« La crise des subprimes, c’est bien simple… »

Ouvert aux commentaires.

Je prépare en ce moment la leçon que je consacrerai lundi prochain à la crise des subprimes dans le cadre de la chaire « Stewardship of Finance » à la VUB, et je repense aux nombreuses personnes qui m’ont dit au fil des années : « Vous savez, la crise des subprimes, c’est bien simple : on prêtait de l’argent à des gens qui ne pouvaient pas rembourser ! »

La tentation était grande de répondre : « Vous savez, j’ai travaillé plusieurs années dans le secteur des subprimes et les trois livres (*) que j’ai rédigés sur le sujet représentent 950 pages consacrées à la question, et je peux vous affirmer que, non, la crise des subprimes, ce n’est malheureusement pas aussi simple que vous l’affirmez ! »

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OÙ S’ARRÊTERA LE GÉNIE HUMAIN ? par François Leclerc

Billet invité.

Le démon étant toujours vivace, la menace de défaut s’est déplacée aux États-Unis : le crédit automobile et les prêts étudiants sont désormais suivis attentivement par les empêcheurs de tourner en rond. Il est estimé que plus de 20 % des prêts ayant permis d’acheter une voiture présenteraient un risque de défaut de payement, un pourcentage en hausse constante. Mais, en ces temps de Consumer Electronics Show à Las Vegas et de promesses miraculeuses des objets connectés, l’un d’entre eux retient l’attention, dont on a peu parlé.

Initialement destiné aux voitures de luxe à la demande des assurances, un dispositif électronique télécommandé a trouvé un second usage et un marché bien plus conséquent. Il permet en effet aux huissiers de couper le fonctionnement du moteur d’une voiture dont une traite est impayée, ainsi que de la localiser pour la récupérer. Il paraît qu’il est prévu pour n’être activé que lorsque le véhicule est à l’arrêt, moteur stoppé et après injonction de payer, rassurent les fabricants ! Plus de deux millions de véhicules en seraient déjà munis.

L’objectif est de faire passer le payement des traites devant les autres dépenses, ne pas disposer de voiture étant aux États-Unis souvent un véritable handicap dans la vie courante. L’arbitrage forcé pourra se faire au détriment des dépenses médicales par exemple. Mais pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? Les valises des transporteurs de fonds sont munies d’un dispositif qui macule d’encre les billets de banque en cas d’agression, à quand le frigidaire qui en fera autant des aliments, ou le verrou de la porte d’entrée qui se bloquera une fois sorti, si le loyer n’est pas payé ?

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France Inter, Affaires sensibles : La crise financière de 2008, le mercredi 10 décembre de 15h à 16h

France Inter, Affaires sensibles

Le podcast est disponible ici.

L’émission se divise en deux parties. La première est un récit d’une trentaine de minutes qui revient sur la crise financière de 2008 et ses conséquences, grâce à des archives. La seconde partie est un entretien avec Paul Jorion pendant 25 minutes.

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Piqûre de rappel : Crise du « subprime » et titrisation, le 26 septembre 2007

PARIS, 15 septembre 2014 (Reuters) – La Banque publique d’investissement (BPI) a proposé lundi d’expérimenter la transformation des créances bancaires sur les PME et les entreprises intermédiaires en titres cessibles (titrisation) pour alléger le bilan des banques. […] Pour surmonter la difficulté rencontrée par les investisseurs pour appréhender les risques liés au financement de ce type d’entreprises, la BPI garantira la portion de chaque prêt transformée en titres (par exemple 50%). L’objectif est de permettre un refinancement efficace des encours de crédits aux PME et ETI et de réduire la consommation en fonds propres des banques commerciales engagées dans le financement de ce type de sociétés.

France : La BPI propose la « titrisation » des crédits aux PME

On reparle donc d’Asset-backed Securities (voir aussi le billet de François Leclerc : Europe. Le jeu devient serré). Pourquoi pas ? du moment que l’on sait dans quel engrenage on met les doigts. Mais le sait-on vraiment ? Sept ans auraient-ils suffi à oublier ce que l’on avait cru savoir un jour ? Dois-je réenfiler ma toge de prophète pour clamer une fois encore à propos de la titrisation « ce dont absolument personne ne se doute » ? Dois-je réencourager la lecture d’un vieux classique oublié ?

Crise du « subprime » et titrisation, le 26 septembre 2007

La titrisation en tant que telle a-t-elle eu une responsabilité dans la crise du subprime et dans le tarissement du crédit qui en fut l’une de ses conséquences ? Et si non, et à l’inverse, la titrisation sort-elle indemne de ces événements où son rôle fut, à tort ou à raison, mis en cause ? Les deux questions sont excellentes et je me propose d’y répondre.

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Un message d’outre-tombe à l’intention de certains juristes

J’ai travaillé à une époque dans le secteur du prêt automobile d’occasion subprime américain. Je ne dis pas n’importe quoi pour me rendre intéressant, voyez vous-même : l’Internet a une mémoire d’éléphant. C’était l’époque où un CV devenu de haute crédibilité dans le secteur bancaire américain m’ouvrait les portes des grandes banques bien entendu, mais aussi de toutes les officines où j’avais envie d’aller fouiner. Comment finance-t-on un plan-retraite de plusieurs millions de dollars par an ? comment finance-t-on un parachute doré ? Vous aimeriez le savoir ? eh bien moi aussi je voulais le savoir et le fait est que maintenant, je le sais !

