Archives de catégorie : Monde financier

L’Implosion, La Finance contre l’économie

J’ai montré à Claude Durand, le patron de Fayard, un échantillon de ce que vous m’avez envoyé. Il propose L’Implosion, La Finance contre l’économie – Ce que révèle et annonce la crise des subprimes.

Donc techniquement, aucun d’entre vous n’a gagné : La finance contre l’économie, ce fut sa propre réaction à la première lecture du manuscrit, L’implosion, c’est l’une des suggestions que je lui ai faites moi.

Ceci dit, ceci dit, j’ai beaucoup aimé certaines de vos suggestions et j’ai donc décidé qu’il y aurait cinq vainqueurs et cinq exemplaires dédicacés. Les voici :

1) Linda Seredes pour La cuisine des mangeurs d’hommes
2) Benoît Perrin pour Chronique d’un cancer financier et La richesse fantôme
3) Karlu$$ pour Le capital décapité
4) Poc pour Fin de partie
5) Jean-Michel pour American Casino

Ah oui ! Les exemplaires seront en librairie le 21 mai.

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« Rogue Traders » et krachs

Je reviens brièvement sur l’affaire Kerviel à la Société Générale, non pas que l’enquête connaisse de nouveaux développements mais du fait que le manuscrit de La crise des subprimes en 2007 ayant été envoyé hier à l’éditeur, j’ai avidement repris la lecture de The Great Crash – 1929 (1954) par John Kenneth Galbraith et que parmi les rapprochements curieux entre 1929 et 2008, j’ai découvert sous sa plume un passage très intéressant sur les détournements de fonds.

La crise de 1929 nous dit Galbraith provoqua en réalité bien peu de suicides mais elle mit à jour un très grand nombre de malversations. Il parle de « détournements de fonds » mais je prendrai la liberté d’inclure également dans la catégorie, les « trades non-autorisés ».

Galbraith commence par souligner que dans les périodes fastes où tout le monde fait de l’argent, bizarrement, certains veulent en faire encore davantage et les opérations non-autorisées fleurissent. Pendant ce temps-là, euphorie aidant, le niveau de contrôle lui, baisse. Voici un passage de The Great Crash :

Lors d’une dépression, tout cela s’inverse. Les transferts sont maintenant surveillés d’un œil alerte et inquisiteur. L’agent en charge des fonds est supposé malhonnête jusqu’à preuve du contraire. Les audits se font désormais méticuleusement et en profondeur. La rigueur morale dans les opérations commerciales devient admirable. Les détournements battent en retraite.

Au moment où le krach se produit, observe Galbraith, le changement de climat est très remarquable :

De la même manière que la bulle accélérait le taux de croissance, le krach dope le taux de révélation. En quelques jours la confiance universelle devient méfiance universelle. Des audits sont ordonnés. Les corps tendus, les regards préoccupés sont notés. Plus important encore, l’effondrement des valeurs boursières rend irréparables les positions de l’employé qui détournait des fonds pour jouer les marchés. Il ne lui reste plus qu’à avouer.

Pourquoi je termine de lire d’urgence The Great Crash – 1929 ? Parce que j’ai hâte de reprendre la lecture de Every Man a Speculator. A History of Wall Street in American Life (2005) de Steve Fraser.

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Que faire ?

originellement : 25 mars 2008, 15:24

Un hebdomadaire me demande : « « Que faire ? » pour éviter une récession ? Faut-il par exemple une intervention coordonnée des banques centrales – sous l’égide du FMI qui s’y refuse pour l’instant – pour stabiliser le cours du dollar ? »

Voici ma réponse.

Je vous donnerai comme à mon habitude la référence exacte dès que le texte aura paru.

Que faire ? On peut sans doute prôner la politique du pire : on ne fait rien ! A la vitesse où la finance se délite aujourd’hui elle ressemble au couteau tombant de la table. Le récupérer au vol ? Ce n’est pas sans risque !

Egalement en faveur de la politique du pire : l’opinion n’aime les mesures radicales que lorsque le stade de l’écœurement a été atteint. Or, en Europe du moins, ce n’est pas encore le cas. Je ne parle pas ici des Américains : sur le Los Angeles Times, ce matin, un papillon : « VENTES AUX ENCHERES de logements saisis ! Plus de 1 000 Logements Doivent Etre Vendus ! »

Les commentateurs ont le beau rôle : ils arrivent après la bataille, et se posent en donneurs de leçons. C’est là leur manière de se venger du fait qu’on ne leur a pas demandé leur avis – qui aurait été si judicieux ! Pour qu’on les écoute à l’avenir il faut qu’ils expliquent comment sortir du pétrin, pas au niveau des grands principes mais des mesures pratiques. « On jette tout, et on recommence ! » ne fera pas l’affaire car celui qui prononce ces mots se pose en recours : « Portez-moi donc au pouvoir et je vous expliquerai ! » L’homme providentiel (la femme providentielle reviendrait au même), on a déjà donné, merci.

A l’occasion du sauvetage de Bear Stearns, Bernanke a montré qu’il était disposé à sortir du cadre conventionnel des moyens dont dispose la Fed en avançant 30 milliards de dollars à une banque d’affaires. Comme l’arme de la nationalisation ne fait pas partie de sa panoplie, ce ne fut peut–être pas tant un choix courageux qu’une absence d’alternative. Et on compte qu’avec 230 milliards de dollars avancés jusqu’ici il a déjà brûlé plus de la moitié de ses 400 milliards de dollars en cartouches.

La raison de la sortie de son champ réservé : l’impossibilité de considérer Bear Stearns comme quantité négligeable en raison du réseau enchevêtré d’assurances que les établissements financiers ont pris contre le risque qu’ils se font courir les uns aux autres. L’instrument de choix en est le Credit–Default Swap dont on compte qu’il en existe aujourd’hui à concurrence de 45 000 milliards de dollars. Cette prolifération a plusieurs conséquences : la plupart des « assureurs » se sont si bien engagés qu’en cas de réel désastre ils ne pourraient pas faire face à leurs obligations et leur propre faillite en déclencherait d’autres. Or ce risque est le plus souvent créé de toutes pièces : bien des positions en CDS sont prises par des spéculateurs pariant simplement sur une faillite éventuelle et répandant à l’occasion des rumeurs pour augmenter leurs chances.

Le FMI se cantonne lui dans les conseils de prudence : plans de relance, ne pas se précipiter au secours du consommateur en détresse – pour ne pas relancer l’inflation ! Tout en encourageant les banques centrales à se préparer à l’événement « de probabilité faible » que serait un effondrement total du système financier.

Ah oui ! Conseil pratique : geler le marché des Credit–Default Swaps, encore que cela ne dépende pas d’un simple édit : ces contrats sont de gré à gré, ne mettant en présence qu’un vendeur et un acheteur et il faudrait obtenir l’accord – purement consensuel – de l’ensemble des parties. Je le leur propose quand même. Sait-on jamais : ils ont peut–être atteint le stade de l’écœurement !

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Les courbes de la Federal Reserve

Originellement : 22 mars 2008, 16:44
revu : 23 mars 2008, 16:11

La crise d’appendicite se déclare bien entendu un dimanche et c’est pour cette raison que le serveur du blog s’est méchamment craché jeudi.

[Merci en tout cas à mon neveu Jean–Baptiste de nous avoir bricolé une page provisoire].

