L’actualité de la crise: le mirage aux alouettes de l’ajustement du yuan, par François Leclerc

Billet invité.

LE MIRAGE AUX ALOUETTES DE L’AJUSTEMENT DU YUAN

Que peut-on voir dans l’annonce par la banque centrale chinoise de son ajustement prochain du taux de change du yuan ? Un geste politique symbolique, à la vieille du G20 de Toronto de la semaine prochaine, devant la montée de la pression exercée en faveur d’une telle décision ? Le début d’un réel ajustement favorisant, comme il est espéré par ceux qui le réclament le plus fort, la croissance américaine  ?

Cette décision est présentée comme pouvant réparer la panne dans laquelle se trouve l’économie occidentale, en réduisant le déséquilibre global caractérisé de manière superficielle comme commercial. Voulant tenter, dans les faits, de corriger les effets de la mondialisation telle que le capitalisme financier l’a brutalement dessinée. Qui a abouti à une désindustrialisation rapide des pays développés, et au processus inverse dans les pays émergents. Non sans provoquer d’important dégâts. Sociaux des deux côtés, lourdement environnementaux dans les seconds.

De ce point de vue, une convergence a pu être décelée, des deux côtés, dans l’aggravation des inégalités sociales, cachées dans les pays émergents par l’amélioration des conditions de vie de classes intermédiaires qui s’y développent, bénéficiant des retombées de la croissance du produit intérieur brut (PIB). Au contraire encore dissimulée dans les pays développés, en raison de l’importance de celles-ci, en dépit de la détérioration du statut de leurs couches inférieures.

Après avoir crié au miracle économique, il a finalement été reconnu que les émergents devaient développer leur marché intérieur. Non pas parce que leur modèle de croissance fondé sur les exportations était générateur d’un déséquilibre aggravé de la distribution de la richesse. Mais parce qu’il rendait insoluble – la machine à fabriquer de la dette ne pouvant plus y pourvoir comme auparavant – le problème de la compensation de l’inégalité de cette distribution dans les pays développés. Induisant des déséquilibres qui n’ont rien de commerciaux, mais seront sociaux et politiques.

A court terme, la recherche du retour à un équilibre commercial est vue d’une manière encore plus étroite, afin de favoriser le retour d’une croissance permettant de réduire la bulle de la dette publique. Une perspective qu’il va falloir abandonner, parmi d’autres.

Un rapport de l’OCDE intitulé « Le basculement de la richesse » vient d’être publié, dont la conclusion est sans équivoque. « La crise financière et économique a accéléré cette transformation structurelle de l’économie mondiale », déplaçant le « centre de gravité économique de la planète (…) vers l’Est et le Sud, des pays de l’OCDE vers les pays émergents ». Le poids de ces derniers est en train, si ce n’est déjà fait, de dépasser celui des pays occidentaux. Plus inquiétant encore, c’est le commerce que l’on dénomme Sud-Sud, qui est en plein essor. Contournant ces mêmes pays et apportant à la demande occidentale une réponse qui n’est pas exactement celle qui est espérée.

Tout occupé à l’analyse de ses moyennes statistiques, l’OCDE néglige une constatation essentielle : le basculement de la richesse n’est pas uniquement un phénomène géographique. Il est aussi un phénomène social, induisant non pas la réduction mais l’accroissement de la distribution de celle-ci.

Toutes les conséquences, comme on pouvait s’y attendre, n’ont toutefois pas été tirées du changement stratégique que représente le rééquilibrage global. Il est plus commode d’en rester à ce niveau d’analyse des flux commerciaux – et des parités des monnaies – plutôt que d’aborder la problématique des modèles de développement économique, ce qui aboutit à une remise en cause inacceptable du système.

Les financiers ne l’entendent pas ainsi, entendant – après avoir induit la délocalisation de la production industrielle – agrandir leur casino en y rajoutant une gigantesque aile consacrée à la finance émergente. Etant déjà parvenus, à force de bons conseils et de saines pratiques, à favoriser l’émergence d’une formidable bulle immobilière en Chine. Les travaux pratiques de l’école du capitalisme financier y commencent mal.

La question angoissante devant laquelle tous se trouvent au sein du bloc occidental est désormais la suivante : sur quels gisements d’activité va donc bien pouvoir repartir la croissance ? Amenant certains, comme les Britanniques, à défendre bec et ongles leur industrie financière en raison de sa forte contribution au PIB. D’autres à chercher dans la poursuite de leur modèle exportateur leur salut, comme l’Allemagne et le Japon. Conduisant tout le monde à s’engager sur une étroite planche de salut, le « green business », préparant dans ce secteur une grosse bousculade dont les pays « émergents » pourraient tirer les marrons du feu, compétitivité oblige.