Bon, je n’ai pas nécessairement travaillé dix ans dans chacune de ces boîtes : dans certaines j’ai su ce que je voulais savoir assez rapidement, dans certaines autres, mon côté fouineur a indisposé avant que je ne sache tout ce que je voulais savoir… et c’était peut-être mieux ainsi : le secteur du prêt automobile d’occasion subprime est lié au trafic d’armes, je peux vous en apporter la preuve !

Quoi qu’il en soit, a paru il y a quelques jours dans le New York Times, un article très intéressant à ce sujet : In a Subprime Bubble for Used Cars, Borrowers Pay Sky-High Rates, par Jessica Silver-Greenberg et Michael Corkery. Si vous lisez l’anglais vous y découvrirez – si votre opinion n’est pas déjà faite sur notre système économique qui a « sorti des milliards de personnes de la misère » (sic) – que les mensualités exigées sur un prêt automobile d’occasion subprime américain n’ont aucun rapport avec le prix de la voiture mais a été calculé sur une autre base : que l’emprunteur ne crève pas la gueule ouverte dans les minutes qui suivent la signature du contrat mais… tout juste !

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L’actualité de demain : COMBAT INCERTAIN CONTRE LA MAFIA BANCAIRE par François Leclerc

Billet invité.

Les amendes continuent de pleuvoir par milliards de dollars aux États-Unis, JP Morgan Chase plus que jamais en tête du classement. Afin de mettre fin aux poursuites du gouvernement américain au civil, la banque va payer 13 milliards de dollars d’amende, dont 9 milliards en liquide à différents États et institutions (dont Fannie Mae et Freddie Mac), et 4 milliards en allégement de prêts. Dans la tradition de ces accords à l’amiable, elle n’admet aucune violation de la loi, mais reconnaît cette fois-ci la « déclaration des faits » du Ministère de la Justice. Certains, parmi ceux-ci, pourraient se traduire par une action au pénal.

Cet accord porte sur la titrisation et la vente de titres subprime entre 2005 et 2007 et fait suite à un autre portant sur un montant de 4,5 milliards de dollars avec Fannie Mae, Freddie Mac, Goldman Sachs, Prudential et Blackrock sur ses ventes de titres subprime avant la crise. Mais d’autres poursuites au nom de réassureurs sont en cours, ainsi que des plaintes en nom collectif d’investisseurs, ainsi qu’un litige avec le régulateur américain des prêts immobiliers, la Federal Housing Administration (FHA). Principale banque de Bernard Madoff, JP Morgan est également soupçonnée de complaisance à son égard, ce qui pourrait aboutir à une « transaction conditionnelle » et à une nouvelle amende. Enfin, encore d’autres enquêtes tous azimuts sont en cours, notamment pour ses activités présumées de corruption en Chine, de malversations dans le courtage sur le marché de l’énergie et de manipulation de taux de change sur le Forex…

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PIQÛRE DE RAPPEL : LES CAUSES DE LA CRISE

Commission Spéciale sur la Crise Financière, Économique et Sociale (CRIS) du Parlement Européen, le 10 novembre 2009

Mon intervention.

Hearing: The causes of the financial crisis and the consequences and challenges for the European Union

De nombreux facteurs ont contribué à provoquer la crise. Voici les cinq principaux :

1. la baisse tendancielle de la part des salaires dans la redistribution du surplus, constatée en Occident à partir du milieu des années 1970.

L’« alignement des intérêts » des investisseurs et des dirigeants d’entreprise grâce à l’invention des stock options, joua un rôle crucial dans ce processus : deux parties déjà très puissantes dans l’équilibre des forces étaient désormais alliées dans leur convoitise d’une part de gâteau leur revenant. Investisseurs et dirigeants d’entreprise conjuguèrent leurs efforts, l’accent étant mis sur la croissance du chiffre des recettes faisant s’élever le prix de l’action. Conséquence secondaire de cette évolution : le court-termisme, l’accent mis sur le bénéfice immédiat.

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VUB, Stewardship of Finance, 1ère leçon, Le contexte : la finance au service de la communauté et la crise des subprimes, le 30 septembre 2013

Je vous rappelle que l’accès est libre : amphithéâtre QB, tous les lundis de 16 à 18h, 2 boulevard de la Plaine, 1050 Bruxelles.

Info complète ici.

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Faut-il réduire la taille des établissements bancaires ? Une stricte séparation entre banque de dépôt et banque d’investissement est-elle nécessaire ? Qu’en est-il des relations entre les pouvoirs publics et les banques ?

La Lettre des Académies, une publication commune de l’Académie royale de Belgique, l’Académie royale de Médecine de Belgique, l’Académie royale de langue et littérature françaises de Belgique, The Royal Academies for Science and the Arts of Belgium et l’Union Académique internationale, me pose la question mise en titre. Ma réponse sera publiée dans le N° 31.

Une réponse a été offerte indirectement à ces questions d’actualité, le 6 mars 2013, par Eric Holder, l’Attorney General des États-Unis, l’équivalent de notre Ministre de la justice.

Le cadre de sa déclaration était une audition du Comité judiciaire du Sénat américain. Les questions posées visaient à comprendre pourquoi aucun dirigeant d’établissement bancaire n’avait été poursuivi à la suite des événements qui avaient conduit à l’effondrement du système financier international en septembre 2008, le fait étant patent que l’origine de ce séisme se trouve au sein-même du système bancaire américain, et plus particulièrement dans l’émission de titres adossés à des prêts immobiliers résidentiels de qualité médiocre, les fameux prêts « subprime ».

