve du jeu. […] En principe, les marchés à terme d’effets publics ou de marchandises sont valables lorsqu’ils sont réels et sérieux. La loi ne prohibe que ceux qui servent à déguiser des opérations de nature à se résoudre nécessairement en différences par l’effet de la volonté originaire des parties, et qui constituent dès lors des opérations de jeu. » Il faudrait donc être dans le secret des tractations (« volonté originaire des parties ») pour juger de leur honnêteté. Comment remonter dans le temps et entrer dans les têtes ?

(P. 19) Comme l’article 1965 du Code Civil paraît succinct, au regard de la complexité des mécanismes boursiers, Salzédo croit pouvoir affirmer qu’il n’incluait pas la spéculation à terme : « Si telle avait été son idée, il aurait indiqué les conditions et les formalités nécessaires à la validité des marchés. » Le Code Pénal, appuyé sur les arrêts du XVIIIe, remédie à cette sécheresse et l’on peut analyser les tâtonnements de la jurisprudence non comme une volonté de blanchir la spéculation à terme mais comme une réévaluation permanente de l’utilité des marchés à terme par la mesure de la place que la spéculation – elle toujours condamnée – y occupe.

(P. 21) Ce n’est pas assez, pour notre avocat, d’accuser le Code Civil de noyer le poisson. Il se saisit de l’article 422 du Code Pénal, qui cible la vente à découvert, pour affirmer que la loi ouvre elle-même une brèche, comme l’avait fait le décret de 1785. Habile mais vain, puisque l’article 421 mentionne aussi bien les paris à la baisse que les paris à la hausse.

(P. 23) La démonstration de Salzédo a au moins ce mérite de ménager de temps à autre un espace, il est vrai exigu, à l’interprétation contraire. Son va-et-vient permanent du marché à terme à la spéculation à terme crée un brouillage parallèle à celui qu’il dénonce dans l’approche jurisprudentielle. Ce faisant, il dessert sa cause puisqu’il appuie le besoin de discernement qui s’exprime dans la succession des textes. Les juges inclinent à penser, en effet, que « ces opérations, sous cette forme si régulière d’achats et de ventes à terme, sont le plus généralement fictives et dissimulent de simples jeux de Bourse ». L’objection est puissante et risque d’emporter les marchés à terme eux-mêmes, et non plus seulement la spéculation à terme. Notre avocat se retranche alors derrière la complexité : « Où finit la spéculation licite ? où commence le jeu ? La distinction est assurément subtile. »

(PP. 24-25) La loi, en tant que résolution provisoire de la jurisprudence, n’est pas subtile. L’injustice pointe le bout de son nez. Cette fois, Salzédo prend la défense du petit spéculateur. Un riche spéculateur de mauvaise foi sera excusé car sa richesse est une garantie, alors qu’un spéculateur sérieux plus modeste, mais « dont [l]es ressources ne lui permettraient pas de prendre livraison », sera chargé. On goûtera assez le sérieux d’un spéculateur qui n’est pas nanti du prix… Mais ce brusque intérêt pour les injustices dont souffre le modeste spéculateur est de courte durée, car la souffrance des agents de change créanciers est pire encore. En effet, le débiteur qui a perdu son pari et auquel l’agent de change intente un procès pour recouvrer l’argent qu’il lui a avancé sur sa bonne mine oppose l’exception de jeu et ment souvent sur l’état de sa fortune, se déclarant pauvre ou insolvable. L’agent de change est un drôle d’intermédiaire, si l’on en croit Salzédo, car il lui est difficile, vu le nombre de contrats qui lui passent entre les mains, de bien connaître les contractants et d’en deviner les intentions véritables. (P. 26) Même des reports successifs ne renseignent pas avec certitude sur la nature des opérations. Ces reports peuvent être le fait du « spéculateur », pardon, du « capitaliste le plus sérieux ». (Admirons au passage la nouvelle promotion du spéculateur.) En résumé, à quoi, à qui se fier ? Question subsidiaire, que l’avocat se garde bien de poser : à quoi peut bien servir l’agent de change, s’il ne peut éviter d’être une dupe ?