Les plus lucides fondent leur espoirs dans l’élévation du niveau de vie et des salaires dans les pays émergents afin de réduire l’avantage compétitif qu’ils ont eux-mêmes contribué à créer. S’illusionnant sur le temps qui sera nécessaire pour que ce rééquilibrage soit effectif. Sous-estimant les dégâts qui entretemps devront être enregistrés.

L’issue serait de remettre en cause la mondialisation telle qu’elle a été engagée et de la remettre sur la voie d’une coopération économique visant à combler – et non pas à reproduire – les inégalités de toutes natures qui sont à l’origine des profonds déséquilibres actuels, qui ne seront sinon pas surmontés, continuant de produire les mêmes effets.

A l’inverse, toute idée de protectionnisme et de refuge derrière des murs, quels qu’ils soient, est dans la pratique illusoire – le point de non retour a été dépassé – et renvoie à une détestable interrogation : quel sera le sort de ceux qui n’auront pas le bénéfice d’être réfugiés à l’intérieur de la citadelle ?

La décision des dirigeants chinois ne modifie pas la donne actuelle. Elle va nécessairement être cosmétique, ne modifiant pas substantiellement les flux commerciaux internationaux, comme espéré par les Américains. L’appareil industriel américain serait-il vraiment en mesure de prendre le relais et de relancer une production nationale confiée aux Chinois ? On peut en douter.

Le développement du marché intérieur chinois, qui viendrait en substitution de leurs exportations, est par ailleurs un lent processus parsemé de nombreux obstacles. Pour s’en convaincre, il suffit de se rappeler comment l’Union soviétique, qui s’était sous Krouchtchev assignée le même objectif, n’y était pas réellement parvenue avant son effondrement. Les sociétés bureaucratiques, cet étrange mode de production pour lequel Karl Marx avait ébauché une analyse avec le mode de production asiatique ne brillent pas par leur grande souplesse et capacité à évoluer. La Chine d’aujourd’hui n’étant pas, bien entendu, l’Union soviétique d’hier.

L’impasse de la situation actuelle – l’emploi récurent de ce mot est malheureusement inévitable – s’exprime de deux manières similaires : les solutions monétaires qui sont envisagées ne sont plus opérantes. Les banques centrales ne parviennent pas à relancer la croissance en maintenant très bas leurs taux – en contradiction avec la théorie – tandis que les Etats n’ont aucune chance de régler l’angoissante disparition de leur croissance. Que ce soit en modifiant aujourd’hui les parités monétaires, ou en réformant demain le système monétaire international. Si les faits sont rebelles à la théorie, que faut-il changer des deux ?

L’équilibre de la terreur – appelé aussi la guerre froide – a pu être maintenu tandis que la capitalisme financier faisait la démonstration de sa supériorité sur les pauvres avatars d’un socialisme qui avait eu le mauvais goût d’émerger dans des pays à faible niveau de développement économique, contrairement aux prévisions des révolutionnaires. Dans le camp des vainqueurs, les idéologues croyaient que c’était acquis pour toujours. Car il est bien connu que ce sont toujours ceux-ci qui écrivent à leur façon l’histoire, dans l’attente que la vérité historique puisse être établie.

Avec la mondialisation, un autre équilibre était revendiqué, économique et financier et non plus militaire. Mais il n’a pas été trouvé et nous en sommes-là. Sans qu’il soit encore reconnu – et pour cause – que remédier au déséquilibre qui se poursuit, sans qu’il soit même nécessaire de prédire de nouveaux épisodes de crises aiguës, est une tâche hors de portée si l’on ne se résout pas à de sérieuses mises en cause.

Ce que nous vivons va bien au-delà de la fin des Trente glorieuses. Dans l’immédiat, vu le simulacre de régulation financière qui est en cours, les clefs de la maison sont toujours confiées à ceux qui y ont mis l’incendie. Triste et inquiétante constatation.

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135 réflexions sur « L’actualité de la crise: le mirage aux alouettes de l’ajustement du yuan, par François Leclerc »

  1. Ce qu’on peut souhaiter, c’est que la tentative d’équilibre se poursuive sur le champ économique car si elle s’aventurait sur le champ militaire, ce serait plus problématique avec rien que pour la Chine une armée active de plus de deux millions d’hommes.

  2. La notion de protectionnisme me semble être un écran de fumée utilisé par les serviteurs des multinationales.
    Les vraies questions sont : que produisons nous, pour satisfaire quels besoins, pour quel usage ?
    Une partie de la réponse consiste à favoriser les productions locales et régionales pour les produits, et non les marchandises, d’usage.
    F. Leclerc a raison d’évoquer le protectionnisme qui règne dans la concurrence entre les deux constructeurs d’avion, mais cette question seule est un exemple de ce que je nomme « écran de fumée. »
    La vraie question est : avons nous besoin de tous ces avions et pourrons nous DURABLEMENT les utiliser ?

