Le philosophe H.

Fin janvier de cette année, le groupe autour de la Revue du MAUSS m’avait fait parvenir le compte rendu d’un livre violemment anti–Heideggérien. J’avais répondu (le 28 janvier 2007) dans les termes suivants :

« Le philosophe H. est un cas difficile parce qu’il nous confronte, non pas à nos contradictions mais à nos insécurités : serions-nous prêts à refuser de serrer la main de quelqu’un que nous qualifierions pourtant de « grand » homme ou femme ? Le philosophe H. nous oblige à faire ce choix parce qu’il fut un grand philosophe et un être détestable.

J’aimerais bien qu’il n’y ait pas de grande littérature d’extrême–droite : j’aimerais bien que Céline ait mal écrit, ou plus précisément, j’aimerais bien qu’il y ait quelque chose dans le style de Céline, que je puisse répudier. Hélas non, il y a de la grande littérature d’extrême–droite et je suis obligé d’admirer Céline comme auteur, et cracher mentalement sur la personne que fut ce même auteur. C’est inconfortable, je le sais.

Le philosophe H. nous force à la même chose, parce qu’il existe effectivement un courant de la philosophie moderne surgi de l’extrême–droite de la Scolastique, celle où l’on aime Dieu parce qu’on le craint. On aimerait bien encore qu’aucune partie de la philosophie ne doive être rejetée, et pourtant la voici.

Le philosophe H. est né dans une pauvreté abjecte, où il a aussi grandi. Il ne serait pas allé à l’école sans la générosité des curés qui ont perçu son intellect d’exception. C’est la philosophie de ces curés qu’il a érigée en système : celle où penser est dangereux. Relisez–le, il écrit à chaque page : « je vais maintenant vous demander de penser, mais d’abord, tremblez ». C’est sa manière à lui de remercier les curés.

Rendons grâce à Dieu qu’il existe des curés généreux et critiquons le philosophe H., non pas l’homme mais son système. Ce n’est pas facile : il fut un grand philosophe. »

Jacques Attali m’avait alors demandé : « Que trouvez vous de grand, de révolutionnaire, dans la pensée de H ? ». Je lui avais répondu ceci :

« Cela demanderait davantage que quelques phrases jetées au vent.

H. met le doigt sur les failles de la philosophie et l’attaque en utilisant les meilleurs outils que la philosophie a affûtés au fil des siècles. La plupart des philosophes ont maintenu un silence complice à propos de ces failles. Il reprend l’argument sceptique que de toutes prémisses on peut déduire une conclusion comme son contraire. Kojève, qui fut élève de Heidegger avant de devenir le grand Hégélien que l’on sait, souligne que l’argument est imparable. Mais H. reprend l’argument sceptique sous sa forme scolastique, c’est–à–dire herméneutique, que tous les commentaires se valent : tout discours n’est que bruit devant l’omniscience de Dieu.

Par ailleurs, H. comprend que l’acceptation par les philosophes que l’on parle de « philosophes pré–socratiques » est le cheval de Troie dont il a besoin (à mon sens, il faudrait dénoncer « philosophes pré–socratiques » comme un mauvais jeu de mots), et répète après eux que le monde est essentiellement inconnaissable. De Thalès à Parménide, il ne s’agit en réalité que de cosmogonies simplistes et dogmatiques car fondées sur la sentence (fermée sur elle–même) et non sur le syllogisme (à l’enchaînement potentiellement infini). J’ai expliqué tout cela de manière plus détaillée en 2000 dans un texte publié par le Collège International de Philosophie : « Le miracle grec » (*), que je vous communiquerai si vous le souhaitez. »

(*) « Le miracle grec », Papiers du Collège International de Philosophie, Nº 51, Reconstitutions, 17-38.

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6 réflexions sur « Le philosophe H. »

