Archives de catégorie : Littérature

De l’eau, ou de l’or ?

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Vous aurez vu cette photo qui tourne en boucle sur l’internet en raison de la ressemblance étonnante en effet entre la jeune fille  et Greta Thunberg.

Vous aurez noté que la photo nous est présentée comme « three children extracting water from a well in the Yukon Territory in Canada in 1898 » : trois enfants puisant de l’eau d’un puits dans le Yukon au Canada en 1898. Vous aurez noté aussi que quelqu’un – j’imagine à l’époque – a écrit dans le coin en bas à droite de la photo : « Youths operating gold mines […] Klondyke […] », ce qui signifie « Des jeunes travaillant dans les mines d’or […] Klondyke ». Le Klondike est effectivement dans le Yukon, mais chercher de l’or et puiser de l’eau, ce n’est pas exactement la même chose, même si la première activité implique certainement la seconde.

Une dernière observation : 1898, c’est l’année où Jack London se trouvait là lui aussi, dont il nous ramena de merveilleuses et terrifiantes aventures comme L’appel de la forêt ou Faire un feu. Ne serait-il pas formidable que Greta Thunberg (en l’occurrence, nouvelle instance du comte de Saint-Germain 😉 ) et Jack London aient eu l’occasion d’échanger quelques mots, cherchant l’un et l’autre… de l’or ?

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Quinzaines, Félicien Marceau : « Le péché de dissimulation », le 1er septembre 2019

Félicien Marceau : « Le péché de dissimulation »

En janvier 1946, Louis Carette, plus connu ultérieurement sous son nom de plume de « Félicien Marceau », est condamné par un tribunal belge à quinze ans de travaux forcés pour faits de collaboration avec l’occupant. Carette se cache en France à cette époque. Il échappera à cette peine.

J’ai entendu parler de cette affaire durant mon enfance parce que mon père, sous-officier des grenadiers comme lui, a été appelé à la barre comme témoin à décharge. Durant mon adolescence, j’ai découvert dans la bibliothèque familiale un exemplaire d’un roman de Carette datant de cette époque : Le péché de complication, paru en 1942 aux Éditions de la Toison d’Or, une émanation du ministère des Affaires étrangères de l’Allemagne nazie, qui publierait en Belgique la fine fleur de la collaboration : Léon Degrelle, führer du mouvement fasciste pronazi Rex, le politicien Henri de Man, théoricien avant-guerre d’une variété originale du fascisme : le « planisme », et Premier ministre durant la première année de l’occupation quand il prônera un monarchisme autoritaire . Continuer la lecture de Quinzaines, Félicien Marceau : « Le péché de dissimulation », le 1er septembre 2019

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Des hasards du calendrier … qui n’en sont pas vraIment…

Je viens de mentionner dans mon dernier billet « les hasards du calendrier » à propos de deux événements que nul autre que moi sans doute n’aurait songé à rapprocher : les débordements tragiques ayant accompagné les funérailles du chanteur ivoirien DJ Arafat et la déclaration du syndicat patronal américain Business Roundtable récusant le pouvoir (impérialiste depuis les années 70) des actionnaires des grandes entreprises sur notre vie économique à tous.

Aujourd’hui 31 août, l’affaire Yann Moix est partout sur vos sites d’actualité : Moix, lauréat de la littérature francophone, se trouve être aussi l’auteur autrefois (à notre insu, ou au bénéfice de notre amnésie sélective, c’est selon) de propos et de caricatures antisémites délirants.

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Le Monde – Le jour où Agatha Christie disparut… et attendit qu’on la retrouve, le 8 août 2019

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Le jour où Agatha Christie disparut… et attendit qu’on la retrouve

Le 4 décembre 1926, Agatha Christie, fille de Frederick Miller, riche agent de change new-yorkais, épouse du colonel Archibald Christie, autrice déjà célèbre de romans policiers âgée de 36 ans, disparaîtrait pendant onze jours de son domicile à Sunningdale dans le Berkshire, à une quarantaine de kilomètres au Sud-Ouest de Londres. Quand elle réapparaîtrait le 14 décembre, dans le Yorkshire, à plusieurs centaines de kilomètres de là, il serait question d’amnésie : la malheureuse ne se souvenait de rien, et ignorait en particulier pourquoi elle s’était enregistrée dans l’hôtel où elle était descendue sous le nom de Teresa Neele. L’interrogation demeure aujourd’hui : comment expliquer ces onze jours d’absence ?