Salzédo refuse d’envisager que tous les acteurs, contrôleurs et intermédiaires y compris, soient impliqués dans la tricherie, une tricherie non pas marginale ou occasionnelle, mais instituée. Cela reviendrait à admettre que loi ou pas, il y aura toujours des tricheurs tant qu’il existera un temple dédié au Veau d’Or. Au lieu de cela, il nous détaille la manière dont un agent de change que son expérience devrait avoir instruit des stratégies frauduleuses se fait abuser : (P. 29) « À l’origine, [les opérations des débiteurs qui opposent l’exception de jeu] sont presque toujours modestes ; souvent elles se liquident par des levées ou des livraisons de titres : il faut bien qu’ils inspirent confiance à leur intermédiaire tout au moins sur leur solvabilité, et par l’exactitude de leurs règlements, et par une façon de procéder loyale et prudente. Puis les opérations grandissent, les reports se multiplient, les règlements se font attendre ; alors seulement l’intermédiaire entre en méfiance, demande vainement des couvertures, et, s’apercevant trop tard qu’il avait affaire à un joueur de mauvaise foi, liquide sa position et se trouve réduit à intenter une action à laquelle on opposera l’article 1965 du Code Civil. » Si cette stratégie est récurrente (« presque toujours »), comment se fait-il qu’elle ne soit pas facilement déjouée ?

(P. 30) Derrière l’agent de change, nous apprend Salzédo, il y a le banquier. Nous tenons là le commanditaire occulte de sa plaidoirie en faveur de la libération de la spéculation. Il paraîtrait que l’agent de change et le banquier ont « intérêt » à être de bonne foi. On conviendra que la bonne foi d’un agent de change est présumable. S’agissant du banquier, on ne poussera pas l’ingénuité jusque-là. Si une ruée sur les marchés à terme a été constatée à la fin du XVIIIe siècle, c’est bien parce qu’on y engrangeait de formidables profits. Des profits pareils ne pouvaient provenir que de la spéculation. L’honnêteté ne paie pas, c’est bien connu. La mauvaise foi, en revanche, quand on gagne son pari, est lucrative. Mais si l’État se porte garant, quand on le perd, c’est aussi lucratif. Pour le grand joueur qui spécule par l’entremise du petit, avec la complicité de l’agent de change, la possibilité de se refaire d’une perte grâce à une décision de justice n’est pas un moindre dédommagement pour le risque encouru. C’est même le genre de dédommagement qui abolit le risque.

(PP. 32-33) Tant que l’exception de jeu n’aura pas été supprimée, nous dit Salzédo, le créancier, à la Bourse, sera « à la merci de son débiteur ». Traduisons : « perdra de l’argent, ne pourra pas spéculer en toute quiétude, verra ses profits constamment rognés, ne doublera pas sa fortune tous les trois mois ». Bien sûr, le débiteur en question, en cas de pari réussi, peut s’enrichir rapidement, lui, puisque ses pertes passées et à venir sont annulées par l’exception de jeu, du moins jusqu’au jour où, devenu millionnaire, il sera tenté de prêter à son tour de l’argent à d’autres spéculateurs. En vérité, aussi bien pour le passé que pour l’avenir, la loi ne saurait être tenue pour complice du débiteur malhonnête. Celui-ci n’a pu tricher et ne pourra tricher encore que parce que l’agent de change, soit par incompétence, soit par complaisance, ne fait pas son travail. La spéculation, sur les marchés à terme, est un jeu à somme nulle. Le bonheur de l’un fait le malheur de l’autre. C’est un jeu qui, si l’on y mêle la collectivité, fera toujours son malheur.

