Le prix de l’immobilier résidentiel américain : la plongée

Pour la première fois depuis 1996, l’indice S&P/Case-Schiller, qui prend le pouls de l’immobilier résidentiel américain s’est retrouvé hier en territoire négatif. L’indice évalue pour les vingt principales métropoles américaines le renchérissement des maisons au cours de l’année écoulée. A titre de comparaison, l’année dernière à la même époque, l’indice était de 14,7 %, hier il affichait –0,2 %. Le chiffre n’est pas en soi catastrophique mais comme le montre le diagramme, la plongée est brutale et l’angle adopté par la chute rend tout à fait improbable un retournement de situation dans les prochains mois.
L’indice Case-Schiller
Ben Bernanke, la Gouverneur de la Fed a réaffirmé aujourd’hui qu’il est improbable que le problème qui affecte le secteur immobilier « sous–prime » fasse tâche d’huile. Mais comme mes lecteurs avisés le savent très bien, il n’y a pas de « problème sous–prime », il n’y a que les conséquences de l’éclatement de la bulle immobilière résidentielle et le fait qu’un nombre incalculable de rouages du système financier américain dépendent pour leur mouvement bien huilé d’un prix de l’immobilier en croissance constante.
Voici un exemple que je n’ai pas encore mentionné. L’économie américaine dépend de manière essentielle, et ceci depuis plusieurs siècles, de la mobilité de sa main–d’oeuvre. Le pays s’enorgueillit par ailleurs des 60 % de la population propriétaires de leur logement. Les deux ne sont pas inconciliables du moment qu’existe un marché immobilier actif où – comme ce fut le cas jusqu’à récemment – l’on revend sa maison en quelques semaines, tout en réalisant une plus–value considérable par rapport à son prix d’achat (ce que la bulle assurait). Aujourd’hui, les ventes languissent (la durée d’écoulement du stock des logements neufs dépasse désormais les huit mois), et les prix sont à la baisse. L’investissement systématique des ménages américains dans des logements trop vastes par rapport à leurs besoins – qui permettait de multiplier l’effet de levier sur la dette contractée à l’aide d’un prêt hypothécaire – a cessé de jouer son rôle de substitut à l’épargne. Le demandeur d’emploi qui reçoit une offre dans une autre région du pays renâcle désormais à revendre son logement, ce qui, dans le climat actuel, l’obligerait à encaisser une décote considérable – sinon par rapport à la somme qu’il a déboursée, du moins par rapport à celle qu’il escomptait – et préfère rester chômeur « chez lui », rêvant au retour providentiel de la bulle. Le plafond de sa carte de crédit – dont on dit qu’elle remplace ici les allocations chômage – le rappellera rapidement à la réalité.

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Lacan

J’ai connu le Docteur Jacques Lacan. Il avait soixante–dix ans, j’en avais vingt–cinq. Je ne l’ai pas bien connu : je n’ai été ni son analysand, ni son ami. Mais il savait qui j’étais. J’ai mieux connu Judith Miller, née Lacan, qui m’a confié une chronique dans « L’Âne » ; c’est pour elle que j’ai écrit « Ce que l’Intelligence Artificielle devra à Freud ». Et Jacques–Alain Miller, l’héritier, qui eut la gentillesse de me confier un enseignement au Département de Psychanalyse de Paris VIII.

Lacan était cultivé, lucide et généreux. Quand il parlait, il me faisait comprendre ce que cela avait dû être d’écouter Socrate.

Je ne l’ai pas toujours ménagé. À un autre moment de la conversation qui suit, je l’ai profondément agacé et il m’a servi du « mon cher ».

JORION – Vous avez dit : « Quittez l’université », en 69, à Vincennes.

LACAN – Ah oui, j’ai dit ça ? D’une manière si impérative ? Cela fait partie du discours du maître. S’il y a quelque chose qu’explique bien mon petit quadripode, c’est ceci. C’est que contrairement à ce qu’on croit, la structure offre toujours quelque part un trou, comme ça passivement. Dans quelque discours que ce soit, c’est justement ce en quoi il est lié à la structure. Alors il est bien possible que, à Vincennes, un jour, j’ai dit : « Quittez l’université ! ». Ce n’était certainement pas un commandement ; c’était pour faire remarquer ceci : c’est que chacun de ces discours, si vous y regardez de près, je le souligne comme ça, n’est pas quelque chose dont on soit tout à fait prisonnier. C’est fait comme une nasse. Alors, sortir d’une nasse, chacun sait que ce n’est pas facile, parce que sans ça on n’aurait pas besoin de la construire, n’est-ce pas. ! En fait, quand on est dans la nasse, il faut un peu d’astuce pour en sortir, il faut même beaucoup d’astuce, mais lorsque j’ai dit : « Quittez l’université ! », c’était peut-être en rétorsion à je ne sais quoi, j’étais interpellé, enfin, cela voulait dire, rien ne vous retient après tout ; c’était évidemment une sorte de défi, parce que, au contraire, tout vous retient, non seulement tout vous retient, mais je ne suis pas sûr même que tous ceux qui restent d’une façon comme ça, pataugeante, c’est bien le cas de le dire, vous l’avez vu exemplifié hier soir [un étudiant était monté sur le podium – Lacan avait refusé l’intervention du service d’ordre, avait engagé le dialogue avec l’intrus et l’avait convaincu de s’en aller], je ne suis pas du tout sûr que, pour l’appeler par le nom par lequel je l’ai épinglé, le fameux « émoi de mai », eut été en fin de compte autre chose, parce que cela s’est démontré depuis, cela ne s’est que trop démontré depuis, que… ce qu’on désirait, c’était que la nasse soit mieux faite, qu’on puisse y être confortablement installé. D’ailleurs combien de ces contestataires se sont vus introduits enfin, et se trouvent dans des places fort confortables… (*)

Lacan m’a fait découvrir la pensée scolastique, il m’a conduit à lire Kojève. Surtout, il m’a appris l’iconoclasme.

