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L’actualité de la crise: la crise de société américaine, par François Leclerc

Billet invité.

LA CRISE DE SOCIETE AMERICAINE

Une bagarre à l’issue incertaine est en cours à Washington, là où on ne l’attendait pas. Elle a pour cadre le Sénat et pour objet la confirmation de la nomination à la présidence de la Fed, pour un second mandat, de Ben Bernanke. Un vote pourrait intervenir à partir de mercredi prochain, alors que le mandat en cours se termine le 31 janvier, le calendrier est donc serré. Ce qui est le plus significatif, dans cette situation que nul n’aurait prédit il y a quelques semaines, c’est que les votes qui pourraient manquer à Ben Bernanke viennent à la fois du camp démocrate et de celui des républicains. Prenant doublement à revers Barack Obama, qui a réaffirmé son soutien à son candidat et pourrait le voir défait, et qui peut constater que l’alliance bipartisane dont il n’a cessé de se revendiquer depuis qu’il a été élu, cherchant l’appui à la fois des démocrates et des républicains, se constitue bien, mais contre lui en l’occurrence !

Ce n’est pas non plus un des moindre paradoxes de la situation politique Américaine actuelle que de constater que le président assure de son soutien, pour diriger la Fed – principal artisan et bailleur de fonds du sauvetage du système financier – un homme qui était aux commandes durant toute la période de montée en puissance de la crise et n’a rien fait pour l’endiguer. Alors qu’il a entrepris depuis peu, en proposant une taxation des mégabanques, puis dans la foulée un projet de restriction de certaines de leurs activités (à la portée toutefois indécise), une véritable croisade contre ce que représente ce même candidat, qui était et reste l’homme de Wall Street.

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Le vent de populisme qui agite l’Amérique

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Le mot qui revient le plus souvent dans les articles consacrés aux États-Unis aux événements de ces derniers jours est celui de « populisme » : un vent de fronde populiste agite désormais le camp démocrate et le Président lui-même semble pris depuis jeudi d’une danse de Saint-Guy populiste.

Jusqu’à la semaine dernière, le populisme était l’apanage de l’opposition au Président et avait pris la forme originale du mouvement « Tea Party », un courant venu de nulle part mais focalisé dans son opposition à « Washington », à la machine d’État et à son ingérence réelle ou simplement imaginaire dans les affaires des familles. On disait alors que ce vent de populisme, apparu essentiellement parmi les « indépendants », s’il était certainement une épine dans le pied des démocrates, n’était pas pour autant l’allié du parti républicain qu’il pouvait tout aussi bien déchirer par le milieu.

Pour être électeur aux États-Unis, il faut prendre l’initiative de s’inscrire sur les registres électoraux et, lorsqu’on entreprend cette démarche, il faut se déclarer « démocrate », « républicain » ou « indépendant ». L’affiliation a priori dans un camp où dans l’autre vous donne le droit de participer aux élections primaires du parti dont vous vous réclamez lors des campagnes présidentielles. Ces primaires opèrent au sein d’un parti le tri parmi ceux qui envisagent une candidature à la présidence. Dans la plupart des États de l’Union, seuls les électeurs du parti en question ont le droit de prendre part aux primaires, dans certains autres, tous sont admis, encourageant les « ennemis » à voter de manière à handicaper le candidat qui leur semble le plus dangereux pour leur propre camp.

Les indépendants constituent à chaque élection une importante masse flottante et ce sont eux avant tout qu’il s’agit de séduire puisqu’on peut se désintéresser de l’électorat convaincu d’avance. Comme ils glissent selon les cas du camp démocrate au camp républicain ou inversement, on considère a priori que les indépendants sont « centristes ». Ce sont bien sûr les électeurs indépendants qui furent les premiers à lâcher un Obama incapable de concrétiser ses promesses électorales mais, phénomène plus intéressant, ils se rallièrent en masse à l’opposition populiste que représente le « Tea Party », ce mouvement informel qui s’est manifesté jusqu’ici essentiellement dans son opposition au projet d’Obama de créer aux États-Unis un régime de sécurité sociale dans le domaine de l’assurance-maladie, comme il en existe en Europe ou au Canada. Le nom « Tea Party », comme j’ai déjà eu l’occasion de le dire, évoque l’un des premiers épisodes de la guerre d’indépendance américaine.