J’étais en train de rédiger un texte qui serait publié dans un magazine la semaine prochaine quand j’ai reçu un mail de Jacques Attali me disant « Que pensez-vous de ces deux courbes ? ». Je les ai regardées et quand j’ai repris mes esprits je lui ai répondu « Elles sont très intéressantes ! ». Jugez-en vous-même.

La première de ces courbes représente les réserves des banques commerciales américaines qui ne soient pas des emprunts.

Réserves

La deuxième courbe représente l’information complémentaire : les emprunts faits par ces mêmes banques commerciales auprès de la Federal Reserve, la banque centrale américaine. Elles ont tenté de se refaire en empruntant les sommes qui manquaient. Elles ont tiré 60 milliards de dollars et devraient se retrouver donc en positif à hauteur des mêmes 40 milliards dont elles disposaient en réserve. Toutes les sommes déposées sur un compte ne sont pas nécessairement disponibles : le calcul des provisions est compliqué mais on cite en général un chiffre proche de 8 % des dépôts provisionnés par les banques.

Emprunteurs

L’explication détaillée de ce qui s’est passé se trouve ici : How Non-Borrowed Reserves Became a Sexy Subject: Caroline Baum.

En ouvrant une ligne de crédit aux banques commerciales en décembre dernier, la Fed leur a permis de trouver une source de capital à utiliser en réserves moins onéreuse que les comptes à vue. Ces courbes ne sont pas un signe de bonne santé mais elles sont moins effrayantes que je ne l’avais d’abord imaginé. Je n’étais pas seul à m’inquiéter : Caroline Baum parle des mails « hystériques » qui lui sont parvenus !

Voilà, bonne fin de weekend de Pâques !

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Échappé belle !

JP Morgan Chase a donc décidé de racheter Bear Stearns, jusqu’à récemment la cinquième banque d’investissement américaine en capitalisation. JP Morgan acquiert la firme – qui, en parallèle avec les négociations de rachat, remplissait les formulaires de déclaration de faillite – pour la somme ridicule de 236 millions de dollars. Malgré une chute du prix de ses actions de près de 50 % vendredi (*), Bear Stearns valait encore alors, du moins sur le papier, 3,54 milliards de dollars. Le prix payé par JP Morgan représente 6,7 % de ce chiffre.

La Fed soutient la transaction en se portant garante des fonds les moins liquides de Bear Stearns pour un montant de 30 milliards de dollars. Autre intervention de sa part, en arrière-plan : une baisse d’un quart de point de son taux d’escompte qui se retrouve dès lors à 3,25 % – ce qui ne devrait pas arranger le dollar sur les marchés lundi !

Les dirigeants de la Fed ont passé un weekend agité, tout comme ceux du ministère américain des finances. Il fallait faire vite : tout devait être ficelé avant l’ouverture du marché de Tokyo – sans quoi le cataclysme annoncé depuis l’été dernier était prévu pour demain. Un exemple entre mille, l’analyste financier Jim Sinclair qui écrivait vendredi : « Jamais dans l’histoire économique il n’y eut une nuit comme celle-ci. Si j’écris aussi tard, c’est en raison de l’énormité des forces qui convergent. […] je suis en résonnance avec la vitesse de la désintégration. Ces maudits produits dérivés traités de gré à gré et leurs fabricants qui, soit dit en passant, enrichirent la communauté bancaire internationale au-delà de leurs rêves les plus fous, défont maintenant leurs positions à la vitesse de la lumière ».

(*) Voir Wall Street en régime de crise.

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Tirer les conclusions qui s’imposent

Le texte qui suit a paru comme tribune libre dans La Tribune, le 20 mars.

On entend répéter que la finance est un système auto–régulé et la chose est considérée comme allant de soi durant ces périodes fastes où tout fonctionne pour le mieux et où chacun – ou à peu près – s’enrichit. C’est pourquoi le moment présent est bien choisi pour reposer la question. Je ne préjugerai pas de la réponse. Il est vrai que l’on voit aujourd’hui se fermer d’eux–mêmes, sans intervention extérieure, les secteurs qui ont cessé d’être rentables. Et je ne doute pas qu’ils se rouvriront aussitôt leur rentabilité rétablie. Mais le spectacle actuel de l’appareil financier s’effondrant par pans entiers constitue–t–il bien ce que l’on entendait couvrir du terme d’« auto–régulation » ? Ou bien faut–il admettre que la promptitude à l’emballement de ses diverses parties, associée à la manifestation répétée de l’« effet domino » dans son ensemble, nous forcent de reconnaître qu’il n’est en réalité pas auto–régulé et à en tirer les conclusions qui s’imposent.

Bien sûr de nouvelles réglementations sont instituées chaque fois qu’une crise éclate mais ces mêmes règles sont levées aussitôt que le souvenir des événements fâcheux qui les avait nécessitées s’estompe dans les mémoires. C’est cette particularité qui m’avait conduit à réclamer pour l’économie l’équivalent d’une constitution. Les articles d’une constitution sont bien entendu eux aussi révisables mais le texte, du fait de sa cohérence globale, est moins sujet à l’amnésie, et la révision d’un article réclame a minima l’exercice salutaire consistant à consulter les attendus du débat qui conduisit initialement à sa rédaction ou ultérieurement à ses révisions successives.

La question de savoir si la finance est auto–adaptative est plus facilement résolue : elle ne l’est manifestement pas. A chaque fois que le système renaît de ses cendres, une nouvelle occasion lui est offerte de répéter les erreurs qui furent les siennes dans ses avatars précédents. Pourquoi s’intéresse–t–on tant aujourd’hui aux causes de la crise de 1929 ? Parce que son contexte social de disparité croissante dans la répartition du patrimoine, la bulle de l’immobilier qui la précéda, ainsi que l’invention toujours plus ingénieuse de procédés de démultiplication de l’effet de levier, résonnent d’un ton familier à nos oreilles. A quoi s’ajoute la complexification qu’autorisent les développements technologiques intervenant entre deux crises, contribuant à accroître la fragilité du système à chacune de ses résurrections. Contrairement en effet à ce que l’on pourrait espérer, du fait de l’intrication croissante de ses différents secteurs et des effets de contagion que celle–ci autorise, la finance gagne à chaque fois, non pas en robustesse mais en fragilité.

Alors que faire ? Le nœud du problème réside dans l’impossibilité pratique de mesures préventives : le système récompense en effet si généreusement tous ceux qui y participent dans ses époques fastes, qu’il s’avère impossible d’entraver aujourd’hui et quelle qu’en soit l’inéluctabilité, les effets désastreux qui apparaîtront demain. Il faut ainsi attendre à chaque reprise que l’écoeurement intervienne pour que les mesures qui s’imposaient pourtant soient enfin envisagées post festum.

Les ressorts de la tendance à l’emballement et de l’« effet domino » sont connus : les prix spéculatifs qui décollent de la valeur de leurs fondamentaux, l’effet de levier qu’autorise l’emprunt, ainsi que les produits dérivés qui encouragent les paris directionnels sur l’évolution des marchés financiers. Est–ce à dire qu’il faille fixer les prix ? La mesure serait certainement excessive. Mais cela signifie–t–il pour autant qu’il ne faille en fixer aucun ? Prohiber l’emprunt serait excessif. Mais interdire certains usages des sommes empruntées ne le serait peut–être pas, en particulier si l’usage envisagé était précisément de spéculer sur les prix. Prohiber les produits dérivés serait excessif et même malvenu puisqu’ils favorisent les stratégies de couverture qui réduisent les risques accompagnant les variations de prix. Mais faut–il pour autant autoriser les positions « nues » sur les dérivés qui créent artificiellement du risque là où il n’y en avait pas ?