Répondant au Sénateur Chuck Grassley (républicain de l’Iowa), qui l’interrogeait sur l’apathie du ministère de la Justice dans la recherche de coupables, Eric Holder déclaraot ceci :

« Je crains que la taille de certains de ces établissements ne soit devenue si grande qu’il est devenu difficile de les poursuivre en justice, parce que des indications nous parviennent qui si nous les poursuivions – si nous procédions à des inculpations – cela aurait un impact négatif sur l’économie nationale, voire même sur l’économie mondiale, et il me semble que ceci est la conséquence du fait que certains de ces établissements sont devenus trop importants […] Ceci a une influence inhibitoire sur, ou impacte, notre capacité à prendre les mesures qui seraient selon moi les plus adéquates… »

Holder ne dit pas explicitement qu’il existe entre le secteur bancaire et le ministère de la Justice un rapport de force et qu’au sein de celui-ci, le ministère de la Justice est en position défavorable, mais c’est bien ainsi que ses propos furent interprétés par les sénateurs qui l’interrogeaient. C’est également la manière dont sa réponse fut rapportée par la presse unanime.
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LE SOIR, Condamnation de Fabrice Tourre : l’arbre qui cache la forêt, le samedi 3 août 2013

Un entretien avec Dominique Berns, dans le quotidien belge

Anthropologue de formation, docteur en sciences sociales de l’ULB, Paul Jorion a travaillé une dizaine d’années dans le monde de la finance américaine et fut l’un des premiers à découvrir la bombe des « subprime » avant qu’elle n’explose. Aujourd’hui détenteur d’une chaire à la VUB, il écrit et tient un blog très suivi (www.pauljorion.com).

Q : Fabrice Tourre a été jugé coupable. Votre réaction ?

R : On a pris cette mauvaise habitude de désigner comme victime expiatoire un responsable situé pas trop haut dans la hiérarchie. En France, c’est ce qui s’est passé avec Jérôme Kerviel (NDLR : le trader qui a fait perdre 4,9 milliards d’euros à la Société générale). On refuse de désigner les vrais coupables, ceux qui ont pris la décision de mener ces politiques. Dans le cas de Fabrice Tourre, c’est une façon de ne pas traiter la question qu’on veut éviter depuis 2008, celle des banques systémiques, beaucoup trop grandes, et dont les mauvaises décisions font peser un risque sur l’ensemble du système.  On fait alors sauter les fusibles.

Q : Pour vous, Goldman Sachs aurait dû être sur le banc des prévenus…

R : Il n’y a aucun doute que la politique appliquée par Fabrice Tourre était celle de Goldman Sachs, qui a d’ailleurs accepté de payer une amende très, très importante (NDLR : 550 millions de dollars) pour faire cesser les poursuites à son encontre. De nombreux articles de presse, mais aussi le livre de Michael Lewis, The Big Short (publié en français sous le titre Le casse du siècle) ont décortiqué la stratégie de la firme. Face à la crise des « subprime », Goldman Sachs a essayé de se refaire, comme on dit au casino.

Q : Pour la Security and Exchange Commission (SEC, le régulateur américain des marchés financiers), Goldman Sachs et Fabrice Tourre ont en effet conçu et vendu à certains de leurs clients un produit financier, Abacus 2007, contre lequel voulait spéculer un grand fonds spéculatif, le Fonds Paulson… sans le leur dire. Puisqu’il fallait que des gens parient à la hausse pour que Paulson puisse parier à la baisse.

R : Et à qui ont-ils vendu ce produit ? A des gens mal informés : la banque régionale allemande IKB, ABN Amro… Le timing est essentiel. Car il faut rappeler que si l’homme de la rue date la crise financière de septembre 2008, les problèmes commencent en février 2007, un an et demi auparavant. Et des Goldman Sachs, des Paulson en sont très vite conscients. Mais il semble que les magistrats, soit n’ont pas les compétences suffisantes pour comprendre les exposés techniques nécessaires quand il s’agit de leur expliquer ces produits financiers, soit – et ce serait beaucoup plus grave – sont de mèche avec l’establishment financier, parce que la « raison d’État » exigerait qu’on ne remette jamais en question la direction de ces grandes banques, dont l’insolvabilité ne tient effectivement qu’à un fil.

Q : Dans l’affaire Tourre, c’est la SEC elle-même qui a proposé une transaction à Goldman. Sans doute parce qu’un procès contre la firme était loin d’être gagné d’avance… Une occasion manquée ? Une mauvaise excuse ?

R : Un procès contre Goldman serait certainement difficile en raison de la dérégulation qui a eu lieu et parce que la plupart des décisions douteuses sont conformes à ce que préconise la « science » économique. Mais cela ne justifie pas que l’on se tourne uniquement vers des personnes du troisième ou du quatorzième rang. D’autant que les dossiers qui conduisent au versement d’une amende, comme celle qu’a payée Goldman, sont extrêmement bien construits.

Q : Les agences de notations sont également en arrière-fond du procès Tourre. Elles avaient, rappelons-le, donné la meilleure note, soit le « tripe A », au produit Abacus 2007…

R : Elles savaient qu’il n’y a pas de méthodes fiables pour déterminer la notation de ce type de produit ; elles l’ont reconnu quand elles ont été mises sur la sellette en 2008-2009. Mais elles étaient en concurrence les unes avec les autres et savaient bien que si elles ne notaient pas le produit, un  concurrent le ferait et leur prendrait des parts de marché.

Q : Un mot sur l’affaire Kerviel. Pour vous, Jérôme Kerviel n’est pas le trader malveillant qu’a décrit la Société générale ?

