Claude Durand (1938 – 2015)

J’ai eu le très grand honneur d’être chez Fayard un « auteur Durand ». C’est Claude Durand qui lisait mes manuscrits et le produit fini était l’aboutissement de nos conversations.

En 2009, Durand prit sa retraite et Olivier Nora prit sa succession, avant que ce ne soit aujourd’hui Sophie de Closets. Durand quitta le grand bureau du 5ème étage chez Fayard pour un beaucoup plus petit que l’on rejoignait par un dédale de couloirs dans l’immeuble contigu des éditions Larousse.

On me demandait alors : « Qui s’occupe maintenant de vos livres ? » et je répondais avec fierté : « C’est toujours lui ! », ce qui m’a valu bien des regards admiratifs car Durand avait conservé dans sa retraite une poignée d’auteurs dont il tenait à assurer l’édition des textes.

Claude Durand avait créé la collection « Combats » au Seuil. Il a été le premier à traduire en français Gabriel Garcia Marquez, c’est lui qui a ouvert l’Occident aux manuscrits d’Alexandre Soljenitsyne. Il a dénoncé le système des prix littéraires.

Claude Durand, un ami et un très grand monsieur, que je regrette respectueusement.

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CENT ANS D’AIR, par Timiota

Billet invité

Pilar Ternera et Macondo, un Colonel sans armée, tout le monde de Cien años de soledad (Cent ans de solitude) nous est laissé pour l’éternité par Gabriel García Márquez, colombien universel dont on regrette évidemment la récente disparition. Œuvre qui travaille nos imaginaires en leur tréfonds, nous ne saisirons, à chaque lecture, que des bribes piochées aux niveaux de lecture multiples enchevêtrés par l’auteur, des fragments d’images encore présentes de pétrole brut dans une tasse de café. Pique à soi-même, on n’oublie sans doute qu’en dernier, des Cien Años, les épisodes d’oubli et les récits des notules rendues nécessaires pour parer cet oubli.

Cent ans est une durée paradoxale, encore assez accessible à notre projection de mortel, et dont nous savons pourtant – quand nous avons pu exhumer un carton jauni ou du papier journal enfoui par des maçons pressés en retapant telle plinthe – qu’à son issue, les comparaisons terme à terme sonneront faux : des émergences et des submersions auront fait apparaitre ou disparaitre des îles, des gitans auront voyagé pour les conter, les rêver, y dormir, y vivre peut être.

Un romancier de 2114 parlera, qui sait, comme « Gabo ». Il parlera aussi d’une ile d’humanité, un Macondo XXL de 40.000 kilomètres de circonférence, nuageux, volcanique et calme, fait de tant de terre et de tant d’eau.

Et d’air. Mais au juste, non, pas de tant d’air, d’air un peu juste plutôt.

Et il dira dans quelles notules de 2014 on parle de l’air qu’il n’y a pas tant, de comme il fut épatant, comme il risque de ne plus l’être tant.

Cent ans d’air qu’on fatigue, qu’on agace, qu’on turbine, qu’on charbonne, qu’on chagrine, qu’on aspire pour de grands et beaux maelstroms.

Cent ans d’air.

À toi l’autre Gabo qui respire en 2114, que te dire, sinon qu’à cause de notre Gabo à nous, à cause de l’humaine multitude de notre grand Macondo révélée mieux que jamais à nos propres yeux par ses Cents ans de solitude, nous te devons peu et peut être beaucoup, lis nos notules et tu verras : nous te devons au moins l’air d’ici et de maintenant, et vraiment, non vraiment pas moins.

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PRIVATE JOKE

À propos de

On peut avoir réussi dans un pays qui n’est pas le sien (comme le Belge Louis Carette en France – private joke !)…

La fierté d’une communauté

Message :

