Claude Durand (1938 – 2015)

J’ai eu le très grand honneur d’être chez Fayard un « auteur Durand ». C’est Claude Durand qui lisait mes manuscrits et le produit fini était l’aboutissement de nos conversations.

En 2009, Durand prit sa retraite et Olivier Nora prit sa succession, avant que ce ne soit aujourd’hui Sophie de Closets. Durand quitta le grand bureau du 5ème étage chez Fayard pour un beaucoup plus petit que l’on rejoignait par un dédale de couloirs dans l’immeuble contigu des éditions Larousse.

On me demandait alors : « Qui s’occupe maintenant de vos livres ? » et je répondais avec fierté : « C’est toujours lui ! », ce qui m’a valu bien des regards admiratifs car Durand avait conservé dans sa retraite une poignée d’auteurs dont il tenait à assurer l’édition des textes.

Claude Durand avait créé la collection « Combats » au Seuil. Il a été le premier à traduire en français Gabriel Garcia Marquez, c’est lui qui a ouvert l’Occident aux manuscrits d’Alexandre Soljenitsyne. Il a dénoncé le système des prix littéraires.

Claude Durand, un ami et un très grand monsieur, que je regrette respectueusement.

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CENT ANS D’AIR, par Timiota

Billet invité

Pilar Ternera et Macondo, un Colonel sans armée, tout le monde de Cien años de soledad (Cent ans de solitude) nous est laissé pour l’éternité par Gabriel García Márquez, colombien universel dont on regrette évidemment la récente disparition. Œuvre qui travaille nos imaginaires en leur tréfonds, nous ne saisirons, à chaque lecture, que des bribes piochées aux niveaux de lecture multiples enchevêtrés par l’auteur, des fragments d’images encore présentes de pétrole brut dans une tasse de café. Pique à soi-même, on n’oublie sans doute qu’en dernier, des Cien Años, les épisodes d’oubli et les récits des notules rendues nécessaires pour parer cet oubli.

Cent ans est une durée paradoxale, encore assez accessible à notre projection de mortel, et dont nous savons pourtant – quand nous avons pu exhumer un carton jauni ou du papier journal enfoui par des maçons pressés en retapant telle plinthe – qu’à son issue, les comparaisons terme à terme sonneront faux : des émergences et des submersions auront fait apparaitre ou disparaitre des îles, des gitans auront voyagé pour les conter, les rêver, y dormir, y vivre peut être.

Un romancier de 2114 parlera, qui sait, comme « Gabo ». Il parlera aussi d’une ile d’humanité, un Macondo XXL de 40.000 kilomètres de circonférence, nuageux, volcanique et calme, fait de tant de terre et de tant d’eau.

Et d’air. Mais au juste, non, pas de tant d’air, d’air un peu juste plutôt.

Et il dira dans quelles notules de 2014 on parle de l’air qu’il n’y a pas tant, de comme il fut épatant, comme il risque de ne plus l’être tant.

Cent ans d’air qu’on fatigue, qu’on agace, qu’on turbine, qu’on charbonne, qu’on chagrine, qu’on aspire pour de grands et beaux maelstroms.

Cent ans d’air.

À toi l’autre Gabo qui respire en 2114, que te dire, sinon qu’à cause de notre Gabo à nous, à cause de l’humaine multitude de notre grand Macondo révélée mieux que jamais à nos propres yeux par ses Cents ans de solitude, nous te devons peu et peut être beaucoup, lis nos notules et tu verras : nous te devons au moins l’air d’ici et de maintenant, et vraiment, non vraiment pas moins.

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PRIVATE JOKE

À propos de

On peut avoir réussi dans un pays qui n’est pas le sien (comme le Belge Louis Carette en France – private joke !)…

La fierté d’une communauté

Message :

Je me permets de vous faire remarquer que Félicien Marceau avait aussi – et cela n’a rien à voir avec ses opinions politiques – du talent. C’est pénible, d’accord, mais c’est ainsi, et ce n’est pas Leni Riefenstahl qui me contredira… Pour moi, le talent n’excuse rien, mais surtout il faut qu’il reste à sa place, dans son domaine, et pas dans un autre, mais ce pourrait être l’objet d’un débat animé… Ce qui me permet de rendre hommage ici à Igor Recht, (lui aussi à l’INR vers cette époque, et puis je pense à Londres) qui fut mon professeur il y a longtemps, et qui le premier m’a parlé de ce Louis Carette et de ce qu’il était devenu après avoir eu cette autre carrière en Belgique, pendant l’occupation. Ce que je n’avais pas bien compris, à l’époque… J’étais bête : je ne voyais là qu’un vieil homme qui me parlait de choses anciennes et dépassées. Le talent, c’est comme la bêtise, ou la méchanceté, ça va, ça vient, et on peut même faire une carrière dessus, et je ne parle pas du reste…

Bien à vous,

Bernard Breuse.

P.S. Il y a une page Wikipédia sur monsieur Carette. Comme je suis pour la transparence, pourquoi ne pas en donner la référence, dans un de vos prochains posts, si cela vous convient ?

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Corinne Hoex et la famille pas sainte du tout

J’ai dîné mercredi soir avec Corinne Hoex. « Oe » en flamand représente le son « ou » et le « x » final se prononce, Corinne Hoex, se dit donc « Corinne Houks ».

Cela faisait quarante-trois ans que nous n’avions pas dîné ensemble. À une époque, nous le faisions pourtant tous les soirs. Nous nous connaissions bien. Nous voyagions ensemble. Elle a même encore, paraît-il, la photo dans un album d’une masure en ruines dans la région de Lamballe, dont nous avions, selon elle, cherché a convaincre ses parents de l’acheter. Nous nous connaissions au point d’avoir un fils ensemble.