R : Non. C’est, au départ, une affaire banale. Très rares sont les bons traders : il y en a 5%, ou peut-être seulement 1%, qui font carrière. Mais, au début, certains peuvent être chanceux, car que vous pariiez à la hausse ou à la baisse, vous avez 50% de chance de viser juste. C’est pourquoi votre employeur bâtit directement un dossier contre vous, car dans ce métier, on enfreint généralement les règles. De sorte que le jour où la chance vous quitte, quand vos pertes atteignent 20 ou 30% de vos gains, il puisse vous dire d’aller voir ailleurs.

Q : Dans l’affaire Kerviel, la Société Générale fait état d’une perte de 4,9 milliards d’euros…

R : Jérôme Kerviel avait fait gagner un milliard et demi à la Société Générale. Mais le jour où la banque a voulu déboucler les positions qu’il avait prises était l’un des pires dans l’histoire boursière. La perte a été considérable et la SocGen a décidé de transmettre le dossier à la justice. Pourquoi ? Pour être remboursée par l’État – donc par le contribuable français – à hauteur de 1,7 milliard (NDLR : en France, une banque peut récupérer un tiers de ses pertes si celles-ci résultent d’une action frauduleuse). Le procès Kerviel a été une autre occasion manquée de mettre en cause un système qui a déraillé…

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LA RÉPARTITION DU PATRIMOINE AUX ÉTATS-UNIS

Dans La crise du capitalisme américain (2007 ; 2009 : pp. 121 à 134), je présentais cela comme l’une des raisons pourquoi nous aurions nécessairement une crise des subprimes.

Merci à Lannister Tyrion pour la traduction française.

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LE TEMPS QU’IL FAIT LE 7 FÉVRIER 2013

Février 2007 – février 2013 – Six ans après. Où en est-on de la réglementation financière ? La finance est-elle plus sûre aujourd’hui ?

Sur YouTube, c’est ici.

TARP : Troubled Asset Relief Program
Neil Barofsky, Geithner doctrine lives on in Libor scandal, Financial Times, 7 février 2013
Standard & Poor’s et la question des agences de notation
Solvabilité II
La finitude du collatéral

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DU CHEMINEMENT DE LA PENSÉE

Un article dans le Guardian du 29 octobre, rapporte qu’Andrew Haldane, Executive Director of Financial Stability de la Banque d’Angleterre, considère que le mouvement Occupy Wall Street a raison : la répartition déséquilibrée du patrimoine aux États-Unis est la cause première de la crise née en 2007.

Cette nouvelle m’a fait réfléchir à la manière dont les idées se transmettent. Je ne rapporte que des faits dans ce que je vais écrire maintenant.

Quand je rédige de l’automne 2004 au printemps 2005 le manuscrit de La crise du capitalisme américain, qui paraîtra en janvier 2007 aux éditions La Découverte sous le titre Vers la crise du capitalisme américain ?, mon souci est de proposer un mécanisme causal de la crise qui se dessine.

Je sais dans quels termes mes collègues au sein des établissements financiers dispensateurs de crédit où nous travaillons ensemble, s’expliquent ce qui est en train de se dessiner. Leur formation est économique, comptable, dans certains cas, purement mathématique ou physique, la composition des populations qui seront à l’origine de la crise ne fait pas partie de leur horizon.

Le premier domaine dans lequel je me mets à piocher est celui des faillites personnelles des ménages américains (pp. 172-178 ; 172-179 de la nouvelle édition). Le régime en place aux États-Unis est alors généreux : la philosophie de la « seconde chance » qui imprègne la culture américaine permet de passer avec beaucoup de bienveillance sur les erreurs commises. Mais cette générosité irrite le milieu des affaires qui parviendra par le lobbying à faire resserrer la vis à cette époque précisément – dans un très malencontreux contretemps, comme il deviendra vite évident.

Des statistiques de faillites, je passe aux recensements dès qu’il s’agit de définir les groupes ethniques impliqués dans les secteurs respectivement « prime » et « subprime ».

Un biais personnel intervient ici : mon irritation, appelons un chat un chat : « anticolonialiste », devant la classification U.S. qui appelle « native American » les populations amérindiennes nées sur le sol U.S. et « Hispanic », celles qui sont nées dans tout autre territoire du continent américain où l’on s’exprime en espagnol.

J’habite la Californie et – appelons une fois de plus un chat un chat – le régime d’apartheid dans lequel vivent là où j’habite, les Amérindiens originaires d’Amérique centrale, est pour moi une source permanente de mauvaise humeur et de chagrin.

C’est alors que je tombe sur une étude de la Fed, signée Arthur B. Kennickell, et consacrée à la répartition des revenus et du patrimoine en général aux États-Unis (*). J’utilise les données que je trouve là dans le sous-chapitre La répartition des patrimoines aux États-Unis (pp. 123-134 ; 121-134 de la nouvelle édition) et j’attribue à cette redistribution parfaitement déséquilibrée un rôle déterminant dans la crise à venir.

Les choses en restent là : je fais quelques exposés sur la crise dans des séminaires aux U.S. (UCLA et UCI) sans provoquer autre chose qu’un intérêt poli.

Point final ? Pas tout à fait : le 3 mai 2011 a lieu au musée Branly à Paris, un séminaire très confidentiel : « Towards an anthropology of the crisis in current capitalism », vers une anthropologie de la crise du capitalisme actuel. En raclant les fonds de tiroirs on a pu réunir sur ce sujet six anthropologues (dont l’une, aux États-Unis, qui ne pourra pas se joindre à nous, faute de fonds pour ses billets d’avion).