Depuis deux jours, et dans le sillage de leur ex-candidat devenu Président, ce sont les démocrates qui ont cette fois repris le flambeau du « populisme » – pour reprendre le terme que leur applique la presse américaine – et en ont fait eux aussi leur cause.

Cette variété-ci du populisme, c’est l’opposition militante à une direction du pays par Wall Street et ceci oblige à se demander s’il s’agit bien du même populisme que dans le cas du « Tea Party » qui se caractérise lui avant tout par son « libertarianisme ». Le populisme, aux yeux de la presse, c’est la mise en avant par ceux qui l’incarnent des « gens ordinaires » par opposition aux élites, lesquelles tiennent les leviers du pouvoir et imposent les décisions servant leurs intérêts, tout en ignorant la volonté du « peuple ». Dans cette perspective, est automatiquement populiste celui qui dans sa rhétorique oppose le « pays réel » au monde constitué de la classe politique, dont il considère que quel que soit le segment de la société qui l’a menée au pouvoir, elle aligne ses intérêts avec ceux de l’élite dont elle fait désormais partie. La notion de « pays réel » trouve donc un de ses principes dans le fait que le pouvoir corrompt.

On assiste donc depuis deux jours aux États-Unis au phénomène paradoxal d’un populisme se manifestant à grand bruit et ignorant les clivages que tracent traditionnellement les partis : présent non seulement parmi les électeurs indépendants où il a d’abord émergé mais également au sein des partis républicain et démocrate. Ce qui réunit ceux qui incarnent ce populisme, c’est le sentiment qu’ils partagent de l’existence d’une élite coupée des « gens ordinaires » et dirigeant le pays selon ses propres intérêts, assurée de pouvoir impunément ignorer les choix faits par les électeurs lors des consultations démocratiques. Le dégoût ressenti aujourd’hui par les électeurs américains d’un bout à l’autre de leur éventail politique n’est pas sans rappeler celui qu’a connu l’Europe quand l’impératif de mise en place d’un ordre ultralibéral supranational conduisit la classe politique à ignorer purement et simplement le vote populaire qui pourtant le rejetait, infligeant aux peuples le genre de blessures qui ne se referment bien sûr jamais. Différence importante cependant entre l’Europe et les États-Unis : c’est le chef de l’État américain qui en matière de populisme donne désormais le la.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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États-Unis : la fin de l’ère du semblant ?

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

On ne manque pas depuis hier d’établir un lien entre le réveil inopiné d’Obama – accompagné de la montée au front de Paul Volcker, le prédécesseur d’Alan Greenspan à la tête de la Federal Reserve, et le désaveu cinglant du bilan de sa première année à la direction des affaires que constitue l’élection du candidat républicain Scott Brown aux sénatoriales partielles dans le Massachusetts.

Mais il y a peut-être à ce sursaut, une autre raison : l’audition qui doit avoir lieu mercredi 27 devant une commission du Congrès américain, et devant laquelle Timothy Geithner, le Secrétaire au Trésor, doit témoigner. Il s’agit d’établir avec cette enquête pourquoi les avocats de la Federal Reserve de New York – l’une des composantes régionales de la confédération que constitue la Banque Centrale américaine – sont intervenus à l’automne 2008 pour contraindre au silence AIG la plus importante compagnie d’assurance américaine, sauvée de justesse de l’effondrement par une pseudo-nationalisation au coût faramineux (182 milliards de dollars aux dernières nouvelles). La consigne de silence visait tout particulièrement l’identité des bénéficiaires du versement de la totalité des sommes dues dans le cadre des Credit Default Swaps dont la chute de Lehman Brothers déclenchait le paiement. La banque française Société Générale et Goldman Sachs seraient les principaux bénéficiaires de cette manne.