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Quinzaines, Que trouve-t-on dans Kerouac quand on l’ouvre ?, le 15 juillet 2019

Que trouve-t-on dans Kerouac quand on l’ouvre ?

Carolyn Robinson – « Camille » dans Sur la route de Jack Kerouac

Jack Kerouac, que rendrait célèbre la publication en 1957 de On the Road (Sur la route), un récit qu’il avait terminé d’écrire six ans auparavant, était déjà depuis une dizaine d’années un excellent écrivain, s’étant essayé avec brio, dès son adolescence, à différents styles d’écriture. Seul handicap dans son jeune âge, qu’il ait pris pour modèles qu’il entendait égaler, des auteurs dont le talent de romancier s’identifiait au récit autobiographique.

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Quinzaines, La folie de Nietzsche, le 15 juin 2019

La folie de Nietzsche

Faut-il distinguer chez Nietzsche l’avant-la-folie de l’après-la-folie ? Ou se dire que bien fou serait celui qui s’y aventurerait ? Tout est plutôt à prendre ou à laisser. Ne rien prendre, c’est rejeter l’essentiel de la philosophie après Hegel. Tout accepter, c’est mettre dans le même sac, il faut le savoir, le précurseur génial de Freud, et celui qui expliquait aux passants qu’il était Dionysos ayant pris l’apparence d’un clown.

Que Nietzsche soit mort fou, nul ne le met en doute. Les relations ne manquent pas de ses séjours en asile, ses éclaboussements infantiles dans la baignoire, ses danses « dionysiaques » impromptues alors, ou de sa prostration dans la maison de sa sœur, Elisabeth, durant les six dernières années de sa vie, où les disciples choqués venaient jeter un regard pudique par la porte entrouverte de sa chambre, pour constater le cœur brisé sans aucun doute, l’état de lamentable déchéance dans lequel le grand homme se trouvait désormais : incapable du moindre mouvement, les yeux seuls roulant occasionnellement dans leur orbite, poussant parfois dans la nuit d’affreux rugissements d’animal blessé.

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Quinzaines, Les deux manières d’être un Homme pour un fils, le 1er février 2019

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Les deux manières d’être un Homme pour un fils (texte complet)

Chacun connaît sans doute le fameux poème de Rudyard Kipling intitulé « If… », publié en 1895, traduit en français sous le titre de son dernier vers : « Tu seras un homme, mon fils ». Mais connaissez-vous celui-ci ?

Si tu peux être amant sans être fou d’amour,
Si tu peux être fort sans cesser d’être tendre,

Et, te sentant haï, sans haïr à ton tour,
Pourtant lutter et te défendre ;

Et si tu peux aimer tous tes amis en frère,
Sans qu’aucun d’eux soit tout pour toi ;

Si tu sais méditer, observer et connaître,
Sans jamais devenir sceptique ou destructeur ;

Si tu peux être dur sans jamais être en rage,
Si tu peux être brave et jamais imprudent,

Si tu sais être bon, si tu sais être sage,
Sans être moral ni pédant ;

Si tu peux conserver ton courage et ta tête
Quand tous les autres les perdront,

Alors les Rois, les Dieux, la Chance et la Victoire
Seront à tout jamais tes esclaves soumis,

Et, ce qui vaut mieux que les Rois et la Gloire,
Tu seras un homme, mon fils.

Il s’agit là précisément de « Tu seras un homme, mon fils » de Kipling, direz-vous, ou en tout cas d’une partie du poème ! Eh bien non, aucun de ces vers, si ce n’est le dernier, n’apparaît chez Kipling : ce sont autant d’ajouts inédits de la plume d’André Maurois, « traducteur » du poème en français dans un ouvrage de 1918, Les Silences du colonel Bramble, au quatorzième chapitre duquel son auteur explique ce qui suit : « Ce soir, tandis que sévit le gramophone, je m’efforce de transposer en français un admirable poème de Kipling. » Il s’agit de « If… » bien entendu, mais « transposition », en effet, plutôt que « traduction », et « exubérante » puisque le volume en a été doublé. Traduttore, traditore, dit-on, et ici nous sommes tout particulièrement bien servis ! 

