La chambre verte, encore une fois

Le grand public a retenu bien sûr de François Truffaut acteur, son rôle de savant passionné dans Rencontres du troisième type. Nul doute que le cinéaste aurait aimé être dans la vie ce scientifique chargé de la communication initiale avec une avant–garde extra–terrestre. Les rôles qu’il voulut interpréter dans ses propres films sont révélateurs : le metteur en scène de La nuit américaine, voilà qui ne fut guère une « interprétation ». Jean Itard, le maître improvisé de Victor de l’Aveyron, explorant la frontière entre nature et culture, s’efforçant de domestiquer L’enfant sauvage, encore un rôle qui lui parut sans doute coller à sa personnalité propre.

J’ai consacré autrefois à Victor de l’Aveyron, un texte intitulé « Fou, Sauvage, ou les deux à la fois » (*), « Fou, respectueux de la mémoire, ou les deux à la fois » constituerait une manière appropriée de caractériser le personnage de Julien Davenne dans La chambre verte, qui finira par se consumer dans le culte excessif qu’il porte aux disparus : les siens propres comme ceux des autres. En jouant ce rôle, Truffaut a dû se dire « Si j’étais fou, c’est de cette folie–là que j’aimerais souffrir », celle de ce personnage tragique qui ne peut se résoudre à laisser les morts enterrer les morts. Je partage le même sentiment.

Dans quelques années, quand les biologistes et les médecins auront fait de l’immortalité une réalité, nous ne comprendrons plus la capacité qui est la nôtre aujourd’hui à accepter la mort comme inéluctable, et le personnage de Julien Davenne nous semblera, non pas fou, mais respectable et admirable pour avoir refusé cette horreur.

Alors, avec seulement un tout petit peu d’avance :

à la mémoire de François Truffaut, dont les films nous firent aimer la vie,
à la mémoire de ma maman, Anna–Willy Bles, à qui la mère d’une amie d’adolescence voulut léguer une petite somme « pour son courage pendant la guerre »,
à la mémoire de Dimitri Chostakovitch qui composa un chef d’oeuvre dans Leningrad assiégée et affamée,
à la mémoire de Tim Hardin pour avoir écrit Reason to Believe,
et ainsi de suite…

(*) « Fou, Sauvage, ou les deux à la fois ». L’Homme, XXII, 2, 1982 : 87-92.

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Une réflexion sur « La chambre verte, encore une fois »

  1. Depuis deux ans, j’assiste chaque semaine, (à raison de quelques heures de visites, dans une maison de repos) à « l’extinction » paisible d’un vieil oncle de 94 ans … la semaine dernière, il me disait « les sens s’amenuisent alors on ne souffre pas » et hier, il ajoutait « je suis mort » … Il croit « au ciel », moi pas.

    Souvent, il contemple un grand cadre et dernier « attachement » au mur de sa chambre : sa photo de mariage. Assez fréquemment il commente ainsi : « j’étais pas mal »…

    La question n’est pas de savoir si les médecins nous embarqueront pour l’éternité… mais dans quel état ?

    Si le corps n’évolue plus et reste dans un état stable, (car nous n’imaginerons pas sauter 50 centimètres de plus tous les trois siècles n’est-ce pas ?) Alors, selon vos post précédents, l’esprit demeurera immobile… quel ennui après un siècle ou deux.

    Ou alors, il nous faut concevoir un modèle cyclique et polyphasique, un tour « Gary Grant », un tour « Harry Baur »… mais comment penser la transition. Quelles douleurs en perspective, imaginez la vie d’une « godiche » ayant le souvenir d’avoir été Ava Gardner… et en plus, vivre l’éternité nous condamnerait (dans quatre milliards d’années) à assiter « à la fin de tout », tout ça pour ça !

    …tristesse… mémoire de la douceur…

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