Archives par mot-clé : Alan Greenspan

Saint-Etienne, Conférence de l’hôtel de ville : « Se débarrasser du capitalisme est une question de survie » (V) Libéralisme et ultralibéralisme

Je publie en feuilleton la retranscription (merci à Éric Muller !) de ma très longue conférence le 29 novembre 2018. Ouvert aux commentaires.

Question de la salle : Bonsoir. Tout d’abord, je vais commencer par un petit éloge. En Belgique, il y a pas que la bière, Magritte et Brel. Je lis un peu Chantal Mouffe, Jean-Pierre Lebrun, et avec plaisir je vous lirai. Vous proposez des voies nouvelles, et plus même : au niveau politique, vous avez survécu pas plus mal sans gouvernement. J’espère que l’un de vous, intellectuels, ferez un jour un livre pour confier ce que vous pensez de cette expérience. Je suis béotien dans l’économie, mais je crois qu’Adam Smith, l’un de ses postulats avec le libéralisme, c’était la régulation. Aussi, en même temps que Tocqueville, on voit comment s’en éloigner. Après, quand on voit actuellement dans l’économie ce que j’appelle moi une religion avec le ruissellement, et on voit bien que le ruissellement, un M. Ghosn qui a fait de la rétention, c’est pas bien possible. Par contre, comment on peut revenir aussi – vous les universitaires vous le connaissez – à mieux diffuser, plutôt que la pensée de M. Jean Tirole, la pensée de Steve Keen, qui dans le grand public, en France, n’est pas connue.

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Bruno Iksil : « Un régulateur, une banque, une VaR et une seule » (texte complet)

Billet invité.

Bruno Iksil est l’auteur de « Bruno Iksil, surnommé « La baleine de Londres », nous dit ce qui s’est vraiment passé », déjà publié ici en feuilleton, et sur support papier dans le N° 15 de (P)ièces (J)ointes, le magazine du blog (toujours disponible – voir colonne de gauche).

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Un régulateur, Une banque, Une VaR et une seule (V) La VaR, pierre angulaire des réserves de sécurité, par Bruno Iksil

Billet invité. Bruno Iksil est l’auteur ici de « Bruno Iksil, surnommé « La baleine de Londres », nous dit ce qui s’est vraiment passé ». Il nous offre ici un nouveau feuilleton sur le contexte de ces événements.

La VaR est créée comme la pierre angulaire des réserves de sécurité qui s’imposent…

Les [produits financiers] dérivés doivent être placés en portefeuille de trading sauf exception dûment formulée. Et là encore, la SEC [Securities and Exchange Commission] fait appel à des consultants indépendants pour vérifier tous les portefeuilles de banques. Continuer la lecture de Un régulateur, Une banque, Une VaR et une seule (V) La VaR, pierre angulaire des réserves de sécurité, par Bruno Iksil

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Dans les coulisses d’une « religion féroce » : la convergence voulue entre libertarianisme et satanisme, par Sapristi

Billet invité.

Si Paul Jorion qualifie l’économie ultralibérale de « religion féroce », comment pourrions-nous définir son incarnation extrême, le « libertarianisme » ?

Dans sa bible satanique, Anton Szandor LaVey, libertarien objectiviste convaincu et surtout philosophe sataniste, modernise le mythe de Satan en lui donnant les attributs du parfait « homo oeconomicus » rationnel. Les neuf affirmations sataniques sont :

– Satan représente l’indulgence, plutôt que l’abstinence.
– Satan représente l’existence vitale, et non des promesses spirituelles irréalistes.
– Satan représente la sagesse immaculée, au lieu de l’hypocrisie dans laquelle se complaisent les hommes.
– Satan représente la bonté pour ceux qui la méritent, au lieu de la prodigalité gaspillée pour des ingrats.
– Satan représente la vengeance, plutôt que le pardon.
– Satan représente la responsabilité à ceux qui savent l’assumer, plutôt que de se soucier des vampires psychiques.
– Satan représente l’homme simplement comme un animal parmi tant d’autres, parfois mieux, souvent pire que ceux qui marchent à quatre pattes, qui, grâce à son prétendu « développement intellectuel et spirituel » est devenu le plus vicieux de tous les animaux.
– Satan représente les prétendus péchés, puisque ceux-ci mènent à la gratification physique, mentale, ou émotionnelle.
– Satan est le meilleur ami que les églises aient eu, puisqu’il les a maintenues en affaires depuis si longtemps.