  3. Je vous le donne en exclusivité :
    La question que posera MR Jorion pour BFM est : Ne sommes nous pas tous un peu des Jerome Kerviel ?

    1. En effet, si l’on prend un modèle « spatio-temporel » pour fixer l’horizon des conséquences de nos actes, l’acceptation massive du court-termisme signifie que là où nous faisons nos gains, nous ne voyons pas les conséquences au-delà d’un temps court et d’un espace limité.
      Au-delà de la « culpabilité » de l’homme blanc, du consommateur (vous boycotterez BP comme j’ai boycotté Total depuis l’Erika ?), ou autre (qui serait simplement quantitative, ce qui reste un aspect évident de la question , notamment pour l’environnement), je vois plutôt la question de la désublimation telle que la pose Stiegler.

      Nous sommes dans un capitalisme pulsionnel , les spasmes orgasmiques des marchés ont rapporté des satisfactions au staff de la SG (je viens de lire le roman de Flore Vasseur « Comment j’ai liquidé..; », éloquent aussi, j’ai pensé à la citation de Stendhal, le roman comme « miroir qu’on fait voyager le long de la route »), mais rien de tout cela ne « lie » les pulsions vers un « bien commun », une « rétention tertiaire », comme le furent les idées de « nation », de « justice » dans les meilleurs moments de notre histoire.
      Donc rien qui respecte savoir-vivre et savoirs-faire. Vive la main qui sait ( allusion à R. Sennett).

    1. Le Yuan est maintenu par les autorité chinoises dans une zone de fluctuation de + ,ou – 0,50 % par rapport au dollar ; aujourd’hui à 11h15, il s’est évalué de 0,30% par rapport à vendredi.

      L’annnonce d’une politique d’assouplissement (spéciale G20) devrait néanmoins conduire à une réévaluation d’environ 2% d’ici fin 2010.

      Les bourses s’envolent aujourd’hui en fonction du « vieil adage » : Acheter la rumeur, vendre la nouvelle. La rumeur est l’illusion d’un flottement complet du Yuan, la nouvelle c’est François Leclerc qui l’analyse dans ce billet (avec la maigre précision que je donne ci-dessus).

      Sauf autre rumeur (je ne vois pas de bonne nouvelle), la bourse devrait corriger une fois l’illusion dissipée.

    2. Arrêtez avec ces balivernes de cours du Yuan! Entre 2005 et 2008, il est monté de 21%, sur décision bien sur des autorités chinoises! Résultats: néant ou à peu près!
      Cette appréciation n’a pas eu d’effet notable sur la balance commerciale américaine. Le déficit courant des États-Unis s’est même creusé en 2006 et est resté important jusqu’en 2008, année durant laquelle il s’est réduit en raison de la récession.

  4. Dès qu’on parle des économies émergentes et de leur formidable croissance, on a tendance à voir cette évolution comme la fin de la domination de l’Occident. Je suis toujours désolé de voir qu’on reste finalement dans le registre de la peur. A mon avis, nous vivons un phénomène de rattrapage du reste du monde, et l’on devrait s’en réjouir quand on voit les Chinois accéder à la société de consommation. Quand un agriculteur passe au tracteur, quand la mécanisation vient se compléter au travail de l’homme, il ne faut pas s’étonner de voir ces pays atteindre des taux de croissance époustouflants au fur et à mesure que ces technologies se diffusent dans l’économie.
    La problématique des pays développés est différente car la frontière technologique limite notre potentiel de croissance. Tout l’enjeu pour un pays comme la France est d’entrer ou de rester dans le club fermé de pays qui déplace cette frontière technologique en lançant les prochaines grandes innovations de demain. Notre job n’est pas donc pas de s’apitoyer sur notre sort en voyant les autres sortir de la misère mais de nous concentrer sur ce que nous avons à faire en réalisant que nous restons les seuls maitres de notre avenir.
    Ceci étant dit, une nouvelle organisation monétaire est nécessaire dans le sens où ses défaillances sont à l’origine d’une montée des tentations protectionnistes face aux répercussions sociales engendrées par les déséquilibres commerciaux à travers le monde. Ricardo, en présentant sa théorie des avantages coopératifs, n’aurait jamais pu imaginer que la valeur d’une monnaie ne serait plus déterminée par les seuls échanges de biens et services. Au début des années 80, les échanges de biens et services correspondaient à 80% des flux monétaires contre 20% pour les mouvements de capitaux. Aujourd’hui, le phénomène s’est inversé, les mouvements de capitaux représentent 80% des flux monétaires. Il ne faut donc plus s’étonner de voir le taux de change d’une devise s’écarter durablement de son niveau d’équilibre qui assurerait l’équilibre des échanges. Les déséquilibres commerciaux peuvent devenir durables et destructeurs d’emplois. Est-ce qu’une monnaie internationale réservée aux seuls échanges financiers serait la solution ? je crois qu’effectivement que cette question reste une des clés de la crise actuelle et de la reprise de demain.