(PP. 34-35) En attendant la proclamation d’une nouvelle loi qui autorise la spéculation loyale (cela existe ?), notre avocat propose une formule intermédiaire : « Les marchés à terme sont valables, à moins qu’ils ne soient fictifs et ne dissimulent des opérations de jeu. Ils sont réputés tels lorsque, n’ayant donné lieu à aucune levée ou livraison de titres, ils ne pouvaient se solder autrement que par le paiement de différences. Pour apprécier leur caractère, le juge doit considérer surtout si l’importance des opérations est proportionnée à la fortune du client. Cet examen est facile à faire, en prenant d’une part les ressources du client, d’autre part en faisant le compte, à chaque liquidation, des sommes nécessaires pour prendre la livraison des titres reportés. – Cette comparaison donnera, le plus souvent, des résultats exacts. En tout cas, c’est au client qui oppose l’exception à faire la preuve du jeu, qui ne se présume pas. C’est à lui aussi qu’il appartient de prouver que l’intermédiaire connaissait son intention de jouer. À défaut de cette double preuve, l’exception de jeu doit être invariablement repoussée. » Comme je ne veux pas être le seul à « fatiguer » le texte, comme disent les exégètes, je vous laisse pêcher, à la lueur de ce qui précède, les anomalies qui se dissimulent (mal) dans l’énoncé bien frappé de Maître Salzédo. Pour ma part, je remarque ceci : en posant dès le départ que les marchés à terme sont valables, il minimise d’office la place qu’y occupe la spéculation ; il néglige le fait qu’un créancier qui a prêté de l’argent à un spéculateur peut avoir eu l’intention de spéculer à travers lui ; en réclamant du client qu’il apporte une double preuve du jeu, il feint d’ignorer que le jeu, à la Bourse, est la norme et la protection des producteurs, une préoccupation marginale. Le fait de ramener tout au petit spéculateur malhonnête, comme d’autres ramènent tout au trader fou, n’a qu’un objectif : dérouter les limiers de la justice qui enquêtent, en dépit de sa complexité, sur un système financier corrompu [9] à tous les étages.


[1] Je ne sais pas comment qualifier le projet de l’ingénieur brasseur de vent Bas Lansdorp, qui compte financer, à une échéance rapprochée, un aller simple sur Mars en transformant l’aventure scientifique en expérience voyeuriste mondiale, dans la veine du Truman Show. L’ambition de Bas est tellement haute qu’elle a reçu le soutien du prix Nobel de physique 1999 Gerard’t Hooft, lequel, durant la levée de fonds, se découvrira, gageons-le, de fusionnelles affinités avec Paul Römer, l’un des créateurs de l’émission de téléréalité Big Brother, autre soutien de Bas.

[2] Non sans ratés toutefois, la faute, entre autres calamités, à l’épuisement des sols, aux fluctuations des prix mondiaux et à un jeu concurrentiel faussé par les subventions.

[3] Effets publics = titres cotés à la bourse. Ce que l’on entend par trafic, c’est un jeu sur la hausse ou la baisse, ou toute manœuvre pour faire hausser ou baisser le prix. D’Aguesseau, dans son Mémoire sur le commerce des actions de la Compagnie des Indes, définit ce trafic comme un « commerce de papier qui ne consiste que dans l’industrie et dans le savoir-faire de celui qui l’exerce, par le moyen duquel il trouve le secret de faire tellement baisser ou hausser le prix du papier, qu’il puisse acheter à bon marché et revendre cher ».

[4] Marchés au taux du moment présent.

[5] L’histoire n’a pas l’apanage de l’ironie. La jurisprudence s’amuse aussi parfois. L’actuel article 421-1 (Partie législative, Livre IV, Titre II, 1er chapitre) énumère les actes considérés comme terroristes. Il n’y manque que la spéculation, en somme, mais son fantôme rôde dans le numéro de l’article.

[6] Livrer, à la Bourse, c’est remettre les titres et valeurs.

[7] Une preuve a posteriori pourrait être le rôle qu’a joué la spéculation à terme dans le dégagement de nouveaux fonds pour la poursuite d’une colonisation devenue insoutenable pour le seul budget de l’État. Cela dit, au regard des suites de l’entreprise, il est douteux que l’État ait gagné au change.