La crise de 1929 aura pu apparaître comme un « incident isolé », sa répétition devrait au contraire exclure la thèse de l’accident. Il faudra alors s’asseoir à la table et rédiger ensemble une constitution qui règle les rapports entre la finance, alors en figure d’accusée, et l’économie, sa victime. La tâche sera ardue car le saut qu’il s’agira d‘accomplir aura la même signification et la même importance cruciale que celui qui nous a fait passer dans le domaine politique, des régimes arbitraires et autoritaires à la démocratie. Il est regrettable qu’il faille attendre pour cela que le stade de l’écoeurement soit tout d’abord atteint : l’écoeurement est le symptôme du long cortège de misères qui finit par l’engendrer.

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Le système financier prêt à rebondir

La crise que traverse actuellement le système financier voit un produit après l’autre, ABS adossées à des prêts subprime, CDO et CDO « au carré », s’étioler avant de disparaître, un secteur après l’autre, SIV, obligations « auction–rate », péricliter avant de se fermer. Cette crise est encore loin cependant d’avoir pris toute son ampleur.

Dans quel état le système financier se retrouvera–t–il quand le climat se sera apaisé ? il est très malaisé de le dire. On a entendu répéter aux États–Unis au cours des mois derniers et jusqu’à la nausée : « La dévaluation de l’immobilier ne pourra pas être pire qu’en 1991 ! » ou bien « Les pertes dans le secteur du prêt hypothécaire ne dépasseront jamais celles des Savings and Loans à la fin des années quatre–vingt ! », tous propos péremptoires qui ne tardèrent pas à se voir infirmer. Il convient de se méfier désormais comme de la peste de tels pronostics à l’emporte–pièce qui se révèlent rapidement comme n’ayant été guère plus que des serments d’ivrogne.

On parle d’« effet domino », de « risque systémique », et à très juste titre : la finance n’arrête pas de se complexifier, découvrant à chaque progrès les moyens de spéculer davantage, et démultipliant apparemment à l’infini l’effet de levier qui accroît sans doute la chance de gain mais aussi, et dans la même proportion, le risque de perte. Au sein des produits dérivés, ces effets se combinent de manière « non–linéaire », rendant impossible de prédire où se déroulera le prochain drame et quelle sera son ampleur.

Il serait présomptueux de dire d’un produit financier ou d’une technique financière qu’il ou elle est mort de sa belle mort : on a cru autrefois la monnaie fiduciaire ensevelie dans l’effondrement de la Banque Royale de John Law, l’achat sur marge emporté par le krach de 1929 et le « program trading » par celui de 1987. Le phénix a toujours su jusqu’ici renaître de ses cendres. La question qui se pose est celle du temps qu’il lui faudra. Une chose est sûre : il ne s’agira pas cette fois d’un an. Mais s’agira–t–il de dix, de cent ou de mille ? La nouvelle donne du problème est que nul ne saurait aujourd’hui prétendre connaître la réponse sans s’exposer au ridicule.

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Les modèles financiers entre Charybde et Scylla

J’ai déjà eu l’occasion de parler des modèles utilisés en finance. J’ai évoqué par exemple dans Les modèles financiers “scientifiques”, et les autres, la distinction faite par la profession entre les modèles dits « scientifiques » et ceux dits de « norme sectorielle » dont les imperfections sont connues mais qui sont utilisés à défaut d’une alternative plus satisfaisante. J’ai souligné à propos de ces derniers, le risque « systémique » qui leur est attaché du fait que le mécanisme qu’ils supposent est incorrect et que leur utilisation simultanée par un grand nombre d’acteurs dispose du coup de la capacité à déclencher une catastrophe. On a ainsi pu observer récemment qu’un certain nombre de « hedge funds », ces fonds d’investissement spéculatifs, avaient connu des pertes équivalentes du fait que leurs modèles partageaient la même hypothèse injustifiée d’une absence de corrélation entre différents produits financiers que la détérioration de la finance avait précisément fait réagir à l’unisson. J’ai aussi rappelé que bien des modèles financiers accordent une confiance abusive à leur prétention de prévoir l’avenir.

Dans un autre billet, intitulé celui-ci Le talon d’Achille des agences de notation, j’attirais l’attention sur le fait que les méthodes utilisées par les agences de notation (telles Standard & Poor’s, Moody’s et Fitch) qui évaluent le crédit des compagnies et des instruments de dette qu’elles émettent, supposent que de nombreux processus se produisent de manière purement aléatoire alors qu’ils sont en réalité pseudo–cycliques et que les phases où l’application de ces méthodes est valide alternent avec d’autres où elles ne le sont pas. J’écrivais à propos de ces agences qu’

… elles accumulent les données pour une population spécifique sur des périodes les plus longues possibles et produisent à partir de là une note individualisée qui équivaut à une probabilité de défaillance, de prépaiement, etc. Le rendement serait relativement bon s’il s’agissait de prévoir des événements rares dont l’occurrence n’est pas influencée par un climat général, par exemple le risque que vous mettiez accidentellement le feu à votre logement, mais quand il s’agit d’évaluer, comme dans le cas du crédit immobilier, votre capacité à rembourser sur trente ans un prêt de 600.000 euros consenti pour l’achat d’une maison, ça ne marche pas très bien, parce que cette capacité ne dépend pas uniquement de vous mais aussi, et de manière déterminante, de ce que sera la conjoncture économique durant ces trente années à venir. Et c’est là que se situe le talon d’Achille des agences de notation.

Une illustration empruntée au texte des auteurs qui, à ma connaissance, furent les premiers à signaler cette faiblesse, Raynes et Rutledge (1), montre très clairement la propension de cette faiblesse à se transformer en erreur flagrante lorsque le processus n’est pas purement aléatoire ou est cyclique comme dans l’exemple représenté.
Raynes & Rutledge
Comme je viens de le rappeler, les notateurs collectent les séries chronologiques les plus longues possibles et, lorsque les observations peuvent se poursuivre, ajoutent consciencieusement les nouvelles à la suite des plus anciennes pour constituer une série chronologique. Si l’on a affaire à un processus cyclique, voyons ce que le diagramme révèle : tant que l’on en est au début de l’enregistrement des données, une extrapolation à partir des premières observations permet de bien « coller » à la réalité mais plus la série s’allonge, moins la prévision est bonne. Pire, alors que la qualité de la prévision se détériore manifestement, sur un plan mathématique, son rendement semble s’améliorer par le simple allongement de la série et du fait que la probabilité est définie comme un passage à la limite des fréquences observées. Notons que des modèles de prévision des défaillances beaucoup moins sophistiqués sur le plan mathématique, comme celui de Robert C. Merton, qui se contentent d’évaluer la solvabilité d’une compagnie en comparant son passif et son actif, ne présentent pas ce défaut.

Dans un article paru avant–hier dans Les Échos et intitulé La finance est anormale, Jean-Marc Vittori rappelle que le fameux modèle de Black et Scholes utilisé pour la valorisation des options financières repose sur la supposition que le processus sous–jacent présente une distribution dite « normale » : celle qui correspond à la fameuse représentation de la « courbe en cloche ». La distribution « normale » caractérise les processus aléatoires les plus sympathiques car les plus prévisibles, ce que j’appellerais l’« aléatoire apprivoisé » où, par exemple, le « mode », le cas le plus commun et la « médiane », la valeur qui laisse la moitié (moins elle) des données à sa droite et la moitié (moins elle) à sa gauche, coïncident tous deux avec la « moyenne », et autres propriétés accommodantes qui nous facilitent la vie.