Timothy Geithner témoignera mercredi, au côté des avocats de la Fed de New York à l’origine des pressions, et dont il a affirmé jusqu’ici qu’il ignorait les agissements, selon la formule classique que le bruit de ce genre de ronron administratif ne s’entend pas dans le cercle des instances supérieures. Témoignera aussi, Henry Paulson, le prédécesseur de Geithner à la tête du ministère américain des finances. On pouvait penser jusqu’à ces jours derniers que l’omerta règnerait entre gens du même monde mais la nouvelle atmosphère électrisée pourrait changer la donne.

Que symbolisent en réalité les pressions sur AIG datant de l’automne 2008 ? L’ère du semblant dans laquelle on entrait alors d’intention délibérée alors que la chute de Lehman Brothers provoquait un effondrement généralisé du marché monétaire américain. Le silence devait se faire désormais sur l’état réel de la finance et dans son sillage – par le truchement du crédit –, de l’économie. Les moyens utilisés, on les connaît : manipuler les règles comptables dans un sens favorable aux chiffres financiers, repousser les échéances de paiement des dettes selon des critères mal définis, coups de pouce discrets aux marchés boursiers et obligataires.

Quelle que soit l’issue des auditions, il y sera dit des choses que les artisans de la politique du semblant n’aimeront pas entendre dire, et Geithner en sortira de toute manière affaibli. Autre consul du triumvirat, Larry Summers, l’homme à qui l’on doit l’abrogation du Glass-Steagall Act en 1999, le feu vert donné aux banques pour utiliser l’argent provenant des dépôts de leurs clients dans des opérations spéculatives, Summers qui vient d’être désavoué publiquement puisque la « Volcker Rule », la « règle Volcker », comme l’appelle Obama, n’est rien d’autre qu’une réinstauration ne voulant pas dire son nom de ce même Glass-Steagall Act.

Aux côtés de Geithner et de Summers, Ben Bernanke, le chef de la Fed, est lui le troisième consul de ce triumvirat de l’ère du semblant, et l’on comprend soudain pourquoi l’un des événements de la journée d’hier a été le vent de défections dans les rangs de ceux qui, au Sénat, avaient promis de voter sa confirmation pour un second mandat avant le 31 de ce mois, date à laquelle son premier mandat s’achève.

Deux autres événements de la journée d’hier viennent compléter ce tableau d’une détérioration brutale de la santé de l’ère du semblant : le renchérissement soudain des Credit Default Swaps portant sur la dette des compagnies américaines – on comprend en effet qu’un retour à la transparence dans leur comptabilité provoquerait des dégâts sérieux dans l’image qu’on se fait de leur solvabilité et, plus significative encore, la chute des bourses américaines dans la journée de vendredi, chute au profil inquiétant (voir figure – merci à Dow Jones & Cy.) et dont l’accélération en cours de séance ne présage rien de bon pour la journée de lundi.

Marches 22-01-10

© Dow Jones & Cy.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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L’actualité de la crise: un nouvel épisode US qui s’annonce mouvementé, par François Leclerc

Billet invité.

UN NOUVEL EPISODE US QUI S’ANNONCE MOUVEMENTE

Levant de premières incertitudes pour en créer d’autres, la journée de jeudi a été marquée par deux importantes nouvelles aux Etats-Unis. L’annonce inopinée par Barack Obama, qui avait préparé masqué son coup, des mesures de restrictions qui pourraient être apportées à l’activité des mégabanques. Ainsi que la décision de la Cour Suprême de supprimer les entraves existantes au financement des campagnes électorales par les entreprises, une vraie déclaration de guerre qui prélude à des midterms sanglantes, suscitant en retour une réaction musclée de Barack Obama.

Il se confirme donc que celui-ci ne pouvait pas rester les bras croisés et qu’il a repris l’initiative, après la défaite lourde de symboles du parti démocrate aux élections sénatoriales partielles du Massachussetts. Car celle-ci annonce, si rien n’est fait, un score calamiteux aux midterms de novembre prochain. Dans le contexte de mauvaises nouvelles persistantes, enregistrant une nouvelle progression des chiffres officiels du chômage et de la dégradation de la situation réelle de l’emploi. Incitant à penser qu’après plus d’un an d’une mandature peu démonstrative, Barack Obama va être obligé, s’il veut obtenir un minimum de résultats lui permettant de renouer avec son électorat, d’entrer plus franchement dans le vif du sujet. Alors que sa réforme de la santé – élément clé de son dispositif – déjà fort émasculée, risque désormais de ne pas passer la barre de l’approbation par le Sénat.