Que reste-t-il du poème, une fois retiré ce supplément dont nous a gratifié Maurois ? Le voici : Continuer la lecture de Quinzaines, Les deux manières d’être un Homme pour un fils, le 1er février 2019

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La Quinzaine Littéraire, N° 1204, « Tous jouets des circonstances », le 16 novembre 2018

La première de mes chroniques mensuelles pour

Tous jouets des circonstances :

Avec sa pièce La Légende d’une vie, Stefan Zweig, commentateur généreux et du coup constamment désappointé de l’entre-deux-guerres, nous offrit en 1919 un charmant portrait en trois actes de la condition humaine, où toute histoire d’une vie se raconte avec un degré égal de plausibilité comme un navrant naufrage ou un triomphe exaltant. C’est que la mort souligne par nécessité notre défaite mais que la vie magnifie au contraire notre victoire héroïque contre des éléments tous injustement ligués contre nous.

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Claude Durand (1938 – 2015)

J’ai eu le très grand honneur d’être chez Fayard un « auteur Durand ». C’est Claude Durand qui lisait mes manuscrits et le produit fini était l’aboutissement de nos conversations.

En 2009, Durand prit sa retraite et Olivier Nora prit sa succession, avant que ce ne soit aujourd’hui Sophie de Closets. Durand quitta le grand bureau du 5ème étage chez Fayard pour un beaucoup plus petit que l’on rejoignait par un dédale de couloirs dans l’immeuble contigu des éditions Larousse.

On me demandait alors : « Qui s’occupe maintenant de vos livres ? » et je répondais avec fierté : « C’est toujours lui ! », ce qui m’a valu bien des regards admiratifs car Durand avait conservé dans sa retraite une poignée d’auteurs dont il tenait à assurer l’édition des textes.

Claude Durand avait créé la collection « Combats » au Seuil. Il a été le premier à traduire en français Gabriel Garcia Marquez, c’est lui qui a ouvert l’Occident aux manuscrits d’Alexandre Soljenitsyne. Il a dénoncé le système des prix littéraires.

Claude Durand, un ami et un très grand monsieur, que je regrette respectueusement.

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CENT ANS D’AIR, par Timiota

Billet invité

Pilar Ternera et Macondo, un Colonel sans armée, tout le monde de Cien años de soledad (Cent ans de solitude) nous est laissé pour l’éternité par Gabriel García Márquez, colombien universel dont on regrette évidemment la récente disparition. Œuvre qui travaille nos imaginaires en leur tréfonds, nous ne saisirons, à chaque lecture, que des bribes piochées aux niveaux de lecture multiples enchevêtrés par l’auteur, des fragments d’images encore présentes de pétrole brut dans une tasse de café. Pique à soi-même, on n’oublie sans doute qu’en dernier, des Cien Años, les épisodes d’oubli et les récits des notules rendues nécessaires pour parer cet oubli.

Cent ans est une durée paradoxale, encore assez accessible à notre projection de mortel, et dont nous savons pourtant – quand nous avons pu exhumer un carton jauni ou du papier journal enfoui par des maçons pressés en retapant telle plinthe – qu’à son issue, les comparaisons terme à terme sonneront faux : des émergences et des submersions auront fait apparaitre ou disparaitre des îles, des gitans auront voyagé pour les conter, les rêver, y dormir, y vivre peut être.

Un romancier de 2114 parlera, qui sait, comme « Gabo ». Il parlera aussi d’une ile d’humanité, un Macondo XXL de 40.000 kilomètres de circonférence, nuageux, volcanique et calme, fait de tant de terre et de tant d’eau.

Et d’air. Mais au juste, non, pas de tant d’air, d’air un peu juste plutôt.

Et il dira dans quelles notules de 2014 on parle de l’air qu’il n’y a pas tant, de comme il fut épatant, comme il risque de ne plus l’être tant.

Cent ans d’air qu’on fatigue, qu’on agace, qu’on turbine, qu’on charbonne, qu’on chagrine, qu’on aspire pour de grands et beaux maelstroms.

Cent ans d’air.

À toi l’autre Gabo qui respire en 2114, que te dire, sinon qu’à cause de notre Gabo à nous, à cause de l’humaine multitude de notre grand Macondo révélée mieux que jamais à nos propres yeux par ses Cents ans de solitude, nous te devons peu et peut être beaucoup, lis nos notules et tu verras : nous te devons au moins l’air d’ici et de maintenant, et vraiment, non vraiment pas moins.