[8] Pris ici dans le sens de « continuation d’une opération à terme » au-delà de l’échéance fixée, en vue de réaliser un profit plus important ou de masquer une position fictive.

[9] La corruption est une manière de rouille morale. C’est à la fois le mal suprême et le remède suprême en économie car, lorsqu’elle atteint les structures porteuses, instaurant un régime paranoïaque de défiance généralisée, l’ensemble menace ruine. Le prédateur, dans une telle pétaudière, est moins soucieux de se trouver de nouvelles proies que d’éviter d’en devenir une à son tour.

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33 réflexions sur « LE SPÉCULATEUR ET SON SOUCI (de bonne foi, si, si, je vous assure !) DU BIEN COMMUN, par Bertrand Rouziès »

    1. Je ne vois pas le moindre lien avec Crésus. On doit à Crésus une monnaie en or et argent pratiquement pure, une innovation à l’époque; les statères de Lydie sont célèbres. C’est plutôt le contraire par rapport à ce qui se fait aujourd’hui.

  1. « … les items de la rubrique « L’utopie réaliste » du blog de Paul Jorion ressortissent pleinement à la spéculation…  »
    en français ça donne quoi ?

  2. À part « item » (du latin) et « blog » (de l’anglais), je ne vois pas de horsains lexicaux. Je crois m’être exprimé dans un dialecte dérivé du wallon, comme chacun devrait le savoir et le publier, le françois.

  3. Bravo Bertrand Rouziès, pour ce superbe morceau d’architecture, éclairage historique et parfaitement actuel. Salzédo est un précurseur de la finance académique, lorsqu’il écrit (page 8)  » Il ne faut pas avoir la prétention de défendre ce qu’on n’a pas le pouvoir d’empêcher ». Au XXIè siècle cela devient, dans la bouche d’un très sérieux universitaire, David Thesmar, professeur à HEC : « dicter sa loi aux marchés ne peut pas être efficace (…), car la finance est très douée pour contourner les règles ». C’est l’aveu cynique du succès de la passation de pouvoir du législateur à la finance.

    1. Merci Macrabole.
      David Thesmar a au moins l’honnêteté d’avancer à découvert (c’est un vendu à découvert). Salzédo, lui, se cherche une caution prestigieuse et se retranche derrière une citation attribuée à Napoléon (la phrase que vous reproduisez). Coup de maître et en même temps coup tordu, coup de maître parce qu’on voyait plutôt Napoléon hostile à la spéculation, coup tordu parce que la citation n’est pas référencée. Toutefois, l’argument du progrès nécessaire et irrésistible (sorte de fatalisme béat), comme vous l’avez remarqué, est déjà bien exploité par Salzédo. Nos experts actuels du décervelage savant n’ont rien inventé.
      Cordialement.

  4. Si cette stratégie est récurrente (« presque toujours »), comment se fait-il qu’elle ne soit pas facilement déjouée ? » La réponse est un peu plus loin : « L’honnêteté ne paie pas, c’est bien connu. La mauvaise foi, en revanche, quand on gagne son pari, est lucrative. Mais si l’État se porte garant, quand on le perd, c’est aussi lucratif.

