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LA GUERRE CIVILE MONDIALE EST DÉCLARÉE PAR LA MONNAIE, par Pierre Sarton du Jonchay

Billet invité

La monnaie déconnectée du réel

La banque centrale des États-Unis va lancer sa seconde campagne de quantitative easing intensif que tout le monde traduit désormais par « planche à billet ». Avant la crise des subprimes et la faillite de Lehman Brothers, la planche à billet avait été déclarée hérétique par la sagesse politique, économique et financière. L’expérience avait montré que l’émission de signes monétaires par le système bancaire devait être réglée par le crédit et que le crédit devait être réglé par une anticipation réaliste de la valeur économique désirée et engagée. L’alignement du crédit sur l’anticipation de la valeur réelle et de la monnaie sur le crédit était la clé de l’équilibre de la croissance économique entre les deux écueils de l’inflation et de la déflation. L’émission insuffisante de signes monétaires était identifiée comme déflationniste, c’est à dire facteur de contraction non désirée des anticipations économiques et de la production effective. Pour éviter la déflation et contrôler l’inflation, les autorités monétaires ont pris l’habitude de surestimer le plus légèrement possible l’enveloppe des crédits par rapport à leur anticipation de la production réelle. Le choc déflationniste est historiquement plus destructeur que le risque d’inflation. La surproduction de signes monétaires par surestimation du volume de crédits en proportion de l’activité économique réelle était donc nécessaire dans une certaine mesure. La planche à billet était hérétique mais marginalement nécessaire.

Avant la crise de 2007, la planche à billet est l’excès non réellement mesurable a priori de création monétaire issu d’un crédit antérieurement surestimé à la réalité économique présente. A partir de 2009, après le krach de 2008, elle devient « une politique monétaire non conventionnelle ». Au lieu de régler a priori leur création monétaire sur les titres de créances disponibles sur le marché financier en contremesure de leurs crédits au système bancaire, les banques centrales sollicitent directement une titrisation plus large du crédit afin d’allouer davantage de liquidité monétaire aux agents économiques. Elles demandent aux agents publics et privés qui paraissent solvables, donc à la puissance publique et à ses protégés de maintenir leurs budgets de dépense malgré la baisse des anticipations de croissance de la valeur économique. La planche à billet n’est plus discrète et mesurée par la réalité. Elle est explicite et annoncée aussi ample que nécessaire pour soutenir nominalement l’anticipation de la réalité. Le nécessaire n’est plus la solvabilité des emprunteurs ni leur capacité à produire une anticipation réaliste de leur production future. Le nécessaire est d’éviter des faillites inextricables où un emprunteur systémique se déclare dans l’impossibilité de s’engager à poursuivre le remboursement de toutes ses dettes par la production réelle effective de valeur.

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La paix monétaire, par Pierre Sarton du Jonchay

Compensation dans l’espace et le temps

La guerre des monnaies oppose les États émetteurs de monnaie de réserve aux États épargnants nets vis-à-vis du monde. Les monnaies de réserve sont le dollar, l’euro, le yen, le franc suisse ; toutes les monnaies qui peuvent être détenues quelle que soit sa nationalité et qui sont facilement convertibles en actifs financiers, en matières premières ou en d’autres monnaies. Une réserve de valeur internationale utilise une monnaie facilement convertible en n’importe quel objet de valeur en n’importe quel lieu aux prix les plus stables possibles.

Le motif de détention d’une réserve internationale est à la fois présent, passé et futur. L’acquisition d’une réserve impose d’avoir exporté des marchandises et d’en conserver la créance sur l’acheteur ; ou sur le prêteur de l’acheteur. Il est possible d’acquérir une réserve simplement en empruntant, c’est à dire en promettant un remboursement financé par des exportations futures au bénéfice direct ou indirect du prêteur. Les réserves internationales existent par le décalage dans le temps des exportations réglant des importations. Ce décalage est financé par les zones politiques émettrices de monnaie de réserve : elles prêtent aux pays déficitaires en empruntant aux pays excédentaires.

Au motif passé de détention d’une réserve par des exportations incomplètement compensées par des importations, répond le motif futur. L’emprunteur de réserve prévoit d’exporter plus dans l’avenir tandis que le prêteur de réserve prévoit d’importer plus dans l’avenir. L’existence de la réserve monétaire internationale traduit un équilibre de projet entre les pays temporairement déficitaires et les pays temporairement excédentaires. Il s’agit d’un équilibre logique où l’emprunteur croit qu’il pourra produire la valeur du remboursement et le prêteur croit qu’il recouvrera la contrevaleur de ses réserves épargnées.

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L’actualité de la crise : une guerre partie pour durer, par François Leclerc

Billet invité

UNE GUERRE PARTIE POUR DURER

A Washington, on s’interroge sur la teneur d’un éventuel cessez-le-feu afin de tenter de stopper les hostilités. Les ministres des finances du G20 ont été réunis autour d’un petit déjeuner tardif, ceux du G7 le seront à l’occasion d’un dîner. Il n’est pas prévu de publication d’un communiqué officiel dans les deux cas.