J’ai été informé de temps à autre au cours de ces quarante-trois années de ce qu’elle faisait. Qu’elle était antiquaire par exemple à une époque.

En 2001, Corinne Hoex a publié aux Éditions de l’Olivier un roman : Le grand menu. Je l’ai lu et beaucoup aimé ; j’étais content de voir que la presse en rendait compte élogieusement.

Le grand menu parle de l’enfance : la narratrice, qu’il est tentant d’assimiler à l’auteur de l’ouvrage, y met en scène ses parents. Le père et la mère qu’on trouve décrits là, le premier, fantasque et violent, la seconde, prosaïque et distante, sont étrangers aux personnes que j’ai connues quant à moi. Il s’agit pourtant apparemment dans Le grand menu, de portraits, puisque tous les détails sont par ailleurs fidèles : la maison familiale à Anderlecht, un quartier de Bruxelles, avec son verger au fond duquel il y a une maisonnette pour enfants, l’autre maison à la mer, à Coxyde, le père à la tête de son usine : son imposante scierie de bois précieux où un énorme tronc de bois africain se voyait soigneusement déroulé en un mince feuillet qui servirait au placage (Corinne m’apprend que l’usine fut achetée, démontée et remontée à l’identique en Tunisie), sa Jaguar un peu incongrue et sa passion pour la voile, la mère dirigeant elle d’une main de fer sa bagagerie et sa maroquinerie de luxe, deux magasins légendaires du Bruxelles séculaire, sa passion pour le scrabble et les mots croisés.

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« Bartleby » et la résistance passive, par Jacques-Émile Miriel

Billet invité.

Bartleby le Scribe de Herman Melville est une histoire stupéfiante. Elle se déroule vers 1850 au cœur même du monde des affaires, à Wall Street. Ce lieu à lui seul symbolise la puissance en matière économique. Nous sommes dans le cabinet d’un avoué, c’est d’ailleurs lui le narrateur. A près de soixante ans, cet Américain fait figure de philanthrope et d’humaniste. Il aime le travail, comme il le laisse entendre au début du récit. Son étude étant prospère, il décide d’embaucher un nouvel employé, un « scribe », c’est-à-dire un « copiste de pièces juridiques » (en anglais un law-copyist). Apparemment, il n’y a qu’une unique candidature, immédiatement acceptée par l’avoué. Ainsi apparaît, comme de nulle part, Bartleby. Voici comment nous est présentée la chose :

A la suite de l’annonce que j’insérai, un jeune homme immobile (a motionless young man) apparut un matin sur le seuil de mon étude (nous étions en été et la porte était ouverte). Je vois encore cette silhouette lividement propre, pitoyablement respectable, incurablement abandonnée ! (I can see that figure now – pallidly neat, pitiably respectable, incurably forlorn !) C’était Bartleby.

Cette première description de Bartleby pourrait sembler à juste titre défavorable. Néanmoins, par un raisonnement tout personnel, l’avoué estime que ce candidat conviendra au poste qu’il offre. Nous verrons qu’à chaque étape de l’histoire, l’homme de loi éprouve une tendance irrésistible à justifier Bartleby. Se contredisant presque d’un paragraphe à l’autre, le voilà maintenant qui affirme que ce nouvel employé, « un homme d’aspect aussi singulièrement rassis » (a man of so singularly sedate an aspect), aura une « influence salutaire » sur les autres scribes de l’étude, et qu’il sera par conséquent un véritable atout dans l’équipe.

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PIERRE VERSTRAETEN (1933 – 2013)

J’ai découvert Sartre à l’âge de treize ans, quand une « grande fille » de quinze ans qui m’avait demandé ce que je lisais avait fait la moue devant les Victor Hugo, Jules Romains, Anatole France que j’avais à lui proposer : « Il faut lire Hervé Bazin, il faut lire Camus, Sartre ! ».

J’étais allé acheter Vipère au poing en livre de poche. Pour Sartre, ce n’était pas nécessaire : La nausée se trouvait sur les rayons de la bibliothèque de mes parents, même si ce n’était pas sur l’étagère où se trouvaient les romans qu’ils me suggéraient de lire.

J’ai lu La nausée et j’ai en effet eu le sentiment, l’ayant refermé, d’être sorti de l’enfance. Du coup, j’ai lu tout le reste ou presque. J’en ai conçu à l’arrivée le sentiment qu’il y avait chez Sartre à boire et à manger. J’ai en particulier conservé le souvenir des trois volumes des Chemins de la liberté comme du retour des Hommes de bonne volonté mais sur un mode mineur, les personnages limpides de Romains, crapules ou héros, étant remplacés ici par des versions floutées, approximative chacune à sa façon. L’image du Jean-Sol Partre que Vian mettait en scène dans L’écume des jours coïncidait parfaitement avec celle que je m’étais construite de mon côté au fil des années.

Plus tard, j’ai bien connu Jean Pouillon, proche de Sartre dont il fut à une époque le secrétaire après avoir été son élève au lycée du Havre, alors que celui-ci rédigeait précisément La nausée. Les anecdotes drolatiques que Pouillon me rapportait sur Sartre et sur ses proches venaient étoffer l’image d’un sceptique surdoué ayant fait flèche de tout bois, secoué le plus souvent d’un fou-rire intérieur devant la condition humaine plutôt que le tribun enflammé qu’il affectait quelquefois d’être.