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L’explication du prix par le rapport de force (VII) Les opérations des banques centrales sur les taux longs

(I) Quand plusieurs mécanismes se greffent les uns sur les autres
(II) Keynes et le double mécanisme de détermination du prix
(III) L’intervention du temps dans la détermination du prix
(IV) Le « prix » d’un emprunt ou d’une obligation (première partie)
(V) Le « prix » d’un emprunt ou d’une obligation (deuxième partie)
(VI) En quoi mon approche du prix diffère de celle des économistes

Quand j’écrivais dans Le « prix » d’un emprunt ou d’une obligation (deuxième partie) que « la part ‘universelle’ du taux d’intérêt de l’emprunt [qu’est] le rendement marginal du capital, […] reste influençable par le rapport de force instantané entre ceux qui cherchent à acheter et ceux qui cherchent à revendre un tel emprunt sur son marché secondaire », il existe de cela d’excellents exemples sur le marché de la dette souveraine.

La banque centrale d’une nation cherchera ainsi à faire baisser les taux de sa propre dette souveraine en achetant en quantité sur le marché secondaire des emprunts de la maturité dont elle cherche à obtenir une baisse du taux. En allant se placer au rang des acheteurs pour des volumes importants, elle amplifie la concurrence entre eux, ce qui conduit chacun de ceux-ci à brider ses prétentions en termes de coupon (taux d’intérêt) pour améliorer ses chances d’acquérir l’obligation visée dans la quantité souhaitée.

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LE VIF/L’EXPRESS, Le jour où l’on voulut moraliser la finance, 12 – 18 avril 2012

Ma chronique pour l’hebdomadaire belge. L’article, sous la forme où il a paru.

Le 23 octobre 2008, c’est le jour où l’on a voulu moraliser la finance. Le projet a suscité l’enthousiasme. Il est même devenu si populaire qu’on imagine depuis que l’idée est une idée ancienne et qu’on a « toujours » voulu moraliser la finance. Or, ce n’était pas le cas, l’idée était neuve : avant, on pensait autrement.

L’idée était dans l’air cependant. Un peu moins d’un mois auparavant en effet, le 25 septembre, M. Sarkozy, président de la République Française, avait prononcé le Discours de Toulon, où il disait ceci :

« La crise actuelle doit nous inciter à refonder le capitalisme, le refonder sur une éthique, celle de l’effort et celle du travail […] L’autorégulation pour régler tous les problèmes, c’est fini. Le laisser-faire, c’est fini. Le marché tout-puissant qui a toujours raison, c’est fini. […] Si l’on veut reconstruire un système financier viable, la moralisation du capitalisme financier est une priorité. »

Si je retiens plutôt la date du 23 octobre, c’est que ce jour-là, une commission du Congrès interrogea assez rudement pendant quatre heures M. Alan Greenspan, président de 1987 à 2006 de la Federal Reserve, la banque centrale américaine, à propos de la « main invisible » évoquée en son temps par le philosophe écossais Adam Smith (1723 – 1790), une main invisible guidant l’économie vers le plus grand bien-être de la communauté dans son ensemble, et résultant des actions égoïstes des hommes et des femmes dont les actes combinés constituent l’activité économique.

Dans son fameux ouvrage intitulé La richesse des nations (1776) Adam Smith écrivait ceci : « Ce n’est pas de la bienveillance du boucher, du marchand de bière et du boulanger que nous attendons notre dîner, mais bien du soin qu’ils apportent à leurs intérêts. Nous ne nous adressons pas à leur humanité, mais à leur égoïsme ; et ce n’est jamais de nos besoins que nous leur parlons, c’est toujours de leur avantage ».

Quel rapport me direz-vous entre la moralisation de la finance et la main invisible d’Adam Smith ? Eh bien, le rapport est très simple : en cet automne de l’année 2008, la première est appelée à remplacer la seconde. La moralisation de la finance est invoquée comme le moyen d’empêcher les catastrophes financières – comme celle qui vient alors d’avoir lieu à la suite de la faillite de la banque d’affaires Lehman Brothers – parce que la main invisible d’Adam Smith a échoué à le faire (*).

Parce que depuis l’époque d’Adam Smith, on y a cru, à la main invisible : on a cru que « les vices privés font les bénéfices publics », comme disait Bernard Mandeville (1670 – 1733), un prédécesseur hollandais du philosophe écossais. Avant eux, on pensait comme on pense à nouveau depuis le 23 octobre 2008 : que pour moraliser la finance, il faut que les financiers adoptent un comportement moral.

Comme son prédécesseur Galilée, Alan Greenspan finira par abjurer sa foi. Le Congressman Henry Waxman l’accuse : « Vous étiez sans aucun doute l’avocat le plus éloquent de la dérégulation. Vous avez été un partisan convaincu du laisser-faire envers les marchés dont vous attendiez qu’ils se régulent eux-mêmes. […] La question que je vous adresse est très simple : « Vous êtes-vous trompé ? » » Et Greenspan de lui répondre alors, et dans le style qui lui est habituel : « J’ai dû constater une erreur dans le modèle qui me semblait être la structure fonctionnelle essentielle définissant la manière dont opère le monde ».