    1. Intéressant, Gribouille.
      En tant que cartésien, je vais retourner votre raisonnement sur la notion d’ « équilibre ».

      Imaginons que notre niveau de vie soit largement supérieur à celui des pays émergents et qu’il nous faille, tout simplement parce qu’ils « émergent », en venir à vivre comme des Chinois ou des Indiens…??
      Hors, vous n’êtes pas sans savoir qu’un ré-équilibrage qui amènerait la planète ENTIERE à vivre comme les occidentaux est impossible. Pour cause de ressources naturelles et de pollution de l’atmosphère.

      Ou peut-être voulez-vous que nous continuions à produire de la richesse virtuelle sur papier pour que chacun s’estime « riche »..???
      Mais sans pouvoir s’acheter quoique ce soit, l’intérêt va vite être limité…

      Ca coince dans tous les sens, là, non?

  5. Tiens, c’est la première fois que je vois l’expression «mirage aux alouettes» au lieu de «miroir aux alouettes»…

    Estelle, sursautant: Une plaque rouge, quelle horreur! Où ça?
    Inès: Là! là! Je suis le miroir aux alouettes; ma petite alouette, je te tiens! Il n’y a pas de rougeur. Pas la moindre. Hein? Si le miroir se mettait à mentir? Ou si je fermais les yeux, si je refusais de te regarder, que ferais-tu de toute cette beauté? N’aie pas peur; il faut que je te regarde, mes yeux resteront grands ouverts. Et je serai gentille, tout à fait gentille. Mais tu me diras: tu.

    Jean-Paul Sartre, Huis clos.

  6.  » Ce que nous vivons va bien au-delà de la fin des Trente glorieuses. Dans l’immédiat, vu le simulacre de régulation financière qui est en cours, les clefs de la maison sont toujours confiées à ceux qui y ont mis l’incendie. Triste et inquiétante constatation. »

    Ce qui ne semble guère mieux à voir aussi dans le monde du football aujourd’hui, quelle bien triste coupe du monde pour la France, c’est surtout toujours la belle coupe du monde de l’égoisme et de l’individualisme forcené elevé au petit lait dans la plupart des clubs du monde, toujours en fait pour les belles valeurs de l’argent et de la seule réussite personnelle en société comme publicitaire.

    Pauvre Yohan Gurcouf je me demande bien ce qu’il fait dans cette équipe de petits caïds gagnant sans doute pas encore assez d’argent pour montrer de meilleures valeurs de conduite, en espérant quand même que la prochaine fois on sélectionne de meilleurs bonhommes pour représenter le pays c’est important je crois surtout en période de crise pour le pays et pour les enfants aimant beaucoup le football et pas du tout pour le beau monde de la finance mondiale et des banquiers.

    Moi c’est surtout cela qui m’attriste le plus en ce moment, même plus de pains ni de jeux pour le pays mais où va-t-on ?

  7. Cher Monsieur Leclerc,

    Je suis d’accord avec votre affirmation :
    « L’issue serait de remettre … la mondialisation … sur la voie d’une coopération économique visant à combler …les inégalités de toutes natures qui sont à l’origine des profonds déséquilibres actuels, qui ne seront sinon pas surmontés, continuant de produire les mêmes effets. ».

    Co-opérer, opérer avec les chinois, les asiatiques, les africains signifie co-créer ensemble dans l’équité et le respect des intérêts individuels et collectifs de chacun, les structures et processus de création d’un développement économique et social qui soient harmonieux.

    Le talent, l’intelligence, la créativité sont les trois piliers sur lesquels les acteurs de chaque pays et régions cités doivent oeuvrer avec leurs partenaires occidentaux.

    Saurons-nous ensemble co-créer un monde viable pour nous tous et les futures générations ?

    Que les leaders et éclaireurs des nouvelles voies à explorer s’engagent et démontrent concrètement que cela est possible. Cela est déjà le cas. Je vous invite à voir pour preuve :

    – Le livre 80 hommes pour changer le monde
    http://www.amazon.fr/hommes-pour-changer-monde-Entreprendre/dp/2709627140
    Les vidéos d’un des deux auteurs, Mathieu Leroux :
    http://www.youtube.com/watch?v=uYbylf3qoj0
    http://www.youtube.com/watch?v=mzp5piJey1w

    – Le film de Coline Serreau : Solutions locales pour un désordre global
    http://www.solutionslocales-lefilm.com/

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