Ce qui m’amène à Pierre Verstraeten, qui vient de disparaître, que j’ai eu l’honneur de connaître à l’époque où il était à l’Université Libre de Bruxelles l’assistant de Chaïm Perelman, mon professeur d’histoire de la philosophie et de logique formelle.

Verstraeten était – et de là ma longue introduction – la personne qui ne voulut jamais soupçonner Sartre d’avoir parfois ri sous cape : tout chez ce dernier lui semblait également digne d’être érigé en monument.

Avait-il raison ? je ne le pense pas, mais si Sartre devait un jour être hissé au rang des plus grands philosophes du XXème siècle (je ne dis pas « penseurs » car cela il le fut certainement), Verstraeten, son disciple indéfectible, y serait sûrement pour quelque chose.

 

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AMIN MAALOUF, ENCORE UN PETIT EFFORT !, par Michel Martin

Billet invité

Vous savez qu’Obama est communautarien ? C’est en tout cas ce qu’a expliqué Julie Clarini dans sa chronique « Les idées claires » du 23 Juin 2011. Je la cite :

«..l’historien James Kloppenberg, spécialiste de l’histoire intellectuelle américaine,… voit chez Obama tous les traits d’un homme marqué par la pensée communautarienne. Le mot n’évoque rien de ce repoussoir qu’est pour nous en France la communauté, ou au communautarisme. C’est une école philosophique qui répond au libéralisme en l’attaquant sur sa conception de l’individu ; le libéralisme postule un individu sans attache, exclusivement rationnel ; cet être-là n’existe pas aux yeux des communautariens pour qui l’homme est autant relationnel que rationnel. La dépendance vis-à-vis de l’autre est tout aussi constitutive de l’homme que sa raison. L’homme est toujours issu d’un groupe et porteur de valeurs qui le façonnent. »

J’ai voulu creuser un peu plus la question et je n’ai pu éviter quelques textes très documentés d’Alain de Benoist sur cette controverse américaine libertarien-communautarien . Depuis quelques temps, je mène une réflexion qui m’a emmené du côté d’Auguste Comte et de la sociocratie qui pourraît très facilement s’inscrire dans la généalogie de la pensée communautarienne, tant elle a de points communs avec elle. La fécondation de la pensée d’Auguste Comte avec la cybernétique a permis à Gérard Endenburg d’appliquer la sociocratie de façon cohérente au management auto-organisé de son entreprise dans les années 70-80. Son expérience se poursuit aujourd’hui dans le monde entier sous l’égide du « Global Sociocratic Centers Website ». Je voudrais souligner que la sociocratie d’Endenburg tient plus que tout à ce que l’entreprise ou l’organisation ne soit plus le siège « d’aucune objection argumentée d’aucune personne», ce qui est cohérent avec une démarche systémique pour laquelle plus l’information disponible est juste et large et mieux il sera possible de guider le système. Il s’agit donc d’un mode d’organisation qui non seulement n’écarte pas les objections des participants, mais de plus les souhaite et s’en enrichit.

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Hors série : D’ÉTRANGES BIBLIOTHEQUES, par François Leclerc

Billet invité.

Signe de leur prochaine disparition annoncée, ou au contraire de leur valeur renouvelée, les livres connaissent ces temps-ci d’étranges aventures. A Varsovie, un bouquiniste a créé un « Cimetière des livres oubliés », tandis qu’à Vienne, en Autriche, un artiste vient d’implanter en pleine ville des « armoires à livres ».

Le premier, Waldemar Szatanek, a puisé son inspiration – en l’adaptant – dans un époustouflant roman de Carlos Ruiz, « L’ombre du vent ». Dans sa boutique, on peut contre un droit d’entrée de 30 zlotys (environ 7 euros) venir choisir et emporter autant de livres que l’on peut en emporter. Les étudiants et les retraités ont un tarif réduit. Un grand et solide sac est remis à l’entrée à cet effet, mais il n’est pas interdit d’apporter ses cartons.

L’idée est de sauver les livres jetés ou laissés pour compte d’une fin atroce à la décharge publique. A Varsovie, plus de 100.000 livres par an sont recyclés en papier ou envoyés à la décharge. Plus de 2.000 livres, tous genres confondus, trouveraient ainsi quotidiennement de nouveaux lecteurs, on n’ose pas dire propriétaires.

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Robin des Bois

Le « monde à l’envers » est l’un des thèmes éternels de la littérature. Imaginer le monde à l’envers fait toujours rire et très souvent réfléchir. Dans Robin des Bois, une légende qui se perd dans la nuit des temps, ce sont les pauvres qui volent les riches.

Douglas Fairbanks (1922)

Erroll Flynn (1938)

Sean Connery (1976)

Kevin Costner (1991)

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Lévi-Strauss : la machine à penser

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

J’ai réagi à chaud à la mort de Lévi-Strauss dans Claude Lévi-Strauss (1908 – 2009), voici le petit texte que je viens d’écrire spécialement à l’intention de mes amis de La Revue du MAUSS.

La première image qui me revient de Claude Lévi-Strauss date de la fin des années soixante et c’est celle de son dos : les longues minutes qu’il pouvait passer lors de son cours au Collège de France, le dos tourné à la salle, tout occupé au dessin d’un diagramme représentant les relations d’inversion entre divers passages de mythes amérindiens. Cette absence totale d’intérêt pour ceux qui venaient l’écouter débutait au moment où il entrait dans l’amphithéâtre, sans le moindre regard pour eux, et il ignorait tout aussi bien son auditoire au moment de quitter la salle.

