Ce que le chat de Schrödinger en pense, lui

Dans son commentaire sur mon billet d’hier « Apprendre en se lisant », Jean-Luce Morlie croit lire dans le fait que je puisse apprendre quelque chose en relisant plusieurs années plus tard l’un de mes propres textes, « un effet de l’âge ». Je ne crois pas : je constate le même phénomène depuis que j’écris… et que je me relis à l’occasion.

En fait ce qui est à l’oeuvre dans le cas particulier dont j’ai parlé hier, est une conséquence de la différence entre l’esprit dans lequel j’ai écrit l’article et celui dans lequel quelqu’un d’autre l’a lu. J’ai écrit « Pourquoi nous avons neuf vies comme le chats » (*), comme un divertissement, comme un exercice de style philosophique : je parle dans le texte, à propos de mon argument, de « sa plausibilité quasiment nulle » ; j’offre à un endroit, comme un théorème « La roulette russe est une activité sans risque et qui peut rapporter gros » et il doit être clair pour le lecteur que je n’envisage pas là lui offrir la solution d’un problème philosophique essentiel posé par la mécanique quantique, mais que je me propose tout simplement de le faire rire.

Ceci dit, quand l’auteur anonyme d’un article dans Wikipédia mentionne mon texte comme digne de foi sur la question du rapport entre la conscience et la nature physique du monde, je me vois obligé de le relire, à l’instar de tout un chacun, comme étant dépositaire d’un certain savoir sur la question. C’est là l’effet de la reconnaissance !

Le point de départ, c’est l’expérience mentale du chat de Schrödinger dont la physique veut que si sa vie ou sa mort dépend du bris déterminé par un effet quantique d’une ampoule de gaz empoisonné, il se retrouvera simultanément mort et vivant. Ma contribution, c’est de m’intéresser à la conscience du chat, et de montrer qu’il ne s’y passera rien de particulier puisque de ses deux corps, celui qui meurt sera du fait même privé de conscience alors que celui qui reste en vie conservera tout simplement la sienne. Et il en va de même pour nous : nos morts probabilistes nous sont indifférentes du moment qu’il demeure un monde où nous sommes en vie – puisque c’est au sein de celui–là que nous aurons le sentiment de nous trouver.

Quand je montre ensuite qu’une conséquence de la « découverte » est qu’il est possible de concilier les philosophies de Descartes (le cogito), celle de Leibniz (les com–possibles au sein du meilleur des mondes possibles) et celle de Hegel (le rôle de la raison dans l’histoire), je présente cette confluence étourdissante comme une curiosité et non, comme je l’aurais pu, comme une confirmation décisive, sur le mode déductif, de l’hypothèse des mondes multiples (parallèles) en mécanique quantique.

Maintenant j’hésite, et je dirai la chose suivante à Jean–Luce Morlie : « Voilà où intervient l’âge : dans le fait que je me prenne aujourd’hui au sérieux parce qu’un article d’encyclopédie m’a renvoyé à l’un de mes propres textes ».

(*) Papiers du Collège International de Philosophie, Nº 51, 2000, Reconstitutions, 69-80 : également sur ma page internet.

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Une réflexion sur « Ce que le chat de Schrödinger en pense, lui »

  1. Lorsque Paul Jorion évoquait deux processus parallèles prenant connaissance de l’heure « chacun pour leur compte », je trouvai cet exemple un peu construit pour les besoins de la cause, du genre « ma main gauche ignore ce que fait ma main droite ». Aussi, je me demandais quel était le sens de cette répétition. J’échafaudais, alors, une psychanalyse de café du commerce selon laquelle un troisième processus parallèle, inconscient celui là, instrumentaliserait deux processus conscients en cours. Ce troisième processus chercherait à attirer l’attention du conscient sur « un problème de temps » ; dans ce scénario, la répétition serait nécessaire à l’apprentissage, à la prise de conscience, non pas de l’heure, mais de la reconnaissance du fait qu’un « problème d’heure » est dans l’air. Mon but, inavoué, était d’orienter la discussion sur l’émergence d’un sens par la relecture et la réécriture… Par ailleurs trouvant ma recherche d’explication trop alambiquée, je me suis dit que « l’oubli », et « l’effet de l’âge » valaient tout aussi bien comme explication.

    Rentré de voyage, je retrouve un commentaire de Paul Jorion qui me laisse perplexe, autant que son utilisation de Schrödinger (à propos duquel ma seule opinion est qu’il ne devait pas trop aimer les chats). Naturellement je souscris entièrement à l’argumentation de Jorion, « ce sont effectivement toujours les autres qui meurent à la guerre ».

    Ce qui me chatouillait dans l’énoncé de Jorion, c’était son côté construit comme une situation bien propre, simple et offerte à un décorticage « réductionniste » ; alors qu’il me semblait au contraire que son énoncé était tout en attente. Construit en prolepse sur ce que Jorion imagine du sens que nous imaginons qu’il imagine que nous lui donnerions ; c’est dans les rebonds de ces quatre temps (à propos des coups d’oeil à la montre, à l’intérieur d’une seule personne/, mais aussi lorsque Jorion retrouve « son » texte dans Wikipédia) que je cherchais à comprendre l’effet de répétition. J’évoquais alors le comportement de mon chien, à propos duquel j’ai le sentiment qu’il cherche à donner un sens, sans même encore savoir qu’il veut en donner un, (un peu en écho du délai de réponse évoqué par Jorion, dans un autre post, comme moment d’inscription de la conscience). Sur un autre domaine, mais dans un même esprit, il me semble que c’est le même problème qui dans un texte justement constituait pour Gide « la part de Dieu » laquelle à mon avis se situe au-delà du simple refoulé, tout entier sur le versant, disons, de « l’épigenèse du sens »… Si vous y voyez clair, j’aimerais vos lumières.

    Cordiales salutations à tous.

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