Je suis l’un des cinq intervenants. J’axe mon exposé sur la répartition du patrimoine aux États-Unis, attirant l’attention sur les 2,8% que se partagent les 50% les plus pauvres de la population des États-Unis, et les 32,7% qui reviennent au 1% le plus nanti (p. 123 de mon livre ; table 5 de l’article de B. Kennickell, p. 9).

L’un des quatre autres intervenants est David Graeber, qui sera en septembre 2011 l’un des initiateurs du mouvement d’indignés Occupy Wall Street. Deux mois plus tard, en novembre, le magazine Rolling Stone lui attribuera la paternité du slogan « We are the 99 percent », nous sommes les 99%.

Le livre de Joseph Stiglitz, Le prix de l’inégalité, paraît aux États-Unis le 11 juin 2012. Son thème est que la répartition très déséquilibrée du patrimoine a joué un rôle déterminant comme origine de la crise. Là aussi je serais curieux de connaître le « cheminement de la pensée », pour reprendre l’expression du très grand historien de la science français qu’était Émile Meyerson.

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(*) Arthur B. Kennickell, A Rolling Tide: Changes in the Distribution of Wealth in the U.S., 1989-2001, Federal Reserve Board, SCF

 

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TIMOTHY GEITHNER ET UN PETIT AIR DE DÉJÀ VU

En avril 1998, la banque américaine Citicorp et l’assureur Travelers Group, fusionnèrent. Entre autres stipulations, le Glass-Steagall Act interdisait aux établissements financiers d’être à la fois banque commerciale et assureur. Il fallait donc que le nouveau groupe se défasse de certaines de ses activités. Ce ne fut toutefois pas nécessaire : Robert Rubin, en provenance de Goldman Sachs où il avait été co-président, était à l’époque Secrétaire au Trésor, il prépara très activement l’abrogation du Glass-Steagall Act avant de démissionner de son poste ministériel en juillet 1999. En novembre de la même année, l’abrogation devait être entérinée par le vote du Gramm-Leach-Bliley Act.

Et Robert Rubin, quel serait son avenir ? Vous vous inquiétez inutilement : il était désormais numéro deux de la nouvelle entité, Citigroup, avant d’en être brièvement le président en 2007.

Si l’on repense involontairement à cette histoire ces jours-ci, c’est parce que Mme Sheila Bair, qui fut autrefois présidente de la Federal Deposit Insurance Corporation (FDIC), organisme américain garant des banques commerciales, et qui avait été une actrice de premier plan bien entendu durant l’année 2008, vient de publier un livre (Bull By the Horns) dont la thèse principale (3/4 du volume, selon ceux qui l’ont lu) est que M. Timothy Geithner, actuel Secrétaire au Trésor, a constamment saboté les opérations de sauvetage durant cette année fatidique, en raison de ses interventions intempestives en faveur des créanciers et des dirigeants de… Citigroup !

Connaîtrait-on donc d’ores et déjà le nom du prochain patron de Citigroup ? Quoi qu’il en soit, si vous voulez en savoir plus, chers lecteurs du Blog de Paul Jorion, et si vous comprenez l’anglais, écoutez ce qu’en dit Mme Sheila Bair. Je sais qu’il est difficile de vous étonner en ces matières, mais vous ne risquez pas d’être déçus.

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« LE PRIX DES INÉGALITÉS » ET POURQUOI NOS DIRIGEANTS SONT DÉTERMINÉS À CONTINUER DE NOUS LE FAIRE PAYER

Ceux d’entre vous qui lisent aujourd’hui Le prix des inégalités de Joseph Stiglitz et qui ont eu l’occasion de lire mon livre La crise du capitalisme américain (2007), auront été frappés par la quasi-identité des thèmes évoqués et par la parfaite identité des thèses centrales à ces deux ouvrages : la crise des subprimes a été causée par la concentration de la richesse et ses deux facettes : pouvoir d’achat insuffisant pour la majorité de la population américaine, fortunes démesurées pour une petite minorité, argent en excès allant se placer dans la spéculation, faute de débouchés dans la production, et dérèglant là le mécanisme de la formation des prix, et en particulier, celui des matières premières.

J’ai développé depuis le thème de « la machine à concentrer la richesse » et le rôle que joue celle-ci dans les phases ultérieures de la crise, dans L’argent, mode d’emploi (2009) et Le capitalisme à l’agonie (2011), et j’y reviens de manière plus systématique encore dans Misère de la pensée économique, qui sera en librairie le 3 octobre.

Le fait que, si je suis lu et bien lu, le message que j’ai délivré en 2007 et que je martèle depuis dans mes ouvrages, n’a lui aucun impact sur les politiques économiques telles qu’elles sont pratiquées (la Troïka – BCE, UE, FMI – sera aujourd’hui à Nicosie et continuera d’ânonner et d’imposer des mesures qui sont le contraire exact de ce que je préconise), s’explique aisément : je ne suis pas même économiste et, à l’exception de la chronique mensuelle que je rédige depuis 2008 pour Le Monde-Économie, j’ai été jusqu’à très récemment privé de toute la visibilité que procure une affiliation institutionnelle,

Or, toute vraisemblable qu’elle soit, cette explication s’avère inadéquate si l’on pense au fait que Joseph Stiglitz défend depuis de nombreuses années des thèses semblables aux miennes, et n’a pas davantage d’impact que moi sur les politiques mises en vigueur.