On pourrait évoquer la timidité, ou l’arrogance, mais il ne s’agissait pas de cela : c’était plutôt que les choses qui l’intéressaient étaient peu nombreuses et faisaient pour lui l’objet d’une quête d’ordre essentiellement privé. Le désir de communiquer n’était pas le sien, et s’il communiqua, ce fut principalement – et comme il se plaisait à le rappeler – à la demande d’autres : directeurs de collection, UNESCO, éditeurs, autorités académiques, etc.

Ceux parmi ses élèves qui furent ses proches, évoquent – non sans une certaine amertume – le fait que ses contributions aux conversations qu’ils tentèrent d’avoir avec lui furent principalement monosyllabiques. Je ne lui parlai personnellement en tête-à-tête qu’en très peu d’occasions mais durant ces rares fois, mon expérience fut très différente. Je me souviens en particulier d’une conversation longue et animée que nous avons eue – vingt ans après l’époque où je participai à son séminaire – consacrée au rapport existant (ou n’existant pas) entre les objets mathématiques et le monde. Les interlocuteurs qu’il put trouver sur les rares sujets qui le passionnaient n’existaient en réalité qu’en très petit nombre.

Chose à laquelle il m’est difficile de m’identifier personnellement, la quête solitaire lui paraissait non seulement le mode par défaut de la réflexion intellectuelle, mais bien plus encore, sa forme ordinaire. En témoigne en particulier, son insistance à affirmer – non sans une certaine satisfaction d’ailleurs – qu’il n’était pas à la tête d’une école. Sentiment que ne partageaient ni ceux qui se considéraient légitimement ses disciples, ni les imitateurs innombrables, et au talent très inégal, de sa fameuse anthropologie structurale. L’illusion qu’il entretenait de l’absence d’une école de pensée lévi-straussienne, reflétait tout simplement le peu d’intérêt qu’avaient à ses yeux les travaux des chercheurs que son œuvre inspirait, confirmation supplémentaire du caractère purement privé de sa « pulsion épistémophile ».

J’ai lu ces jours derniers, les hommages de certains de ses autres élèves et nous sommes nombreux aujourd’hui à nous souvenir d’un talent très spécial dont notre maître faisait montre à l’occasion de son séminaire. Toujours attentif aux propos de son invité, il lui arrivait de le laisser se dépatouiller dans un exposé laborieux des travaux auxquels celui-ci avait consacré dix années de sa vie au moins, pour lui dire quand il avait fini : « Ne pourrait-on pas également présenter les choses de la manière suivante ? … » Et de porter alors l’estocade, en faisant apparaître – pareil au magicien – l’harmonie et la beauté enfin rétablies dans leurs droits, au sein du système boiteux que le malheureux avait seulement été capable de construire.

L’humiliation de l’invité n’était pas recherchée par lui, et il aurait sans doute été très surpris si on la lui avait mentionnée, ni non plus l’arrogance. Non : il s’agissait pour Lévi-Strauss de comprendre, et ce qu’il nous communiquait sous forme d’explication (puisqu’après tout, nous étions là), c’était ce déchiffrage qu’il avait opéré à titre privé et dont le mécanisme devait être de la même nature exactement que quand il lisait un ouvrage mal ficelé dans l’espace clos de son propre bureau.

Le monde était en effet pour Lévi-Strauss un vaste ensemble de choses à comprendre. Il s’appliqua sans aucun doute à cette tâche dès son premier jour et il est mort, j’en suis sûr, en continuant à penser. Nous qui avons eu l’honneur de le côtoyer en avons immensément bénéficié. Qu’en a-t-il lui tiré ? Rien ou presque. Qu’importe ! la machine à penser à la fois grandiose et monstrueuse qu’il était – à la fois Dieu et animal – avait cette capacité de fonctionner en circuit fermé, sans apport extérieur. « À la fois Dieu et animal », comme Octave réfléchissant à sa double nature dans la pièce inachevée L’apothéose d’Auguste que Lévi-Strauss évoque dans Tristes Tropiques. Avec Octave se métamorphosant en Auguste, c’était certainement le paradoxe de sa propre personne qu’il mettait en scène. Sans aucune prétention d’ailleurs : la vanité n’avait aucune place dans son univers. Il était bien au-dessus de tout cela !

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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;-)

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

La négation exige de notre interlocuteur un certain travail : nous lui demandons de se représenter une chose mais comme son contraire. Qu’il y ait là un travail se ressent encore davantage avec la double négation qui finit par rétablir le sens premier : « Vous n’êtes pas sans savoir ». L’affect associé au travail des deux opérations s’annulant nous fait comprendre que notre attention est attirée sur le point mentionné avec une certaine insistance. À l’un d’entre vous m’accusant de duplicité (de dire une chose pour faire croire son contraire), j’avais acquiescé mais à l’aide d’une quadruple négation dont je savais pertinemment qu’elle serait quasi-impossible à débrouiller.

L’ironie dit une chose pour signifier son contraire. En raison-même du travail exigé de l’interlocuteur, elle n’est pas toujours comprise, elle peut-être même déjouée par celui qui feint ne pas la noter, elle « tombe alors à plat » comme l’on dit.