On apprendrait en 2010 qu’au plus fort de la crise, la firme Goldman Sachs avait, avec l’aide de hedge funds, créé des titres financiers constitués de prêts subprime, conçus pour être délibérément de la pire qualité possible, pour pouvoir parier sur leur toxicité, tandis que les clients de la firme étaient encouragés à parier eux sur leur bonne santé. La stratégie contribuait bien entendu à précipiter l’effondrement du système financier tout entier. Cela confirmait, sans grande surprise, que quand les choses vont mal, le comportement égoïste peut consister à se précipiter vers la porte de sortie, en piquant même au passage le portefeuille de ceux qui se font piétiner.

Certains, par leur attitude en 2008, avaient donné tort à Alan Greenspan, et à la malheureuse main invisible d’Adam Smith. Du coup, le seul choix qui nous reste, c’est de moraliser la finance !

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(*) C’est Michèle Leclerc-Olive qui a attiré l’attention sur le renversement qui a lieu alors, sur le fait que l’on s’est mis à parler de « moraliser la finance » alors que l’on supposait jusque-là que la finance s’autorégulait.

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LE « PRINCIPE DU MARCHAND DE SOUPE »

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Monsieur Alan Greenspan, qui dirigea la Federal Reserve, la banque centrale américaine pendant près de vingt ans, a commis hier un article dans le Financial Times intitulé : « Dodd-Frank fails to meet test of our times », la loi Dodd-Frank-n’est pas à la hauteur des exigences de notre temps.

La loi Dodd-Frank, c’est ce fatras de 243 règlements, couvrant plusieurs milliers de pages, qui passe pour une réforme de la finance américaine, et cela va de soi qu’elle n’est pas à la hauteur puisque ce qu’il aurait fallu, à savoir quelques grands principes comme l’interdiction des paris sur les fluctuations de prix, ne remplirait que cinq pages, grand maximum. Mais si je dis que M. Greenspan a « commis » un texte à ce sujet, c’est que ce qu’il reproche à la loi Dodd-Frank, ce sont précisément les quelques très rares mérites que présente ce fatras.

Quelques exemples, et l’on s’épouvante déjà que le premier type d’argument soit invoqué par la personne qui fit la pluie et le beau temps dans la finance mondiale de 1987 à 2006 : « Si l’on interdit l’activité financière X aux États-Unis, les gens qui la pratiquent, iront la pratiquer ailleurs ». Soumettons cet argument à un petit exercice de traduction en français puisque son ridicule a cessé de faire rire les politiques et qu’ils se sont mis depuis un peu plus de trente ans à le prendre très au sérieux.

Mettons-nous tous ensemble, nous, représentants du peuple, et votons une loi qui interdit des pratiques dangereuses, ou comme l’on dit aujourd’hui : « qui introduisent du risque systémique », autrement dit, qui aggravent la probabilité que le système économique tout entier ne s’écroule. Mais voilà que M. Greenspan passe par là et dit : « Attention, il y avait là de l’argent à gagner, et vous voudriez que ce soient d’autres que nous qui le gagnent ? », et tous de s’écrier alors : « Ah, zut ! Vu sous cet angle-là, ce n’est peut-être pas une bonne idée ! »

Aristote avait déjà fait remarquer que la fièvre de l’or est une maladie professionnelle des marchands – excusable chez eux, précisait-il – mais contre laquelle les gens ordinaires devraient être vaccinés. Cela n’empêche pas le principe de marchand de soupe irresponsable de M. Greenspan d’avoir acquis aujourd’hui un statut d’évidence – à Bruxelles aussi bien qu’à Washington.

Autre faiblesse de la loi Dodd-Frank selon M. Greenspan : le fait d’avoir voulu responsabiliser les agences de notation a eu des conséquences négatives imprévues. Vous vous souvenez sans doute qu’autrefois les notateurs se contentaient d’émettre des « opinions » du type « AAA », c’est-à-dire « risque de non-remboursement quasi nul », alors que la nouvelle loi exige d’eux qu’ils s’engagent un peu plus : que quand ils attribuent une note de risque de crédit, ils le « croient vraiment ». Las ! s’écrie M. Greenspan, regardez à quelles conséquences fâcheuses cela conduit :

« Peu de temps après le vote de la loi (Dodd-Frank), en juillet 2010, Ford Motor Credit (le bras financier du constructeur automobile) s’attela à l’émission d’un titre (Asset-backed security) d’un montant supposé d’un milliard de dollars. Il fallait à ce produit une notation de crédit, que Ford ne parvint pas à obtenir. La loi stipulait entre autres que les notateurs seront responsables devant la loi de leurs opinions évaluant un risque. Pour permettre l’émission de cette Asset-backed security, la Securities and Exchange Commission (le régulateur des marchés financiers américains) a dû suspendre de facto la nécessité d’une notation de crédit ».

Résumons, Ford Motor Credit rassemble une collection de prêts automobiles pour un montant d’un milliard de dollars en véhicules. Les notateurs, qui engagent désormais leur responsabilité, refusent de noter le titre – ce qui ne peut vouloir dire qu’une seule chose : que c’est une camelote absolue. À la suite de quoi la SEC déclare qu’après tout, une notation n’est pas vraiment nécessaire, et le titre est néanmoins émis.