Ce dernier va devoir maintenant prendre ses responsabilités, tant vis à vis de cette réforme que de celle de la régulation financière. Avec le poids des électeurs entièrement sur ses épaules. Les mégabanques étaient en train de mettre au point leur plan de bataille afin que le projet de taxation n’accède pas aux séances plénières du Congrès, ayant comme solution de repli d’obtenir de ce dernier que cette taxation, si elle est adoptée, ouvre droit à des déductions d’impôts ! Mais il va leur falloir désormais bloquer en plus le nouveau projet scélérat annoncé par Barack Obama. Alors que certains, chez les républicains, ne sont pas aussi farouchement opposés à des mesures de séparation des activités bancaires qu’ils ne le sont d’une taxe.

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« Va y avoir de la bagarre ! »

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Donc ce matin dans « Pour qui sonne le glas » j’expliquais qu’Obama disposait au début de son mandat d’une super-majorité pour mettre au pas Wall Street et qu’au lieu d’en tirer parti, il avait tergiversé, entouré de conseillers et de ministres copains comme cochon avec la finance, et que – comme il était hautement prévisible du coup – l’opinion se retournait maintenant contre lui.

Il a entendu le message (pas le mien mais celui de la rue dont je synthétisais le sentiment) et on apprenait donc cet après-midi qu’il passait enfin aux actes avec l’intention de faire rentrer Wall Street dans le rang : rétablissement (à peu de choses près) du Glass-Steagall Act qui sépare l’activité d’intermédiation des banques (mettre en contact ceux qui peuvent prêter et ceux qui veulent emprunter) des « opérations sur fonds propres » (spéculation des salles de marché et investissement dans les fonds d’investissement spéculatifs), démantèlement des établissements financiers Trop Gros pour Faire Défaut, etc. On passait enfin aux choses sérieuses !

Je me souviens d’un Laurel et Hardy vu étant gosse où Hardy se disputait avec un voisin de palier au sommet d’un immeuble, les deux belligérants décidaient d’aller régler l’affaire sur le trottoir et, pendant qu’ils descendaient des étages, Laurel frappait aux portes à chaque palier pour alerter les locataires : « Va y avoir de la bagarre ! » Arrivés en bas, le combat tournait court : le voisin irascible allongeait Hardy d’un direct bien asséné.

Si je vous raconte ça, c’est que c’est exactement ce qui s’est passé aujourd’hui : Obama avait à peine dirigé son coup du droit, qu’un uppercut à la mâchoire le mettait K.O.

Dans ma petite discussion avec Jean-Claude Casanova le mois dernier sur France Culture, au moment où il m’objectait que le New Deal rooseveltien avait capoté en 1937, je lui avais demandé s’il avait entendu parler de l’action de sape menée à l’époque par la Chambre de Commerce américaine (j’évoquais une « Chambre de Commerce… toujours aussi nuisible qu’elle l’était autrefois… »), et par la Cour Suprême (« Une Cour Suprême d’extrême-droite comme elles le sont toujours aux Etats-Unis… »).

Encore une fois, il ne s’agit pas d’une digression : on apprenait aujourd’hui que la Cour Suprême avait levé toute restriction quant au montant des contributions financières que peuvent apporter les personnes morales (sociétés et organisations) aux campagnes électorales (invalidant une réglementation qui avait été introduite par – devinez qui ? John McCain !) et ceci au nom du Premier Amendement à la constitution qui protège le droit d’expression (sic).