Le Docteur Jacques Lacan, mon Maître.

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(*) Séance extraordinaire de l’École belge de psychanalyse, le 14 octobre 1972. Paru dans Quarto (supplément belge à La lettre mensuelle de l’École de la cause freudienne), 1981, n° 5, pp. 4-22,

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Ce que le chat de Schrödinger en pense, lui

Dans son commentaire sur mon billet d’hier « Apprendre en se lisant », Jean-Luce Morlie croit lire dans le fait que je puisse apprendre quelque chose en relisant plusieurs années plus tard l’un de mes propres textes, « un effet de l’âge ». Je ne crois pas : je constate le même phénomène depuis que j’écris… et que je me relis à l’occasion.

En fait ce qui est à l’oeuvre dans le cas particulier dont j’ai parlé hier, est une conséquence de la différence entre l’esprit dans lequel j’ai écrit l’article et celui dans lequel quelqu’un d’autre l’a lu. J’ai écrit « Pourquoi nous avons neuf vies comme le chats » (*), comme un divertissement, comme un exercice de style philosophique : je parle dans le texte, à propos de mon argument, de « sa plausibilité quasiment nulle » ; j’offre à un endroit, comme un théorème « La roulette russe est une activité sans risque et qui peut rapporter gros » et il doit être clair pour le lecteur que je n’envisage pas là lui offrir la solution d’un problème philosophique essentiel posé par la mécanique quantique, mais que je me propose tout simplement de le faire rire.

Ceci dit, quand l’auteur anonyme d’un article dans Wikipédia mentionne mon texte comme digne de foi sur la question du rapport entre la conscience et la nature physique du monde, je me vois obligé de le relire, à l’instar de tout un chacun, comme étant dépositaire d’un certain savoir sur la question. C’est là l’effet de la reconnaissance !

Le point de départ, c’est l’expérience mentale du chat de Schrödinger dont la physique veut que si sa vie ou sa mort dépend du bris déterminé par un effet quantique d’une ampoule de gaz empoisonné, il se retrouvera simultanément mort et vivant. Ma contribution, c’est de m’intéresser à la conscience du chat, et de montrer qu’il ne s’y passera rien de particulier puisque de ses deux corps, celui qui meurt sera du fait même privé de conscience alors que celui qui reste en vie conservera tout simplement la sienne. Et il en va de même pour nous : nos morts probabilistes nous sont indifférentes du moment qu’il demeure un monde où nous sommes en vie – puisque c’est au sein de celui–là que nous aurons le sentiment de nous trouver.

Quand je montre ensuite qu’une conséquence de la « découverte » est qu’il est possible de concilier les philosophies de Descartes (le cogito), celle de Leibniz (les com–possibles au sein du meilleur des mondes possibles) et celle de Hegel (le rôle de la raison dans l’histoire), je présente cette confluence étourdissante comme une curiosité et non, comme je l’aurais pu, comme une confirmation décisive, sur le mode déductif, de l’hypothèse des mondes multiples (parallèles) en mécanique quantique.

Maintenant j’hésite, et je dirai la chose suivante à Jean–Luce Morlie : « Voilà où intervient l’âge : dans le fait que je me prenne aujourd’hui au sérieux parce qu’un article d’encyclopédie m’a renvoyé à l’un de mes propres textes ».

(*) Papiers du Collège International de Philosophie, Nº 51, 2000, Reconstitutions, 69-80 : également sur ma page internet.

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Apprendre en se lisant

J’ignore si d’autres qui écrivent ont partagé cette expérience qui fut souvent la mienne : avoir le sentiment d’apprendre quelque chose alors que l’on lit un texte que l’on a soi-même rédigé.

Il y a plusieurs explications possibles, l’une, banale, serait que l’on en a oublié le contenu. Fervent de la psychanalyse, je ne pense pas personnellement que l’on oublie ce que l’on a su un jour. Il me paraît plus probable que l’on change, que l’on évolue, et qu’ayant cessé d’être la même exacte personne, on puisse apprendre en se lisant soi–même.

J’ai eu l’occasion hier de raffiner cette explication. Je cherchais la réponse à une question. De fil en aiguille je me suis retrouvé sur Wikipédia, où j’ai découvert la référence à l’un de mes propres textes écrit il y a huit ans. Je suis allé le relire, et j’y ai découvert la réponse à ma question.

Et c’est là que j’ai pu raffiner mon hypothèse initiale : la question que je me posais hier n’était pas celle à laquelle je m’efforçais de répondre au moment où je rédigeais mon texte. Cependant, oui, bien que ce n’ait pas été alors mon but, je répondais bien à ma seconde question.

J’ignore si cette autre expérience est elle aussi partagée : je me demande quelle heure il est et au moment où je regarde ma montre et constate l’heure, je me souviens aussitôt que j’ai déjà consulté ma montre il y a moins d’une minute. L’explication de cet étonnant oubli est que les deux motifs qui m’ont conduit à m’interroger sur l’heure étaient entièrement indépendants : par exemple, minuter le temps qu’il me faut pour rédiger une tâche et ne pas rater un rendez–vous important. Comme si les deux tâches étant distinctes requéraient chacune, en parallèle, de savoir l’heure qu’il est, sans qu’il existe de communication entre les deux informations, et sans que ma mémoire n’enregistre le fait en soi :« Il est telle heure ».

Ah oui, la référence ! La voici : « À chaque instant l’évolution emprunte simultanément toutes les possibilités prévues par la mécanique quantique, et on peut alors légitimement se poser la question de savoir ce qu’il advient de la conscience individuelle. Notre conscience se divise-t-elle aussi pour coexister simultanément dans des mondes parallèles ? Paul Jorion répond négativement à cette question. Selon lui, la conscience emprunterait le chemin d’évolution qui est le plus favorable pour elle (voir « Pourquoi nous avons neuf vies comme les chats », Papiers du Collège International de Philosophie, Nº 51, 2000, Reconstitutions, 69-80).