Ceci dit, le fait que le modèle de Black et Scholes suppose une distribution « normale » est un péché véniel par rapport à une anomalie beaucoup plus sérieuse et qui aurait dû faire qu’il ne soit jamais utilisé avant que celle–ci ne soit éliminée : ce qu’on appelle le « sourire » – du fait que l’anomalie apparaît sous cette forme sur un diagramme – qui reflète le fait que la volatilité du produit sous–jacent à l’option présente des valeurs différentes selon le niveau de prix auquel l’option est située par rapport au prix actuel de produit. La volatilité du produit sous–jacent, c’est–à–dire la disposition de son prix à varier, n’a bien sûr qu’une seule valeur, et le phénomène du « sourire » révèle une erreur pure et simple au sein du modèle de Black et Scholes. J’ai eu l’occasion de montrer autrefois (en 1995) que l’erreur est due au fait qu’il manque une variable au modèle : le profit du « vendeur » de l’option, et que cette dimension manquante se trouve du coup agrégée avec la variable « flottante » appelée « volatilité », avec laquelle elle n’a bien entendu rien à voir (2).

Tout ceci nous rappelle à point nommé que la finance moderne navigue périlleusement entre le Charybde des modèles que nous savons incorrects et auxquels nous recourons quand même après les avoir qualifiés de « norme sectorielle » et le Scylla des modèles que nous imaginons corrects et qui ne le sont pas !

(1) Raynes, Sylvain & Rutledge, Ann, The Analysis of Structured Securities. Precise Risk Measurement and Capital Allocation, Oxford : Oxford University Press, 2003

(2) J’ai ré–expliqué cela dans l’un de mes billets récents en anglais The smile in Black and Scholes (Le sourire dans Black et Scholes)

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La crise financière s’installe dans le long terme

Plusieurs nouvelles aujourd’hui indiquant que les autorités ont conscience que la crise financière née l’année dernière est en train de s’installer dans le long terme.

Tout d’abord, l’examen par Bruxelles de la nationalisation de la banque Northern Rock qui, exsangue, avait dû être sauvée in extremis en août dernier par le gouvernement britannique. La Commission européenne a tenu à faire savoir qu’elle n’était pas contre : « Nous sommes totalement neutres » aurait déclaré le porte-parole de la commissaire chargée de la concurrence. On joue donc la prudence à Bruxelles, au cas sans doute où le problème se représentait un jour.

Aux États–Unis, la FDIC (Federal Deposit Insurance Corporation) qui garantit à concurrence de 100.000 dollars les dépôts dans les banques, a ré–embauché vingt–cinq de ses dirigeants aujourd’hui à la retraite, tous experts dans la gestion d’établissements financiers insolvables. L’agence recrute dans ce secteur et a lancé dimanche dernier un appel d’offres à l’intention de firmes spécialisées dans la gestion d’urgence de banques en faillite. La FDIC publie à intervalle régulier une liste d’établissements financiers qui lui semblent en difficulté. La liste actuelle n’est pas bien longue mais une version révisée devrait être divulguée dans la journée d’aujourd’hui. On s’attend à ce qu’au cours des deux années à venir une centaine de banques américaines déposent leur bilan.

Des discussions ont lieu par ailleurs aux États–Unis entre représentants du ministère des finances et deux des fonds souverains qui ont récemment investi dans des établissements financiers ayant subi de lourdes pertes : celui d’Abou Dhabi (qui dispose de 900 milliards de dollars à placer) et de Singapour (300 milliards de dollars), tous deux parmi les plus discrets quant à leur stratégie : le site–toile du fonds souverain d’Abou Dhabi, par exemple, mentionne une adresse, un numéro de téléphone et un numéro de fax – la page a été révisée pour la dernière fois en 2001. Il ne s’agit pas d’influer sur ces fonds, précise–t–on en haut lieu, mais plus simplement de leur proposer un code de bonne conduite, sans toutefois chercher à les décourager. Cela va sans dire.

J’écrivais le 20 décembre dernier dans La journée des précisions supplémentaires :

L’annonce (d’une prise de participation d’un montant d’un milliard de dollars par Citic Securities, une banque contrôlée par le gouvernement chinois, dans Bear Stearns) intervient dans le contexte de l’investissement récent de 7,5 milliards de dollars dans CitiGroup, la deuxième banque commerciale américaine, par un fonds souverain d’Abou Dhabi et des 9,2 milliards de dollars investis par Singapour dans l’Union de Banques Suisses. La plupart de ces participations ne sont pas de type courant, les conditions d’allocation étant le plus souvent très favorables aux participants et trahissant du coup une réelle détresse chez les bénéficiaires. Il s’agit bien sûr jusqu’ici de participations qui restent en–dessous du « seuil de visibilité » des 10 % et ne sont pas automatiquement accompagnées de l’obtention de sièges au conseil d’administration de ces établissements financiers, mais des charges de montants équivalents seront sans aucun doute comptabilisées en 2008, voire en 2009. Une question se posera alors sur le plan stratégique : quelle sera la participation maximale tolérable de la Chine et de ces autres nations dans les principales banques commerciales et d’investissement américaines ? La question sera douloureuse car l’argent frais sera indispensable pour maintenir la solvabilité de certaines d’entre elles, parmi les toutes premières.

Je ne suis donc pas seul à y avoir pensé.

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La Mère Michel et le Père Lustucru (économistes et financiers)

A Armand,

Essayons de régler notre désaccord. Tu écris :

« Et pour rejoindre ton autre fil sur une constitution économique, j’avais répondu qu’il faut, à mon sens, d’abord établir une monnaie saine et honnête (le sol stable), ensuite bâtir un système bancaire solide (les fondations en béton) puis un système économique (la maison), dont la finance, très amaigrie ne serait qu’une composante (la charpente). Pour le moment le système monétaire / bancaire / financier n’est, pour moi, qu’une escroquerie pyramidale, comme je l’ai écrit. D’ailleurs le poids de la finance est passé de 5% à 25% dans l’économie US (DowJones). Des « money makers », dont la traduction littérale de « faiseurs d’argent » s’impose, ne créent pas de richesse, juste une illusion … une promesse mensongère et intenable ».

Je ne sais pas qui tu es (je le précise à l’intention de ceux qui imagineraient à ce stade–ci que nous sommes comparses), mais je te soupçonne d’être un économiste, moi – du moins en ces matières – je suis, comme je l’ai déjà dit, un ingénieur financier élevé dans le sérail. Nos deux affiliations distinctes expliqueraient pourquoi nous nous invectivons des deux bords d’un fossé : toi disant « Vous les banquiers, nous avez mis dans le pétrin en créant de l’argent de toutes pièces ! », moi te répondant

« Non : c’est vous les économistes, en étant obsédés et en nous distrayant par des calculs sans grand intérêt sur la masse monétaire, avec vos M1, M2, M3, quand vous additionnez l’argent « éveillé » que Casimir a dans sa poche à celui « endormi » qu’Eusèbe a sur son compte en banque, c’est–à–dire n’a plus en réalité que « sur le papier ». C’est vous les vrais « money makers » et pas ces malheureux courtiers en position vendeuse et acheteuse faisant leur beurre en scalpant l’écart entre le ask et le bid ».

Tu dis « 1) sol stable = monnaie saine et honnête ; 2) béton = système bancaire ; 3) maison = système économique avec finance très amaigrie ». Et tu ajoutes : « Mais il faut commencer par la monnaie ».

