De l’anthropologie à la guerre civile numérique, entretien réalisé le 21 mars 2016 (texte complet)

Ouvert aux commentaires.

I- La « mentalité primitive »

Jacques Athanase GILBERT

Votre parcours est particulièrement atypique, marqué en particulier par cette étonnante transition du chercheur au blogueur. Au-delà, votre pensée s’enracine dans le champ de la transdisciplinarité, empruntant à la fois à la philosophie, à l’anthropologie, à la sociologie et à l’économie. Comment appréhendez-vous cet itinéraire ?

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De l’anthropologie à la guerre civile numérique (XIV), Les règles comptables, entretien réalisé le 21 mars 2016

Jacques Athanase GILBERT

La dématérialisation de l’économie se fait au détriment des travailleurs. La réalité objective n’est-elle pas une réalité de prédation ?

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France Info – Un monde d’idées, mardi 10 novembre 2015

jorion

Je me suis entretenu avec Olivier de Lagarde au sujet de « Penser tout haut l’économie avec Keynes » dans son émission « Un monde d’idées ».

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Le Journal du Dimanche, Paul Jorion : « On ne joue pas avec l’arme monétaire », le 11 octobre 2015

Paul Jorion : « On ne joue pas avec l’arme monétaire »

Bruna Basani : L’économie américaine peine à créer des emplois et déprime les marchés, sommes-nous à la veille d’un nouveau krach ?

Les marchés font plutôt le constat que nous sommes face à une stagflation qui bloque la reprise de l’économie et non pas face au scénario de type « subprimes » qui avait ébranlé leur confiance en 2008. Mais cela crée de la volatilité. Et il y a un facteur aggravant car on réalise dans le même temps que les entreprises innovantes ne créent pas beaucoup d’emplois. Elles génèrent du temps partiel et des jobs précaires. C’est pour cela que l’écart se creuse, en particulier outre Atlantique, entre la courbe du chômage et celle du sous-emploi en forte progression qui, elle, intègre les postes à mi-temps.

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Trends – Tendances, Les questions économiques neutres et « apolitiques » et… les autres, jeudi 27 août 2015

Les questions économiques neutres et « apolitiques » et… les autres

Imaginons que l’on prenne une mesure conforme au fonctionnement de l’économie telle que le décrit la science économique, il serait logique de considérer que cette mesure est indépendante de la variété des opinions que l’on rencontre, qu’elle est neutre et « apolitique » et que son traitement peut donc être « purement technique ».

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IMAGINE, demain le monde : À bas le court-termisme !,
N° 109, mai-juin 2015

IMAGINE, demain le monde, mais aujourd’hui en librairie. Ma chronique pour ce magazine.

À bas le court-termisme !

« À bas le Court-termisme ! », et j’ajouterai aussitôt : « Et honte à l’obsolescence programmée ! »

Voilà des choses qui devaient être dites !

Et maintenant ?

Maintenir notre bonne planète en état pour que nous continuions d’y vivre est une exigence essentielle. En tirer le maximum de profit dans le minimum de temps est au contraire le meilleur moyen de la rendre invivable à brève échéance ; certains cycles physico-chimiques essentiels comme ceux de l’azote ou du phosphore sont déjà menacés.

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Keynes : Le « profit comptable » nous empêche de voir grand

Le 19 avril 1933, John Maynard Keynes est invité à donner la première des « Finlay Lectures » à University College à Dublin. Dans cette conférence, il évoque spécifiquement la situation irlandaise. Il en réécrira le texte, en le décontextualisant et en en généralisant le propos. L’article paraît sous le titre de « National Self-Sufficiency », l’autosuffisance nationale, dans deux numéros successifs du New Statesman : le 8 et le 15 juillet ; il paraît également aux États-Unis, dans la Yale Review dont le numéro est daté de juin 1933.

Keynes se prononce en faveur de l’autosuffisance. Il s’enflamme à son habitude contre la libre circulation des capitaux à vocation spéculative et déclare que

« Je me range […] aux côtés de ceux qui voudraient restreindre l’intrication des nations, plutôt que de ceux qui voudraient la voir s’étendre. Les idées, le savoir, la science, l’hospitalité, les voyages – telles sont les choses qui de par leur nature devraient être internationales. Mais faisons en sorte que ce qui peut être fait chez soi le soit autant qu’il est raisonnable et pratique de le faire, et, surtout, faisons en sorte que la finance soit essentiellement nationale » (Keynes [1933] 1982 : 236).