  1. accepteriez-vous ce commentaire concernant votre dernier billet, c’est un échange lorsque votre serveur défaillait et mettait votre blog en autarcie…
    Cordialement
    Hervé (karluss)
    —————————————————
    Croyez-vous qu’il y ait un rapport entre une constitution pour l’économie et le philosophe H ?
    P. Jorion
    —————————————————-
    Dans leur Constitution les Suisses intègrent la propriété collective de l’eau, l’eau est à la vie, elle n’est pas un produit qui puisse générer des profits pour une caste de financiers cupides. Intégrer cette notion dans une Constitution est intéressant. J’étais en Suisse ce week-end, et je viens de l’apprendre. Les Suisses sont d’ailleurs très attachés à cette idée, ils ne veulent pas d’un système à la française ou la privatisation d’un bien vital et encore généreux (le don du ciel) a vu l’explosion des profits pour une minorité accompagnée de fortes hausses de la facturation pour la multitude des citoyens. La distribution du don doit rester à but non lucratif. Pour le philosophe H, je ne dois pas être le premier à vous déranger sur ce sujet. Son choix politique en faveur des nazis, après la crise de 1929, même s’il démissionne par la suite, reste une forme d’épouvantail à sa philosophie… méconnue pour la multitude. Sûrement le drame du préjugé et de l’inculture propre à notre temps. Par chance, votre blog, lorsqu’il n’est pas neutralisé par les suisses, reste un havre de culture, d’informations et d’enseignement.
    Mon interrogation sur Heidegger correspond à une confrontation entre l’admiration portée à vos articles et l’ombre inquiétante qui persiste à planer sur le philosophe. Mais enfin, vous objecterez, il n’est pas responsable de la crise de 29 et de ses conséquences.
    Et comme l’économie touche les peuples et leurs destins, voila l’origine de ma précédente question.
    Hervé (karluss)
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    C’est important ce que vous dites sur l’eau dans la constitution suisse.
    A propos de Heidegger, il me semble essentiel de décomposer toujours les
    questions pour les comprendre même si cela nous force a confronter des
    alternatives inconfortables, comme peut-on être un grand philosophe et nazi.
    Dire comme certains « … donc il n’était pas philosophe » ou « … donc il
    n’était pas nazi » me semble non seulement insuffisant mais dangereux.
    Paul

    1. Les hommes sont complexes , ils peuvent faire le grand écart entre leurs idées et leur vie , Heidegger,fut aussi l’amant d’une juive brillante Hanna Arendt

      1. Mais enfin, moi aussi j’étais l’amant…

        Manifestement, tout cela n’a pas encore dé-Kanté.
        L’égalité devant les attachements, leurs poids et leurs mesures encore inouïs, leurs manières inexorables, leurs extraordinaires preuves, leurs défauts et leurs peines, tout cela ne s’étend pas plus loin qu’entre attachés convaincus, en privautés comme en propriétés, alors que des délivrances mieux que d’instances divines s’installent bizarrement.
        L’égalité devant les attachement peut-être pour demain, mais leur financement pas avant après-demain.
        Non, non!
        L’ennui que suggère H, c’est par bonheur Hanna qui en procure l’aisance.
        Je préfère lire Karl Jaspers , en propos dans l’époque….
        Avec H, trop inventer la suite, cela devait faillir.
        H, au fur et à mesure que j’entends quelque chose rapporté depuis lui, il me parait de plus en plus sinistre….
        Peut-être s’est-il, lui-même, propulsé en phénomènes, nouveauté pour l’époque….

  2. les choix politiques du philosophe H furent eux aussi dangereux, n’est-il pas ?
    diriez-vous qu’il est à la philosophie ce que la « dynamite » est à Nobel ?

    heureux de revoir votre réhabilitation de Céline au sein de la littérature, des commentaires plus récents ne semblaient pas couvrir d’éloges son oeuvre pourtant estimable.

    (vive la machine à remonter le temps)

  3. Merci votre lien.
    H exposait de la pensée.
    Céline écrivait.

    Je crois qu’il y a une immense différence entre les deux dires, s’il faut passer par dessus le motif de l’intolérance, dont ils se sont chacun saisis, chacun d’eux, alors suivant l’appropriation par l’humain d’une transcendance, et au moins pour preuve avec un antisémitisme opportun avec l’histoire, et, ce qui me tiens à cœur, la possibilité de gratter avec l’attachement et le détachement .
    J’espère que l’antisémitisme ne tient plus.

    « Heimat » avec H, du coté de l’attachement.
    Mais avec Céline, toutes les énormités engagées du coté du détachement.

    Il y a quand même quelque chose d’obsédant, dans ces histoires d’attachements.
    C’est cette chose qui empoigne, c’est elle qui s’inscrit en nos corps même, par l’inscription physiologique dans les mémoires.
    Comment faire?
    Heureusement, vînt déjà la psychanalyse….
    A la suite?

    En tout cas, il y a un marché incommensurable qui rôde entre attachements et détachements.
    Je pense que les choses se placent là, que Céline exprime sans connivence avec H la contingence misérable du terrien, à la suite que Sartre rebondit avec grâce, et que ce n’est pas fini.

    http://www.pauljorion.com/blog/?p=37434#comment-325438
    On peut dire merde à Céline, mais c’est comme cela le reconnaître.
    Je voulais aussi dire que Poincaré, s’il dépasse en réalités les fantasmagories céliniennes, il avait charge de les dépasser.
    Je peux dire merci au deux, et à vous même, observer et décider, le plus comme vous, avec humanité.

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