« Prix Nobel d’économie, Joseph Stiglitz, Professeur à Columbia, ex-directeur de la Banque mondiale et conseiller de Clinton, est sans conteste l’économiste le plus respecté et le plus lu au monde », constate la jaquette de son plus récent livre. « Le plus respecté » et « le plus lu au monde », sans que cela ait la moindre conséquence dans le monde réel, et ceci prouve que la reconnaissance et les affiliations prestigieuses ne font en réalité rien à l’affaire : c’est le message lui-même que nous délivrons lui et moi qui est irrecevable par ceux, « de gauche » tout aussi bien que « de droite », qui décident de notre sort, et nous enfoncent aujourd’hui toujours davantage dans la crise, alors que la teneur des mesures qu’il faudrait prendre est connue, et qu’en plus, toute la ville en parle.

 

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CRISE FINANCIÈRE ET LOGIQUE DE LA PRÉDISPOSITION

Cet texte a été présenté le 5 septembre 2009 au colloque « Parier sur l’incertitude », organisé à Bruxelles par Dominique Deprins.

La représentation de l’incertitude en finance a joué un rôle essentiel dans le déclenchement-même de la crise qui débuta en 2007 et dont les différentes phases ne cessent d’évoluer, chacune apportant son nouveau lot de mauvaises surprises. Contrairement à ce qui a pu se passer lors de crises précédentes, et en particulier dans le cas de la chute de la compagnie Enron, spécialisée dans le commerce de l’énergie, et qui fut l’un des épisodes les plus hauts en couleur de la crise des startups, la fraude n’a pas joué cette fois-ci un rôle majeur dans l’origine de la crise. Il en va tout autrement de la modélisation des produits financiers et de la qualité des modèles économiques, qui ont elles joué un rôle déterminant, tout particulièrement pour ce qui touche à leur prétention importune à parler de l’avenir avec certitude.

Avant d’aller plus loin, je voudrais situer plus précisément ma propre implication dans les faits dont je vais parler : je ne suis ni mathématicien ni économiste de formation, mais anthropologue et sociologue, j’ai appris la finance sur le tas au cours des dix-huit années d’une carrière d’ingénieur financier menée d’abord en Europe, puis aux États-Unis, durant laquelle j’ai créé des modèles financiers utilisés pour la plupart dans l’industrie du crédit ; à la fin de ma carrière, j’étais un spécialiste reconnu de la validation des modèles financiers.

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LA CRISE DES SUBPRIMES, CINQ ANS PLUS TARD

Plusieurs émissions sur le cinquième anniversaire de la crise des subprimes auxquelles je n’aurai pas pu participer en raison de ma présence dans les Carpates plutôt qu’en France (tout à l’heure quand même : France 24). Dommage, même si l’audience de la radio et de la télévision durant la première moitié du mois d’août ne bat certainement pas des records.

Bien sûr, en ce qui me concerne, le 5ème anniversaire de la crise se situe en février 2007 plutôt qu’en août (vous vous en convaincrez aisément en consultant grâce à nos archives, les premiers billets du blog). Quoi qu’il en soit, cela ne m’a pas empêché de lire avec intérêt le bilan qu’établissent les autres, tous confondus, et là : deux remarques. 

Première remarque et c’est un satisfecit : chacun en pensera ce qu’il voudra, et les esprits chagrins se bousculeront, n’en doutons pas, au portillon, mais l’influence sur la suite des événements des billets publiés ici et des livres de ceux d’entre nous qui en écrivent, n’aura rétrospectivement pas été nulle. L’histoire jugera comme disait l’autre, mais je suis personnellement confiant. 

La seconde remarque, et c’est la plus importante des deux pour moi qui croit davantage aux contraintes imposées par les structures qu’à l’impact des décisions purement individuelles (paix aux cendres de von Hayek et compagnie), c’est l’unanimisme, de la presse d’extrême-gauche à celle d’extrême-droite, en n’ignorant personne entre les deux (à l’exception de MM. Salin et Madelin), dans l’opinion que le capitalisme est, sinon à l’agonie, du moins en panne complète sans pronostic aucun quant à ses chances de récupération dans un avenir prévisible. 

S’il ne devait rester que cela de tout ce qui a été écrit ici, et dans la sphère immédiate de ce qui s’est écrit ici, sous forme de livres, de billets, invités ou rédigés par votre serviteur lui-même : la preuve empirique – par l’accumulation d’exemples – et rationnelle – par une analyse inlassable et sans concession de l’évolution de la situation – du caractère absolument irréversible des événements qui se succèdent depuis 2007, et du passage obligé du coup à autre chose, nous n’aurions certainement pas à rougir. 

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LA MANIPULATION DU LIBOR

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

The English version of this post can be found here.

Ce matin, dans ma vidéo du vendredi, je disais que quand un pirate (Rupert Murdoch) est en affaires avec un naufrageur (la City de Londres), cela donne une certaine fragilité au système tout entier. J’ajoutais : du moins quand le peuple, qui observe tout cela de loin, atteint un certain degré d’écœurement.

On parle de l’affaire du LIBOR depuis quelques jours, en raison de l’amende de 290 millions de livres (359 millions d’euros) infligée à la banque britannique Barclays avant-hier. Ma réaction jusqu’ici s’était limitée à renvoyer aux deux billets que j’avais rédigés en 2008 au moment où l’affaire avait éclaté : « L’affaire du LIBOR », publié le 17 avril et « LIBOR II ou mauvaise nouvelle pour les subprimes », publié le 20 avril.