Je te réponds : le problème n’est pas la monnaie, ce que tu proposes reviendrait à cantonner les banques dans un rôle de coffre–fort en leur retirant la fonction très positive qu’elles ont dans le « price discovery », quand elles font se rencontrer les épargnants qui peuvent se passer provisoirement de leur argent et les entrepreneurs qui ont une idée sur comment le faire fructifier.

Là où nous sommes d’accord, c’est sur la « finance très amaigrie ». Tu dis « le poids de la finance est passé de 5% à 25% » et tu as raison mais ça n’a rien à voir avec la monnaie : c’est parce qu’on a laissé la finance parasiter l’économie réelle de la production, de la distribution et du partage des revenus. C’est là qu’il faut concentrer l’effort et de manière urgente parce que c’est l’obésité de la finance qui fait qu’elle est en train de s’écrouler sous son propre poids. Et ce à quoi il faut s’attaquer, selon moi, c’est aux trois facteurs que je mentionnais dans Les processus financiers enclins à l’emballement :

1) la valorisation spéculative : le fait que le prix d’un produit soit autorisé à évoluer selon sa propre dynamique, en décollant du prix de ses fondamentaux, c’est–à–dire de ses composantes.

2) l’effet de levier : le fait que l’on puisse multiplier ses chances de gain et son risque de pertes, essentiellement en empruntant l’argent que l’on utilise alors pour spéculer.

3) les produits dérivés : la possibilité offerte de répliquer dans un nouveau produit « synthétique », et dans un simple pari, les chances de gain et le risque de pertes d’un produit déjà existant.

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Le monde enchanté de Maurice Allais

Dans son premier commentaire au « scandale » des banques qui créent de l’argent ?, Guillaume reproduit le passage clé du texte de Maurice Allais. Prix Nobel ou pas, qu’est–ce qui ne marche pas dans son raisonnement ? Relisons–le :

« Fondamentalement, le mécanisme du crédit aboutit à une création de moyens de paiement ex nihilo, car le détenteur d’un dépôt auprès d’une banque le considère comme une encaisse disponible, alors que, dans le même temps, la banque a prêté la plus grande partie de ce dépôt qui, redéposée ou non dans une banque, est considérée comme une encaisse disponible par son récipiendaire. À chaque opération de crédit il y a ainsi duplication monétaire. Au total, le mécanisme du crédit aboutit à une création de monnaie ex nihilo par de simples jeux d’écriture ».

La confusion réside dans le mot « considère ». Le fait que quelqu’un « considère » quelque chose ne veut pas dire que ce soit vrai, à preuve : « Oscar considère qu’on fabrique le gruyère en coulant le fromage autour des trous ». Maintenant, « Le détenteur d’un dépôt auprès d’une banque le considère comme une encaisse disponible » : Eusèbe a de l’argent sur son compte à vue et est convaincu qu’il peut retirer cet argent s’il se rend à la banque. La banque a en réalité prêté l’argent qui se trouvait sur son compte à Casimir : « la banque a prêté la plus grande partie de ce dépôt qui, redéposée ou non dans une banque, est considérée comme une encaisse disponible par son récipiendaire ». Voilà donc deux larrons, Eusèbe et Casimir, qui « considèrent » qu’ils possèdent le même argent. Quel scandale s’écrie Maurice Allais : la banque a dupliqué l’argent d’Eusèbe ! Pas vraiment : le « même argent » ne se trouve jusqu’ici que dans les « considérations » de nos deux compères. Le lendemain matin ils vont tous deux à la banque et retirent « leur » argent. Casimir reçoit l’ex– argent d’Eusèbe et celui–ci reçoit de l’argent qu’il « considère » le sien mais qui n’est en réalité pas le sien, le sien étant dans la poche de Casimir. Quel argent reçoit–il ? Je suppose que, selon Maurice Allais, la banque exécute une opération « scripturale » et donne à Eusèbe cet argent ex nihilo.

Voici maintenant l’explication du mystère « épistémologique » que plusieurs commentateurs ont mentionné et que je formulerai ainsi : « Les gens normaux se laissent aisément convaincre que les banques commerciales créent de l’argent ex nihilo tandis que les employés de banque affirment être certains que ce n’est pas le cas ». Les employés de banque savent que quand Casimir « considère » qu’il possède l’argent d’Eusèbe, il a raison parce que cet argent est effectivement dans sa poche. Ils savent aussi que quand Eusèbe « considère » que l’argent qu’il a déposé sur son compte à vue, y est toujours, il se trompe. Quand il se présente à la banque le lendemain matin, il existe deux possibilités : ou bien on lui donne « son » argent quand il le réclame, ou bien on le lui refuse. Je commence par le premier cas de figure, celui où on lui donne l’argent qu’il réclame. Il y a deux tactiques possibles pour la banque : ou bien elle lui donne de l’argent qu’elle est allée puiser sur le compte d’un troisième larron, d’Oscar par exemple, celui qui a une théorie curieuse sur le gruyère, ou bien elle utilise de l’argent qu’elle a obtenu en s’endettant, par exemple en émettant des certificats de dépôt. Deuxième cas de figure, Eusèbe se présente à la banque et celle–ci lui refuse l’argent qu’il « considérait » pourtant être sur son compte. Pourquoi ? Parce que ce matin–là, il y a une panique bancaire : il y a des milliers d’Eusèbes à faire la queue et à qui on explique que leurs « considérations » sont sans objet parce que les caisses sont vides. Voilà pour le monde réel. Dans le monde de Maurice Allais, terni au contraire par le « scandale » de la « multiplication des petits pains » – ce qu’il appelle « duplication monétaire » – il n’y a jamais de panique bancaire : à chacun qui se présente on dit « Attendez une seconde ! », hop ! petit tour de passe–passe « scriptural » et voici de l’argent frais créé ex nihilo ! Les employés de banque n’ont malheureusement jamais assisté à cela : le monde où ils vivent est beaucoup moins poétique, où les banques n’ont pas plus d’argent que ce qu’elles ont en caisse !

Gilbert Rachmuhl nous rappelait que le Prix Nobel d’économie est en fait décerné par la Banque Centrale suédoise. Le moins qu’on puisse dire, c’est que les banquiers suédois ne sont pas très rancuniers, à moins, plus simplement, qu’ils ne lisent pas le français !

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Le « scandale » des banques qui créent de l’argent ?

J’avais promis d’y revenir.

Résumé des épisodes précédents.

Dans un premier temps, j’écris dans Le scandale des banques qui « créent » de l’argent : « … cette proposition est fausse : les banques commerciales ne créent pas d’argent ». De nombreuses réactions. Je suis désarçonné, par l’argumentation d’Armand en particulier :

« Si, Mr Jorion, les banques créent de la monnaie. C’est la monnaie scripturale (« ce qui est écrit ») qui n’existe que sous forme électronique, celle qui figure sur les relevés de compte de ses clients ».

Je lis tout ce que mes commentateurs écrivent sur le sujet et c’est beaucoup plus précis, beaucoup plus documenté, beaucoup mieux argumenté que ce que j’avais lu jusque–là. Je me dis : « Paulot mon vieux, apparemment tu t’es planté. Sois honnête, dis–le ! ».

Donc, deuxième temps : je poste Le scandale des banques qui créent – effectivement – de l’argent qui est essentiellement une citation d’Armand. J’ajoute : « Ce que je vous propose de faire, c’est de mettre en exergue le commentaire d’Armand puisqu’il est très complet, et qu’on redémarre à partir de là : s’il se trompe, dites-le nous, c’est de cette manière que progresse le savoir ».