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PRIVATE JOKE

À propos de

On peut avoir réussi dans un pays qui n’est pas le sien (comme le Belge Louis Carette en France – private joke !)…

La fierté d’une communauté

Message :

Je me permets de vous faire remarquer que Félicien Marceau avait aussi – et cela n’a rien à voir avec ses opinions politiques – du talent. C’est pénible, d’accord, mais c’est ainsi, et ce n’est pas Leni Riefenstahl qui me contredira… Pour moi, le talent n’excuse rien, mais surtout il faut qu’il reste à sa place, dans son domaine, et pas dans un autre, mais ce pourrait être l’objet d’un débat animé… Ce qui me permet de rendre hommage ici à Igor Recht, (lui aussi à l’INR vers cette époque, et puis je pense à Londres) qui fut mon professeur il y a longtemps, et qui le premier m’a parlé de ce Louis Carette et de ce qu’il était devenu après avoir eu cette autre carrière en Belgique, pendant l’occupation. Ce que je n’avais pas bien compris, à l’époque… J’étais bête : je ne voyais là qu’un vieil homme qui me parlait de choses anciennes et dépassées. Le talent, c’est comme la bêtise, ou la méchanceté, ça va, ça vient, et on peut même faire une carrière dessus, et je ne parle pas du reste…

Bien à vous,

Bernard Breuse.

P.S. Il y a une page Wikipédia sur monsieur Carette. Comme je suis pour la transparence, pourquoi ne pas en donner la référence, dans un de vos prochains posts, si cela vous convient ?

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Corinne Hoex et la famille pas sainte du tout

J’ai dîné mercredi soir avec Corinne Hoex. « Oe » en flamand représente le son « ou » et le « x » final se prononce, Corinne Hoex, se dit donc « Corinne Houks ».

Cela faisait quarante-trois ans que nous n’avions pas dîné ensemble. À une époque, nous le faisions pourtant tous les soirs. Nous nous connaissions bien. Nous voyagions ensemble. Elle a même encore, paraît-il, la photo dans un album d’une masure en ruines dans la région de Lamballe, dont nous avions, selon elle, cherché a convaincre ses parents de l’acheter. Nous nous connaissions au point d’avoir un fils ensemble.

J’ai été informé de temps à autre au cours de ces quarante-trois années de ce qu’elle faisait. Qu’elle était antiquaire par exemple à une époque.

En 2001, Corinne Hoex a publié aux Éditions de l’Olivier un roman : Le grand menu. Je l’ai lu et beaucoup aimé ; j’étais content de voir que la presse en rendait compte élogieusement.

Le grand menu parle de l’enfance : la narratrice, qu’il est tentant d’assimiler à l’auteur de l’ouvrage, y met en scène ses parents. Le père et la mère qu’on trouve décrits là, le premier, fantasque et violent, la seconde, prosaïque et distante, sont étrangers aux personnes que j’ai connues quant à moi. Il s’agit pourtant apparemment dans Le grand menu, de portraits, puisque tous les détails sont par ailleurs fidèles : la maison familiale à Anderlecht, un quartier de Bruxelles, avec son verger au fond duquel il y a une maisonnette pour enfants, l’autre maison à la mer, à Coxyde, le père à la tête de son usine : son imposante scierie de bois précieux où un énorme tronc de bois africain se voyait soigneusement déroulé en un mince feuillet qui servirait au placage (Corinne m’apprend que l’usine fut achetée, démontée et remontée à l’identique en Tunisie), sa Jaguar un peu incongrue et sa passion pour la voile, la mère dirigeant elle d’une main de fer sa bagagerie et sa maroquinerie de luxe, deux magasins légendaires du Bruxelles séculaire, sa passion pour le scrabble et les mots croisés.

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« Bartleby » et la résistance passive, par Jacques-Émile Miriel

Billet invité.