Les propos sont convenus et ne reflètent guère l’enthousiasme qui caractérise généralement les interventions orales de Keynes. On ne peut manquer de se demander si le thème de l’autosuffisance ne lui a pas été imposé par le cadre ou par ses hôtes et qu’il se contente là de les obliger.

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LE MONDE, « Réalité comptable » et vérité, lundi 17 – mardi 18 mars 2014

« Réalité comptable » et vérité

Dividendes accordés aux actionnaires en hausse, bonus accordés aux dirigeants des mêmes entreprises en hausse eux aussi, alors que leurs résultats sont en berne. Ne s’agit-il pas pourtant pour ces deux postes, dividendes et bonus, de parts prélevées sur les bénéfices ?

M. Antony Jenkins, patron de la banque britannique Barclays depuis août 2012, époque où celle-ci avait été décapitée suite au scandale de la manipulation des taux LIBOR, détient peut-être la clé du mystère.

À son entrée en fonction M. Jenkins avait promis de mettre un terme à la culture d’avidité et de corruption qui avait conduit à la déchéance de la banque, assurant en particulier qu’elle renouait avec le quakerisme de ses origines. Or, malgré ses bonnes intentions, le chef de la Barclays est aujourd’hui sur la défensive pour avoir augmenté les bonus de 200 millions de livres (240 millions €) alors que les chiffres de sa banque sont en baisse. M. Jenkins a affirmé que si une banque cesse de verser de gros bonus, « elle entre dans une spirale mortifère. Votre image de marque se détériore et vous pouvez très rapidement tomber de la première à la deuxième ou à la troisième division… ».

Le patron de la Barclays aurait pu dire que le meilleur moyen de devenir riche est d’avoir déjà l’air d’être riche. La banque BCCI l’avait bien compris au temps de sa splendeur dans les années 1980 : elle avait obtenu de quelques milliardaires, contre rémunération, qu’ils affirment confier leurs intérêts à la banque – ce qu’ils se gardaient bien de faire par ailleurs. Quand la BCCI s’avéra être une usine à traiter l’argent sale, elle s’effondra.

Plus le climat se détériore, plus il est important pour apparaître différent des autres, d’avoir l’air en bonne santé, et donc d’augmenter les dividendes distribués et les bonus attribués. Principe contradictoire avec le fait qu’il s’agit de postes alimentés par les bénéfices et, moins ceux-ci sont substantiels, plus minces devraient être les sommes à distribuer. Certains critiques de Jenkins le lui ont rappelé : réduisez la manne à distribuer au prorata de la baisse des bénéfices et si certains employés ne peuvent être pénalisés selon vous à aucun prix, modifiez le barème en leur faveur.

Augmenter dividendes et bonus quand l’entreprise est en difficulté équivaut à son pillage. Sa dépouille est dépecée entre dirigeants et actionnaires aussi longtemps que l’illusion perdure. Quand celle-ci se dissipe, le prix de l’action s’effondre et la firme fait faillite.

Apparaît ici la marge de manœuvre considérable dont disposent les dirigeants d’une firme dans l’allocation des bénéfices mentionnés à son bilan. C’est à tort qu’on imagine que le roc des chiffres comptables prévient toute dérive de dividendes et de bonus en hausse dans une conjoncture de bénéfices en baisse, au détriment d’autres postes comme le refinancement de la firme ou la recherche et le développement, sans même mentionner le parent pauvre du partage des bénéfices, pour ne pas dire son souffre-douleur : les salaires des employés du rang, que les a priori de la règlementation comptable considèrent des coûts plutôt que les « avances » en travail » qu’ils sont en réalité.

Témoin du caractère de moins en moins déterminant des chiffres comptables dans le partage des bénéfices, le fait que l’on préfère parler aujourd’hui de « chiffres de reporting », suggérant qu’ils ont valeur informative plutôt que contraignante.