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Le philosophe H.

Fin janvier de cette année, le groupe autour de la Revue du MAUSS m’avait fait parvenir le compte rendu d’un livre violemment anti–Heideggérien. J’avais répondu (le 28 janvier 2007) dans les termes suivants :

« Le philosophe H. est un cas difficile parce qu’il nous confronte, non pas à nos contradictions mais à nos insécurités : serions-nous prêts à refuser de serrer la main de quelqu’un que nous qualifierions pourtant de « grand » homme ou femme ? Le philosophe H. nous oblige à faire ce choix parce qu’il fut un grand philosophe et un être détestable.

J’aimerais bien qu’il n’y ait pas de grande littérature d’extrême–droite : j’aimerais bien que Céline ait mal écrit, ou plus précisément, j’aimerais bien qu’il y ait quelque chose dans le style de Céline, que je puisse répudier. Hélas non, il y a de la grande littérature d’extrême–droite et je suis obligé d’admirer Céline comme auteur, et cracher mentalement sur la personne que fut ce même auteur. C’est inconfortable, je le sais.

Le philosophe H. nous force à la même chose, parce qu’il existe effectivement un courant de la philosophie moderne surgi de l’extrême–droite de la Scolastique, celle où l’on aime Dieu parce qu’on le craint. On aimerait bien encore qu’aucune partie de la philosophie ne doive être rejetée, et pourtant la voici.

Le philosophe H. est né dans une pauvreté abjecte, où il a aussi grandi. Il ne serait pas allé à l’école sans la générosité des curés qui ont perçu son intellect d’exception. C’est la philosophie de ces curés qu’il a érigée en système : celle où penser est dangereux. Relisez–le, il écrit à chaque page : « je vais maintenant vous demander de penser, mais d’abord, tremblez ». C’est sa manière à lui de remercier les curés.

Rendons grâce à Dieu qu’il existe des curés généreux et critiquons le philosophe H., non pas l’homme mais son système. Ce n’est pas facile : il fut un grand philosophe. »

Jacques Attali m’avait alors demandé : « Que trouvez vous de grand, de révolutionnaire, dans la pensée de H ? ». Je lui avais répondu ceci :

« Cela demanderait davantage que quelques phrases jetées au vent.

H. met le doigt sur les failles de la philosophie et l’attaque en utilisant les meilleurs outils que la philosophie a affûtés au fil des siècles. La plupart des philosophes ont maintenu un silence complice à propos de ces failles. Il reprend l’argument sceptique que de toutes prémisses on peut déduire une conclusion comme son contraire. Kojève, qui fut élève de Heidegger avant de devenir le grand Hégélien que l’on sait, souligne que l’argument est imparable. Mais H. reprend l’argument sceptique sous sa forme scolastique, c’est–à–dire herméneutique, que tous les commentaires se valent : tout discours n’est que bruit devant l’omniscience de Dieu.

Par ailleurs, H. comprend que l’acceptation par les philosophes que l’on parle de « philosophes pré–socratiques » est le cheval de Troie dont il a besoin (à mon sens, il faudrait dénoncer « philosophes pré–socratiques » comme un mauvais jeu de mots), et répète après eux que le monde est essentiellement inconnaissable. De Thalès à Parménide, il ne s’agit en réalité que de cosmogonies simplistes et dogmatiques car fondées sur la sentence (fermée sur elle–même) et non sur le syllogisme (à l’enchaînement potentiellement infini). J’ai expliqué tout cela de manière plus détaillée en 2000 dans un texte publié par le Collège International de Philosophie : « Le miracle grec » (*), que je vous communiquerai si vous le souhaitez. »

(*) « Le miracle grec », Papiers du Collège International de Philosophie, Nº 51, Reconstitutions, 17-38.

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Quatre semaines plus tard…

Quatre semaines plus tard, j’ai voulu retourner à l’indice ABX dont la plongée m’avait conduit à contacter un groupe d’amis, dont Jacques Attali, qui en parlait alors dans son blog « Voici venir la crise… ».
L’indice ABX reflète le prix qu’il en coûte à quelqu’un qui détient des obligations américaines constituées de prêts au logement « sous–prime », c’est–à–dire consentis à des emprunteurs à revenus modestes, de s’assurer contre le risque de non–paiement. Sur le graphe, la plongée correspond à la grimpée du montant de la prime. Les deux courbes représentent le secteur sous–prime : la bleue, les obligations cotées BBB, et la rouge, celles cotées encore un cran plus bas : BBB–.
ABX
Mon e–mail, le 23 février, correspondait à la journée où la plongée fut la plus dramatique, l’effet est davantage visible sur la courbe rouge que sur la bleue. Comme on le voit, l’indice devait tomber encore plus bas dans les jours qui suivirent. Depuis, il a un peu repris du poil de la bête, mais il ne s’est pas véritablement refait une santé et il s’effrite à nouveau.
Le problème n’est plus tellement là d’ailleurs mais dans une éventuelle contagion… ce qui nous conduit au graphe suivant. Celui–ci correspond aux CMBS, les Commercial Mortgage–Backed Securities, c’est–à–dire, les prêts à l’immobilier commercial : bureaux, centres commerciaux, immeubles à appartements, hôtels, logements pour personnes âgées, etc. Comme il s’agit ici du taux d’intérêt qui doit être consenti en sus du coupon d’une obligation d’état de même durée, le graphe doit se lire de manière inversée : plus ça grimpe, plus ça va mal.
CMBX
La même convention est utilisée : bleu pour BBB, rouge pour BBB–. Un petit dessin, dit–on, vaut mieux qu’un grand discours, c’est pourquoi je me contenterai d’une seule remarque : oui, la contagion gagne.