Qu’est-ce que cela signifie ? Cela veut dire que comme la loi Dodd-Frank a retiré l’irresponsabilité coupable aux agences de notation, le régulateur des marchés financiers a embrayé et a pris l’irresponsabilité coupable à son propre compte, en disant : « Après tout, cette notation de risque de crédit n’a pas tellement d’importance : appliquons quand même le tampon ! ».

Mais ce laxisme imbécile est-il attribuable à la nouvelle loi, comme le prétend Greenspan ? Autrement dit, qu’est-ce qui a dû se passer pour que la SEC cautionne la merde produite – selon l’opinion implicite des agences de notation – par Ford Motor Credit ? Je ne suis pas dans le secret des dieux mais il n’est pas très difficile de l’imaginer : le chantage à l’emploi par la société Ford.

Le chantage à l’emploi, c’est quand on essaie d’éveiller l’esprit « marchand de soupe » chez les employés, quand on cherche à provoquer la fièvre de l’or chez eux. « On ne va quand même pas laisser fermer l’usine d’obus à uranium appauvri, dit-on. Si on le faisait, ce seraient les autres qui les fabriqueraient à notre place ! ». On aura reconnu une variété de la règle sacro-sainte prônée par M. Greenspan.

Pendant près de vingt ans, à la tête de la Fed, M. Greenspan a été la personne la plus influente de la finance mondiale. Il l’a réglée ou – le plus souvent – s’est abstenu de la réguler, il nous le dit maintenant, en fonction du principe du marchand de soupe : « On ne va quand même pas laisser d’autres faire de l’argent que nous pourrions faire nous-même ! » – et ceci, quelle que soit la nocivité de l’activité en question, quelle que soit la quantité de « risque systémique » que l’on injecte dans l’économie en l’autorisant.

J’ai mentionné il y a quelques jours la lettre réclamant l’interdiction des paris sur les fluctuations de prix adressée conjointement par un grand nombre d’organisations à la Commodity Futures Trading Commission (CFTC), le régulateur américain des marchés à terme de matières premières, et j’ai attiré l’attention sur la présence massive d’ordres religieux parmi les signataires de la lettre. C’est que les marchands reviennent envahir le temple aussitôt qu’on a le dos tourné : ils encombrent désormais les couloirs à New York, Chicago, Londres et Bruxelles. Moïse en a pété les plombs, Aristote a crié casse-cou, Jésus-Christ, l’agneau de Dieu, s’est transformé en casseur. Comme on l’a vu, les Sœurs de la Présentation et de la Très Sainte Vierge Marie prennent le relais et montent au créneau. Il ne faudrait pas qu’elles s’y retrouvent toutes seules.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction numérique en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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DE LA CARRIERE DE CERTAINS ECONOMISTES

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Un article publié hier par l’agence Bloomberg : Fed Officials Saw Housing Bubble in 2005, Didn’t Alter Policy : Les dirigeants de la Fed avaient vu la bulle de l’immobilier en 2005, leur politique était restée inchangée, par Craig Torres, rapporte une conversation qui eut lieu à la Fed en juin 2005, lors de la réunion d’un comité en présence d’Alan Greespan – qui serait encore pour six mois président de la banque centrale américaine.

Lors de la réunion, le Dr. Richard Peach, chercheur à la Réserve Fédérale de New York déclara :

Il ne se passe pas de jour sans qu’un article sensationnaliste n’affirme dans la presse que les États-Unis connaissent une bulle de l’immobilier qui ne tardera pas à éclater, entraînant des conséquences désastreuses pour l’économie. Le marché de l’immobilier résidentiel est en excellente forme depuis un certain temps ; la construction ainsi que les ventes de logements individuels ont atteint des sommets au cours des mois récents et le prix des habitations est en hausse rapide, tout particulièrement le long des côtes Est et Ouest du pays. Une telle activité s’explique aisément par des fondamentaux robustes.

J’ai voulu mieux comprendre la carrière des économistes. Aussi, je viens d’appeler le Dr. Richard Peach, qui travaille toujours comme chercheur à la Reserve fédérale de New York. On est samedi, et je suis malheureusement tombé sur son répondeur. Je lui ai laissé un message, où je lui explique que je serais intéressé de lire ce qu’il a écrit récemment sur le sujet (je n’ai même pas dû mentir !).

Les recherches du Dr. Richard Peach sont toujours financées par la Reserve fédérale de New York, rien n’a changé. En 2005, je terminais d’écrire La crise du capitalisme américain (publié en janvier 2007). Mes recherches sont toujours financées par ceux qui achètent mes livres. Rien n’a changé là non plus. Seule différence : s’ajoutent depuis un an et demi à la liste de mes sponsors, ceux qui comme vous ont la gentillesse de faire un don au Blog de Paul Jorion. La recherche indépendante – et permettez moi d’ajouter sans amertume excessive « de qualité » – vous remercie !