Les chiffres financiers publiés au bilan sont le visage de l’entreprise que les dirigeants veulent offrir aux actionnaires, reflet d’un bras de fer séculaire engagé entre eux. Exercice ambigu par nature puisque l’idéal supposé de transparence est neutralisé par le souci censément légitime des firmes de ne rien révéler de leur véritable fonctionnement, domaine du « secret commercial ».

Les stock options furent inventés en 1975 pour araser l’antagonisme entre dirigeants et actionnaires. Grâce à elles, ceux-ci bénéficient tous ensemble d’une hausse du cours de l’action, et leurs intérêts s’alignent. Il était jusque-là de l’intérêt des dirigeants de veiller à l’intégrité des chiffres financiers, rempart contre l’avidité des actionnaires. Avec les stock-options cela cesse d’être le cas.

S’ouvrit alors l’ère de la comptabilité dite « imaginative » où les grandes firmes d’audit surent s’illustrer.  On garde le souvenir par exemple du « cash swap », dont la logique fut approuvée dans un livre blanc de la firme d’audit Arthur Andersen, qui accompagna en 2001 sa cliente Enron dans sa chute. Dans le cash swap les deux contreparties échangent des sommes identiques (oui, vous avez bien lu !), transaction censée constituer davantage qu’une opération blanche au prétexte que les sommes « échangées » sont comptabilisées sous des rubriques différentes chez l’une et l’autre partie et relèvent de traitements fiscaux distincts.

Si les dirigeants d’entreprise disposent d’une marge de manœuvre considérable dans les décisions qu’ils prennent à partir du portrait comptable de leur firme, celui-ci évalue très mal de son côté son état de santé. Pensons en particulier aux deux variables que sont le taux d’escompte utilisé pour actualiser les flux de trésorerie futurs et la dépréciation du goodwill, la valeur marchande de l’image de marque telle qu’elle se reflète dans la capitalisation boursière de l’entreprise, variables auxquelles le bilan global est très sensible. C’est la direction de la firme qui décide s’il y a eu ou non dépréciation du goodwill, tandis que la détermination du taux d’escompte des flux de trésorerie à venir intègre de manière synthétique sa vision subjective de son propre avenir, de celui de sa branche et, pourquoi pas ? du futur de la planète tout entière.

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PROJET D’ARTICLE POUR « L’ENCYCLOPÉDIE AU XXIème SIÈCLE » – Profit, par Michel Leis

Billet invité.

Voilà un mot à tiroir, un mot que l’on entend tous les jours, son apparente limpidité le met à l’abri de tout soupçon, mais certainement pas de la critique. Hors de la sphère économique, un profit est un avantage que l’on peut tirer d’une situation quelconque, on profite d’une opportunité, de la défaillance de son adversaire. Par extension, on parle du profit des entreprises qui serait l’avantage monétaire tiré de leur exploitation, mais il existe une ambiguïté fondamentale : en France, le profit n’existe pas en tant que tel dans la comptabilité. Il y a des soldes intermédiaires de gestion, un résultat net, mais nulle trace d’une ligne « profits ». Cette ambiguïté autorise la circulation de définitions et de concepts de nature différente. Pour certains, le profit est la rémunération du capital engagé dans l’entreprise, d’aucuns évoquent le profit économique, qui prend en compte la rémunération dont aurait bénéficié le capital s’il avait été placé sur un compte à terme ou tout autre produit financier. Le profit est fuyant, il s’évapore dans des paradis fiscaux, il est insuffisant, la faute aux charges qui accablent les entreprises, bien sûr. Profits records nous annonce-t-on, hausse du dividende versé par action, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes capitalistes. Ah non, il paraît que nos entreprises ne sont pas compétitives, que leurs performances ne sont pas à la hauteur de leurs concurrentes.

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LE TEMPS QU’IL FAIT LE 14 MARS 2013

Il est parfois plus important de poser une bonne question que d’apporter une réponse.

L’ONU a entamé la rédaction d’une Constitution pour l’économie mondiale

LE RÉSEAU DE CONTRÔLE GLOBAL PAR LES GRANDES ENTREPRISES, Stefania Vitali, James B. Glattfelder, et Stefano Battiston

Paul Jorion, L’économie a besoin d’une authentique constitution, le 4 septembre 2007

Ce Temps qu’il fait le 14 mars 2013 fera l’objet d’une discussion samedi 16 de 15h à 17h, ici sur la page Les débats.