Obama se rebelle contre ses « protecteurs » de Wall Street et leur réponse ne se fait pas attendre : « Tiens, prends ça dans les gencives ! T’es pas près de te relever ! »

Et la Chambre de Commerce dans tout ça ? Elle a fait savoir par la voix de son porte-parole, Robin Conrad, que « La décision prise aujourd’hui protège le droit au Premier Amendement des organisations appartenant à l’ensemble de l’éventail politique et constitue une évolution positive pour le processus politique et la liberté d’entreprendre ». Quand je vous disais.

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Pour qui sonne le glas

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La défaite de la candidate démocrate Martha Coakley à l’élection sénatoriale du Massachusetts, au siège laissé vacant par la mort d’Edward Kennedy, est essentiellement présentée comme une défaite de Barack Obama dans sa tentative de réforme de l’assurance maladie aux États-Unis – réforme dont il ne restait en réalité déjà pratiquement rien. Il est vrai que c’est là la manière dont Scott Brown, le candidat vainqueur, a présenté sa victoire, dans un pays où les décisions ne passent l’obstacle de leur vote au Sénat que par une majorité des deux tiers, majorité désormais hors d’atteinte pour l’administration Obama. De ce point de vue, la victoire du républicain signifie avant tout celle de l’industrie pharmaceutique et du secteur de l’assurance-maladie privée qui continueront de régler l’accès des citoyens américains à la santé ou, faudrait-il dire plutôt, de leur en barrer l’accès par leur politique de prix prohibitive.

Mais la victoire du candidat républicain constitue avant tout un vote sanction de l’administration démocrate pour sa politique à l’égard de Wall Street. À l’automne 2008, la part de l’opinion publique américaine montée contre l’establishment financier représentait certainement une majorité du même ordre que celle qui s’est exprimée en France et au Royaume-Uni dans le récent sondage IFOP-Le Monde, je veux dire de l’ordre de 75 % à 80 %, transcendant aux États-Unis comme ici les frontières des partis. Obama représentait l’opposition civilisée à Wall Street et McCain, l’autre. Or en faisant entrer l’establishment financier, dans un premier temps au sein du cercle rapproché de ses conseillers, en la personne surtout de Larry Summers, et dans un second temps, à la tête de son Secrétariat au Trésor, c’est-à-dire de son ministère des finances, en la personne de Timothy Geithner et de ses amis, Obama confiait la direction des affaires au petit cercle contre lequel les citoyens américains imaginaient avoir voté en masse.

La seule voie de sortie pour Obama, s’il veut éviter la déroute désormais annoncée du parti démocrate aux prochaines élections partielles, consisterait pour lui à s’aligner sur la majorité de fait existant aux États-Unis : celle qui exige que la nation secoue le joug que la finance impose à la conduite des affaires du pays. La faiblesse dont il a fait la preuve en toutes matières depuis le début de sa présidence – à part peut-être pour ce qui touche à Haïti – n’encourage pas à l’optimisme, c’est le moins qu’on puisse dire.

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L’actualité de la crise: incertitudes politiques américaines, par François Leclerc

Billet invité

INCERTITUDES POLITIQUES AMERICAINES

Avant même que le parti démocrate ne perde au début de la semaine les élections sénatoriales du Massachusetts, et par la même occasion Barack Obama la majorité empêchant au Sénat le flibustage (qui permet à la minorité de faire dérailler le processus d’adoption d’un texte de loi), de nombreux commentateurs s’interrogeaient sur ce que ce dernier était susceptible de préparer. Remarquant que sa chute de popularité, ainsi que celle des élus démocrates, prenait de l’ampleur et devenait problématique, alors que se profilent les midterms (les élections à mi-mandat). David Axelrod, conseiller de Barack Obama a d’ailleurs commenté ainsi l’élection perdue: « Ce que nous avons vu au Massachusetts, c’est la même inquiétude (que partout) de la part de la classe moyenne sur la situation de l’économie : les salaires bloqués, les emplois perdus ».