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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BFM Radio, lundi 11 octobre 2010 à 10h46 – « La peur déprime la reprise américaine »

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Greenspan : « La peur déprime la reprise américaine »

Alan Greenspan, président de la Federal Reserve, la banque centrale américaine, de 1987 à 2006, a publié mercredi dernier une tribune dans le Financial Times intitulée « Fear undermines the American recovery » : la peur déprime la reprise américaine.

Selon une longue tradition chez lui, qu’il s’agisse de ses discours ou de ses articles, seules deux ou trois phrases en sont immédiatement intelligibles et, comme à leur habitude, ce sont celles-là que les agences de presse se contentent de retenir et de diffuser. Un exemple parmi cent des phrases « moins intuitives » de sa tribune libre : « Durant les quatre décennies les plus récentes, l’investissement en capital fixe en tant que part des flux de trésorerie a été corrélé (négativement) avec le taux du déficit fédéral par rapport au PIB ». Heureusement pour tous, le lendemain jeudi, Tom Keene, un journaliste de l’agence Bloomberg, eut un entretien d’une heure avec Greenspan, ce qui a permis à ce dernier de lever le voile couvrant certains de ses propos écrits de la veille. Confirmation du caractère énigmatique de l’article de Greenspan : quand Keene lui demanda si une représentation imagée de l’un de ses arguments qu’il lui proposait, était valable, l’ancien patron de la Fed lui répondit que les représentations imagées n’ont souvent aucun sens, et que c’était le cas en particulier de celle que le journaliste venait de lui offrir, et quand celui-ci lui demanda ensuite si l’on pouvait qualifier de « bulle » la préférence actuelle des investisseurs pour la dette à court terme, Greenspan lui répondit que non, puisqu’il s’agissait très précisément du contraire : les bulles révèlent une indifférence au risque de crédit et le cas présent, tout au contraire, une aversion au risque.

Pourquoi, s’interroge Greenspan, les banques commerciales américaines préfèrent-elles déposer mille milliards de dollars dont elles disposent auprès de la Federal Reserve au taux médiocre de 0,25 %, alors qu’elles pourraient sans difficulté prêter ces sommes à court terme au taux significativement plus élevé de 1,75 % ? Seule explication possible dit-il : la conviction des banques que les sommes avancées ne leur seront pas remboursées. Pourquoi, dans ce cas-là, demande Greenspan, envisager – comme le font Ben Bernanke, le président actuel de la Fed, et l’administration Obama – un nouvel assouplissement quantitatif, la création monétaire d’un millier de milliards de dollars supplémentaires, en sus des 1,7 mille milliards de dollars déjà créés dans la première phase de la relance ? Si les banques n’ont aucune intention de les prêter, il ne s’agira, dit-il, que d’« une opération comptable » sans impact favorable sur l’économie.

D’où vient la défiance des banques ? D’une part, affirme Greenspan, des conséquences imprévisibles de la mise en application du « financial overhaul » : en raison du caractère « massif », dit-il, de la loi Dodd-Frank. D’autre part, de la taille même des efforts financiers consentis par le gouvernement, qui suggère immanquablement que seuls des impôts de taille colossale pourront à terme les éponger. Selon un calcul statistique effectué par Greenspan et son équipe, deux tiers des sommes consacrées à la relance auraient été ainsi neutralisées de fait.

La création monétaire doit correspondre à de la richesse créée, souligne Greenspan. Et si cette richesse n’est pas déjà présente, il doit s’agir d’une anticipation correcte de richesse à venir. Aucun droit à l’erreur n’est permis : l’erreur provoque une inflation immaîtrisable, le cauchemar du banquier central. Pourquoi s’exposer à un tel risque, demande encore l’ancien patron de la Fed, alors qu’il s’agit d’abord de débloquer le « trillion » de dollars, parqué à la Fed par les banques ? Ce désaveu – en forme d’avertissement solennel – par Greenspan des nouveaux projets d’assouplissement quantitatif de Bernanke, son successeur à la tête de la Fed, est bien entendu passé totalement inaperçu, logé qu’il est dans quelques phrases alambiquées.

Greenspan préfèrerait que le problème de la dette publique soit résolu par le biais d’une réduction des dépenses plutôt que par la hausse de l’impôt. Devrait-on pourtant se résoudre à augmenter celui-ci, cela ne pourrait se faire, dit-il, que dans les conditions telles que Reagan les avaient définies en son temps : qu’il existe un sentiment dans l’opinion que toutes les couches de la population sont appelées à participer à l’effort de rigueur de manière équitable. Le talent de Georges Papandréou résiderait, selon Greenspan, dans sa capacité à avoir su donner ce sentiment au peuple grec.