Sur YouTube, c’est ici.

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LE « COURT-TERMISME » N’EST PAS UN ÉTAT D’ESPRIT

De l’avis général, le « court-termisme » est l’un des fléaux qui affligent l’économie : ce serait lui l’élément détestable qui a fait glisser la grosse entreprise d’autrefois, qui travaillait pour ses clients et ses employés, vers la grosse entreprise d’aujourd’hui, au service essentiellement de ses actionnaires et des rémunérations extravagantes qu’en extraient leurs dirigeants.

Il serait naïf cependant de voir dans ce « court-termisme » un simple état d’esprit qu’il suffirait de corriger pour résoudre les problèmes de la grosse entreprise, à l’instar des financiers qu’il suffirait de « moraliser » pour que la finance se mette désormais au service de la communauté plutôt que l’inverse constaté aujourd’hui.

Or, et comme on peut l’observer si l’on lit la série de cinq billets que je viens de consacrer ici  à « revisiter Enron », le « court-termisme » n’est pas un état d’esprit, mais un effet de structure constitué de trois éléments :

1)   Une évolution de la réglementation comptable dans les années 1980 vers une évaluation « à la casse » des entreprises,

2)   L’invention des stock-options, qui focalise l’attention des dirigeants sur une inflation constante des bénéfices mentionnés au bilan – quelle que soit la probabilité que les chiffres anticipés soient un jour confirmés par d’authentiques flux de trésorerie,

3)   Le traitement comptable de ces mêmes stock-options.

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ENRON REVISITÉ (V) UNE BONNE SANTÉ TRÈS TROMPEUSE

Post-Enron WorldENRON REVISITÉ (I) « IL Y A NOUS, D’UN CÔTÉ… ET PUIS TOUS LES AUTRES… »
ENRON REVISITÉ (II) L’ARROGANCE, MÈRE DE LA FRAGILITÉ
ENRON REVISITÉ (III) « TOUT IRA TOUJOURS POUR LE MIEUX ! »
ENRON REVISITÉ (IV) PIRATES DE LEUR PROPRE NAVIRE

Il existe une remarquable ironie dans la saga Enron, c’est le fait que Jeffrey Skilling, son P-DG et âme damnée, encore en prison au moment où j’écris, avait fait ses armes au sein du cabinet McKinsey & Co, dont il fut l’un des partenaires, parce que ce sont deux des innovations, authentiques traits de génie, de ce consultant en gestion, qui furent responsables de la disparition-éclair de la compagnie une fois qu’un accident mineur l’eut déstabilisée : le concept d’« asset-light corporation » et le système des stock-options.

À une époque pas si lointaine, on considérait qu’un bébé se devait d’être « dodu ». Puis l’on considéra qu’un bébé « dodu » était en réalité « gras », ce qui n’était pas une bonne chose, et la norme se déplaça vers le bébé « svelte ». Un bébé atteint de dysenterie s’étiole très rapidement et d’être dodu au moment où la maladie le touche s’avère avec le recul ce qui lui aura sauvé la vie. Dans les régions où la dysenterie ne sévit pas de manière endémique, la chose est moins importante, jusqu’au jour où intervient l’accident individuel…

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ENRON REVISITÉ (IV) PIRATES DE LEUR PROPRE NAVIRE

Post-Enron WorldENRON REVISITÉ (I) « IL Y A NOUS, D’UN CÔTÉ… ET PUIS TOUS LES AUTRES… »
ENRON REVISITÉ (II) L’ARROGANCE, MÈRE DE LA FRAGILITÉ
ENRON REVISITÉ (III) « TOUT IRA TOUJOURS POUR LE MIEUX ! »