C’est par la mimique que nous faisons entendre dans l’ironie qu’il faut comprendre le contraire de ce qui est dit littéralement : par le « sourire ironique » ou le clin d’œil. L’anglais, qui aime jouer sur le mi-dire, connaît le « tongue in cheek » : la langue créant une protubérance dans la joue, pour dire : « A prendre avec un grain de sel ! »

L’ironie avait donc vécu jusqu’ici sous le menace de tomber à plat mais sa fragilité est désormais une chose du passé grâce à l’émotikon (émotika au pluriel ?) qui nous a offert, entre autres innovations, le point d’ironie : [ ;-)]

J’avais écrit il y a quelques temps un billet intitulé : « La situation s’améliore aux États–Unis ! » et grand fut mon désappointement quand je découvris un commentateur m’affirmant que, sur la foi des informations que j’apportais, les choses n’allaient pas aussi bien que je l’affirmais par mon titre. Du coup, j’appelai mon message suivant sur le même thème : « La reprise aux États–Unis (non, je plaisante) » pour éviter tout malentendu. Réflexion faite, j’aurais tout aussi bien pu appeler mon billet initial « La situation s’améliore aux États–Unis ! 😉 » pour éviter tout malentendu et tout désappointement éventuel pour moi.

Fort de la leçon durement apprise, je recours désormais à la nouvelle pratique sans risque :

@ septique

« ce que j’essaie d’accomplir pour la monnaie est du même ordre que ce que Freud réalisa pour la psychologie. »

Pas prétentieux, non…

J’avais d’abord pensé à César passant le Rubicon ou Napoléon au soir d’Austerlitz, puis à Einstein recourant à un espace de Minkowski, mais comme ça n’avait aucun rapport avec ce que je disais, je me suis rabattu sur Freud… 😉

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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Dop Bles (1883 – 1940)

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Seul
Deux arbres nus
Au milieu du vert verger
Chauve solitude

Ceci est un haiku de Herman Van Rompuy, le nouveau premier ministre belge.

Ce haiku a été traduit du néerlandais par mes soins. C’est court, donc ce n’a pas été très compliqué. Vous avez dû voir que j’aime bien traduire des poèmes, des chansons, en général de l’anglais en français. Je suis fasciné par la distance qui existe entre une bonne traduction et une traduction littérale. Ma traduction préférée, la traduction « fidèle », c’est bien sûr celle où rien n’a été traduit littéralement, alors seulement l’esprit des deux langues a été entièrement respecté.

Un de mes grands-oncles, Adolf « Dop » Bles, était poète et dramaturge, mais aussi traducteur, il traduisait de la poésie française en hollandais. Il a ainsi traduit Cyrano de Bergerac d’Edmond Rostand. Son premier succès littéraire, à 22 ans, fut le faux journal d’une jeune fille : Mijn dagboek par Ina de Wilde. Son meilleur ami était le peintre Mondrian, dont sa fille, Lilly Bles, fut longtemps la compagne.

Il est mort en janvier 1940. Aurait-il vécu plus longtemps, je ne l’aurais pas connu de toute manière : ses frère et sœurs sont morts dans des camps.

J’aime bien penser que j’ai hérité d’un peu de son talent mais on dit de moi dans la famille que je suis le portrait craché, tempérament et tout, de son frère Martinus, un… colonel de l’armée hollandaise. Enfer et damnation !

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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Le Loup

Je lisais ce matin le compte-rendu d’une nouvelle édition des contes de Grimm, où l’auteur nous explique que le pouvoir des contes de fées vient du fait que quand nous les entendons contés pour la première fois nous croyons les choses qu’ils nous rapportent : nous croyons qu’on peut émerger, pétant de santé, du ventre d’un loup sur lequel est opéré une césarienne, après avoir été mangé tout cru par lui plusieurs heures auparavant.

Admettons. Mais est-il possible qu’un enfant – à l’âge où les mots individuels commencent à être compris – imagine vraiment qu’un loup puisse être grimé de manière convaincante en grand–mère ?

Dans un texte dont on me rappelait hier l’existence, consacré à la question de la « mentalité primitive », j’approuvais Lévy–Bruhl quand il affirmait que la pensée fonctionne avant tout sous le mode de l’affect (c’est ce présupposé qui guida mes expérimentations en Intelligence Artificielle), à l’encontre de Lévi–Strauss qui suppose lui que son mode premier est intellectuel : analytique du monde au sein duquel nous vivons.

Quand Armel avait trois ou quatre ans, il nous racontait les équipées qu’il entreprenait avec son ami Carbone (l’auteur du compte–rendu des frères Grimm préciserait : « ami imaginaire »), aventures dramatiques du fait de la menace constante que faisait planer sur les deux amis, la présence mystérieuse du… Loup.

Un jour qu’au détour d’un chemin creux nous découvrions un arbre récemment foudroyé, terrassé et calciné, aussi terrifiant que ceux qui retardent Blanche–Neige éperdue dans la nuit, Armel, roulant des yeux et brandissant vers le ciel un index accusateur, avait – pareil à Sherlock Holmes résolvant soudain le mystère du chien des Baskerville – laissé tomber son verdict : « Le loup ! »

Peu de temps plus tard, alors que sa mère et moi regardions à la télé les images charbonneuses d’un documentaire consacré à la plongée en eaux très profondes, et alors que le visage d’un homme-grenouille en gros-plan occupait tout l’écran, et tandis que nous n’avions pas entendu s’ouvrir derrière nous la porte de la chambre des enfants, une voix s’éleva dans la nuit, solennelle et lugubre, glaçant nos sangs parce qu’elle prononçait une fois encore les mots fatidiques : « Le loup ! »

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Expliquer réellement ce qui se passe en ce moment