Je me permets de vous faire remarquer que Félicien Marceau avait aussi – et cela n’a rien à voir avec ses opinions politiques – du talent. C’est pénible, d’accord, mais c’est ainsi, et ce n’est pas Leni Riefenstahl qui me contredira… Pour moi, le talent n’excuse rien, mais surtout il faut qu’il reste à sa place, dans son domaine, et pas dans un autre, mais ce pourrait être l’objet d’un débat animé… Ce qui me permet de rendre hommage ici à Igor Recht, (lui aussi à l’INR vers cette époque, et puis je pense à Londres) qui fut mon professeur il y a longtemps, et qui le premier m’a parlé de ce Louis Carette et de ce qu’il était devenu après avoir eu cette autre carrière en Belgique, pendant l’occupation. Ce que je n’avais pas bien compris, à l’époque… J’étais bête : je ne voyais là qu’un vieil homme qui me parlait de choses anciennes et dépassées. Le talent, c’est comme la bêtise, ou la méchanceté, ça va, ça vient, et on peut même faire une carrière dessus, et je ne parle pas du reste…

Bien à vous,

Bernard Breuse.

P.S. Il y a une page Wikipédia sur monsieur Carette. Comme je suis pour la transparence, pourquoi ne pas en donner la référence, dans un de vos prochains posts, si cela vous convient ?

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Corinne Hoex et la famille pas sainte du tout

J’ai dîné mercredi soir avec Corinne Hoex. « Oe » en flamand représente le son « ou » et le « x » final se prononce, Corinne Hoex, se dit donc « Corinne Houks ».

Cela faisait quarante-trois ans que nous n’avions pas dîné ensemble. À une époque, nous le faisions pourtant tous les soirs. Nous nous connaissions bien. Nous voyagions ensemble. Elle a même encore, paraît-il, la photo dans un album d’une masure en ruines dans la région de Lamballe, dont nous avions, selon elle, cherché a convaincre ses parents de l’acheter. Nous nous connaissions au point d’avoir un fils ensemble.

J’ai été informé de temps à autre au cours de ces quarante-trois années de ce qu’elle faisait. Qu’elle était antiquaire par exemple à une époque.

En 2001, Corinne Hoex a publié aux Éditions de l’Olivier un roman : Le grand menu. Je l’ai lu et beaucoup aimé ; j’étais content de voir que la presse en rendait compte élogieusement.

Le grand menu parle de l’enfance : la narratrice, qu’il est tentant d’assimiler à l’auteur de l’ouvrage, y met en scène ses parents. Le père et la mère qu’on trouve décrits là, le premier, fantasque et violent, la seconde, prosaïque et distante, sont étrangers aux personnes que j’ai connues quant à moi. Il s’agit pourtant apparemment dans Le grand menu, de portraits, puisque tous les détails sont par ailleurs fidèles : la maison familiale à Anderlecht, un quartier de Bruxelles, avec son verger au fond duquel il y a une maisonnette pour enfants, l’autre maison à la mer, à Coxyde, le père à la tête de son usine : son imposante scierie de bois précieux où un énorme tronc de bois africain se voyait soigneusement déroulé en un mince feuillet qui servirait au placage (Corinne m’apprend que l’usine fut achetée, démontée et remontée à l’identique en Tunisie), sa Jaguar un peu incongrue et sa passion pour la voile, la mère dirigeant elle d’une main de fer sa bagagerie et sa maroquinerie de luxe, deux magasins légendaires du Bruxelles séculaire, sa passion pour le scrabble et les mots croisés.

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« Bartleby » et la résistance passive, par Jacques-Émile Miriel

Billet invité.

Bartleby le Scribe de Herman Melville est une histoire stupéfiante. Elle se déroule vers 1850 au cœur même du monde des affaires, à Wall Street. Ce lieu à lui seul symbolise la puissance en matière économique. Nous sommes dans le cabinet d’un avoué, c’est d’ailleurs lui le narrateur. A près de soixante ans, cet Américain fait figure de philanthrope et d’humaniste. Il aime le travail, comme il le laisse entendre au début du récit. Son étude étant prospère, il décide d’embaucher un nouvel employé, un « scribe », c’est-à-dire un « copiste de pièces juridiques » (en anglais un law-copyist). Apparemment, il n’y a qu’une unique candidature, immédiatement acceptée par l’avoué. Ainsi apparaît, comme de nulle part, Bartleby. Voici comment nous est présentée la chose :

A la suite de l’annonce que j’insérai, un jeune homme immobile (a motionless young man) apparut un matin sur le seuil de mon étude (nous étions en été et la porte était ouverte). Je vois encore cette silhouette lividement propre, pitoyablement respectable, incurablement abandonnée ! (I can see that figure now – pallidly neat, pitiably respectable, incurably forlorn !) C’était Bartleby.