Et quel est votre sentiment à propos de ces employés, dont l’un m’écrivit récemment – qui avait 330.000 dollars sur son compte 401(k), les économies de toute une vie, qui a travaillé de nombreuses années pour votre compagnie, qui vit dans l’État du Dakota du Nord. Ces 330.000 dollars en valent aujourd’hui 1.700. Vous, il vous reste quasiment tout de vos 66 millions de dollars. Cette famille a perdu toutes ses économies. Comment arrivez-vous à expliquer cela ? Comment se fait-il que les gens au sommet se sont enrichis alors que ceux de la base sont ruinés ? […] Ce qui me frappe, nous qui nous interrogeons sur Enron, s’il fallait faire une comparaison avec un cas similaire, c’est que dans le cas du Titanic, le capitaine avait choisi de sombrer avec son navire. Alors qu’avec Enron, le capitaine a commencé par s’attribuer à lui-même et à ses amis, un bonus, il s’est ensuite fait descendre, lui et les huiles, dans un canot de sauvetage, avant de brailler à l’intention des autres : « Maintenant que j’y pense : ne vous inquiétez pas, tout va très bien se passer ! »

Ces paroles furent prononcées par le Sénateur démocrate du Dakota du Nord, Byron Dorgan, lors de l’audition de Jeffrey Skilling, ancien P-DG d’Enron, devant une commission du Sénat américain, le 26 février 2002.

Quelles qu’aient été l’arrogance et l’hybris de la compagnie Enron à son apogée, ses dirigeants se comportèrent effectivement très prudemment pour tout ce qui les touchait personnellement, comme s’ils n’avaient pas été entièrement convaincus de la validité de leur business plan : construction et entretien de canots de sauvetage, pillage systématique de la firme lorsqu’elle entama une chute qui ne dura pas plus de 46 jours, pillage anticipé même durant son heure de gloire. Toutes manœuvres qui furent favorisées par une évolution libertarienne de la réglementation financière et de sa supervision, de la fiscalité et des règles comptables. « Un tiens vaut mieux que deux tu l’auras » devint le principe qui présidait au partage du butin aussitôt celui-ci rassemblé. La mise à sac en était facilitée, et banalisée aux yeux de l’opinion : « Que voulez-vous ? C’est comme cela que l’on fait dans les affaires ! ».

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LA POUSSIÈRE ACCUMULÉE SOUS LE TAPIS EMPÊCHE D’ENTRER DANS LA PIÈCE

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

L’image de la poussière qu’on a repoussée sous le tapis en telle quantité et pendant si longtemps que l’on ne peut désormais plus entrer dans la pièce s’est imposée à moi à la lecture ce matin d’un article par David Enrich et Sara Schaefer Muñoz dans le Wall Street Journal, intitulé : « EU Lenders Kick Troubles Down the Road ».

Parce que – oui, vous allez être surpris – plutôt que de remettre en ordre leurs affaires grâce à la manne des mille milliards d’euros dispensée par la Banque centrale européenne dans le cadre de la Long-Term Refinancing Operation (LTRO), les banques européennes préfèrent contourner l’obstacle.

L’astuce la plus pittoresque mentionnée dans l’article est le prêt à l’abonnement des courses de taureaux en Espagne, la plus douteuse est la vente provisoire qui permet de gonfler et dégonfler les bilans selon les nécessités des déclarations de résultats.

Au sein de la zone euro, toutes les ressources de la comptabilité créative sont désormais mobilisées à l’échelle industrielle : retitrisation (on fait de la tête de veau toute neuve avec les restes invendables), « bad » banks filialisées, prêts « synthétiques » qui ne sont rien d’autre que des ventes fictives, montages divers permettant de déplacer le peu présentable vers le hors-bilan, etc.

Pour moi qui ai décrit toutes ces combines dans le livre que j’avais consacré à l’affaire Enron, je me croirais revenu à cette époque bénie des dieux pour la finance rapace. La crise présente est décidément enferrée dans le « plus ça change, plus c’est la même chose ».

Les notes confidentielles à l’intention des ministres des finances, qu’évoque François Leclerc dans son plus récent billet, signifient que l’on n’ignore rien du caractère malsain de la situation au niveau de la Commission européenne. Mais les ministres des finances européens se sont surtout montrés experts en surdité sélective au cours des années récentes. Attendront-ils une fois de plus que l’ardoise se monte à mille milliards d’euros avant de prendre les mesures qui s’imposent ?

C’était en quelle année déjà que M. Trichet à la tête de la BCE déclarait qu’il faudrait bien un jour prendre en compte la décote des prêts toxiques ? Non seulement on attend toujours, mais l’article du Wall Street Journal attire l’attention sur le fait que l’on repart à la vitesse du bolide dans la direction opposée.

