De l’anthropologie à la guerre civile numérique (XIV), Les règles comptables, entretien réalisé le 21 mars 2016

Jacques Athanase GILBERT

La dématérialisation de l’économie se fait au détriment des travailleurs. La réalité objective n’est-elle pas une réalité de prédation ?

Paul JORION

Cette prédation est organisée grâce à une astuce comptable : le salaire est considéré comme un coût pour l’entreprise alors que la distribution de bonus et de dividendes est présentée comme une part de bénéfice. Selon cette perspective, l’un doit être minimisé quand l’autre est maximisée. Il s’agit bien sûr d’une simple convention mais nul ne la remet en question : pour une raison qui m’échappe, elle semble aller de soi.

Franck CORMERAIS

Vous évoquez régulièrement l’importance des règles comptables.

Paul JORION

Elles sont notre véritable constitution. Permettez-moi de remonter le temps de quelques années pour illustrer mon propos. Le 2 avril 2009, la hausse brutale de 5% de la Bourse a été interprétée par l’ensemble de la presse française, y compris la presse spécialisée, comme la conséquence d’un événement politique mineur d’ordre purement national. Or, quelques semaines auparavant, la publication des résultats des entreprises américaines au titre de l’exercice 2008 avait révélé que plus de la moitié d’entre elles étaient insolvables. Face à ce constat, le Comité des Finances du Congrès avait sommé les représentants du Financial Accounting Standards Board (FASB) de modifier les règles comptables au terme d’une réunion particulièrement houleuse. Si certains dirigeants du FASB présentèrent leur démission afin de protester contre cette remise en cause de leur indépendance, d’autres au contraire se soumirent à l’injonction du pouvoir politique. Les nouvelles règles comptables édictées le 2 avril 2009 ont permis d’afficher la solvabilité des entreprises américaines avec, pour conséquence immédiate et sur le plan mondial, une hausse boursière de 5 %. Cet enchaînement de circonstances a totalement été occulté en France, non par une quelconque censure, mais par un manque d’accès à l’information. Il convient toutefois de noter que ces carences sont aujourd’hui moins flagrantes. Les journalistes du Monde et des Échos lisent désormais régulièrement le Financial Times et le Wall Street Journal.

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