Or, dans les jours qui suivent, seul JLM contredit, partiellement, Armand et de nombreuses contributions continuent d’arriver. Mais plus je les lis, plus je pense : « Ils ne disent rien d’autre que ce que je disais au départ : oui, les banques ne doivent pas conserver en réserve tout l’argent que les consommateurs déposent sur leur compte – sinon elles ne seraient pas des banques mais simplement des coffre–forts – oui ça permet que l’argent circule très vite. Non, ça ne veut pas dire que de l’argent soit créé ex nihilo ».

J’en étais arrivé là dans mes réflexions et j’écrivais le 9 février :

« … je ne regrette rien : la qualité du débat me récompense du risque pris ! Autre chose, mon opinion n’est toujours pas faite s’il s’agit ou non d’un « scandale ». Mon troisième papier – il y en aura un troisième, c’est certain – s’appellera peut–être « Le ‘scandale’ des banques qui créent de l’argent » ».

Il y a deux jours, le 14 février, Armand (qui n’avait pas arrêté entre–temps de contribuer brillamment au débat) poste un nouveau commentaire :

« On peut tout aussi bien effectivement considérer que le système bancaire ne crée pas d’argent — P. Jorion va ainsi pouvoir ouvrir une nouvelle file 🙂 : il promet seulement de le faire via les relevés bancaires portant « monnaie scripturale », c’est-à-dire en s’engageant à remettre, à vue, cette quantité de monnaie fiduciaire centrale « ayant cours légal ». Et il s’agit d’une promesse mensongère et intenable du fait du système des réserves fractionnaires, comme expliqué plus haut. On remarquera que même avec un ratio de réserves à 100% les banques seraient toujours en état permanent de faillite potentielle. En effet, « empruntant court pour prêter long », elles se trouveraient toujours en risque de devoir faire face à court terme à des obligations qu’elles ne peuvent assurer qu’à plus long terme ».

« On peut tout aussi bien effectivement considérer que le système bancaire ne crée pas d’argent ». J’interprète cela comme voulant dire que – réflexion faite – Paulot avait raison dès le départ. La conséquence en est que s’il y a toujours « scandale », le scandale n’est plus dans le fait que les banques créeraient de l’argent – ce qu’elles ne font pas : le scandale est dans le fait que tout le monde ne peut pas se présenter le même jour aux guichets pour retirer ses sous. Pourquoi les banques ne peuvent–elles pas rembourser tout le monde le même jour ? Parce que l’argent qu’on dépose sur son compte, elles le prêtent – à l’exception des « réserves fractionnaires » : les 8 %, etc., que les autorités de tutelle les forcent de garder en caisse pour répondre à la demande des consommateurs qui viendraient effectivement réclamer leurs sous dans la journée. De plus, comme Armand le rappelle, même si les réserves des banques étaient de 98 %, du fait qu’elles prêtent les 2 % qui restent à long terme et empruntant elles–mêmes à court terme, elles ne pourraient de toute manière pas rembourser tout le monde si tout le monde réclamait ses sous dans la même journée.

Le « scandale », si scandale il y a, n’est donc pas même dans le fait que l’argent circule vite, donnant l’illusion que les banques en créent à partir du vide : il est tout simplement dans le fait que, comme je le disais, les banques ne se contentent pas d’être des coffres–fort. Ce qui veut dire, à mon sens, qu’il n’y a pas de scandale du tout : les banques jouent le rôle précis pour lequel elles ont été créées et qui est de servir d’intermédiaires entre ceux qui n’ont pas un besoin immédiat de liquidités et qui peuvent donc déposer celles dont ils disposent sur un compte à vue ou épargner sur le plus long terme et ceux qui savent très bien ce qu’ils pourraient faire de cet argent et vont l’emprunter à la banque.

J’en reviens alors à la première phrase du scandale des banques qui « créent » de l’argent : « Comme on le sait lorsque l’on lit ici mes billets, je ne me prive pas de critiquer la finance quand cela me semble justifié. Cela ne signifie pas pour autant que je souscrive à toute critique exprimée vis–à–vis du système financier ».

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Les assureurs d’obligations (III bis. Le train sifflera trois fois)

Je rappelle à l’intention de ceux qui ne sont pas très familiers avec l’histoire du cinéma que « Le train sifflera trois fois » (1952) est un western de Fred Zinnemann avec Gary Cooper et Grace Kelly dans les principaux rôles. Alors qu’il serait plus avisé pour lui de quitter la ville, le marshal Will Kane, seul contre tous, ira à la rencontre du bandit Frank Miller et de sa bande, qui seront de retour au train de midi. Le titre original du film était « High Noon » : midi tapant, et l’expression « high noon » est devenue en anglais le synonyme de la fièvre qui monte et qui culminera dans un affrontement ayant lieu à une heure fatidique déterminée d’avance.

Hier, Eliot Spitzer, le Gouverneur de l’état de New York, a convié les dirigeants des principales monolines ou « rehausseurs de crédit » (Ambac, MBIA, FGIC) à un tel rendez–vous de midi : il leur a donné cinq jours ouvrables pour se recapitaliser, faute de quoi il usera de son autorité sur les compagnies d’assurance enregistrées dans son état pour séparer leurs fonctions d’assureurs des municipal bonds (obligations émises par des collectvités locales) et d’assureurs des produits financiers « structurés » (les fameux Collateralized–Debt Obligations et Credit–Default Swaps en particulier), et leur retirer la garde des premiers, considérés sains et bien entendu d’un intérêt stratégique dans la gestion du pays et ne leur laisser que le toxic waste, les « déchets toxiques » que constituent les produits « structurés ».

Je vous rappelle brièvement l’enjeu (déjà décrit de manière plus détaillée dans Les assureurs d’obligations (II. Le contexte)) : la notation de crédit d’une obligation ne peut être supérieure à celle de son assureur. Or une notation faible pour ces municipal bonds aurait deux conséquences : la première, immédiate, la nécessité pour elles de proposer un coupon plus élevé, d’où des frais supplémentaires pour les municipalités émettrices, et la seconde, l’interdiction pour certaines institutions comme les caisses de retraite ou les compagnies d’assurance, d’acquérir de telles obligations si cette notation devait tomber sous le niveau dit « investment grade ».

Avant d’être gouverneur, Spitzer s’était distingué dans la fonction d’Avocat Général de l’état de New York en s’en prenant en particulier aux excès de Wall Street, dénonçant dans un rapport qui ferait la une de l’actualité, les banques d’affaires dont les analystes recommandaient aux investisseurs de placer leur argent chez leurs principaux clients, alors même que des rapports internes à ces banques qualifiaient leurs actions ou leurs obligations de « merde » ou de « camelote ».

Les municipalités désormais épargnées, le risque global serait sans doute davantage circonscrit mais le risque d’un effet de dominos aurait paradoxalement augmenté puisque la séparation des responsabilités précipiterait la fin des monolines ou « rehausseurs de crédit » dont la fragilité en aurait été d’autant accrue : privées de la crème pour se retrouver en possession seulement du babeurre (le milliardaire Warren Buffett leur avait déjà proposé la formule il y a quelques jours pour se voir bien entendu rire au nez). J’avais évoqué à propos des monolines une quatrième livraison qui s’intitulerait Les assureurs d’obligations (IV. La fin). Si elles devaient se retrouver à la fin de la semaine prochaine avec pour seule responsabilité celle des produits financiers « structurés », ce ne serait certainement que partie remise.