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L’immobilier américain sous–prime et la crise des marchés financiers

J’ai voulu faire le point sur la question et j’ai adressé le texte suivant à un quotidien qui m’a assuré vouloir le publier dans les jours qui viennent (L’immobilier américain et ses nouvelles courroies de transmission,
Les Échos, le 18 juin 2007 : 15).

« La dégringolade des marchés boursiers le 28 février avait été attribuée à la chute de la bourse de Chang-Hai le jour précédent. Or, l’événement ne touchait qu’un marché périphérique et dans les jours qui suivirent, les commentateurs découvrirent deux nouveaux suspects : le discours prononcé par Alan Greenspan le 26 février où il n’excluait pas l’éventualité d’une récession fin 2007, ensuite, couronnant son érosion progressive au cours des mois précédents, la chute brutale de l’indice ABX, chute résultant d’une prise de conscience par les milieux financiers américains du taux croissant de bénéficiaires de prêts au logement incapables désormais de faire face à leurs échéances.

Lorsque le New York Stock Exchange rechuta le 13 mars, aucun doute n’était plus permis : le coupable était bien l’immobilier résidentiel et plus précisément, son secteur bas de gamme, dénommé par un élégant euphémisme de sous–prime (subprime). Seul un cinquième environ des prêts résidentiels américains relèvent de ce secteur et il pourrait sembler incongru qu’une composante aussi mineure de l’économie américaine ait ainsi la capacité d’affecter l’ensemble des marchés financiers mondiaux. Le paradoxe n’est cependant qu’apparent : le fait que les analystes financiers s’accordent unanimement quant au nom du coupable s’explique par le fait qu’un chemin tortueux mais clairement tracé connecte la santé des marché financiers dans leur ensemble à ce secteur à première vue ésotérique.

L’immobilier sous–prime constitue un détonateur à deux titres : d’une part, en tant que partie la plus exposée du secteur immobilier résidentiel, d’autre part du fait du rôle qu’il joue en tant que composante d’un instrument financier stratégique, la Collateralized Debt Obligation (CDO).

Peu après la Seconde Guerre mondiale, l’immobilier résidentiel américain est entré dans un régime de bulle financière chronique en raison de son double système de subventionnement : l’exemption d’impôt dont bénéficient les intérêts et l’aide au financement orchestrée par des organismes mixtes spécialisés, les Government Sponsored Entities (GSE). Les propriétaires d’un logement se sont habitués au fait que sa revente débouchait automatiquement sur une plus–value considérable. Mieux, en l’absence même d’une revente, les organismes de prêt les ont encouragés à tirer parti du capital captif s’accumulant rapidement du fait de la montée des prix, en leur accordant des prêts dont le collatéral, le bien mis en gage, était précisément cette plus–value non–réalisée. Dans un contexte où le taux d’épargne des ménages est tombé à zéro, la bulle de l’immobilier résidentiel a ainsi permis de dégager des fonds que les Américains ont principalement consacrés à l’achat de biens de consommation produits dans leur grande majorité en Extrême–Orient.

La manière dont les organismes prêteurs s’y sont pris pour renouveler les fonds qu’ils consacraient au prêt au logement fut la titrisation où des collections de plusieurs milliers de prêts individuels sont agrégées sous forme d’obligations, les Mortgage–Backed Securities (MBS). Celles–ci sont alors vendues au public, redistribuant la dette parmi l’ensemble des investisseurs. Le montant des MBS émises dépasse aujourd’hui celui des « Treasuries », les obligations d’état américaines (5,2 mille milliards de dollars contre 4,9). On retrouve sans surprise aux premiers rangs de leurs détenteurs, les Banques centrales japonaise, chinoise et sud–coréenne.

Le système s’enraie bien entendu lorsque le prix des maisons cesse de grimper. Le coup d’arrêt a eu lieu en 2006 et une amorce de baisse est intervenue en 2007. Les jeunes générations ainsi que l’immigration récente se sont révélées dans l’incapacité de réunir les sommes extravagantes nécessaires désormais à l’achat d’un logement. Le recrutement s’est interrompu au corps défendant des organismes financiers qui, conscients de la situation, firent preuve d’une immense créativité en matière de réduction du montant des paiements mensuels : prolongeant la période d’amortissement de trente à quarante, puis à cinquante ans, repoussant d’un certain nombre d’années le remboursement du principal, éliminant l’exigence d’un apport personnel, introduisant des taux d’intérêt promotionnels d’un niveau si faible que le montant du prêt augmente au fil des années au lieu de se réduire, etc. Rien n’y fit puisque la bulle enflait inexorablement. C’est sans surprise que l’on observe aujourd’hui que ce sont les derniers entrants, les bénéficiaires des formules de prêt les plus « créatives », qui sont les premières victimes des saisies, l’immobilier en crise ayant cessé d’offrir la solution de dernier recours consistant à revendre la maison pour rembourser le prêt obtenu.

Le secteur sous–prime, familier des pratiques dites de « prêt rapace » et caractérisé par des taux d’intérêt très élevés, est constitué de manière disproportionnée de membres de minorités ethniques, Noirs, Latino–Américains et Amérindiens. Or, ces prêts sont eux aussi titrisés, aux côtés des prêts automobiles et des découverts sur cartes de crédit, sous la forme d’Asset–Backed Securities (ABS). Consentis à des ménages aux moyens modestes, ces prêts sont évidemment en première ligne des défaillances lorsque le contexte économique se détériore. Le taux de défaillance actuel de 13 % est inquiétant à un second titre : en tant qu’annonciateur de ceux qui pourraient bientôt affecter les prêts « créatifs » du marché « prime ». Le rôle stratégique de déclencheur de la crise naissante, joué par le secteur sous–prime intervient aussi ailleurs : le marché des capitaux a pris l’habitude d’introduire de vastes quantités de prêts sous–prime, où ils servent de réserve, dans les Collateralized Debt Obligations (CDO), instruments de dette dont les investisseurs sont friands, à l’étranger comme aux États–Unis.