Un danger suprême guette, avertit cependant l’ancien patron de la Fed : il existe une taille de la dette publique telle que la capacité de l’État à emprunter davantage se trouvera compromise. Nous ne savons pas où se situe ce seuil dit Greenspan, la seule chose qui soit certaine est que nous nous en rapprochons dangereusement et il cite à ce propos Larry Summers : « La nation la plus emprunteuse au monde peut-elle être aussi la plus puissante ? », et il ajoute : poser la question, c’est y répondre.

La foi dans l’autorégulation des marchés semble revenue à ce libertarien qui se décrit durant l’entretien comme « républicain tendance Goldwater », le plus libertarien en effet des candidats républicains qui affrontèrent jamais un démocrate (Goldwater réalisa face à Lyndon B. Johnson le plus mauvais score d’un républicain en n’obtenant que 38,4 % des votes à l’élection présidentielle de 1964). On sait qu’en octobre 2008, quelques semaines après la faillite de Lehman Brothers qui entraîna à sa suite la chute du système financier tout entier, Greenspan reconnut que « cette fois-ci », la main invisible d’Adam Smith ne s’était pas manifestée et que la poursuite des intérêts particuliers avait trahi l’intérêt général. Il réaffirme aujourd’hui sa foi dans le laissez-faire : observez, dit-il, que le seul secteur financier qu’on ait laissé tranquille, le marché boursier américain se porte très bien. L’exemple n’est cependant pas aussi convaincant qu’il le souhaiterait puisque depuis le « krach éclair » du 6 mai, les intervenants désertent ce marché (je rappelle que le volume y a baissé de 25 % entre le deuxième et le troisième trimestre de cette année), les plus optimistes d’entre eux en raison de sa prédisposition actuelle au krach, et les plus pessimistes en raison du fait que cette prédisposition pourrait être due aux manipulations de prix qu’autorise le High Frequency Trading (HFT) que j’évoquais ici la semaine dernière.

L’intelligence d’Alan Greenspan ne cessera apparemment d’impressionner qu’au jour de sa mort (il a aujourd’hui 84 ans). Ceci dit, il n’en est pas moins pareil à nous : combinant les jugements éclairés par la raison et ceux égarés par la foi.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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Le temps qu’il fait, le 27 août 2010

L’adresse de Nicolas Sarkozy aux ambassadeurs
Réfléchir aux leçons de l’histoire
L’Afghanistan
La spéculation sur les matières premières
Le désordre monétaire international : un vrai nouveau Bretton Woods
Les discours d’Alan Greenspan
La Chine comme soutien du système monétaire international

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Les Échos, L’ENTREPRISE FINANCIÈRE NE S’OCCUPE NI DE MORALITÉ NI DE PHILANTHROPIE, le 10 mars 2010

Un entretien avec Muryel Jacque : « L’ENTREPRISE FINANCIÈRE NE S’OCCUPE NI DE MORALITÉ NI DE PHILANTHROPIE »

A quoi attribue-t-on aujourd’hui l’émergence et le développement des bulles financières ?

Jusqu’à très récemment, la théorie orthodoxe économique considérait que les bulles n’existaient pas. Et des études, même assez récentes – avant le début de la crise – continuaient à essayer de le prouver. L’idée, c’est qu’il n’était pas possible de distinguer un prix spéculatif d’un prix fondamental (c’est à dire, fondé sur l’addition des différents éléments constituant le prix). Seuls certains Keynésiens avaient développé d’autres théories, en particulier la théorie des bulles de l’économiste américain Hyman Minsky dans les années 80. Quand la crise a éclaté, il est devenu impossible de dire que les bulles n’existaient pas, puisque la bulle était en train de se dégonfler devant tout le monde… Les théories de Hyman Minsky ont alors été remises au goût du jour. Chez lui, toute économie est soit dans un processus de création de bulle ou d’éclatement de bulle, en raison même de certains défauts du système capitaliste.

Croyez-vous que la nature humaine est à l’origine de la crise, comme l’a estimé l’ancien président de la Réserve fédérale Alan Greenspan ?

C’est une autre erreur de la science économique, liée à un a priori appelé individualisme méthodologique, de penser que rien ne se passe au niveau économique dont on ne puisse rendre compte simplement en additionnant les comportements individuels. Or, dans cette crise, les acteurs individuels, en suivant simplement leur propre intérêt, n’avaient pas la possibilité d’agir à un niveau global. J’ai travaillé dans une de ces entreprises au centre de la tourmente, qui a fini par disparaître, Countrywide. Lorsque les dirigeants – que je n’essaie pas d’exonérer car ils ont eu une attitude égocentrique et égoïste – se sont aperçus que l’entreprise périclitait, ils ont progressivement retiré leurs investissements. Ils n’ont pas essayé d’agir au niveau global. Ceci dit, ils n’en avaient pas la possibilité. Il fallait une concertation à un niveau plus élevé. C’est au niveau du gouvernement, et du Congrès ou du Sénat, et non au niveau individuel des dirigeants, qu’on aurait pu agir. Or, l’illusion d’Alan Greenspan et des économistes a été de croire que seul l’individu aurait pu faire quelque chose, le niveau global n’existant pas pour eux.