Il avait été déjà noté que l’annonce par le sénateur Christopher Dodd, président de la commission des banques, qu’il n’allait pas se représenter en vue d’être éventuellement réelu, n’était pas bon signe pour la suite des discussions sur la loi de régulation financière. Car cela le libérait de la pression des électeurs, alors qu’il est considéré comme proche des intérêts des milieux financiers (il a du s’expliquer sur les conditions préférentielles d’un prêt immobilier hypothécaire consenti par l’organisme spécialisé Countrywide). Première victime annoncée de cette situation : l’agence de protection financière des consommateurs (CFPA), défendue avec acharnement par l’administration, combattue avec virulence par les banques, finalement adoptée par la Chambre des représentants, dont il est prédit que les sénateurs pourraient ne pas retenir le principe de sa création. Elisabeth Warren, présentée comme susceptible d’en prendre sa tête, a déclaré à ce propos à Reuters qu’il sera possible de coller une étiquette avec écrit « Made in Wall Street » sur la loi de régulation financière, si les lobbyistes des banques parviennent à avoir la peau du projet d’agence des consommateurs.

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Le temps qu’il fait, le 11 décembre 2009

Copenhague
Relativité et mécanique quantique
Grèce, Grande-Bretagne, États-Unis
Les amis de Mr. Obama
John Maynard Keynes

L’article que je commente : Obama’s Big Sellout par Matt Taibbi. Ça a paru hier. On peut voir aussi sa vidéo.

Dans “A Short View of Russia”, un texte de 1925, Keynes fait allusion au fait qu’on avait envisagé pendant quelques mois en URSS de supprimer l’argent. Je n’ai pas trouvé grand-chose à ce sujet sur la toile. Si vous en savez plus, faites le nous savoir.

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L’actualité de la crise: la facilité pour les uns, les efforts pour les autres, par François Leclerc

Billet invité.

LA FACILITE POUR LES UNS, LES EFFORTS POUR LES AUTRES

La BCE devrait annoncer en fanfare, jeudi prochain à l’occasion de la réunion de ses gouverneurs, que sa prochaine adjudication à un an sera la dernière. Des spéculations font par ailleurs état dans la presse spécialisée d’une modification des conditions dans lesquelles certaines de ses autres adjudications, à plus courtes échéances, pourraient à nouveau être soumises à appel d’offres (et non plus, comme c’est actuellement le cas, être illimitées en volume selon un taux annoncé à l’avance). Ces ajustements signifient que la banque centrale s’efforce, en entamant un processus de modification des mesures de soutien financier aux banques, de sortir celles-ci de l’addiction dans laquelle elles semblent être tombées, dont Jean-Claude Trichet (le président de la BCE) s’était inquiété, et les engager à revenir sur le droit chemin. Tout en cherchant à contenir la croissance de la bulle financière qui continue de prospérer, ce qui pourrait être sa véritable intention.

La suite dira si ces objectifs ont des chances d’être atteints, au moins partiellement, alors que les autres grandes banques centrales ne s’engagent pas sur le même chemin, ni aux Etats-Unis, ni au Japon, ni au Royaume-Uni. Le problème de la synchronisation des politiques financières reste entier. Dans ces conditions, on peut se demander (façon de parler) s’il n’est pas illusoire de chercher ainsi à relancer le crédit, le système bancaire européen, à commencer par les banques allemandes, restant pour sa part très fragilisé. Pour considérer que les banques européennes risquent de s’adapter à cette nouvelle politique de la BCE, un peu plus restrictive, en réactivant des marchés qui étaient délaissés, pour avoir trop contribué à la crise, et qu’elles vont ainsi accroître leurs prises de risques afin de continuer à renforcer leurs marges pour de se renflouer…

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L’actualité de la crise: Les raisons de la colère, par François Leclerc

Billet invité.

LES RAISONS DE LA COLERE

Pour rebondir sur le dernier billet de Paul consacré au « naufrage du Titanic » et à la politique de Barack Obama, il n’est ni nécessaire de rappeler les chiffres du chômage, ni ceux de la consommation, ni ceux des expulsions de logements. Tous largement connus. Le Sénat venant d’adopter des mesures plus larges que prévues en vue de l’indemnisation plus longue des chômeurs, signe à la fois que les perspectives ne sont pas roses et que les mesures prises ne sont que des pis aller. Ce que vient d’annoncer aujourd’hui le Wall Street Journal, la prévisible explosion des bonus en 2009 dans le secteur de la banque d’investissement, ne va pas manquer d’encore exacerber les réactions des Américains si cela se confirme en fin d’année, mais aussi d’amplifier les tentatives de récupération politique douteuse de leur colère.