Les commentateurs avancent que le risque systémique d’un effet de dominos dans les marchés financiers où chaque faillite en entraîne d’autres à sa suite, s’est amenuisé du fait de la titrisation de la dette. Or, si celle-ci a permis en effet une redistribution fine du risque, rien n’indique que celui–ci ait effectivement été redistribué, éparpillé : tout indique au contraire qu’un petit nombre de banques centrales, de fonds de pension, de compagnies d’assurance et surtout de « hedge funds », ces officines financières spécialisées dans les placements de grandes fortunes, ont concentré ce risque entre leurs mains.

Le secteur immobilier américain sous–prime est constitué de ménages dont l’accès à la propriété est problématique du fait de leur capacité marginale à s’acquitter des charges financières associées. L’ironie de la situation qui s’est aujourd’hui instaurée est que, par le biais des CDO, et du fait de la concentration de celles–ci entre les mains des « hedge funds », une voie de communication directe existe désormais entre les déboires des ménages aux revenus modestes et la dépréciation du portefeuille des plus fortunés. »

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L’identité nationale

La France s’apprête à voter. Pour qui voter ? Voter pour quoi ? Jacques Attali écrit « pour l’identité nationale ». Mais c’est quoi l’identité nationale ? Cela m’a rappelé le dernier paragraphe d’un récit inédit que j’avais intitulé « Dix–sept portraits de femmes ». C’est de moi, Paul Jorion, que parle le narrateur.

Il ne s’agit peut–être pas de l’identité nationale, en tout cas, de l’identité culturelle :

« Tout ce que je viens de dire est sans doute bien vu, quant à son caractère et quant à ses motifs, mais cela prouve-t-il pour autant que ce soient là les raisons pour lesquelles il raconte son histoire ? Moi qui le fréquente, je sais qu’il a connu des périodes très semblables dans sa vie et qu’il écrivait sans doute aussi à ces époques, mais rien qui ait un rapport avec ce qu’on trouve ici : c’étaient des mathématiques appliquées, de l’économie, ou de la philosophie. Alors pourquoi cette fois-ci son histoire à lui ? Il a perdu sa femme, et c’est de cela qu’il nous parle. Et qu’est-ce qu’il faisait avec sa femme à Los Angeles et puis à San Francisco ? Vous voyez, vous n’avez pas compris ! Avec sa femme, il parlait français. Et maintenant il est seul. Et comme Robinson Crusoë sur son île, qui s’écoute parler pour ne pas oublier ce que les mots veulent dire, ou comme les héros de « Fahrenheit 451 », qui ont appris un livre par coeur et se le répètent, il couche sur le papier des phrases en français, une par une, alors il les relit et il les trouve moches, bancales, gauches, et il les reconstruit patiemment, mot après mot. Parce que c’est ça qui compte pour lui en ce moment, pas ses espoirs ou ses petites misères : c’est écrire des phrases dont il se sente obligé de « bien les écrire », en français, pour ne pas perdre la langue qui est la sienne » (San Francisco, 2003)

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On n’a encore rien vu !

Jacques Attali me demande « Ça s’aggrave, non? Ça aura des
conséquences? » et je lui réponds la chose suivante :
« Oui, il y a un effet boule de neige. C’est vrai qu’au départ le secteur le plus touché aux États–Unis est le « sous–prime » (60 % « Hispanique »)… mais certains prêts sous–prime ont été « glissés » dans les Collateralized Debt Obligations (CDO), des paquets d’instruments de dette, où ils servent de réserve, et qui ont été achetées par l’ensemble des investisseurs, aux États–Unis comme à l’étranger et qui comprennent, en particulier, comme le révèle aujourd’hui le Wall Street Journal, des ventes à répétition de taudis dont le titre de propriété n’est transmis à l’acheteur qu’au bout de six mois, vu que le taux de défaillance durant cette période initiale atteint les 30 % !… et les saisies remettent sur le marché des logements qui viennent encore grossir le stock déjà en expansion des invendus… ce qui accélère la chute déjà amorcée du prix de l’immobilier américain… ce qui touche l’ensemble des autres prêts au logement « Alt–A » (« prime » si ce n’est par rapport à un ou deux critères : le plus souvent l’absence de pièces justificatives pour les revenus) et ceux parmi les « prime » dont le bon fonctionnement suppose que le prix de l’immobilier grimpe inexorablement : les « Interest Only », sans amortissement, ou les « piggy–backs » où, en l’absence d’une participation personnelle, le prêt principal est complété d’un second « à califourchon » qui escompte la constitution de « fonds propres » censés s’accumuler automatiquement – du fait que la maison vaudra davantage demain qu’aujourd’hui – et qui remplaceront bientôt (sur le papier) la participation personnelle qui manquait au départ…
Non : on n’a encore rien vu ! »

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Esprit du New Deal, es–tu là ?

Dans « Vers la crise du capitalisme américain ? » j’évoque longuement Fannie Mae et Freddie Mac, les Government Sponsored Entities (*) américaines (GSE). J’explique comment ces organismes de promotion du prêt au logement furent créés par l’État fédéral, pour être ensuite privatisés – du moins partiellement. Au fil des années, elles se sont constitué chacune un portefeuille gigantesque de Mortgage–Backed Securities (MBS), des titres constitués en agrégeant sous forme d’une obligation unique quelques milliers de prêts au logement individuels. Le marché des MBS représente désormais des sommes considérables (5,2 mille milliards de dollars), dépassant celui des Treasuries, les obligations d’état américaines (4,9 mille milliards de dollars).