Philippe Barbrel de Contre Info me demande ce que je pense de son article intitulé Une accumulation de capital absurdement inutile et dangereuse et je lui réponds que je l’ai déjà lu et qu’au moment où je le lisais j’éprouvais le sentiment curieux que ce texte était à ce point ce que j’aurais écrit moi–même sur ce sujet, que je me suis un peu inquiété durant ma lecture et ai cherché la signature et que n’en trouvant aucune, sinon « Contre Info », je m’étais encore inquiété davantage. Voici à quoi exactement j’ai alors pensé : à cette merveilleuse bande dessinée de Floc’h et Rivière qui s’appelle Le rendez–vous de Sevenoaks (Dargaud 1977). Pour ceux qui ne l’auraient pas lue, en voici le thème : au début des années cinquante, George Croft, un auteur de romans policiers, s’inquiète de découvrir que des livres très semblables à ceux qu’il écrit ont été publiés dans les années vingt. Il part à la recherche de leur auteur, Basil Sedbuk, et après de nombreuses péripéties, finit par découvrir sa maison à Sevenoaks, dans le sud de l’Angleterre. Au moment où Croft pénètre dans la villa délabrée et condamnée, il se retrouve soudain transporté trente ans plus tôt, alors que la radio annonce l’étrange disparition d’Agatha Christie. Sedbuk est là, qui l’attend, mais c’est pour lui apprendre une terrifiante nouvelle : il n’est en réalité lui, George Croft, que l’un de personnages d’un roman que le vieil auteur écrivit autrefois.

J’ai commencé à écrire à propos de ce qui deviendrait « la crise des subprimes », en 2005. En 2007, d’autres analystes m’on rejoint sur le sujet mais si vous relisez les textes que j’ai alors rédigés et ceux qu’eux écrivaient, vous verrez que nos analyses ont en fait très peu en commun. La raison en est sans doute que la plupart de ces auteurs sont économistes et que je ne le suis pas. Je suis, comme vous le savez, anthropologue et sociologue de formation, à quoi se sont ajoutées les dix–huit années les plus récentes durant lesquelles j’ai appris la finance sur le tas. L’avantage, c’est que cela m’évite les œillères qu’une formation d’économiste m’aurait peut–être apportées.

Parce que j’entends aller au fond des choses sur cette question de la création de monnaie par les banques, je lis en ce moment un certain nombre d’ouvrages. Parmi ceux–ci, un livre très intéressant intitulé Every Man A Speculator. A History of Wall Street in American Life par Steve Fraser (HarperCollins 2005). A la page 200, Fraser écrit ceci :

La science économique moderne se présente elle-même comme libre de tout jugement de valeur, et à la limite, comme une science purement mathématique. Ses catégories sont censées être à l’abri de toute contamination politique ou morale. Que ceci soit vrai ou faux, une approche de ce type s’interdit de comprendre la quasi–totalité de ce qui constitua la pensée économique au XIXè siècle.

J’ajouterai en toute confiance à la liste de Steve Fraser le XXè et, de la manière dont se présentent les choses, le XXIè siècle également.

Je n’ai pas pensé à le préciser mais, dans ma bouche, dire d’un texte que « j’aurais pu l’écrire moi–même » est un compliment. J’étais satisfait de mes analyses en 2007 mais cela ne m’empêchait pas de me sentir bien seul. Bonne nouvelle, ce n’est plus le cas : si vous aimez ce que j’écris, ne manquez pas de lire aussi Une accumulation de capital absurdement inutile et dangereuse.

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Alain Robbe-Grillet (1922 – 2008)

Alain Robbe-Grillet, quand je vous ai découvert, à l’âge de quinze ans, j’avais déjà lu une infinité de romans mais surtout ceux qu’on m’avait dit de lire. Quand j’ai eu douze ans, une fille, une « grande » qui en avait treize, m’avait glissé, comme un de ces secrets érotiques que l’on chuchote dans les secondes qui suivent le moment où les parents s’absentent un court instant de la pièce : « Lis La nausée, Vipère au poingL’étranger ! ». Je l’avais fait, et j’avais grandi d’un seul coup : j’avais soudain accédé au monde des grandes personnes, des adultes de ma propre époque, pas celui, splendide mais suranné de Salammbô, ni celui apprivoisé, des Hommes de bonne volonté – dont j’avais pourtant dévoré les vingt–sept volumes.

Alain Robbe–Grillet, à quinze ans je suis allé voir L’année dernière à Marienbad et dans ces interminables couloirs sur les moulures desquels glissait majestueusement la caméra de Sacha Vierny, j’ai entendu votre voix et les cieux se sont entr’ouverts : Julien Green m’avait fait deviner qu’un tel monde existait peut–être et le rideau se levait triomphalement et ce monde était là, devant moi : la littérature française, telle que je l’espérais secrètement : au carré ou au cube ! J’ai alors tout lu : tout ce que vous aviez écrit : l’errance des Gommes, l’anneau de fer du Voyeur, la lumière qui perce à travers La jalousie, le sang qui perle dans La maison de rendez–vous. A l’athénée – comme on appelle le lycée en Belgique – mon professeur de français avait la délicatesse de me demander de dresser moi–même la liste des livres que j’emporterais quand le prix me serait décerné en fin d’année. Et je repartais avec ces volumes de Robbe–Grillet, de Claude Simon ou de Robert Pinget, à qui j’offrais l’occasion d’une brève incursion annuelle dans un univers qui ne savait sinon rien d’eux.

Vous étiez aussi pleinement de votre temps : vous avez accepté le principe de l’Académie Française – et en effet, pourquoi pas ? – mais vous en avez rejeté le style convenu et vous êtes mort dans ses limbes. N’oublions pas non plus que durant des années très noires, vous avez signé Le Manifeste des 121 qui se termine par ces mots : « La cause du peuple algérien, qui contribue de façon décisive à ruiner le système colonial, est la cause de tous les hommes libres ».