Preuve qu’il y a progrès dans l’appréciation des faits précisément du côté du peuple, encore appelé « opinion publique », le fait que ce qui n’avait provoqué qu’un froncement de sourcils au printemps 2008 fait trembler aujourd’hui sur ses bases la City elle-même.

Résumé des faits à l’intention de ceux qui n’entendent pas relire mes deux billets : le LIBOR à différentes maturités (= échéances de 3 mois, 6 mois, 1 an, etc.) est le taux interbancaire (celui auquel les banques se prêtent entre elles) en dollars pratiqué à Londres. Il est déterminé de la manière suivante : on demande à 16 banques de la City de dire quel taux ont exigé d’elles les établissements financiers auxquels elles ont emprunté le jour boursier précédent. Pour éviter que le chiffre ne soit influencé par des tricheurs, la British Bankers’ Association (BBA) classe les chiffres cités du plus faible au plus élevé, ignore les quatre valeurs les plus élevées et les quatre les plus faibles et fait la moyenne des huit du milieu.

Comme je le disais dans mon premier billet : « à la limite [le système] peut s’accommoder de 50 % de menteurs tout en restant fiable. Evidemment… si plus personne ne fait plus confiance à personne, tout le monde aura intérêt à mentir et les taux LIBOR publiés ne voudront plus rien dire ».

Une information publiée dans le Wall Street Journal le 19 avril me conduisait à conclure dans le second billet : « C’est donc clair : ils mentaient tous ».

Pourquoi une banque voudrait-elle tricher ? Parce qu’elle a tout intérêt à tricher, et bien pire que cela, pratiquement tout le monde, et le peuple en particulier, a intérêt à ce qu’elles trichent.

Pourquoi une banque a-t-elle intérêt à mentir quand on lui demande quel est le taux que les autres établissements financiers exigent d’elle pour lui prêter ? Parce que sa vie en dépend : si elle ne ment pas, sa vie peut être en danger. Lui poser cette question est-il alors le meilleur moyen d’obtenir une information vraie ? Non bien entendu, tout au contraire : c’est le meilleur moyen d’obtenir une information fausse.

Dans le taux qui est exigé d’une banque pour lui prêter est comprise la prime de risque que le prêteur juge nécessaire d’inclure pour se protéger contre le risque de non-remboursement. Ce qui fait que quand une banque répond honnêtement à la question qui lui est posée des taux qu’on lui consent, elle est obligée de révéler la mauvaise opinion qu’ont d’elle ses consœurs . C’est la raison pour laquelle je mentionnais dans le second billet en 2008 un ami qui se demandait : « Pourquoi les banques ne communiquent-elles pas plutôt le taux qu’elles exigent des autres, plutôt que celui qu’on leur consent ? ».

Si une banque est en difficulté, elle a intérêt à le cacher parce qu’aussitôt le danger perçu, ses rivales vont parier sur sa perte. Pourquoi ? Parce qu’en finance on ne fait pas de cadeaux : s’il y a de l’argent à gagner, on cherchera à le gagner. On le fera par le biais de positions nues sur des Credit-default Swaps (CDS) : on pariera sur la chute de celle qui faiblit. On n’est pas là pour faire du sentiment.

Dans une situation de crise, chaque banque citera du coup pour le taux qu’on exige d’elle, un chiffre plus faible que le chiffre réel : chacune prétendra que les autres lui prêtent à un taux réduit parce que tout le monde lui fait confiance. J’écrivais dans « LIBOR II ou mauvaise nouvelle pour les subprimes » :

« … en biaisant le chiffre, chacun cherche à cacher la difficulté qu’il a à obtenir en ce moment du financement, c’est-à-dire, cherche à cacher sa précarité actuelle. »

Il n’est donc pas même nécessaire que les banques s’entendent pour cacher les vrais chiffres : il est de l’intérêt de chacune de trafiquer les chiffres à la baisse.

La question qui se pose maintenant : était-ce gênant pour le système financier dans son ensemble que chaque banque triche à la baisse quant aux taux que les autres exigent d’elle ?

La réponse est non, bien au contraire, et j’expliquerai maintenant pourquoi.

En minimisant le montant du taux exigé d’elle pour qu’on lui prête, chaque banque contribuait à offrir une image plus positive d’elle-même que justifié, et du marché des capitaux dans son ensemble une représentation beaucoup plus apaisée que ce n’était véritablement le cas. Et comme un nombre considérable de prêts étaient indexés sur le LIBOR, les emprunteurs concernés en bénéficiaient. Autrement dit, chacun tirait avantage du fait que les mensonges des uns et des autres contribuaient à offrir une image beaucoup plus positive de la situation que ce que les circonstances laissaient en réalité entrevoir.

J’écrivais en 2008 dans mon second billet consacré au LIBOR :

« C’est sur ce LIBOR 6 mois qu’est indexé aux États–Unis le taux des prêts hypothécaires « 2/28 ARM », plus connus sous le nom de subprime. »

Tant qu’un LIBOR « irréaliste » à la baisse prévalait, les effets de la crise étaient donc amoindris.

Quand les autorités mirent les banques en demeure de dire la vérité : de révéler le véritable taux auquel leurs consœurs leur prêtaient, le LIBOR 6 mois gagna immédiatement 0,33 %, ce qui n’arrangea absolument personne et, au contraire, tendit encore davantage la situation.

Ce qui signifie que, paradoxalement peut-être, en mentant effrontément, les établissements financiers participaient au sauvetage du système dans son ensemble. Non pas que cela soit leur véritable objectif : il ne s’agissait là que d’un bénéfice accidentel. On était après tout en finance : pas entre intellectuels ou entre geeks, mais entre marchands, ce qui voulait dire que si l’on ne comprenait pas comment cela marchait, mais que l’on pouvait deviner que cela pourrait rapporter, on ne réfléchissait pas davantage et l’on passait outre allègrement !