Ces GSE, tiraillées aujourd’hui entre les directives de leur père biologique, l’État, et leurs multiples petits maîtres contemporains, leurs actionnaires, se sont transformées en mastodontes qui bénéficient – par leur naissance – de taux financiers privilégiés, et visent à l’hégémonie économique – du fait de leur finalité d’entreprise à but lucratif. L’accumulation, par deux organismes au statut ambigu, d’une part considérable d’un marché financier énorme, constitue désormais un risque systémique, lequel est encore aggravé par le fait que, pour des raisons historiques, les GSE ne sont astreintes qu’à la constitution de provisions moindres que celles des autres établissements financiers (3,5 % contre 6 à 8 %) et qu’aucun scénario de redressement judiciaire n’est prévu au cas où elles seraient acculées à la faillite.

Les commentateurs américains réclament depuis des années que le processus de privatisation des GSE soit conduit à son terme afin que soient levées ces ambiguïtés. Jusqu’à mardi dernier j’étais, à ma connaissance, seul contre tous quand je prônais dans « Vers la crise du capitalisme américain ? » (p. 248) que le processus de privatisation soit au contraire renversé et que l’on renationalise Fannie Mae et Freddie Mac. Or, j’ai reçu au cours de la semaine écoulée, un renfort tout à fait inattendu : Ben S. Bernanke, le successeur d’Alan Greenspan à la présidence du conseil des gouverneurs de la Federal Reserve, la Banque Centrale américaine, qui, dans un discours intitulé « Les avoirs des GSE, risque systémique et logement à prix accessible », réclame justement cela !

Nos analyses diffèrent sans doute et je préfère – en toute modestie – la mienne, pour la raison essentielle que l’Américain, toujours tenté de confondre les États–Unis avec la planète tout entière, ignore en général ce qui se passe ailleurs, alors que l’Européen, obligé en permanence de se comparer à l’Amérique et à ses propres voisins, est davantage conscient de l’existence d’alternatives institutionnelles.

N’accordant aucune chance d’être entendue à ma propre proposition, je la qualifiais d’« anathème » dans le contexte américain ; toutefois, soucieux d’assurer mes arrières, je mentionnais qu’« on a[vait] vu en 1933, une Amérique tout aussi calviniste qu’aujourd’hui accepter avec reconnaissance le programme social–démocrate du New Deal » (pp. 244–245), je précisais encore que « rien n’oblige à penser que la réponse du gouvernement américain en cas de crise grave doive nécessairement faire partie de l’arsenal des solutions déjà connues » (p. 245). Je ne croyais pas si bien dire puisque Bernanke déclarait mardi que « le portefeuille des GSE devrait être subordonné à un objectif public clairement défini. Un objectif à vocation publique et au rendement mesurable permettrait d’assurer que ce soit la société dans son ensemble – et non les seuls actionnaires des GSE – qui récolte un profit substantiel en échange d’une acceptation du risque inhérent à de tels portefeuilles ». Cet objectif devrait être, selon lui, le marché du logement à un prix accessible, le seul, ajoutait–il, qui bénéficierait réellement d’une liquidité accrue sur le marché secondaire des capitaux, c’est–à–dire du fait que des collections de tels prêts soient titrisés sous forme de Mortgage–Backed Securities. Il ajoutait enfin que « la renaissance de la mission des GSE en matière de logement à un prix accessible pourrait stimuler le développement d’approches innovantes dans le domaine de l’évaluation et de la gestion du risque financier associé à de tels prêts ».

Voilà ! Encore faut–il, bien sûr, qu’il soit entendu, le poste qu’il occupe devrait cependant lui en offrir les moyens. Esprit du New Deal, es–tu là ?

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(*) Je vois souvent écrire aujourd’hui « Enterprises » au lieu d’« Entities » mais ceci semble être une interprétation récente, même si OFHEO, l’organisme de tutelle des GSE a également pris le parti d’« Enterprises ».

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Deux semaines plus tard…

New Century, le numéro 2 du secteur sous-prime de l’immobilier américain, celui qui, je le rappelle, accorde (je devrais plutôt écrire « accordait ») des prêts au logement à des particuliers incapables sur le long terme d’effectuer le remboursement des sommes avancées, s’est déclaré hier dans l’incapacité d’accorder de nouveaux prêts. La compagnie annonce sur le formulaire officiel 8–K qu’« elle a choisi de cesser d’accepter les candidatures de nouveaux emprunteurs éventuels ». Elle ajoute qu’« elle acceptera à nouveau les dossiers aussitôt que possible, sans pouvoir cependant assurer qu’elle sera à nouveau à même de reprendre ses opérations ». La presse considère que son dépôt de bilan est une question de jours.

Plus significatif encore, dans la perspective d’une crise globale de la finance américaine, est le discours prononcé mardi dernier par Ben S. Bernanke, le successeur d’Alan Greenspan à la présidence du conseil des gouverneurs de la Federal Reserve, la Banque Centrale américaine, et consacré à Fannie Mae et Freddie Mac (*), les Government Sponsored Entities (GSE), les deux organismes mixtes géants à l’origine de la grande majorité des titrisations de prêts au logement en Mortgage–Backed Securities (MBS). Le discours s’intitule « Les avoirs des GSE, risque systémique et logement à prix accessible » : tout un programme ! Et qui ne réclame rien moins que la re–nationalisation des GSE ! On est aux États–Unis, je vous le rappelle, où le concept est anathème. J’y reviendrai plus longuement dans ma prochaine chronique.

(*) Voir en particulier Vers la crise du capitalisme américain ? (La Découverte, 2007), pages 102 à 108.