Ah oui ! rappelons-le à l’intention de ceux qui auraient pu l’oublier : l’affaire Enron, ça s’était très mal terminé.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction numérique en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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APPEL AUX COMPTABLES

L’un d’entre vous m’adresse un mail qui pose une question essentielle dont je ne connais pas la réponse – même si je me la suis posée de temps à autre sans jamais l’approfondir : qui a un jour décidé que les armes financières de destruction massive seraient « hors-bilan » pour les sociétés ? De manière plus générale, quelle est la (ou quelles sont les) philosophie(s) qui président à la mise hors-bilan de certains postes comptables ?

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Le temps qu’il fait, le 24 septembre 2010


1ère prise…

La Roumanie aujourd’hui
L’Irlande depuis lundi
Un frémissement dans le rapport de force entre la finance et les politiques ?
Le prix

Le dessillement : le nouveau numéro de le débat
• Le rôle de la comptabilité, J. Richard
• la tyrannie dans l’entreprise, M. Brischoux
• les multinationales et le non-droit, J.-P. Robé
• le capitalisme est-il libéral ? V. Charolles

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Prendre le taux d’intérêt au sérieux ?

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Quand une banque vous prête de l’argent, elle vous communique le taux d’intérêt qu’elle exigera de vous. Il y a à ce taux trois composantes : la base, c’est le coût de financement, le taux d’intérêt dont elle s’acquitte elle-même sur cet argent qu’elle va vous prêter (si la banque « inventait » l’argent qu’elle vous prête, ce coût serait de zéro ; malheureusement pour les banques, ce n’est pas le cas). Le deuxième composant, c’est son profit. Le troisième composant, c’est la prime de risque : c’est la partie qui tient compte du fait que certains ne rembourseront pas et ce qu’elle vous réclame comme prime de risque résulte d’une évaluation statistique des gens comme vous faisant ce même type d’emprunt, etc.

Sur un exemple : la banque vous prête de l’argent sur une certaine durée, disons cinq ans, elle n’emprunte pas elle-même cet argent pour cinq ans, elle l’emprunte pour trois mois, ou pour un mois, et elle renouvelle cet emprunt à chaque échéance de trois ou de un mois, elle « fait rouler » son prêt. Il y a là un coût pour elle, coût moins élevé en général (à moins que la courbe des taux ne soit « inversée », ce qui arrive parfois) que d’emprunter elle-même sur cinq ans pour vous prêter cet argent. Disons, coût de financement pour la banque : 1,25 %, profit : 0,75 %, prime de risque dans votre cas 3 %, Donc, total : 5 %. Sur un exemple historique récent : les prêts européens à la Grèce. Coût, disons : 1,5 %. Prime de risque : 0 %, puisque les pays européens garantissent solidairement le prêt. Taux d’intérêt réclamé : 5 %. Donc profit : 5 % – 1,5 % = 3,5 %. Je ne plaisante pas bien entendu, c’est vraiment comme ça que ça s’est passé.

Jusqu’ici, la prime de risque n’a pas été prise très au sérieux par les banquiers : les compagnies d’assurance sont obligées de faire de réelles provisions mais les réserves que les banques constituent sur les prêts qu’elles accordent ont toujours été jusqu’ici d’un montant plus ou moins symbolique. Si ce composant « prime de risque » compris dans le taux d’intérêt avait été pris au sérieux, on n’en serait pas là : si un grand nombre de défauts se produisaient simultanément en raison d’une mauvaise conjoncture économique, on se tournerait vers les réserves qui ont été constituées et – si le calcul a été fait correctement – l’argent qui compense les défauts serait là. Au lieu de cela, ce « coussin » s’est ajouté de fait à la marge de profit et a été distribué en dividendes et en bonus aux dirigeants de la banque.

Ceci pourrait changer, pas de manière dramatique peut-être mais au moins au niveau des principes, si une mesure envisagée par le FASB (Financial Accounting Standards Board), le bureau américain des normes comptables financières, était mise en application. La mesure du revenu net dû aux intérêts (net interest income) au bilan va devoir tenir compte des réserves faites pour un non-remboursement éventuel et la somme calculée devra se retrouver effectivement en réserves. Jusqu’ici, le net interest income était essentiellement calculé à partir du taux d’intérêt global.