Cela justifie de revenir sur l’audition organisée jeudi dernier à Washington par la Commission des finances de la Chambre des représentants, à propos du nouveau projet de « loi d’amélioration de la stabilité financière », qui a pour objectif de définir un mécanisme permettant d’éviter que les fonds publics soient à nouveau mis à contribution, en cas de faillite d’une institution TBTF (toot big to fail). A cette occasion, les interventions sont parties dans tous les sens, le projet en discussion critiqué de tous les horizons, républicains de toutes obédiences et même démocrates, annonçant des débats qui ne vont pas être simples et rendant difficile d’en déterminer l’issue. Après la situation financière, puis économique et sociale, c’est la situation politique qui risque de devenir à son tour peu contrôlée, si cette audition préfigure les débats du Congrès.

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Plus fort que le Titanic

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Le naufrage auquel je fais allusion est bien sûr celui de Mr. Obama mais avant d’en dire davantage, je vous convie à un petit voyage dans le temps. Nous retournons dans le passé au 23 septembre de l’année dernière, alors que la campagne des élections présidentielles américaines battait son plein. Voici la fin du billet que j’écrivais ce jour-là, Constance ou changement dans les présidentielles américaines :

Si le processus bloque en ce moment dans le vote de la nouvelle législation, c’est que la dimension politique des décisions à prendre est enfin mise à plat : qui sera sauvé, des patrons, des investisseurs et des salariés ? de quelle manière ? et qu’en coûtera-t-il ? Les démocrates ont ajouté hier deux exigences à la liste : qu’on vienne directement au secours des emprunteurs en détresse, en facilitant la renégociation de leur prêt hypothécaire et en libéralisant le régime de la faillite personnelle, et qu’on limite les revenus des dirigeants des établissements financiers nationalisés ou semi-nationalisés. Les républicains qui soutiennent le projet de Paulson – ceux qui sont proches du monde des affaires – poussent des hauts cris : pas de distractions inutiles ! Quant aux autres républicains, adversaires du projet, ils se partagent entre l’extrême-droite libertarienne qui dénonce l’instauration du « socialisme », et la droite populiste, incarnée par McCain, qui scande : « Les financiers à la lanterne ! »

Interrogé sur qui il placerait à la tête de la SEC, le candidat républicain a prononcé le nom d’Andrew Cuomo, l’Avocat Général de l’état de New York, qui a emboîté le pas à son prédécesseur Eliot Spitzer, dans le rôle de grand pourfendeur de Wall Street. Au choix de McCain, un éditorialiste du Wall Street Journal s’est écrié « Au fou ! »

Et c’est là qu’apparaît ce qui sera peut–être un tournant historique dans l’histoire des élections présidentielles américaines : le soutien du milieu des affaires pour un candidat démocrate. Car, de son côté, Obama s’abstient bien de tonitruer contre Wall Street, et propose une approche « raisonnable » de l’ensemble des problèmes qui se posent en ce moment, appelant bien entendu à la protection du petit emprunteur et condamnant les privilèges excessifs des patrons et des investisseurs, mais tout cela sans hausser le ton.

Le monde des affaires dirige la nation américaine depuis ses origines, depuis en tout cas que les conceptions d’Hamilton, représentant la banque, prirent le dessus sur celles de Jefferson, représentant le peuple. Les moyens dont dispose le monde des affaires lui ont permis au fil des siècles de se maintenir confortablement au pouvoir par le simple biais d’élections démocratiques. Dans ce contexte, le message farouchement anti-Wall Street de McCain, fait de lui un outsider. Le paradoxe de ces élections présidentielles est donc que ce serait la victoire d’un candidat républicain qui apporterait la preuve que l’Amérique a bien changé.

