Lacan

J’ai connu le Docteur Jacques Lacan. Il avait soixante–dix ans, j’en avais vingt–cinq. Je ne l’ai pas bien connu : je n’ai été ni son analysand, ni son ami. Mais il savait qui j’étais. J’ai mieux connu Judith Miller, née Lacan, qui m’a confié une chronique dans « L’Âne » ; c’est pour elle que j’ai écrit « Ce que l’Intelligence Artificielle devra à Freud ». Et Jacques–Alain Miller, l’héritier, qui eut la gentillesse de me confier un enseignement au Département de Psychanalyse de Paris VIII.

Lacan était cultivé, lucide et généreux. Quand il parlait, il me faisait comprendre ce que cela avait dû être d’écouter Socrate.

Je ne l’ai pas toujours ménagé. À un autre moment de la conversation qui suit, je l’ai profondément agacé et il m’a servi du « mon cher ».

JORION – Vous avez dit : « Quittez l’université », en 69, à Vincennes.

LACAN – Ah oui, j’ai dit ça ? D’une manière si impérative ? Cela fait partie du discours du maître. S’il y a quelque chose qu’explique bien mon petit quadripode, c’est ceci. C’est que contrairement à ce qu’on croit, la structure offre toujours quelque part un trou, comme ça passivement. Dans quelque discours que ce soit, c’est justement ce en quoi il est lié à la structure. Alors il est bien possible que, à Vincennes, un jour, j’ai dit : « Quittez l’université ! ». Ce n’était certainement pas un commandement ; c’était pour faire remarquer ceci : c’est que chacun de ces discours, si vous y regardez de près, je le souligne comme ça, n’est pas quelque chose dont on soit tout à fait prisonnier. C’est fait comme une nasse. Alors, sortir d’une nasse, chacun sait que ce n’est pas facile, parce que sans ça on n’aurait pas besoin de la construire, n’est-ce pas. ! En fait, quand on est dans la nasse, il faut un peu d’astuce pour en sortir, il faut même beaucoup d’astuce, mais lorsque j’ai dit : « Quittez l’université ! », c’était peut-être en rétorsion à je ne sais quoi, j’étais interpellé, enfin, cela voulait dire, rien ne vous retient après tout ; c’était évidemment une sorte de défi, parce que, au contraire, tout vous retient, non seulement tout vous retient, mais je ne suis pas sûr même que tous ceux qui restent d’une façon comme ça, pataugeante, c’est bien le cas de le dire, vous l’avez vu exemplifié hier soir [un étudiant était monté sur le podium – Lacan avait refusé l’intervention du service d’ordre, avait engagé le dialogue avec l’intrus et l’avait convaincu de s’en aller], je ne suis pas du tout sûr que, pour l’appeler par le nom par lequel je l’ai épinglé, le fameux « émoi de mai », eut été en fin de compte autre chose, parce que cela s’est démontré depuis, cela ne s’est que trop démontré depuis, que… ce qu’on désirait, c’était que la nasse soit mieux faite, qu’on puisse y être confortablement installé. D’ailleurs combien de ces contestataires se sont vus introduits enfin, et se trouvent dans des places fort confortables… (*)

Lacan m’a fait découvrir la pensée scolastique, il m’a conduit à lire Kojève. Surtout, il m’a appris l’iconoclasme.

Le Docteur Jacques Lacan, mon Maître.

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(*) Séance extraordinaire de l’École belge de psychanalyse, le 14 octobre 1972. Paru dans Quarto (supplément belge à La lettre mensuelle de l’École de la cause freudienne), 1981, n° 5, pp. 4-22,

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4 réflexions sur « Lacan »

  1. eh bien, oui, on se retrouve, je suis membre de l’association de la cause freudienne – Aquitania, une émanation de l’ECF
    La psychanalyse et Lacan me sont très familiers
    Je pratique la psychanlyse en cabinet – j’ai même essayé d’intéresser des psychanalystes à Gesell sans grnd succès, je l’avoue;
    Gesell était au moins autant « iconoclaste » que Lacan et même Freud, avec hélàs, moins de succès, j’en reparlerai,
    jf

    1. Cher Paul Jorion,

      vous nous dites:

      « Lacan était cultivé, lucide et généreux. Quand il parlait, il me faisait comprendre ce que cela avait dû être d’écouter Socrate. »

      Là est toute la différence entre un énoncer et une énonciation: il y a quelque chose qui passe à coté des mots, par la voix, les gestes ou autre chose … le signifiant.

      Il n’y a pas de méta-langage. La grammaire n’est pas génératrice de phrases. Cela se passe ailleurs … cette génération

      (j’espère quelle n’est pas perdue … humour … il va bien falloir que quelque chose se perde pour qu’on y arrive)

  2. Cher Paul Jorion,

    Votre raccourci:

    Oui. J’étais là. Il y a comme ça des grands moments dans une vie, où on se dit : « Quelle chance j’ai d’être là ! »

    Et pourtant en 1972 vous n’y étiez pas !!! Ce n’est qu’aujourd’hui en 2010 que vous y êtes peut-être.

    Justement c’est ce qui vous a été conseillé de faire plus haut. LA DIACHRONIE.

    C’est après plus de 37 années que vous avez fait ce saut, c’est là que la chaine des signifiants opère, comme un langage, la répétition par l’usure, par l’érosion de la pensée qui croit avoir compris, justement, la signification s’érode, et le signifiant réapparait, comme par magie, (lire Ferdinand de Saussure svp) ce qui ne se perd pas, c’est le signifiant.

    donc la dette c’est toujours en pure perte, alors que le signifiant c’est une perte pure ! Ce n’est pas la même chose.

    Sympathie

    1. Cher Paul Jorion,

      C’est votre:

      « Le Docteur Jacques Lacan, mon Maître. »

      et votre:

      « Et Jacques–Alain Miller, l’héritier, qui eut la gentillesse de me confier un enseignement au Département de Psychanalyse de Paris VIII. »

      Qui pour vous, on fait 37 années d’illusions. Jacques-Alain Miller l’héritier a créé l’amour Lacan et son cortège d’errances. Il aura fallu 37 années pour en voir la transposition dans le réel.

      Les publications AU NOM DE LACAN des séminaires par Miller (l’héritier) sont des textes transformés, dénaturés et ne correspondent pas à la réalité de ce qui s’est dit lors de son séminaire.

      On en retrouvera une trace dans les sténotypies soigneusement conservées par l’école lacanienne de psychanalyse.

      Alors la dette de SIGNIFIANT, cette fois, je crois que vous saisissez. J’ai fréquenté de très près tous ses traders ou dirigeants qui détiennent ce pouvoir de l’argent, ils confondent tous deux choses:

      Donner à un enfant un jouet ou on million de jouets, il s’ennuiera !!!

      Il est bien préférable de jouer pour tout enfant digne de ce nom, là il comprendra ce qu’est le partage et l’amitié, seules vraies richesses.

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