    Chacun cherche des éclaircissements à ses interrogations sous le lampadaire qu’il s’est construit au cours du temps, consciemment et inconsciemment, le plus souvent sans même se poser la question s’il éclaire dans la bonne direction ou s’il utilise les rayons appropriés. Donc un grand merci pour cet éclairage nouveau pour moi, qui balaie histoire et présent.
    Notre époque fabrique beaucoup de virtuel avec RIEN. Cela permet à quelques-uns bien placés de transformer ce virtuel en sonnant et trébuchant puis à en remplir des paradis fiscaux qui sont eux les abcès de fixation de ces pathologies chroniques qui nous détruisent de l’intérieur, comme autant de cellules cancéreuses.
    Ma propre analyse contre « les lois » du marché se porte contre ces grilles de lecture juridiques et administratives qui ramènent tout sous leur propre lampadaire ( que l’on sait très insuffisant), et contre leurs utilisateurs qui utilisent des lunettes et des jumelles au filtre sélectif qui peut être « FRIC » ou souvent « CARRIERE », manière d’éviter le filtre CORRUPTION – mais qui aboutit à la même chose ! Le filtre « intérêt général » est virtuel.
    La raison d’être des Bourses était de financer des « Entreprises » avec leur lot d’aléas. Faute de savoir évaluer les projets, de faire confiance aux entrepreneurs, les banquiers ont choisi provisoirement de se faire confiance entre eux « car il lui est difficile, vu le nombre de contrats qui lui passent entre les mains, de bien connaître les contractants et d’en deviner les intentions véritables ».
    Ils sont donc, eux aussi, redevenus des margoulins paresseux en « bidouillant » les domaines où ils ont eu la main libre, sortant de la conduite affichée du « bon père de famille », fort des appuis juridiques et politiques qu’ils s’étaient « assurés ». Il y a quelques paraboles sur ces thèmes dans les livres sacrés !
    Il devient difficile à quiconque de financer la construction de sa maison car « le Banquier » n’a pas confiance dans l’avenir qu’il nous a déconstruit en détruisant sa propre confiance en ses pairs. Voilà les bases de cette pathologie mondialisée.
    Et on reprocherait au Président normal de n’avoir pas pu modifier cette autodestruction normale ? Soyons sérieux, reconstruire une confiance à la place de la paresseuse tentation corruptrice demandera une « sacrée » volonté, énergie et pédagogie, dans tous les domaines, politique, banquier, intellectuel… Une pédagogie avec beaucoup de travaux pratiques si elle ne veut pas avoir l’effet inverse de renforcer le Virtuel qui aboutirait à couler un peu plus profond le Pratique, notre quotidien.
    Encore merci pour ce blog et ses intervenants
    Mais… Y’a du boulot mon fils !

    1. J’ai suivit votre lien et je suis tombé sur ceci:
      « Ariel, l’allure sportive et le regard perçant, fondateur de l’ONG Arco Iris universal (Arc-en-ciel universel), a renoncé au téléphone portable et à la télévision, porte des vêtements sans marque et préfère le citron au déodorant. Nous tâchons de dépenser le moins possible, cesser de dépendre de la société de consommation, être autosuffisants, explique-t-il. »

      Je n ai moi meme jamais possédé toutes ces choses ( j ai bien un portable offert par une amie mais je ne l’ai jamais activé ) je serais donc un précurseur???
      Par contre je n employe ni deodorant , ni citron : JE ME LAVE !!!!

      1. Juste une différence en 70, la phase était ascendante et la « décroissance » à contre courant.
        Aujourd’hui nous sommes en décroissance forcée et donc dans le courant.
        Vous verrez qu’on y viendra, tous. Sauf si la Finance trouve le moyen de nous éliminer…

  5. Amsterdam, le 29 août 2012

    Chèr prof. Jorion,

    Vous dites:

    quote
    [1] Je ne sais pas comment qualifier le projet de l’ingénieur brasseur de vent Bas Lansdorp, qui compte financer, à une échéance rapprochée, un aller simple sur Mars en transformant l’aventure scientifique en expérience voyeuriste mondiale, dans la veine du Truman Show. L’ambition de Bas est tellement haute qu’elle a reçu le soutien du prix Nobel de physique 1999 Gerard’t Hooft, lequel, durant la levée de fonds, se découvrira, gageons-le, de fusionnelles affinités avec Paul Römer, l’un des créateurs de l’émission de téléréalité Big Brother, autre soutien de Bas.
    unquote

    Vous me permettez de vous aidez un petit peu?