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La prière de Darwin

Ce matin, nous écoutons les nouvelles, et nous apprenons que l’un des enfants d’un couple célèbre est entre la vie et la mort. Et nous hochons la tête en silence. Et un peu plus tard, je me rends au bureau et je roule sur la Pacific Coastal Highway et je me mets à prier. Enfin, de la manière qui est la mienne. Je dis : « Dieu, s’il–vous–plaît, est–ce que Tu ne peux pas faire quelque chose pour ces parents : la maladie d’un enfant, c’est un supplice ! ». Et bien entendu, dans ces cas–là j’adopte un ton mi–enjôleur, mi–menaçant, comme Calvin (dans la bande dessinée Calvin & Hobbes) quand il écrit au Père Noël : « Parce que, comme tu le sais, je ne m’adresse à toi que dans les grandes occasions, mais là, ce n’est pas bien ça : c’est des fautes d’inattention ! » Et bien entendu, je ne tarde pas à m’emporter : « Tu diras ce que tu voudras mais ce n’est pas du travail professionnel ça : c’est du boulot d’amateur ». Parce que je suis vraiment fâché après Lui dans des cas comme celui–là. Et j’ajoute, « Je sais comment tu travailles : c’est de l’à–peu–près, ça montre un manque de concentration ! Tu pars de quelque chose dont tu sais dès le départ que ce n’est qu’approximativement ce que ça devrait être, et tu te dis « Ça passe ou ça casse ! ». Si ça marche, on garde, sinon, on jette, oui : « Bonjour les dégâts! » Je connais ta méthode : ça s’appelle la méthode par essai–et–erreur ! »

Et alors là, je m’arrête, je me dis : « Ça me rappelle quelque chose ! » Et effectivement, voilà qu’à sept heures du matin, roulant entre Santa Monica et Malibu, et contemplant de temps à autre l’Océan Pacifique, j’avais redécouvert par hasard la manière dont Darwin devait sans doute prier.

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La chambre verte, encore une fois

Le grand public a retenu bien sûr de François Truffaut acteur, son rôle de savant passionné dans Rencontres du troisième type. Nul doute que le cinéaste aurait aimé être dans la vie ce scientifique chargé de la communication initiale avec une avant–garde extra–terrestre. Les rôles qu’il voulut interpréter dans ses propres films sont révélateurs : le metteur en scène de La nuit américaine, voilà qui ne fut guère une « interprétation ». Jean Itard, le maître improvisé de Victor de l’Aveyron, explorant la frontière entre nature et culture, s’efforçant de domestiquer L’enfant sauvage, encore un rôle qui lui parut sans doute coller à sa personnalité propre.

J’ai consacré autrefois à Victor de l’Aveyron, un texte intitulé « Fou, Sauvage, ou les deux à la fois » (*), « Fou, respectueux de la mémoire, ou les deux à la fois » constituerait une manière appropriée de caractériser le personnage de Julien Davenne dans La chambre verte, qui finira par se consumer dans le culte excessif qu’il porte aux disparus : les siens propres comme ceux des autres. En jouant ce rôle, Truffaut a dû se dire « Si j’étais fou, c’est de cette folie–là que j’aimerais souffrir », celle de ce personnage tragique qui ne peut se résoudre à laisser les morts enterrer les morts. Je partage le même sentiment.

Dans quelques années, quand les biologistes et les médecins auront fait de l’immortalité une réalité, nous ne comprendrons plus la capacité qui est la nôtre aujourd’hui à accepter la mort comme inéluctable, et le personnage de Julien Davenne nous semblera, non pas fou, mais respectable et admirable pour avoir refusé cette horreur.

Alors, avec seulement un tout petit peu d’avance :

à la mémoire de François Truffaut, dont les films nous firent aimer la vie,
à la mémoire de ma maman, Anna–Willy Bles, à qui la mère d’une amie d’adolescence voulut léguer une petite somme « pour son courage pendant la guerre »,
à la mémoire de Dimitri Chostakovitch qui composa un chef d’oeuvre dans Leningrad assiégée et affamée,
à la mémoire de Tim Hardin pour avoir écrit Reason to Believe,
et ainsi de suite…

(*) « Fou, Sauvage, ou les deux à la fois ». L’Homme, XXII, 2, 1982 : 87-92.

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Le cambouis

Vous trouverez le compte rendu que Denis Clerc a consacré à Vers la crise du capitalisme américain ? sur la page internet d’Alternatives Economiques. Il a aussi eu la gentillesse de me communiquer la version longue de son texte que voici :

« Quand un anthropologue (même frotté d’économie et vivant aux Etats-Unis) dissèque les raisons pour lesquelles la Bourse et le prix de logements flambent aux Etats-Unis, on craint le pire. Et l’on a le meilleur. Car notre homme a vraiment plongé les mains dans le cambouis, disséquant les scandales boursiers, les trucages de comptes, les mécanismes spéculatifs, les réactions des autorités mais aussi le comportement des agents. Il cite par exemple Warren Buffett, disant d’un Conseil d’administration qui voudrait remettre en cause la rémunération du patron que ce serait comme un invité qui « roterait de manière sonore lors d’un dîner huppé ». Le livre devient passionnant quand il aborde le logement. Notre auteur nous explique comment les institutions chargées d’aider à l’accession sociale à la propriété en sont empêchées par leurs actionnaires, soucieux d’abord de rentabilité. Comment les prêts au logement servent aussi de support à des prêts à la consommation, créant ainsi un mécanisme infernal : les ménages s’endettent quand leur logement se valorise et ils plongent quand les prix se retournent. Et comment le mécanisme de la faillite personnelle devient souvent en fait un système d’endettement à vie. Selon lui, tous ces mécanismes poussent à l’apparition d’une bulle spéculative qui explosera forcément, sauf si … Même si l’on ne partage pas forcément cette conclusion, le livre vaut la peine d’être lu tant il est instructif et précis. Un bijou. »
Ed. La Découverte-Mauss, coll. Recherches, 2006, 256 pages, 20 €

Denis Clerc
Alternatives Economiques, n° 256, p. 96 (03/2007)

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Fragilité de la cote FICO

La fragilité que l’on découvre aujourd’hui à la cote FICO utilisée pour définir le risque de crédit que représente un consommateur américain pour son prêteur éventuel, est de n’intégrer que des données reflétant son comportement passé et présent (emprunts remboursés, paiements réguliers des mensualités dans les ventes à tempérament, etc.), d’une manière entièrement déconnectée du contexte économique ambiant.