Une remarque de David Reilly, le journaliste qui analyse la mesure proposée dans le Wall Street Journal de ce matin : pour continuer comme avant de présenter à leurs actionnaires un chiffre impressionnant de net interest income, les banques vont être tentées de réduire les réserves qu’elles constituent sur les prêts qu’elles accordent.

Décidément, on n’est pas près de perdre les bonnes habitudes dans le secteur bancaire.

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BFM Radio, lundi 15 mars 2010 à 10h46 – La fraude ordinaire

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Le gros rapport publié la semaine dernière sur la fin de Lehman Brothers a créé la surprise. Les choses qu’on y découvre ont un parfum de déjà vu. Et ce qu’on a déjà vu a un nom dont la plupart se souviennent, c’est Enron, la compagnie « modèle », septième entreprise aux Etats-Unis en son temps, spécialisée dans le négoce de l’énergie qui, en 2001, s’effondra en quelques semaines.

Quand Enron est tombée, les écrans de fumée se sont dissipés et on a découvert qu’au-delà des jeux de miroirs, il n’y avait pas grand-chose. Le rapport de 2 000 pages, mandaté par ceux qui ont perdu des plumes dans la faillite de Lehman Brothers, révèle que, pour ce qui touche aux tripatouillages de sa comptabilité, la quatrième firme de Wall Street n’avait rien à envier à Enron. Quand la fin du trimestre financier approchait, on déguisait un « repo », une mise en pension de titres, en une vente, et on améliorait de cette façon le bilan de 50 milliards de dollars environ. Une fois les chiffres publiés, on rapatriait la dette et on rendait les sous. Ça arrangeait tout le monde : les investisseurs étaient contents, la notation de crédit était dopée, et quand cela a commencé à sentir le roussi, la direction de Lehman a pu dire sur un ton d’autorité, que la firme avait pris des mesures draconiennes pour réduire son endettement. Elle ne l’avait pas fait, et n’avait aucune intention de le faire. Entre le début de ses ennuis et sa faillite, Lehman est même arrivé à multiplier son exposition au risque, par trois.

Et ces manipulations étaient légales. Enfin presque. Lorsque de nouvelles règles de comptabilité furent mises en place aux Etats-Unis en 2000, une équipe chez Lehman s’est mise au travail pour trouver comment les contourner – ce n’est pas exactement ce qu’on appelle : « respecter l’esprit de la Loi ». Comme la combine trouvée était trop grosse pour l’Amérique, on s’adressa à un cabinet d’avocats à Londres, prêt à jurer qu’une fausse mise en pension était parfaitement légale en Angleterre, on trouva aussi – comme dans le cas d’Arthur Andersen avec Enron – une grande firme d’audit prête à détourner la tête le temps qu’il faudrait à la fin de chaque trimestre.

Certains commentateurs s’empressent de dire que l’opération « Repo 105 », parce que c’étaient les 105 % de collatéral qui permettaient de faire passer la mise en pension pour une vente, était une invention originale de Lehman Brothers. Mais qui mettrait la main au feu que rien de tel n’existait dans les comptes de Bear Stearns, qui avait précédé Lehman dans sa chute de très peu ? Et je ne parle encore là que des morts ! Combien d’autres Enron parmi ceux qui sont toujours en vie ?

Pourquoi le font-ils ? Vous savez très bien ce qu’ils diraient : « Parce que les autres le font, et que ce serait un tel handicap pour moi si je ne le faisais pas : je ne m’en sortirais jamais ! » Ce genre d’arguments, on l’a beaucoup entendu ces deux dernières années : « Si on l’interdit ici : d’autres le feront ailleurs », sous-entendu : « D’autres… et moi y compris ! ». N’empêche, même si c’est vrai, on aimerait bien entendre de temps à autres, la phrase qui présente ce genre d’arguments, précédée par : « Je sais que c’est malhonnête mais… » Mais ce « Je sais que c’est malhonnête… », on ne l’entend en réalité jamais. Et c’est pourquoi le meilleur terme pour ce qui vient d’être découvert à propos de Lehman Brothers, c’est : la « fraude ordinaire ».

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