    Ce gars Bas Lansdorp, comme Gerard t’Hooft, des gars, mais vraiment des gars, brillants mais tristes. Dès leurs jeunesses admirés comme brillants, entourés des applaudisseurs. Jamais rentrés dans le service militaire obligatoire, des trajectoires directs du Gymnasium (t Hooft à la Haye, Dalton, Lansdorp à Amersfoort, Johan van Oldenbarnevelt) vers les universités et en suite alors, entourés par des admirateurs et des applaudisseurs, arrivés au ‘sommet’, le Nobel pour t Hooft, Mars imaginaire pour Lansdorp…

    Revers de fortune? De quoi parleriez vous, prof Jorion….

    Nos deux gars ne connaissent qu’une seule vérité: la leur. L’hésitation, le manque de connaissance, l’incertitude, la limitation de la tragédie humaine… pas connu chez eux.

    Regardez le trajectoire triste de t Hooft… déterministe, croyant ferme d’Einstein. Dans un tel univers Shakespeare n’existe pas.

    Regardez le trajectoire triste de Lansdorp: entouré par les gros loups du capitalisme amoral.. Römer et de Mol… et encore il faut savoir que Römer se trouve maintenant à la tête de la NTR… l’organisation nationale et publique de la télé et de la radio…

    Je me rappelle une discussion à mon gymnasium de ma jeunesse dans les années 1969-1970 autour des avontures spatiales… dès que j’osais défendre la priorité de l’effort pour humaniser le monde pour tout le monde, tout les techno-idiots présents m’attaquaient d’être idéaliste, ou, pire encore à mons avis, de ne pas voir les grandes avantages des avontures spatiales pour la solution de la faim et du manque d’eau et de sanitation, de l’éducation et de la santé pour plus qu’un milliard des êtres humains…. oui oui, le voyage à la lune comme solution ‘magique’ de tout..

    C’est surtout cela… cette foi profonde dans la magie… La fascination par la magie… t Hooft et Lansdorp..

    Et qui sait MIEUX exploiter la naivité profonde des intellectuels que le duo Römer et De Mol? Qui n’hésitaient pas d’entamer le projet successeur du Big Brother et d’aller filmer dans le VUMC à Amsterdam (Vrije Universiteit Medisch Centrum) et de suivre des patients mourants de cancer… c’est ÇA le niveau moral et intellectuel du capitalisme contemporain des Pays-Bas et du monde…

    (NB: le board de supervision et la direction de la VU à Amsterdam viennent de chuter… finalement!)

    Ceterum censeo: Ma héroine reste la présidente Dilma Rousseff, malgré toutes ses erreurs, malgré toutes ses hésitations.. mieux dit: grâce à ses erreurs grâce à ses hésitations.

    Voir les premiers résultats: http://aplicacoes.mds.gov.br/apresentacao/arquivos/revistabrasilsemmiseria_ing/

    Oui oui, quelques co-blogistes.. venez maintenant avec vos attaques féroces à cette femme courageuse et à moi!

    Bien à vous!

    JL

    1. Merci Johan pour ces précisions, qui vont m’aider à mieux qualifier les ambitions de ces tristes sires.
      Cordialement.

  6. Toujours aussi plaisant à lire.
    Je serais curieux de voir ce que donnerait un article de PSJ sous la plume de BRL. 🙂

    1. Merci Sylla. Votre remarque sur le style de PSDJ est malicieuse mais très juste, au fond. L’intérêt de Pierre pour la scolastique me fait songer que le français, langue analytique, n’est sans doute pas la langue la mieux à même d’accueillir son puissant esprit de synthèse. La latin médiéval, celui précisément de la philosophie scolastique, lui conviendrait davantage. S’il avait vécu au XIXe siècle, où l’on écrivait et parlait encore latin dans les universités françaises, Pierre, j’aime à spéculer sur cette idée, eût pensé et écrit plus à son aise dans cette langue. Paul rappelait que Jakobson déplorait notre abandon de la rigueur scolastique. Je crois que l’une des causes de ce désamour est à chercher dans la mort du latin comme langue de science.