La localisation de l’instant présent au sein des cycles économiques (taux de chômage, inflation, profil actuel de la courbe des taux d’intérêt, etc.) n’est absolument pas prise en compte – elle le sera à l’avenir puisque le comportement du consommateur dans ces circonstances nouvelles sera enregistré comme nouvelles données, mais ce sera bien sûr a posteriori et bien souvent trop tard du point de vue du prêteur.

Les organismes de financement américains découvrent cette vérité de base avec retard : ils ont en effet été nombreux au cours des semaines récentes à relever le niveau de la cote FICO qui marque le seuil entre les marchés sous–prime et prime de 620 à 660. Rien ne leur a cependant permis de fixer ce relèvement de manière objective. Les mois qui viennent révéleront si 660 était trop haut ou encore trop bas ?

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Une semaine plus tard

Alors où en est-on une semaine plus tard ? Était–ce bien ou mal vu d’annoncer une crise imminente de la finance américaine le 22 février au vu de la dégringolade de l’indice ABX qui reflète la santé des obligations rassemblant les prêts fonciers du secteur « sous–prime » ?
Une semaine plus tard, l’indice prédit 26 % de défaillances dans le secteur – contre 21 % le 22 février quand j’avais lancé mon courriel, les bourses mondiales ont perdu de 4 % à 8 % de leur valeur et la crise du secteur immobilier américain est – après un moment d’hésitation – mentionnée en première ligne des causes de cette chute par les commentateurs, deux organismes prêteurs du secteur sous–prime ont annoncé hier être l’objet d’une investigation criminelle tandis que la presse ne discute plus que d’un seul sujet : la crise du secteur immobilier sous–prime est–elle en train de contaminer le secteur prime (2 articles dans le Wall Street Journal d’hier, 2 en ce moment–même sur le site internet de l’Agence Reuters, un aujourd’hui dans le Los Angeles Times, etc.) ?
Alors ? Pas si mal vu !

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Le robot lacanien

Marvin Minsky vient de publier un ouvrage intitulé The Emotional Machine (Simon & Schuster 2007) où il réclame un nouveau statut pour l’Intelligence Artificielle qui devra désormais s’appuyer sur l’émotion si elle veut parvenir à reproduire l’homme ou la femme dans la machine. L’idée est excellente, d’autant qu’elle rappelle l’ambition d’un chercheur aujourd’hui injustement négligé qui, il y a vingt ans déjà, mettait au point ANELLA (Associative Network with Emergent Logical and Learning Abilities), réseau associatif aux propriétés logique et d’apprentissage émergentes. Contrairement aux logiciels conçus à l’époque, ANELLA n’appliquait pas de règles pour raisonner logiquement, elle se contentait de suivre les émotions comptabilisées par sa dynamique d’affect. ANELLA ignorait tout à sa naissance (sauf « Maman », cela va de soi) et apprenait en posant des questions, puis elle répétait ce qui avait l’heur de plaire à ses interlocuteurs.

La seule psychologie qui repose sur l’affect, c’est bien entendu la psychanalyse, et ANELLA combinait les enseignements de la linguistique scolastique avec la métapsychologie freudienne et lacanienne. J’écrivis en 1987, alors qu’ANELLA était encore au berceau, « Ce que l’intelligence artificielle devra à Freud », texte publié dans la revue lacanienne L’Âne. J’expliquai ensuite plus longuement dans Principes des sytèmes intelligents (1990), la philosophie tout entière qui sous–tendait ANELLA.

L’année dernière, j’ai retrouvé le code d’ANELLA sur une disquette profondément enfouie dans une caisse entreposée durant dix longues années sur le port d’Amsterdam (« authentique ! », comme précisent parfois les bandes dessinées). « Chouette », me suis–je dit, « tu vas pouvoir redécouvrir comment cela marchait ! ». Enfer et damnation ! des lignes de code absconses en nombre quasi infini !

Avis aux jeunes générations : logiciel en avance sur son temps, disponible pour une jeunesse retrouvée et de nouvelles aventures !

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La chute des marchés boursiers mardi

Y a–t–il un rapport entre la chute des marchés boursiers mardi et la crise des Asset–Backed Securities mentionnée dans la lettre que j’adressais vendredi aux membres du MAUSS (le Mouvement Anti–Utilitariste dans les Sciences Sociales qui publie mon « Vers la crise du capitalisme américain ? »), le Wall Street Journal d’aujourd’hui semble le penser (sous la plume de Serena Ng) :

« Une confluence d’événements semblent avoir déclenché le mouvement, en particulier la chute des prix de 9% sur le marché de Shanghai qui fit craindre une crise de l’ensemble des marchés émergents. Un autre facteur est constitué de l’industrie américaine des prêts hypothécaires « sous-prime ». Ces prêts sont offerts aux propriétaires les moins fortunés. Un indice appelé ABX, dérivé des obligations adossées à ces prêts, a chu de plus de 30% au cours des semaines récentes, suggérant que ces obligations sous–prime pourraient perdre de leur valeur dans les mois à venir en raison de la défaillance croissante constatée parmi leurs emprunteurs.
Jusqu’à hier, l’agitation sur le marché des capitaux était essentiellement confinée au marché sous–prime. Mais ceci pourrait changer. »

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