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Ce texte a été repris sur le site Causeur.

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Madame la Terre dans sa robe de gala

Pour la Noël, nous sommes allés dans le nord de la Californie : dans le Mendocino County. A Fort-Bragg, j’ai été récompensé : quand on quitte la régionale « 1 », la Pacific Coast Highway, PCH pour les aficionados, prononcez pissihétche, et que l’on passe par–dessous le pont, on trouve Noyo Harbor, un village de pêcheurs, comme ceux que j’ai connus, comme Houat, où l’on pêche le crabe au casier : pas le tourteau mais le « Dungeness crab ». On y pêche aussi le saumon, en grand nombre.

Cuisson du crabe à Noyo Harbor
En venant de Los Angeles, quand on arrive à San Luis Obispo, on a le choix entre prendre la « 101 » par l’intérieur jusqu’à Monterey et puis filer vers San Francisco ou bien piquer vers la côte et longer la mer. Il y a un enjeu : par l’intérieur, c’est Salinas, patrie de Steinbeck, alors que par la côte, c’est Big Sur, et le fantôme de Kerouac. En fait, il n’y a pas réellement à choisir, parce que la Central Coast entre Morro Bay et Carmel à Monterey, c’est la montagne tombant à pic dans l’océan, sur cent cinquante kilomètres. Pas de plages sur toute la distance, du moins rien qui vaille la peine d’être signalé : cent cinquante kilomètres de lacets, et parfois d’épingles à cheveux. Non, bien entendu ce n’est pas le moyen le plus rapide d’aller de Los Angeles à San Francisco: il y a aussi la « 5 », c’est-à-dire cinq heures d’autoroute avec un gros cul devant, un gros cul derrière, et un de chaque côté. Merci beaucoup.

Big Sur
Au nord de San Francisco, la côte retrouve sa sauvagerie, petite route étroite, mauvaise au bord du précipice : à gauche, l’océan, bleu d’émeraude, à droite la montagne, verte, boisée de cyprès et de genévriers, piquant en permanence à soixante degrés droit dans la mer. Après, c’est différent : la montagne plonge trop raide dans l’océan et la route est obligée d’escalader la montagne. On perd alors la mer de vue : on est au sein de la forêt de pins, de séquoias, les « redwood », au bois rouge, entre lesquels vivent les ours et les pumas. Les noms changent, on quitte Sausalito et Santa Rosa pour Sebastopol et Russian River : on traverse la frontière commune que possédaient autrefois le Mexique et la Russie. Pas beaucoup de plages, ici non plus : des petites criques tout au plus mais quand y descend, on y trouve des trésors blottis entre les rochers : les cadavres d’énormes ormeaux, aux carapaces rouges comme du corail et dans leur creux, la nacre aux reflets sombres et moirés.

Les « redwood »
J’entends parfois dire que la Californie ce n’est que du béton, et quand je demande à la personne qui dit ça de quoi elle parle exactement, elle m’explique qu’elle est allée de South Coast Plaza à Disneyland, et de là à Hollywood, puis à Beverly Hills. Oui, d’accord, vous avez parcouru beaucoup de kilomètres mais tout ça ce ne sont que différents quartiers de Los Angeles. Oui je sais, Los Angeles est vaste et je considère Orange County comme sa banlieue. Mais c’est comme si vous me disiez qu’il n’y a plus de campagne en France parce que vous êtes allé de la Tour Eiffel aux Champs-Élysées, et de là à Beaubourg, sans apercevoir le moindre bout de prairie. La Californie est vide, je lisais hier qu’il y a trente mille ours en liberté. Oui, c’est vrai : il faut quitter l’autoroute pour s’en apercevoir. Et même pas nécessairement : à Laguna Beach, j’ai vu souvent des daims dans le jardin, à Eagle Rock, qui fait partie de Los Angeles et où Steinbeck a vécu – je tourne en rond – je trouvais des ratons–laveurs et des opossums dans mon garage et un jour, une moufette, toute noire et blanche, belle comme dans un film de Walt Disney, et toute prête à m’empester. A Laguna Beach, à Eagle Rock, les coyotes me réveillaient la nuit par leurs hurlements, ce qui est quand même plus sympathique qu’un ivrogne qui chante « La java bleue » en rentrant chez lui (réminiscences de la rue Saint-Paul).

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Jean Pouillon (1916–2002)

Très peu de mes amis appartenaient à la génération de mon père. Il y en eut deux : Jean Pouillon et François Debauche.

Pouillon m’avait un jour abordé au séminaire de Lévi–Strauss en 1969. Il avait écouté les tirades arrogantes d’un jeune homme de vingt–trois ans à la chevelure et à la barbe abondantes et il m’avait dit : « Bonjour, je suis Jean Pouillon. Si vous avez un jour envie d’écrire, j’aimerais vous publier ». J’attendrais encore quelques années avant de me rendre à son invitation. Nous avions compris que nous pensions de la même manière et nous nous verrions souvent : il passait me voir à Cambridge et partout où le hasard me conduisait. Il racontait avec des mimiques expressives les mésaventures de ses « voyages » en Afrique, l’expression de « terrain » lui semblant excessive pour décrire ses séjours tumultueux au Tchad et en Éthiopie. J’avais lu Jean–Sol Partre avidement dans mon adolescence mais c’est Pouillon qui m’a fait aimer le personnage, dont on devinait dans la manière dont il en parlait qu’il avait dû lui porter une réelle affection.