  7. Pour celles et ceux que la longueur de mon laborieux détricotage rebuterait, il y a la solution de parcourir la synthèse que propose Paul Jorion de l’article de Salzédo dans Le Capitalisme à l’agonie, pp. 207-216.

    1. Cher BRL,
      Retricotage, vos fils sont tissés aussi !
      Curiosité : le M. Andrieux que vous citez, aurait-il été le « même » policièrement, que l’identifié géniteur de Louis Aragon ? ça colle au niveau des dates, et si le nom est répandu, à la « chambre » ils ne devaient pas être tant que ça ?

      1. Bonjour Rosebud1871.
        Je détricote un discours pour retricoter l’intention (maligne) sous-jacente. Sans doute parce que ce texte de Salzédo m’a mis les nerfs en pelote… Juste remarque sur Louis Andrieux. J’aurais dû mettre une note. Il s’agit bien du père naturel d’Aragon, républicain à géométrie variable, comme Jules Ferry, qui a certainement rencontré Salzédo du temps qu’il était procureur. On ne s’étonnera pas, au vu de son parcours politique, qu’Andrieux se soit fait le député des spéculateurs. La République est tellement accueillante…

      2. Quelle incidence aura eu ce père qualifié de « naturel », sur le parcours culturel de Louis Aragon, les biographes auront beau pister le mentir-vrai dans tous ses romans où son ombre est parlante, ça restera pourtant à la louche indécidable. On a beau faire parler les textes, quand l’auteur ne peut plus rien en répondre, ni surtout les poursuivre, ça restera une façon de clore le bec. Et quand l’auteur est vivant, concerné par les retours de ses lecteurs, qui dira quel est le maître de vérité ? Demeure le tic des analystes : « et puis… » !

  8. Ca va bien pour un mémoire universitaire, mais sur un blog, c’est peu long.
    Vous ne pouvez pas résumer?
    Ceci dit à la meme époque, les physiocrates, Turgot, faisaient l’expérience de la libéralisation du marché du grain en France.
    Echec et famine…
    Depuis cette époque, le mot « libéral » mérite la définition qu’en donne les français:
    Arnaque.

    1. Bonjour Izarn.
      Voyez le numéro 10 pour la synthèse. Ce que je propose est un brin différent et ne peut se ramasser en trois paragraphes : l’analyse d’un discours et le désamorçage d’artifices rhétoriques. Connaître son ennemi, c’est démonter sa phraséologie. L’arnaque passe par le langage qui habille les faits.
      Cordialement.

      1. @ BRL

        Je plussoie. Merci de vous y être collé, surtout que vous faites d’une pierre deux coups, vous démontez les artifices et montrez comment utiliser quelques outils d’analyse de discours à cette fin.

      2. Merci Muche.
        Les études littéraires nous apprennent à dissocier le verbe et le verbeux. Si on les laisse péricliter, notre propre langue nous sera un poison.

      3. En fait, j’ai toujours pensé que les études scientifiques devaient davantage permettre de dissocier le verbe et le verbeux, car impliquant l’utilisation systématique d’un langage plus « rigoureux » ou moins aléatoire. Je commence à peine à voir mon erreur quand je vois toutes ces personnes de formations scientifiques qui souscriraient sans tiquer une seule fois à un discours de type Salzédo (peut-être sont-ils perdus sortis du confort de la logique mathématique.. je ne sais pas).
        Les arguments de Salzédo sont toujours d’actualité, sauf que le discrédit a depuis longtemps changé de camp.
        En tout cas merci pour ce complément utile aux quelques éléments distillés par Paul dans son livre (en passant, le seul que j’ai réussi à lire d’une traite).