La guerre des monnaies bat en effet son plein depuis quelques jours, atteignant les pays émergents jusque-là restés à la périphérie de la crise. Elle déborde désormais du cadre sino-américain de départ et de la parité entre le yuan et le dollar.

Les Brésiliens ont lancé un pavé dans la mare en parlant de la « guerre des monnaies », et le gouvernement indien, discret jusqu’à maintenant, vient d’en prendre acte. Pranab Mukherjee, le ministre indien des finances, a convoqué une conférence de presse à Washington et, après avoir considéré que l’économie mondiale était trop déséquilibrée pour continuer sur cette voie, il a déclaré : « pour une croissance et une stabilité durables, il faut s’attaquer au problème des déséquilibres structurels mondiaux aujourd’hui et non demain ». Sans dire comment.

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L’actualité de la crise: le mirage aux alouettes de l’ajustement du yuan, par François Leclerc

Billet invité.

LE MIRAGE AUX ALOUETTES DE L’AJUSTEMENT DU YUAN

Que peut-on voir dans l’annonce par la banque centrale chinoise de son ajustement prochain du taux de change du yuan ? Un geste politique symbolique, à la vieille du G20 de Toronto de la semaine prochaine, devant la montée de la pression exercée en faveur d’une telle décision ? Le début d’un réel ajustement favorisant, comme il est espéré par ceux qui le réclament le plus fort, la croissance américaine  ?

Cette décision est présentée comme pouvant réparer la panne dans laquelle se trouve l’économie occidentale, en réduisant le déséquilibre global caractérisé de manière superficielle comme commercial. Voulant tenter, dans les faits, de corriger les effets de la mondialisation telle que le capitalisme financier l’a brutalement dessinée. Qui a abouti à une désindustrialisation rapide des pays développés, et au processus inverse dans les pays émergents. Non sans provoquer d’important dégâts. Sociaux des deux côtés, lourdement environnementaux dans les seconds.

De ce point de vue, une convergence a pu être décelée, des deux côtés, dans l’aggravation des inégalités sociales, cachées dans les pays émergents par l’amélioration des conditions de vie de classes intermédiaires qui s’y développent, bénéficiant des retombées de la croissance du produit intérieur brut (PIB). Au contraire encore dissimulée dans les pays développés, en raison de l’importance de celles-ci, en dépit de la détérioration du statut de leurs couches inférieures.

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La remise en question nécessite un retour du courage politique, par Homard

Billet invité.

Christine Lagarde a critiqué en début de semaine la politique économique allemande. La ministre reproche à l’Allemagne sa stratégie fondée sur la compétitivité de sa production de biens et services à l’export. Les Allemands ont gagné de nombreuses parts de marché en modérant leurs coûts salariaux ces dernières années. Ce dumping social, que les Européens critiquent tout bas, a été remis en cause de façon judicieuse par C. Lagarde.

Cette attaque en règle a fait la une du Financial Times en début de semaine. En France, le premier réflexe a été d’incendier la ministre. Au lieu de critiquer et jalouser nous dit-on, notre pays ferait mieux de s’inspirer du modèle allemand et d’améliorer sa compétitivité afin d’en finir avec une balance commerciale déficitaire. Alors oui, les Allemands déposent plus de brevets que nous, consacrent une plus grande part de leur PIB à la recherche, dépensent plus pour l’éducation et disposent d’un tissu industriel de PME solides et innovantes. Mais alors pourquoi les écarts se sont-ils creusés à partir de 2002 quand l’Allemagne a clairement modifié sa politique en comprimant les salaires ? Soyons honnêtes, il n’est pas contestable que l’Allemagne bénéficie d’avantages structurels, mais ces atouts n’expliquent en aucune façon l’écart considérable, qui se creuse sans cesse, entre les déficits de la balance commerciale de la grande majorité des pays de la zone euro et l’excédent de notre voisin d’outre Rhin.

La critique est d’autant plus ardue que les salaires allemands ne sont pas spécialement faibles dans l’industrie. Mais ils stagnent depuis longtemps alors que les coûts salariaux ont augmenté de plusieurs dizaines de points de % dans les autres pays de la zone euro depuis 1995. De plus, les Allemands, en exportant massivement, ont aujourd’hui l’économie probablement la plus solide du monde, même si comme partout ailleurs l’endettement public s’envole. Cette stratégie s’est donc révélée payante pour l’Allemagne, jusqu’à maintenant, et au prix de l’affaiblissement des autres pays de la zone euro. Certains ont compensé, comme la Grèce et l’Espagne, en ouvrant les bras à l’endettement et à une croissance artificielle dopée par l’envolée des prix immobiliers. Certes, ces pays n’ont pas fait preuve de la plus grande rigueur budgétaire. L’écart croissant entre la France et l’Allemagne au sujet des déséquilibres de la balance commerciale est plus révélateur. Selon une étude de Natixis, au moins 30% de cet écart vient du « dumping social » provoqué par l’Allemagne. Il faut également mentionner qu’en délocalisant dans les pays à bas coûts, les Allemands ont accru leur compétitivité au détriment de l’emploi domestique, aussi faible qu’en France. Pour un pays aussi fortement exportateur, on aurait pu penser que le taux de chômage serait mieux orienté qu’il ne l’est, à l’instar du Japon ou de la Chine qui ont peu de chômeurs grâce à la vigueur de leurs exportations.