Maintenant  les autorités ont réagi, et Barclays a été la première disposée à payer. Mais, comme je l’expliquais déjà en avril 2008, en réalité sur les 16 : « ils mentaient tous », et ce n’est donc pas terminé.

Ceci dit, en maintenant les taux LIBOR artificiellement bas, les mensonges des banques ont contribué sur un plan global à amortir les effets de la crise et, sur un plan individuel, ont minimisé le risque pour chacune d’elle de devenir la proie de spéculateurs charognards disposés à précipiter leur chute.

Il aurait mieux valu donc pour les régulateurs, dans ce cas-ci (ce n’est pas la politique générale que je préconise !), fermer les yeux, puisque la « main invisible » d’Adam Smith s’était – une fois n’est pas coutume – véritablement manifestée : en recherchant son simple intérêt égoïste, chacune des banques avait involontairement contribué au bien général.

Mais le peuple / opinion publique étant désormais sur le qui-vive, il fallait faire un exemple et la Barclays étant la première disposée à être châtiée, ce seraient ses 359 millions d’euros d’amende qui feraient la une des journaux.

Pourquoi une amende plutôt qu’un autre type de sanction ? Parce que l’argent est ce qui aux banques coûte le moins : d’abord parce qu’elles en font beaucoup et que ce qui peut sembler au public des sommes considérables est souvent de la roupie de sansonnet en ce qui les concerne, ayant toujours le loisir de répercuter sur leurs clients ou sur leurs investisseurs leurs pertes éventuelles, ensuite du fait que les banques ne sont désormais pas seulement Too Big To Fail, trop grosses pour qu’on puisse s’offrir le luxe de les laisser faire défaut, mais aussi Too Big To Be Interrupted : trop grosses pour qu’on puisse leur interdire les activités où elles se sont conduites ignominieusement, enfin du fait que les milieux financiers ayant monnayé leur soutien dans les campagnes électorales contre une décriminalisation des délits financiers, cela fait belle lurette qu’on n’arrête plus les banquiers pour leurs crimes : au pire, on leur tape sur les doigts, ainsi M. Diamond, P-DG. de Barclays – ayant touché 15 millions de livres (18,6 millions d’euros) de rémunération en 2011 – a affirmé qu’il renoncerait en raison des événements à son bonus pour 2012. Le peuple, sidéré par tant de générosité de sa part, s’est immédiatement prosterné pour remercier les dieux, quant aux régulateurs, leur inaction démontre qu’ils se sont eux convaincus que son remords le punissait déjà suffisamment.

Ah, oui ! pour terminer, juste une petite remarque. Vous vous souvenez de l’article sur les maîtres du monde, par Stefano Battiston et ses collègues, où l’on explique que le monde appartient à 147 compagnies aux intérêts entremêlés ? Dans la liste des 50 premières, devinez où l’on trouve Barclays ? Ah, vous êtes vraiment très fort : oui, c’est bien le N° 1 ! (voir ici : page 33).

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction numérique en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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ATLANTICO.fr, Comme l’ex-premier ministre islandais l’a été, il faudrait juger les responsables de la crise des subprimes !

Un entretien avec Franck Michel sur Atlantico.fr

Atlantico : Geir Haarde, l’ex Premier ministre islandais a été traduit en justice pour l’effondrement du système financier du pays en 2008. Le tribunal spécial qui le jugeait a finalement annoncé lundi qu’il ne serait pas sanctionné même s’il a été reconnu coupable de l’un des quatre chefs d’accusation retenus contre lui : ne pas avoir provoqué de réunions gouvernementales requises par la Constitution alors que le gouvernement islandais était en train de perdre la maîtrise du système bancaire et financier islandais. Pourrait-on imaginer, et devrait-on, juger les responsables de la crise des subprimes en 2008 ?

Paul Jorion : C’est difficile à dire. Il faut avant tout comprendre pourquoi on ne l’a pas fait. La première explication, virulente, serait une solidarité de classe entre ceux qui accuseraient et ceux qu’on accuse. On pourrait dire aussi que nos sociétés se sont habituées au fait que souvent les gens qui prennent des responsabilités en économie sont plus des avocats, des sortes de mercenaires qui peuvent prouver une chose et son contraire. En Grèce justement ceux qui enseignaient les sciences juridiques étaient les Sophistes, qui se vantaient de pouvoir prouver une thèse et son contraire. Comme Mme Lagarde par exemple, qui est avocate d’affaire. La notion de responsabilité s’est éliminée, on ne considère plus qu’il y ait de responsables. Il existe aussi deux tendances, qui sont de dépénaliser le droit des affaires et de ne pas prendre en compte de crime contre la société : tout se règle au civil.

L’exemple de l’Islande fait ressortir des problèmes lorsqu’on met ces gens-là en accusation : soit on les accuse de fraude, et dans ce cas rien de neuf, les législations existent depuis longtemps, il n’y a donc pas de raison de ne pas les accuser. La difficulté à mettre face à la justice les responsables de la crise, en tant que preneurs de mauvaises décisions, est que la plupart du temps, ils pourraient invoquer qu’ils n’ont rien fait qui n’ait été conseillé par la science économique dominante. La plupart des mauvaises décisions sont justifiables par des argumentaires développés par des prix Nobel d’économie… La plus grande difficulté réside ici.

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