Archives par mot-clé : Tunisie

FORFAITURE, par Rabâa Ben Achour-Abdelkéfi

Billet invité. A paru initialement dans La Presse.tn.

Le 17 décembre 2010, à Sidi Bouzid, un marchand ambulant s’immole par le feu. Un agent municipal, une femme rigoureuse et sans histoire, lui aurait confisqué son gagne-pain, l’aurait bousculé et peut-être même giflé. Acte de révolte ou de désespoir ? Le marchand s’immole par le feu. Beaucoup de jeunes chômeurs, comme lui et avant lui, se sont aspergés d’essence, ont activé leurs briquets, se sont consumés. Le suicide est devenu banal. Mais Mohamed Bouazizi, lui, a désigné les coupables de son mal-être. Il est mort devant la mairie. Il a dévoilé l’envers d’un décor de pacotille. La pauvreté et le chômage des diplômés frappent désormais en pleine figure. Il n’est plus possible d’être aveugle et pour y voir clair, il suffit d’aller devant soi, par-delà les boulevards de l’Environnement, de l’Excellence ou de la Qualité de la vie. Ce n’est pas une plaisanterie, ce sont de vrais noms de rues. On les retrouve dans toutes les villes. Le pays a eu pourtant de grandes cités, des écrivains, des artistes, des hommes d’État, des princes et des militants. Mais on n’aime que ce qu’on n’a pas : l’environnement, l’excellence et la qualité de la vie. Où que vous soyez, sur la côte ou à l’intérieur des terres, parcourez cinq cents mètres, un kilomètre tout au plus, et vous vous retrouverez dans un de ces quartiers déshérités où une jeunesse livrée à elle-même et désabusée en arrive à la délinquance et à la prostitution.

Par sa violence et son immédiateté comme par sa valeur symbolique, le geste de désobéissance absolue du jeune homme, a rendu aux Tunisiens le droit de se révolter. Nul ne condamne son suicide, pas même les islamistes, car en s’immolant il a reconquis l’espace des libertés confisquées et fondé, à son insu, une conscience politique et une solidarité nationale inédites.

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LES REVOLTES DU MONDE ARABE, par Guillaume Lapeyre

Billet invité

L’objectif est de proposer une analyse qui évite de spéculer sur ce que souhaiteront et réaliseront les peuples arabes.

L’essentiel de cet article traite des lectures dominantes que nous avons de ces événements et cherche à faire remarquer que les commentaires qui sont les nôtres en disent finalement plus long sur nous-mêmes que sur les pays concernés.

Il est inutile de spéculer sur l’avenir mais il est possible de prendre en compte le fait que le sens de l’Histoire, son inertie pousse dans certaines directions qu’il est intéressant de relever.

C’est ce que cette analyse essaie de montrer dans un deuxième temps. Cette crise risque de rencontrer dans son déroulement à venir certains des déterminismes qui sont ceux d’une réalité globale et historique à laquelle le monde arabe ne pourra pas échapper. En effet, de profondes influences auront tendance à pousser sur le devant de la scène des logiques qui peuvent être autant de limites aux luttes entamées.

Le premier point intéressant à considérer est le regard que porte l’Occident sur la situation. Nous lisons les événements à travers deux grilles de lecture majeures ; deux lectures qui sont liées à notre propre situation, qui est celle d’une civilisation traversant une situation de crise. Cette crise est pour certains passagère et inévitable dans la globalisation, pour d’autres elle nécessite de profondes réorientations.

Ainsi quand les seconds verront dans ces événements au Maghreb et au Proche-Orient la naissance d’une contestation dont l’Occident devrait s’inspirer, les premiers y verront la preuve que les valeurs absolues qui régissent nos sociétés restent plus que jamais d’actualité. Dans les deux cas, ces approches s’inscrivent dans une tentative pour l’Occident de se rassurer sur sa destinée. Se rassurer en espérant y trouver une source d’inspiration pour réformer notre civilisation ou au contraire en y voyant l’affirmation et la preuve de la pérennité de notre modernité et de l’adhésion qu’elle entraine.

Ces deux lectures ne s’opposent pas que du point de vue des conclusions, elles s’opposent plus globalement par les idéologies qui les sous-tendent.

Dans un cas, il s’agit de la pensée révolutionnaire internationaliste néo-marxiste qui part du principe que la révolution contre le capitalisme ne se fera pas en Occident – où il n’existe plus de prolétaires révolutionnaires, seulement des « exclus » de la prospérité – et que le prolétariat potentiellement révolutionnaire se trouve ailleurs. Il se situe dans les ateliers sud-asiatiques, en Afrique, dans les « pays en développement » subissant le capitalisme impérialiste dans toute sa barbarie. D’où l’espoir que ces pays s’unissent dans une contestation globale qui mettrait un terme au capitalisme, et qu’ils exportent leur contestation vers les pays dits développés.

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LE TEMPS QU’IL FAIT, LE 25 FEVRIER 2011

Un monde sans argent
Un monde sans mort nécessaire
Les hyperdiffusionnistes anglais : Grafton Elliott-Smith, William Perry, A. Maurice Hocart, W.H.R. Rivers
Par quoi remplacer le monde qui s’effondre ?
Marx, l’objection de croissance
Les blogs, les « clubs »
* L’argent mode d’emploi,
* Le capitalisme à l’agonie,
* La guerre civile numérique,
* Comment on devient l’« anthropologue de la crise »,
* Le prix

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UN SYSTEME QUI VACILLE, par Zébu

Billet invité

Alors que plus d’un million d’égyptiens sont venus manifester leur ras-le-bol du régime en place, que la population tunisienne a finalement réussi à sortir les sortants et faire s’enfuir notre ami Ben Ali, nous serions en droit d’affirmer que quoi que puisse être la suite des évènements dans ces deux pays ou dans d’autres à venir dans le monde arabe, cet hiver restera gravé dans la mémoire des populations arabes et plus largement, de l’histoire mondiale.

On pourrait évidemment analyser les causes politiques de cette rupture de la réalité, tant les régimes maintenant passés ou en passe de l’être (et quand bien même resteraient-ils en place qu’ils apparaîtraient dans toute leur nudité) ont produit ces évènements.

S’être libérés de leurs propres peurs est le plus grand honneur que peuvent revendiquer, avec fierté, d’abord les tunisiens, puis les égyptiens, à fortiori quand leurs « amis » occidentaux n’attendaient rien tant – paradoxalement – qu’ils restent prisonniers des représentations qu’on leur tendaient complaisamment quant aux démons qui les habitaient.

Et que l’on soignait pour eux, comme on le ferait pour un ami atteint d’une fièvre dépourvue de symptômes mais sans cesse imminente, sourde.

Et aveugle aussi étions-nous, à ne pas percevoir les marques répétées d’autres causes, occultées, comme indignes des grands débats sur les droits de l’Homme, presque anachroniques et incongrues dans leurs volontés d’exister, malgré tout.

Car des signes avant-coureurs furent donnés.

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