Bartleby le Scribe de Herman Melville est une histoire stupéfiante. Elle se déroule vers 1850 au cœur même du monde des affaires, à Wall Street. Ce lieu à lui seul symbolise la puissance en matière économique. Nous sommes dans le cabinet d’un avoué, c’est d’ailleurs lui le narrateur. A près de soixante ans, cet Américain fait figure de philanthrope et d’humaniste. Il aime le travail, comme il le laisse entendre au début du récit. Son étude étant prospère, il décide d’embaucher un nouvel employé, un « scribe », c’est-à-dire un « copiste de pièces juridiques » (en anglais un law-copyist). Apparemment, il n’y a qu’une unique candidature, immédiatement acceptée par l’avoué. Ainsi apparaît, comme de nulle part, Bartleby. Voici comment nous est présentée la chose :

A la suite de l’annonce que j’insérai, un jeune homme immobile (a motionless young man) apparut un matin sur le seuil de mon étude (nous étions en été et la porte était ouverte). Je vois encore cette silhouette lividement propre, pitoyablement respectable, incurablement abandonnée ! (I can see that figure now – pallidly neat, pitiably respectable, incurably forlorn !) C’était Bartleby.

Cette première description de Bartleby pourrait sembler à juste titre défavorable. Néanmoins, par un raisonnement tout personnel, l’avoué estime que ce candidat conviendra au poste qu’il offre. Nous verrons qu’à chaque étape de l’histoire, l’homme de loi éprouve une tendance irrésistible à justifier Bartleby. Se contredisant presque d’un paragraphe à l’autre, le voilà maintenant qui affirme que ce nouvel employé, « un homme d’aspect aussi singulièrement rassis » (a man of so singularly sedate an aspect), aura une « influence salutaire » sur les autres scribes de l’étude, et qu’il sera par conséquent un véritable atout dans l’équipe.

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PIERRE VERSTRAETEN (1933 – 2013)

J’ai découvert Sartre à l’âge de treize ans, quand une « grande fille » de quinze ans qui m’avait demandé ce que je lisais avait fait la moue devant les Victor Hugo, Jules Romains, Anatole France que j’avais à lui proposer : « Il faut lire Hervé Bazin, il faut lire Camus, Sartre ! ».

J’étais allé acheter Vipère au poing en livre de poche. Pour Sartre, ce n’était pas nécessaire : La nausée se trouvait sur les rayons de la bibliothèque de mes parents, même si ce n’était pas sur l’étagère où se trouvaient les romans qu’ils me suggéraient de lire.

J’ai lu La nausée et j’ai en effet eu le sentiment, l’ayant refermé, d’être sorti de l’enfance. Du coup, j’ai lu tout le reste ou presque. J’en ai conçu à l’arrivée le sentiment qu’il y avait chez Sartre à boire et à manger. J’ai en particulier conservé le souvenir des trois volumes des Chemins de la liberté comme du retour des Hommes de bonne volonté mais sur un mode mineur, les personnages limpides de Romains, crapules ou héros, étant remplacés ici par des versions floutées, approximative chacune à sa façon. L’image du Jean-Sol Partre que Vian mettait en scène dans L’écume des jours coïncidait parfaitement avec celle que je m’étais construite de mon côté au fil des années.

Plus tard, j’ai bien connu Jean Pouillon, proche de Sartre dont il fut à une époque le secrétaire après avoir été son élève au lycée du Havre, alors que celui-ci rédigeait précisément La nausée. Les anecdotes drolatiques que Pouillon me rapportait sur Sartre et sur ses proches venaient étoffer l’image d’un sceptique surdoué ayant fait flèche de tout bois, secoué le plus souvent d’un fou-rire intérieur devant la condition humaine plutôt que le tribun enflammé qu’il affectait quelquefois d’être.

Ce qui m’amène à Pierre Verstraeten, qui vient de disparaître, que j’ai eu l’honneur de connaître à l’époque où il était à l’Université Libre de Bruxelles l’assistant de Chaïm Perelman, mon professeur d’histoire de la philosophie et de logique formelle.

Verstraeten était – et de là ma longue introduction – la personne qui ne voulut jamais soupçonner Sartre d’avoir parfois ri sous cape : tout chez ce dernier lui semblait également digne d’être érigé en monument.

Avait-il raison ? je ne le pense pas, mais si Sartre devait un jour être hissé au rang des plus grands philosophes du XXème siècle (je ne dis pas « penseurs » car cela il le fut certainement), Verstraeten, son disciple indéfectible, y serait sûrement pour quelque chose.

 

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