Goldman Sachs est soupçonné d’avoir aidé la Grèce à maquiller ses comptes. Quel est, selon vous, le rôle joué par les grandes banques mondiales dans la dérive de certains états ?

Goldman Sachs a effectivement proposé un arrangement à la Grèce ; les prospectus à valeur légale de ces opérations sont accessibles sur internet. Mais la responsabilité de la banque n’est pas là. En fait, l’industrie financière a, par une action de lobby, permis que ce type d’opérations soit autorisé par la Communauté européenne. Ainsi, il peut uniquement être reproché à Goldman Sachs d’avoir mis de l’argent dans le groupe de pression pour influencer les politiques. Il s’agit d’une entreprise financière, elle ne s’occupe pas de moralité. Elle n’est pas non plus dans la philanthropie. Elle décide au jour le jour des opérations rentables : aider la Grèce en 2002 est rentable, et parier sur la chute de la Grèce en 2010 l’est également. La finance ne fait pas de sentiment, mais du profit pour ses dirigeants, ses actionnaires et pour ses traders qui touchent des commissions. Cependant, en période de crise, ce que j’appelle l’extraterritorialité morale de la finance devient beaucoup plus visible car elle fait la une des journaux. Dans les périodes d’euphorie, l’absence de moralité apparaît en page 19 et l’on n’en parle pas.

Continuer la lecture de Les Échos, L’ENTREPRISE FINANCIÈRE NE S’OCCUPE NI DE MORALITÉ NI DE PHILANTHROPIE, le 10 mars 2010

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Le linge sale… très sale, qu’on lave en famille

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

On entend beaucoup dire ces jours-ci, à propos de la Grèce et des contournements du « pacte de stabilité et de croissance » de la zone euro que Goldman Sachs lui a permis d’opérer : « Comment est-ce possible qu’un établissement financier vende un produit et parie ensuite sur sa mauvaise performance ? » Et il faudrait ajouter : « Au risque de couler la Grèce – et dans son sillage, par un effet de dominos : le Portugal, l’Espagne… et l’ensemble de la zone euro ».

Mon premier début de réponse, je le propose sous forme d’une autre question : « Comment est-ce possible que Mr. Alan Greenspan, président de la Federal Reserve de 1987 à 2006, gardienne des taux d’intérêt américains, puisse être dans un premier temps l’ange gardien du crédit immobilier américain, et devenir ensuite dans un second temps – quand il a échoué dans sa tâche – le conseiller d’un hedge fund, Paulson & Co, qui a gagné 23,5 milliards de dollars en pariant sur l’effondrement de la valeur des titres de ce même crédit immobilier ? »

Et la réponse intégrale est celle-ci : parce qu’on peut gagner beaucoup d’argent en vendant cher de la camelote, et qu’on peut aussi gagner beaucoup d’argent en s’assurant ensuite contre les dégâts provoqués par cette camelote. Beaucoup d’argent dans un sens, beaucoup d’argent dans l’autre sens.

« Ces gens n’ont vraiment aucune dignité ? », direz-vous. Non : ni dignité, ni honneur, ni morale. Ils sont les homo oeconomicus, que la « science » économique n’a pas arrêté de nous vendre comme le nec plus ultra depuis cent cinquante ans : ils sont « rationnels » et dans une seule dimension : celle du profit. Avez-vous jamais entendu dire que l’homo oeconomicus ait une dignité, un honneur, une morale ? Soyons sérieux : si c’était le cas, comment voudriez-vous décrire son comportement à l’aide d’équations et de courbes ?

Pourquoi en reparler aujourd’hui ? Parce que l’on commence à comprendre ce qui s’est passé en Grèce. Parce qu’ un article paru sur le site de l’agence Bloomberg ce matin nous fait comprendre pourquoi la Société Générale a été la principale bénéficiaire du sauvetage de l’assureur américain AIG à l’automne 2008 : parce que Goldman Sachs lui avait vendu les CDO (Collateralized–Debt Obligations – voir le glossaire) les plus vérolés qui soient : Davis Square Funding Ltd.’s DVSQ 2006-6A capital ayant perdu 77,7 % de sa valeur. Si la France s’est fâchée à cette occasion, on ne peut que l’en féliciter, mais comme on ne l’a pas su, c’est qu’on n’a pas voulu nous le dire : on a une fois de plus lavé le linge sale en famille.

Notre espèce a inventé la démocratie pour que nous apprivoisions notre comportement politique mais nous avons pendant ce temps-là laissé la loi de la jungle présider à nos comportements économiques. J’écrivais le 28 août dernier que « L’extraterritorialité morale de la finance n’a que trop duré ! », je n’ arrête pas de le répéter depuis.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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Fannie, Freddie et la deuxième mort d’Alan Greenspan

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

L’un des commentateurs du blog a fait la remarque facétieuse que s’il y a bien une preuve que je suis un anthropologue et non un économiste, c’est le fait que mes prédictions se vérifient.