Les banques commerciales et les fonds spéculatifs « hedge funds » se retrouveraient alors en première ligne pour subir les conséquences de la défaillance des monolines. J’écrivais dans Les assureurs d’obligations (II. Le contexte)) : « Le mécanisme se compliquerait encore davantage en cas de pertes sévères : les organismes financiers « délèguent » en effet souvent les CDO à des « véhicules », des filiales hors–bilan, opération qui leur permet d’éviter de devoir constituer des réserves à hauteur de ces produits, mais conservent une responsabilité quant à leurs résultats si ceux–ci devaient être négatifs. Aux gains hors–bilan obtenus de cette manière, invisibles en temps ordinaire, se substitueraient alors des pertes devant apparaître au bilan ». La banque Citigroup, détentrice de quantités importantes de CDO et pour qui les nuages s’amoncèlent (elle vient de bloquer le retrait de fonds de l’un de ses « hedge funds » – CSO Partners) se retrouverait tout particulièrement exposée.

Spitzer n’aime pas Wall Street, qui le lui rend bien. Quelle que soit l’issue du rendez-vous de midi dans cinq jours ouvrables, Wall Street n’en sortira certainement pas renforcée !

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Une constitution pour l’économie : un exemple

On me presse de donner des exemples de ce que seraient les articles d’une constitution pour l’économie. Je n’en ai pas offert jusqu’ici, pour deux raisons. La première est qu’il faut qu’une constitution soit parcimonieuse, que ses principes soient concis et que tout le reste en découle comme des choses qui vont de soi. Parvenir à formuler de tels principes au niveau de leur plus grande généralité et de leur plus grande « évidence » requiert un long et lent processus de sédimentation. La seconde raison est qu’il ne suffit pas dans une entreprise de ce type de contenter une poignée de convertis : la coercition n’a jamais fonctionné sur le long terme (cf. ce qu’il en est advenu de certains « empires » qui devaient durer mille ans) et il faut donc que chacun de ces principes apparaisse comme incontestable à une majorité. Nous avons, certains d’entre vous certainement, comme le confirment vos commentaires, et moi, le pressentiment d’un éventuel cataclysme sur les plans économique et financier mais la majorité précisément n’en est pas encore là, n’étant simplement consciente jusqu’ici que d’un profond malaise. Je m’appuie alors sur cette idée excellente de Jean-Claude Michéa, que l’avènement de la démocratie avait requis l’écoeurement provoqué par les guerres de religion comme sa condition. Or, l’écoeurement nécessaire à l’exigence par une majorité d’une constitution pour l’économie, fait encore défaut. Ceci dit, et comme je l’ai rappelé le mois dernier à l’ENS : quand l’écoeurement sera là, nous n’aurons plus l’excuse d’affirmer « Nous n’avons pas encore eu le temps de penser aux termes d’une alternative ! »

Si la récession qui s’annonce aux États–Unis devait se transformer – ce qu’à Dieu ne plaise – en Grande Crise, les responsables en sont déjà connus : ce sont ces contrats dérivés qui créent du risque de toute pièce en permettant de parier sur un risque réel couru ailleurs et par quelqu’un d’autre. Il suffit à tout parieur éventuel de se trouver une contrepartie prête à parier au contraire que ce risque ne se matérialisera pas. Le montant du pari ne dépend que d’eux et peut ainsi déboucher sur des sommes extravagantes, comme les 45.000 milliards de dollars auxquels s’élève l’exposition actuelle des credit–default swaps garantis par des banques ou des fonds d’investissement spéculatifs (« hedge funds »). J’ajoute – comme si cela ne suffisait pas – que le secteur est non–régulé et que les contreparties ne sont nullement requises de constituer des fonds de réserve. J’écrivais dans Les processus financiers enclins à l’emballement à propos des credit–default swaps qui appartiennent à cette famille d’instruments financiers :

« Ils permettent non seulement à des agents qui sont réellement exposés à ce risque de se couvrir contre lui (stratégie de « couverture ») mais également à d’autres qui ne le sont pas, de s’assurer contre ce risque « virtuel », comme s’ils y étaient exposés (stratégie « directionnelle »). Comme rien ne limite le nombre de ces derniers, le volume de ce type d’assurance peut gonfler indéfiniment, créant un risque systémique si les assureurs se révèlent insolvables ».

C’est donc, on me le concédera, un bon endroit pour commencer

Voici un article qui couvre un grand pan de l’activité financière « moderne et sophistiquée » et qui permettrait d’opérer un filtrage au sein des produits dérivés entre leurs usages autorisés par lui, qui servent une fonction d’assurance (appelés plus haut de « couverture ») et les autres (appelés plus haut « directionnels »), prohibés ceux-là, qui ne jouent qu’un rôle purement spéculatif. Cet article tomberait sous la bannière d’un principe général que je formule – à titre provisoire – ainsi : « Tout gain doit refléter un effort ou un talent proportionné ». Le voici :

« Les ventes à terme ainsi que les options d’achat sont autorisées. Elles lient leurs contreparties jusqu’à livraison. En conséquence, il n’existe pas pour elles de marché secondaire. Les paris relatifs à l’évolution d’un prix sont eux interdits ».

Il faut faire court quand on rédige l’un des articles d’une constitution. Ces trois phrases me semblent – à première vue – faire l’affaire : elles autorisent celui qui dispose d’un réel produit (d’où le mot « livraison ») de se protéger contre des variations de prix en passant contrat avec une contrepartie qui a elle un réel besoin de ce produit. Il n’y a pas de marché secondaire qui permettrait d’échapper à l’engagement de livrer en achetant le contrat pour le revendre plus tard à un tiers et de bénéficier ainsi d’une plus-value du simple fait de la variation du prix. Sont exclus enfin, tous les petits jeux qui consistent à faire semblant que l’on court un risque et à se faire dédommager grassement si ce risque se matérialisait – en réalité pour quelqu’un d’autre !

Avant qu’on ne pousse des cris d’orfraie, je ferai remarquer que le filtrage qu’opère cet article existe déjà : on le trouve, sous une forme beaucoup plus alambiquée, dans la norme comptable américaine FASB 133 (et 149 pour la révision de certains de ses aspects), où il sépare deux usages possibles des produits dérivés : utilisés soit en « couverture », soit pour la spéculation. Mais il ne débouche, dans ces normes du Federal Accounting Standards Board, que sur deux types de traitement fiscal : favorable dans le premier cas et défavorable dans le second. Il s’agit alors de décourager et non d’interdire. D’une manière générale, je souscris bien évidemment à l’idée que le découragement est de loin préférable à l’interdiction mais les règlements regroupés dans FASB 133 et 149 ne renvoient à aucun principe général et se perdent au contraire dans une casuistique dont les failles offrent autant de moyens de les contourner. L’article, lui, est simple et du fait de sa simplicité pare au détournement éventuel.

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Aux grands maux, les grands remèdes

Ce texte doit paraître demain (11 février) en tribune libre dans Le Monde Economie. Il est présenté ici en version longue : le texte publié sera plus court en raison de la contrainte de ½ page.

Aux grands maux, les grands remèdes (1).