Cette première description de Bartleby pourrait sembler à juste titre défavorable. Néanmoins, par un raisonnement tout personnel, l’avoué estime que ce candidat conviendra au poste qu’il offre. Nous verrons qu’à chaque étape de l’histoire, l’homme de loi éprouve une tendance irrésistible à justifier Bartleby. Se contredisant presque d’un paragraphe à l’autre, le voilà maintenant qui affirme que ce nouvel employé, « un homme d’aspect aussi singulièrement rassis » (a man of so singularly sedate an aspect), aura une « influence salutaire » sur les autres scribes de l’étude, et qu’il sera par conséquent un véritable atout dans l’équipe.

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PIERRE VERSTRAETEN (1933 – 2013)

J’ai découvert Sartre à l’âge de treize ans, quand une « grande fille » de quinze ans qui m’avait demandé ce que je lisais avait fait la moue devant les Victor Hugo, Jules Romains, Anatole France que j’avais à lui proposer : « Il faut lire Hervé Bazin, il faut lire Camus, Sartre ! ».

J’étais allé acheter Vipère au poing en livre de poche. Pour Sartre, ce n’était pas nécessaire : La nausée se trouvait sur les rayons de la bibliothèque de mes parents, même si ce n’était pas sur l’étagère où se trouvaient les romans qu’ils me suggéraient de lire.

J’ai lu La nausée et j’ai en effet eu le sentiment, l’ayant refermé, d’être sorti de l’enfance. Du coup, j’ai lu tout le reste ou presque. J’en ai conçu à l’arrivée le sentiment qu’il y avait chez Sartre à boire et à manger. J’ai en particulier conservé le souvenir des trois volumes des Chemins de la liberté comme du retour des Hommes de bonne volonté mais sur un mode mineur, les personnages limpides de Romains, crapules ou héros, étant remplacés ici par des versions floutées, approximative chacune à sa façon. L’image du Jean-Sol Partre que Vian mettait en scène dans L’écume des jours coïncidait parfaitement avec celle que je m’étais construite de mon côté au fil des années.

Plus tard, j’ai bien connu Jean Pouillon, proche de Sartre dont il fut à une époque le secrétaire après avoir été son élève au lycée du Havre, alors que celui-ci rédigeait précisément La nausée. Les anecdotes drolatiques que Pouillon me rapportait sur Sartre et sur ses proches venaient étoffer l’image d’un sceptique surdoué ayant fait flèche de tout bois, secoué le plus souvent d’un fou-rire intérieur devant la condition humaine plutôt que le tribun enflammé qu’il affectait quelquefois d’être.

Ce qui m’amène à Pierre Verstraeten, qui vient de disparaître, que j’ai eu l’honneur de connaître à l’époque où il était à l’Université Libre de Bruxelles l’assistant de Chaïm Perelman, mon professeur d’histoire de la philosophie et de logique formelle.

Verstraeten était – et de là ma longue introduction – la personne qui ne voulut jamais soupçonner Sartre d’avoir parfois ri sous cape : tout chez ce dernier lui semblait également digne d’être érigé en monument.

Avait-il raison ? je ne le pense pas, mais si Sartre devait un jour être hissé au rang des plus grands philosophes du XXème siècle (je ne dis pas « penseurs » car cela il le fut certainement), Verstraeten, son disciple indéfectible, y serait sûrement pour quelque chose.

 

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AMIN MAALOUF, ENCORE UN PETIT EFFORT !, par Michel Martin

Billet invité

Vous savez qu’Obama est communautarien ? C’est en tout cas ce qu’a expliqué Julie Clarini dans sa chronique « Les idées claires » du 23 Juin 2011. Je la cite :