  9. Hi,

    Poor In India Starve As Politicians Steal $14.5 Billion Of Food

    Extrait

    « Kishen has had nothing from the village shop for 15 months. Yet 20 minutes’ drive from Satnapur, past bone-dry fields and tiny hamlets where children with distended bellies play, a government storage facility five football fields long bulges with wheat and rice. By law, those 57,000 tons of food are meant for Kishen and the 105 other households in Satnapur with ration books. They’re meant for some of the 350 million families living below India’s poverty line of 50 cents a day.
    Instead, as much as $14.5 billion in food was looted by corrupt politicians and their criminal syndicates over the past decade in Kishen’s home state of Uttar Pradesh alone, according to data compiled by Bloomberg. The theft blunted the country’s only weapon against widespread starvation — a five-decade-old public distribution system that has failed to deliver record harvests to the plates of India’s hungriest. »

    Le bien commun …

    http://www.bloomberg.com/news/2012-08-28/poor-in-india-starve-as-politicians-steal-14-5-billion-of-food.html#disqus_thread

  10. BRL, il y a un argument qu’on ne pouvait à l’époque repousser d’une pichenette c’est sans doute la prétendue protection des petits créanciers. C’était le siècle de monsieur Gogo kamême, des bons bourgeois tondus par les aigrefins de la bourse et ridiculisés sur les scènes de théâtre et dans les romans populaires dès les années 1830 (le Gogo dans le Robert Macaire, de Saint-Amand et Frédéric Lemaître (1834), M. Gogo à la bourse, de Jean-François Bayard (1838). le même Gogo chez Paul de Kock dans ses romans populaires, Dumas Fils dans sa pièce La Question d’argent en 57) , sans compter Balzac et Zola de La Maison Nucingen (« Les lois sont des toiles d’araignée à travers lesquelles passent les grosses mouches et où restent les petites… ») à L’Argent,… et l’Union Générale qu’était en plein boom en 1880, deux ans avant le crash, deux après son lancement.
    La bourse « nécropole des dots bourgeoises. » comme faisait dire Audiard au gentleman d’Epsom, c’est pas d’hier. Et donc on vous dit, messieurs les Gogos-bourgeois de 1880 : 1) Non la bourse c’est pas du jeu 2) Oui la Loi vous protège, désormais.

    1. Bien vu et bien lu, Vigneron. Le gogo du drame bourgeois XIXe s’est en effet substitué au barbon de la comédie XVIIe. Je ne crois pas que Salzédo monte à la barre pour défendre les petits créanciers, même si ceux-ci bénificieraient comme les gros d’une abolition de l’exception de jeu. Maintenant, des dupes, des gogos, il y en aura toujours à tous les étages, selon ce que la loi laissera de marge de manœuvre aux uns et aux autres. Le gogo d’avant la spéculation tous azimuts était plutôt un jouisseur qu’une dupe :

      « Ne parlons que de joie, et jusqu’au conjungo
      Laissez-moi, s’il vous plaît, m’en donner à gogo. »
      (Thomas Corneille, D. César d’Avalos, I, 4)

      L’évolution du sens de gogo au XIXe est intéressante. L’origine du mot l’est tout autant, qui fait venir gogo, gaugau en picard, du latin gaudere, « se réjouir », et le rapproche de gogue. La destinée ultime du commerce de papier serait-elle un retour aux sources (bréneuses) ?

      1. @BRL 29 août 2012 à 21:28
        Plutôt qu’un fil bréneux, en voici un autre :
        l’impér. lat. gaude mihi « réjouis-moi » (gaude michi en lat. médiév.), proposé comme étymon par FEW t. 4, p. 79b et t. 19, p. 50b, note 3, n’ayant eu qu’une infl. second. par étymol. pop. (v. G. Tilander ds St. neophilol. t. 19, pp. 303-306 et déjà A. Thomas ds Mél. Étymol
        qui offre la légèreté de rapprocher la spéculation avec ce que ce les hygiénistes de la fin du 19ème désignèrent comme masturbation intellectuelle.

      2. Le goldmiché, accessoire indispensable du spéculhomme. Le ploutonanisme. Je n’y avais point songé. Merci, Rosebud1871.

      3. Y’a pas, Bataille avait bien tout compris. American Psycho en illustration d’apothéose de ses fulgurances.

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