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Un moyen révolutionnaire de réduire le surplus commercial de la Chine

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

En 2005, le yuan – encore appelé renminbi – la monnaie chinoise, cessa d’être exclusivement ancré au dollar pour l’être dorénavant à un panier de devises où le dollar américain continue cependant de dominer massivement. Depuis juillet 2008, le cours du yuan a à peine fluctué autour du cours de 6,83 yuan pour un dollar. Cet ancrage permet une grande stabilité dans les opérations commerciales entre la Chine et les États-Unis. Ces derniers se plaignent amèrement de cet état de fait qui équivaut selon eux à un dumping sur l’ensemble des marchandises produites en Chine, la monnaie chinoise s’étant de facto appréciée mais étant sérieusement sous-évaluée du fait de cet ancrage.

Quand les États-Unis réclament le désancrage du yuan par rapport au dollar, ils invoquent en sus du caractère « déloyal » de l’ancrage actuel, également la simple logique économique : « Votre surplus commercial est considérable, disent-il en substance aux Chinois : réévaluer votre devise vous permettra de le faire baisser ». Ce surplus s’élève en effet aujourd’hui à 284,1 milliards de dollars, une somme qui reste considérable même si elle est en baisse de 35 % par rapport au montant qui était le sien l’année dernière.

Mais depuis janvier, la Chine est moins disposée que jamais à se conformer aux vœux des États-Unis puisque ceux-ci ont promis de livrer à Taïwan du matériel militaire pour un montant de 6,4 milliards de dollars. Une consigne circulerait en Chine enjoignant aux banques de cesser d’acheter de la dette émise par les compagnies américaines ainsi que les titres adossés à des crédits immobiliers émis par les Government–Sponsored Entities, Fannie Mae et Freddie Mac. Il y a d’autres motifs possibles à cet arrêt que des représailles pour les ventes d’armes à Taïwan : le simple bon sens économique en est un, alors que la reprise aux États-Unis – si reprise il y eut – s’essouffle, un autre est le fait que la Federal Reserve cessera au printemps d’acquérir ces titres constitués de crédits immobiliers et que leur valeur pourrait du coup baisser considérablement. Quoi qu’il en soit, la Chine s’abstient soigneusement de démentir qu’il pourrait y avoir un rapport entre l’arrêt dans l’achat de la dette immobilière ou des entreprises et la vente d’armes à Taiwan.

« Il serait bon que nous réduisions notre surplus commercial, disent les Chinois, qu’à cela ne tienne, nous connaissons le moyen, et il est indépendant du cours de notre devise ». Le moyen auquel ils ont décidé de recourir n’a en effet qu’un rapport indirect avec le yuan : il réduit la dépendance vis-à-vis du taux de change de la devise parce qu’il fait que la bonne santé économique de la Chine dépendra moins à l’avenir du niveau de ses exportations, l’accent étant désormais mis sur le développement du marché intérieur.

J’expliquais dans « La crise du capitalisme américain » (2007 ; 2009) que la Chine ferait des États-Unis la locomotive de sa révolution industrielle aussi longtemps que cela serait possible et qu’une fois l’Amérique épuisée, elle se tournerait alors vers son marché intérieur (pp. 237-238). La stratégie n’a peut-être pas pu être appliquée aussi longtemps que les dirigeants chinois l’auraient espéré mais ils mettent maintenant en pratique la recette envisagée dès l’origine : le moyen qui permettra de réduire le surplus commercial de la Chine est aussi celui qui lui autorisera le développement de son marché intérieur. La stratégie choisie est à la fois logique et révolutionnaire – il s’agit du type-même de remède que l’Europe et les États-Unis ont exclu de leur panoplie pour des raisons idéologiques : augmenter les salaires. Dans la province du Jiangsu, en Chine Orientale, le salaire minimum vient d’être augmenté de 13 % pour y attirer la main d’œuvre et il ne s’agit pas d’une mesure isolée : Shanghai augmentera le salaire minimum au 1er avril. D’autres provinces ont déjà annoncé qu’elles suivront. Et il n’y a là matière à aucune surprise : les ordres viennent d’en haut.

Les Chinois ne sont décidément pas des gens comme nous !

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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