«..l’historien James Kloppenberg, spécialiste de l’histoire intellectuelle américaine,… voit chez Obama tous les traits d’un homme marqué par la pensée communautarienne. Le mot n’évoque rien de ce repoussoir qu’est pour nous en France la communauté, ou au communautarisme. C’est une école philosophique qui répond au libéralisme en l’attaquant sur sa conception de l’individu ; le libéralisme postule un individu sans attache, exclusivement rationnel ; cet être-là n’existe pas aux yeux des communautariens pour qui l’homme est autant relationnel que rationnel. La dépendance vis-à-vis de l’autre est tout aussi constitutive de l’homme que sa raison. L’homme est toujours issu d’un groupe et porteur de valeurs qui le façonnent. »

J’ai voulu creuser un peu plus la question et je n’ai pu éviter quelques textes très documentés d’Alain de Benoist sur cette controverse américaine libertarien-communautarien . Depuis quelques temps, je mène une réflexion qui m’a emmené du côté d’Auguste Comte et de la sociocratie qui pourraît très facilement s’inscrire dans la généalogie de la pensée communautarienne, tant elle a de points communs avec elle. La fécondation de la pensée d’Auguste Comte avec la cybernétique a permis à Gérard Endenburg d’appliquer la sociocratie de façon cohérente au management auto-organisé de son entreprise dans les années 70-80. Son expérience se poursuit aujourd’hui dans le monde entier sous l’égide du « Global Sociocratic Centers Website ». Je voudrais souligner que la sociocratie d’Endenburg tient plus que tout à ce que l’entreprise ou l’organisation ne soit plus le siège « d’aucune objection argumentée d’aucune personne», ce qui est cohérent avec une démarche systémique pour laquelle plus l’information disponible est juste et large et mieux il sera possible de guider le système. Il s’agit donc d’un mode d’organisation qui non seulement n’écarte pas les objections des participants, mais de plus les souhaite et s’en enrichit.

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Hors série : D’ÉTRANGES BIBLIOTHEQUES, par François Leclerc

Billet invité.

Signe de leur prochaine disparition annoncée, ou au contraire de leur valeur renouvelée, les livres connaissent ces temps-ci d’étranges aventures. A Varsovie, un bouquiniste a créé un « Cimetière des livres oubliés », tandis qu’à Vienne, en Autriche, un artiste vient d’implanter en pleine ville des « armoires à livres ».

Le premier, Waldemar Szatanek, a puisé son inspiration – en l’adaptant – dans un époustouflant roman de Carlos Ruiz, « L’ombre du vent ». Dans sa boutique, on peut contre un droit d’entrée de 30 zlotys (environ 7 euros) venir choisir et emporter autant de livres que l’on peut en emporter. Les étudiants et les retraités ont un tarif réduit. Un grand et solide sac est remis à l’entrée à cet effet, mais il n’est pas interdit d’apporter ses cartons.

L’idée est de sauver les livres jetés ou laissés pour compte d’une fin atroce à la décharge publique. A Varsovie, plus de 100.000 livres par an sont recyclés en papier ou envoyés à la décharge. Plus de 2.000 livres, tous genres confondus, trouveraient ainsi quotidiennement de nouveaux lecteurs, on n’ose pas dire propriétaires.

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Robin des Bois

Le « monde à l’envers » est l’un des thèmes éternels de la littérature. Imaginer le monde à l’envers fait toujours rire et très souvent réfléchir. Dans Robin des Bois, une légende qui se perd dans la nuit des temps, ce sont les pauvres qui volent les riches.

Douglas Fairbanks (1922)

Erroll Flynn (1938)

Sean Connery (1976)

Kevin Costner (1991)

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Lévi-Strauss : la machine à penser

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

J’ai réagi à chaud à la mort de Lévi-Strauss dans Claude Lévi-Strauss (1908 – 2009), voici le petit texte que je viens d’écrire spécialement à l’intention de mes amis de La Revue du MAUSS.

La première image qui me revient de Claude Lévi-Strauss date de la fin des années soixante et c’est celle de son dos : les longues minutes qu’il pouvait passer lors de son cours au Collège de France, le dos tourné à la salle, tout occupé au dessin d’un diagramme représentant les relations d’inversion entre divers passages de mythes amérindiens. Cette absence totale d’intérêt pour ceux qui venaient l’écouter débutait au moment où il entrait dans l’amphithéâtre, sans le moindre regard pour eux, et il ignorait tout aussi bien son auditoire au moment de quitter la salle.