Le système financier moderne qui, pareil à un système sanguin, irrigue les économies en capitaux, est gravement malade. Je ne suis pas seul à le dire : le diagnostic est le même chez Joseph Stiglitz, Prix Nobel d’Economie, chez Henri Guaino, conseiller spécial du Président de la République ou encore chez Bill Gross, Directeur chez PIMCO, la principale SICAV d’obligations américaine. Les dysfonctionnements sévères de la finance ont rapidement envahi notre vie quotidienne et le malaise est soudain ressenti par tous. Comme avec une mauvaise grippe, nous découvrons l’ampleur du mal parce que, sans crier gare, nos jambes soudain se dérobent. On parle du coup, dans un retour de balancier classique, de réguler à nouveau ce qui a été dérégulé au fil des ans. Mais il faut déchanter : les vieilles recettes n’ont hélas plus cours. La crise est inédite car la finance moderne s’est métamorphosée en un outil d’une puissance et d’une complexité étonnantes. Chacun de ses rouages contribue au même effet d’ensemble : assurer au plus petit nombre le plus grand gain possible. Les moyens qu’elle s’est donnée ont pour noms : « prix spéculatif, « effet de levier », « produits dérivés », tous reposent sur le même principe : amplifier le plus possible la chance de gain et augmenter concurremment, bien sûr, le risque de pertes. Par leur effet conjugué ils ont rendu le désastre inéluctable. Une régulation « à l’ancienne » serait sans portée : insuffisante à la tâche. Ce que la gravité de la crise réclame est d’un tout autre ordre, celui, radical, d’une transplantation d’organe : il faut maintenant rendre à l’économie réelle, celle de la production, de la distribution et de la répartition des richesses, un système sanguin sur lequel elle puisse à nouveau compter. Il faut lui offrir une authentique constitution dont ce soit elle, l’économie réelle, qui dicte les termes, et veiller à ce que le système financier se conforme à ce cadre.

L’inclination de la finance au débordement a été notée dès ses débuts. On la réglementa, mais toujours post festum : en une suite de remèdes ad hoc mis au point chaque fois qu’une catastrophe avait d’abord fait peser son poids de maux et des misères. L’héritage est celui d’une réglementation qui, quelle que soit son adéquation apparente à son but, s’assimile en réalité à une longue série de palliatifs qui furent chacun de circonstance. Cette histoire est donc celle du cantonnement : aucune de ces mesures ne dépasse la juridiction étroite qui lui fut attribuée lors de sa mise en place ; aucune ne déborde de son cadre immédiat, ignorant du coup les abus qui s’observent déjà dans des contextes similaires, et impuissante devant les autres crises qui menacent.

La dégradation du système financier n’est pas encore entrée dans sa phase finale : la crise de l’immobilier américain n’en est encore qu’à ses débuts et la gangrène qui ronge le marché des capitaux atteint chaque jour de nouveaux secteurs qui se ferment alors l’un après l’autre (2). Les faits parlent, les responsables aussi mais leurs propos ne rayonnent pas de la confiance et de la sérénité que l’on attendrait d’eux : leurs déclarations combinent de manière inquiétante voeux de réforme et assurances que rien dans la situation actuelle n’est réellement préoccupant. Ils trahissent ainsi partager le sentiment général : que la solution salvatrice ne sera pas trouvée dans la science abstraite et dégagée des contingences humaines que nous proposent les économistes. Les mesures envisagées présentent en conséquence le même caractère qu’elles eurent toujours par le passé : ponctuelles, c’est-à-dire sans généralité, et à court terme, c’est-à-dire à la vue trop étroite. En raison du caractère fragmentaire qu’elles présentent aussi bien dans la chronologie que sur le plan conceptuel, elles ne tarderont pas à révéler leurs insuffisances.

La faiblesse de mesures qui furent en leur temps prises au cas par cas, apparaît en pleine lumière lorsqu’elles sont éliminées l’une après l’autre dans un effort de dérégulation, lorsque le souvenir de la crise (parfois majeure) qui avait justifié leur mise en place s’estompe au fil du temps. Dans les rares cas où une conception d’ensemble avait présidé à leur institution, cette dilution progressive contribue à la saper : ainsi pour le New Deal américain de 1933, dont les survivances isolées se sont révélées incapables de répondre adéquatement à la crise des subprimes et au tarissement du crédit qui lui emboîta le pas.

C’est une telle conception d’ensemble que la crise actuelle réclame : celle d’une constitution axée sur la reconstruction du système financier qui lui rendra sa fonction première – celle requise en effet d’un système sanguin : d’être au service de l’économie, plutôt que de drainer ses ressources pour le bénéfice de quelques–uns. Une constitution substitue à une situation où les états de fait dictent leur loi, une autre où c’est au contraire une loi qui définit un cadre général auquel ils sont appelés à se conformer (3).

Les réglementations actuelles de la finance sont aujourd’hui si complexes que, comme les événements récents l’ont rappelé, bien peu nombreux sont ceux qui en maîtrisent les arcanes, même parmi ses praticiens. Une constitution évite ces écueils en se contentant d’établir des principes directeurs, sans se préoccuper du cas par cas. Elle s’abstient également de viser à contrôler dans le moindre détail le comportement de chacun et à chaque instant, comme entendaient le faire celles des régimes autoritaires d’inspiration marxiste. Elle constitue cependant le cadre de référence permettant de juger non seulement ce qui est, mais encore ce qui adviendra.

J’entends dire qu’appeler de ses voeux une constitution pour l’économie est irréaliste. Mais cette réflexion émet–elle un jugement quant à la nécessité ou non du projet ou bien reflète–t–elle plus simplement le découragement de ceux qui estiment la tâche irréalisable, soit en raison de sa complexité apparente, soit en raison de la puissance attribuée à ceux qui en seraient les adversaires ? Il est vrai que rien de ce qui n’existe encore n’est garanti de se voir un jour réalisé et le découragement anticipé s’alimente de cette observation banale. Le « c’est impossible puisque si c’était possible, ce serait déjà » qui la sous–tend, procède d’un raisonnement fallacieux et se voit démenti quand la volonté et l’adhésion de tous conduit au brassage et à la conjugaison des inventivités et deviennent ainsi les garants du succès.

La constitution pour l’économie a déjà découvert le lit où elle viendra se couler : dans la chance historique que lui offre aujourd’hui la prise de conscience par chacun que l’ensemble des problèmes à résoudre sont en réalité liés : que sont les appels au « développement durable » et à la « décroissance » sinon manières d’exprimer que l’avenir du monde est bien trop précieux pour être abandonné à un système financier aujourd’hui en plein désarroi pour n’avoir jamais proposé que ce que la nature livrée à elle-même offrait déjà : la concurrence de tous avec tous, réglée par le simple rapport de force et débouchant sur l’asservissement d’une majorité de perdants à une poignée de vainqueurs.

La réussite du projet d’une constitution pour l’économie ne nécessite pour le soutenir que ce qu’il convient d’appeler par son nom, quitte à recourir alors à une expression que les partisans de la politique du pire aimeront qualifier de désuète : la volonté d’un peuple.

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(1) Ce texte doit beaucoup à mes discussions avec Nikadémus, mon conseiller spécial.

(2) Ce furent d’abord les Asset-Backed Securities adossées à des prêts subprime, ensuite les Collateralized-Debt Obligations, enfin les Asset-Backed Commercial Papers.

(3) Une constitution « pour l’économie » est bien entendu l’inverse d’une constitution « économiste », tel le Traité Constitutionnel Européen, visant simplement à généraliser les principes de l’économie telle qu’elle existe sous sa forme spontanée d’organisation ou de désorganisation. Les tentatives de ce type se contentent de représenter les réglementations en vigueur sous la forme d’un bref catalogue et ne sont donc porteuses d’aucune information neuve ; elles constituent une caricature de ce que serait une authentique constitution « pour l’économie ».

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