J’admirais son « Temps et roman », publié l’année de ma naissance et, dans un article, j’en avais un jour dit tout le bien que j’en pensais. Pouillon qui était rédacteur de la revue où le texte paraissait y avait ajouté un post–scriptum qui disait en substance : « L’article de Jorion est si élogieux que j’ai le sentiment qu’il ne me reste plus qu’à mourir, ayant lu ma propre notice nécrologique ».

Jean Pouillon, je pense à vous très souvent.

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Ceux qui excellent dans leur discipline

Il existe des disciplines où ceux ou celles qui y excellent dépassent de beaucoup par leur stature celle de leurs rivaux même les plus proches. Je pense pour la musique à Mozart, et pour le théâtre, à Shakespeare.

Le théâtre n’était pas l’élément clé de la culture qu’il est aujourd’hui avant qu‘Eschyle, Sophocle et Eurypide n’y apportent leur contribution. De même sans doute pour la musique avant Josquin des Prés (Josken van de Velde). Ce sont des bonds qualitatifs de cette vitalité qui transposent ce qui n’était sans doute considéré jusque-là que comme un « art mineur », en un art au sens plein du mot.

Lorsque j’étais enfant, on parlait aussi de la bande dessinée comme d’un « art mineur » mais avec Akira (1982–1990) de Katsuhiro Otomo, cet « art mineur » cessa bientôt lui aussi d’être « mineur ».

 
Tetsuo 1
Testsuo 3
Tetsuo 2
Tetsuo 4

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Polymathe diplômé ou non–diplômé ?

Dans la présentation très aimable et très bien documentée de « Vers la crise du capitalisme américain ? » qu’Alain Caillé propose sur le site Internet consacré par le Sénat au Prix des lecteurs du livre d’économie, il affirme que je suis psychanalyste. C’est une erreur (*) : je n’ai jamais professé la psychanalyse et je ne possède pas le titre de psychanalyste. J’ai été en cure avec Paul Duquenne à Bruxelles (1971–73 ; 74–75) et avec Philippe Julien à Paris (1987–91). Bien sûr, je me suis toujours affirmé lacanien et les auteurs les plus cités par moi dans « Principes des systèmes intelligents » (1990 et 1997) sont dans l’ordre Freud, Aristote, Lacan, Wittgenstein et Hegel. Mais tout cela ne fait pas de moi un psychanalyste.

Le bloggeur d’Econoclaste reproche à la plupart des 10 candidats au Prix des lecteurs du livre d’économie de ne pas être économistes (**). Je ne suis en effet pas économiste : je suis diplômé en anthropologie et en sociologie. De plus je n’ai pas eu l’ambition avec « Vers la crise du capitalisme américain ? » d’écrire un livre d’économie : dans mon esprit, j’ai écrit un livre de sociologie tirant parti de mon expérience acquise durant 17 années en tant que développeur de logiciels financiers et tirant parti également des techniques d’« observation participante » propres à l’ethnologie / anthropologie.

L’annonce que votre ouvrage a été retenu pour le Prix des lecteurs du livre d’économie ne s’accompagne pas d’une demande de justification du titre d’économiste : en vous lisant, les lecteurs du livre d’économie font de vous quelqu’un appartenant au cercle des auteurs qu’ils lisent : c’est une manière de brevet et je l’accepte avec reconnaissance à ce titre-là. Cela me remet en mémoire le courrier que je reçus en 1987 quand British Telecom m’accorda le titre de « Academic Fellow in Artificial Intelligence », distinction – ajoutaient–ils – réservée à des ingénieurs. Je leur avais répondu que j’étais très flatté mais me devais de leur signaler que je n’étais pas ingénieur. Leur réponse fut très britannique et dans le style de Lewis Carroll : « Cher Monsieur, cette distinction n’est effectivement accordée qu’à des ingénieurs et c’est pourquoi nous attendons votre venue avec impatience ».

Cet adoubement venant de gens qui savaient de quoi ils parlaient m’autorisa ensuite à me présenter sans hésitation comme expert en intelligence artificielle. Quand j’écris de la philosophie, je me présente de la même manière comme philosophe ; ma qualité reconnue de spécialiste d’Aristote, me donne cette assurance. Dans une publication scientifique datant d’un peu plus de vingt ans, un collègue me qualifia de « polymathe ». Le terme me plut et je l’utilise à l’occasion quand le style dans lequel j’écris ne m’apparaît pas très clairement. C’est ainsi que j’ai qualifié mon blog de « polymathe ». L’avantage insigne ici, c’est qu’il n’y a ni polymathe diplômé ni non–diplômé !

(*) Quand Caillé déclare également que je travaille pour Countrywide, la chose était vraie au moment où il l’a dite même si elle a cessé de l’être depuis ; enfin, j’ai été jeune enseignant de 1979 à 1984 au Département d’Anthropologie Sociale dirigé par Jack Goody, ce département est cependant à Cambridge et non à Oxford.

(**) Voici le commentaire dont parle fnur :
« Dans un autre style, nous avons l’anthropologue psychanalyste salarié d’une entreprise du secteur des subprimes (sic) qui nous explique que le capitalisme américain va s’effondrer. Expert dans le domaine, cela va de soi, ayant “prévu le premier” (re-sic) les difficultés actuelles, il explique donc comment la crise des subprimes va provoquer l’effondrement du système financier avec une analyse “anthropologique” du puritanisme américain. Je me demande s’il est nécessaire d’en dire plus. Mais étant donné le passé du prix des lecteurs du Sénat, je ne serai pas surpris qu’il se retrouve en deuxième session ».

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