On pourrait évoquer la timidité, ou l’arrogance, mais il ne s’agissait pas de cela : c’était plutôt que les choses qui l’intéressaient étaient peu nombreuses et faisaient pour lui l’objet d’une quête d’ordre essentiellement privé. Le désir de communiquer n’était pas le sien, et s’il communiqua, ce fut principalement – et comme il se plaisait à le rappeler – à la demande d’autres : directeurs de collection, UNESCO, éditeurs, autorités académiques, etc.

Ceux parmi ses élèves qui furent ses proches, évoquent – non sans une certaine amertume – le fait que ses contributions aux conversations qu’ils tentèrent d’avoir avec lui furent principalement monosyllabiques. Je ne lui parlai personnellement en tête-à-tête qu’en très peu d’occasions mais durant ces rares fois, mon expérience fut très différente. Je me souviens en particulier d’une conversation longue et animée que nous avons eue – vingt ans après l’époque où je participai à son séminaire – consacrée au rapport existant (ou n’existant pas) entre les objets mathématiques et le monde. Les interlocuteurs qu’il put trouver sur les rares sujets qui le passionnaient n’existaient en réalité qu’en très petit nombre.

Chose à laquelle il m’est difficile de m’identifier personnellement, la quête solitaire lui paraissait non seulement le mode par défaut de la réflexion intellectuelle, mais bien plus encore, sa forme ordinaire. En témoigne en particulier, son insistance à affirmer – non sans une certaine satisfaction d’ailleurs – qu’il n’était pas à la tête d’une école. Sentiment que ne partageaient ni ceux qui se considéraient légitimement ses disciples, ni les imitateurs innombrables, et au talent très inégal, de sa fameuse anthropologie structurale. L’illusion qu’il entretenait de l’absence d’une école de pensée lévi-straussienne, reflétait tout simplement le peu d’intérêt qu’avaient à ses yeux les travaux des chercheurs que son œuvre inspirait, confirmation supplémentaire du caractère purement privé de sa « pulsion épistémophile ».

J’ai lu ces jours derniers, les hommages de certains de ses autres élèves et nous sommes nombreux aujourd’hui à nous souvenir d’un talent très spécial dont notre maître faisait montre à l’occasion de son séminaire. Toujours attentif aux propos de son invité, il lui arrivait de le laisser se dépatouiller dans un exposé laborieux des travaux auxquels celui-ci avait consacré dix années de sa vie au moins, pour lui dire quand il avait fini : « Ne pourrait-on pas également présenter les choses de la manière suivante ? … » Et de porter alors l’estocade, en faisant apparaître – pareil au magicien – l’harmonie et la beauté enfin rétablies dans leurs droits, au sein du système boiteux que le malheureux avait seulement été capable de construire.

L’humiliation de l’invité n’était pas recherchée par lui, et il aurait sans doute été très surpris si on la lui avait mentionnée, ni non plus l’arrogance. Non : il s’agissait pour Lévi-Strauss de comprendre, et ce qu’il nous communiquait sous forme d’explication (puisqu’après tout, nous étions là), c’était ce déchiffrage qu’il avait opéré à titre privé et dont le mécanisme devait être de la même nature exactement que quand il lisait un ouvrage mal ficelé dans l’espace clos de son propre bureau.

Le monde était en effet pour Lévi-Strauss un vaste ensemble de choses à comprendre. Il s’appliqua sans aucun doute à cette tâche dès son premier jour et il est mort, j’en suis sûr, en continuant à penser. Nous qui avons eu l’honneur de le côtoyer en avons immensément bénéficié. Qu’en a-t-il lui tiré ? Rien ou presque. Qu’importe ! la machine à penser à la fois grandiose et monstrueuse qu’il était – à la fois Dieu et animal – avait cette capacité de fonctionner en circuit fermé, sans apport extérieur. « À la fois Dieu et animal », comme Octave réfléchissant à sa double nature dans la pièce inachevée L’apothéose d’Auguste que Lévi-Strauss évoque dans Tristes Tropiques. Avec Octave se métamorphosant en Auguste, c’était certainement le paradoxe de sa propre personne qu’il mettait en scène. Sans aucune prétention d’ailleurs : la vanité n’avait aucune place dans son univers. Il était bien au-dessus de tout cela !

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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