Parmi celles-ci, la suivante a reçu un sérieux coup de pouce jeudi soir, alors que les réveillonneurs, ignorant que le monde était en train de changer, se mettaient à table :

Le plus fascinant sans doute est que c’était le petit tango que la Chine et les États–Unis dansaient ensemble depuis quelques années qui avait conduit là l’Amérique. L’évolution qui se dessinait suggérait un scénario tout à fait surprenant : une convergence du système économique et politique des deux nations comme conséquence de leur symbiose de fait. On entrevoyait qu’à brève échéance, de l’ordre de cinq ans, les systèmes politique et économique de la Chine et des États–Unis seraient quasi-identiques : un capitalisme d’Etat comprenant comme une enclave en son sein un capitalisme de marché sous très haute surveillance.

On trouve cette prédiction à la page 93 de « La crise. Des subprimes au séisme financier planétaire » (Fayard 2008). Qu’est-ce qui rend cette prédiction plus plausible aujourd’hui qu’hier ? Le fait que le gouvernement américain a levé le plafonnement de son financement des Government–Sponsored Entities, Fannie Mae et Freddie Mac, signifiant qu’il garantit leurs opérations quoi qu’il advienne – autrement dit il garantit l’avenir du secteur du crédit immobilier résidentiel américain dans sa totalité –, faisant d’elles, de facto des organismes d’État à part entière. La somme maximale des titres constitués de crédits hypothécaires que les GSE peuvent conserver dans leur propre portefeuille a été fixée à 900 milliards de dollars, autrement dit a été relevée si on compare ce chiffre aux 772 milliards du portefeuille actuel de Fannie Mae et aux 762 milliards de celui de Freddie Mac.

Ceux d’entre vous qui ont eu l’occasion de lire « La crise du capitalisme américain » (La Découverte 2007 ; Le Croquant 2009), se souviennent que les GSE étaient les vedettes de cet ouvrage. Ils se souviendront aussi que dans les toutes premières années du nouveau millénaire, Mr. Greenspan recommandait avec une certaine véhémence le démantèlement de ces géants semi-étatiques déjà perçus comme « too big to fail » (trop gros pour tomber) pour les remplacer par des entités plus petites et purement privées (pages 105 à 108).

Les parlementaires républicains parlent à juste titre de coup fourré : un communiqué diffusé le soir d’un réveillon de Noël tombant avec beaucoup de générosité cette année un jeudi, ce qui offre trois jours à la presse pour oublier la nouvelle. La fureur des républicains s’alimente du fait que la nouvelle a une portée beaucoup plus générale : elle révèle en effet la politique globale de l’administration Obama devant le « too big to fail ». Il est clair qu’en haut-lieu on a cessé de voir dans le secteur privé un recours possible pour le « too big to fail » – même sous la forme éclatée d’organismes de taille plus réduite (la formule utilisée autrefois pour mettre à la raison les trusts), au contraire, il est manifeste que tout ce qui est trop gros pour qu’on le laisse tomber, l’État le phagocytera désormais … sans jamais le reconnaître bien entendu, afin d’éviter qu’on ne revoie dans les rues des manifestants « Tea Party », hurlant : « Socialisme ! Socialisme ! » Pauvre Monsieur Greenspan : les « libertariens » en viendront bientôt à regretter Keynes !

On comprend mieux du coup l’attitude de l’administration Obama envers les rares survivantes de Wall Street au cours des mois passés : si les frontières entre grandes banques et administration sont devenues plus poreuses que jamais dans l’histoire américains, pourquoi s’en faire ? administration et banques ne constituent plus que les différents rouages d’un immense capitalisme d’État.

Les manifestants « Tea Party » manquent de culture politique : rien à voir ici avec le socialisme : sous le nouveau régime, les patrons de Fannie et Freddie se voient garantir des salaires annuels de 6 millions de dollars (à la poubelle, les stock options du défunt capitalisme sauvage ! Qui en voudrait d’ailleurs, avec des actions à 2 $ et des pertes à venir s’élevant vers le ciel !). Leurs adjoints immédiats recevront environ trois millions – ce qui est, admettons-le, bien payé pour s’abstenir d’aucune initiative et obéir passivement aux ordres de leurs confrères au sein de l’administration. Brave Amérique : elle passe du capitalisme privé au capitalisme d’État, mais sans vouloir sacrifier pour autant la lutte de classes ! On se débarrasse de ce qui ne marche pas, et on garde le meilleur : « On entrevoyait qu’à brève échéance, de l’ordre de cinq ans, les systèmes politique et économique de la Chine et des États–Unis seraient quasi-identiques ».

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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