La phrase de ce billet passé sur laquelle je voudrais attirer votre attention, c’est celle-ci : « Quant aux autres républicains, adversaires du projet, ils se partagent entre l’extrême-droite libertarienne qui dénonce l’instauration du « socialisme », et la droite populiste, incarnée par McCain, qui scande : « Les financiers à la lanterne ! » » parce que ce sont ces deux courants de la politique américaine qui ont en ce moment la pèche.

Est-ce surprenant ? Malheureusement non. Les électeurs démocrates qui avaient voté Obama pour voir appliquer une politique de gauche : le nouveau « New Deal » tant espéré, n’en croient ni leurs yeux ni leurs oreilles : il ne s’est rien passé. Rien de rien : leur chef de file est, comme je le pressentais dès septembre 2008, aux ordres de Wall Street, et ils en sont tétanisés. Tétanisés à ce point qu’ils sont restés chez eux – en particulier les jeunes et les membres des minorités ethniques – lors des deux élections de gouverneurs d’états avant-hier, en Virginie et dans le New Jersey, perdues toutes deux par les démocrates. Les indépendants, qui s’étaient laissés gagner par l’enthousiasme général en faveur d’un candidat « jeune et intéressant » en ont eux déjà assez vu et ont voté républicain, pas pour s’aligner sur le courant « civilisé » de ce parti, qui s’identifiait jusqu’à l’année dernière avec l’opulence satisfaite et suffisante de Wall Street, mais justement pour grossir les rangs de ceux qui scandent dans les rues : « Pas de socialisme dans mon pays ! » et « Les financiers à la lanterne ! » John McCain : un homme venu trop tôt, qui précédait son temps bien que de très peu. McCain se présenterait aujourd’hui contre Obama qu’il l’emporterait avec 65 % des voix.

Les immigrants appartiennent à une race particulière : ils ont quitté leur pays d’origine dans des circonstances dramatiques, c’était souvent pour eux l’exil ou la mort, mort par la faim ou par la persécution. Ce sont des battants – sinon ils se seraient laissé mourir au pays – et ils y arriveront, mais ils débutent dans leur nouvelle nation avec une image de soi endommagée. Le succès vient : la terre en Amérique est prospère et s’étend à perte de vue. Ce succès confirme la conviction secrète de l’immigrant : « Ce n’était pas moi mais la faute à pas de chance ! » L’image de soi demeure cependant fragile : elle doit se soutenir de la réaffirmation constante : « C’est nous les meilleurs ! » L’envie du monde envers les États-Unis alimente cette flamme. Qui connaît l’âme américaine sait le coup fatal que peut lui porter alors une nouvelle à l’insignifiance toute bureaucratique, tombée il y a quelques jours, que pour la première fois dans l’histoire du pays, le nombre des autorisations administratives à l’immigration est supérieur au nombre des candidatures. La flamme s’éteint.

Oui, aux États-Unis, les affaires reprennent et repartent sur les chapeaux de roue : d’une part Wall Street pète de santé, de l’autre, les armuriers américains n’ont jamais tant prospéré : leurs étagères sont vides, victimes d’une rupture de stock. Soyons-en sûr cependant, le mélange lui ne manquera pas d’être détonnant.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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BUSH III

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Avec George W. Bush, le second du nom, on pouvait s’attendre à ce à quoi on a eu droit. Henry Paulson, issu de Goldman Sachs, faisait un candidat tout à fait plausible pour une remise sur pied aux frais des contribuables des banques en faillite économique et morale. Alberto Gonzales, fantoche qui ne parvint pas à dire deux fois la même chose sur le même sujet, faisait un ministre de la justice tout à fait dans la ligne, politisant l’administration en y installant systématiquement des candidats d’extrême-droite et faisant de la torture une politique d’État. Le Vice-Président Dick Cheney était lui le Rastapopoulos caricatural qui convenait au régime.

Obama avait quand même suscité d’autres espoirs. Bon d’accord, peut-être pas chez moi (je suis méfiant de nature), mais regardez à nouveau Pete Seeger et Bruce Springsteen chantant This Land is Your Land de Woody Guthrie, le 20 janvier, jour de l’entrée en fonction du nouveau président.

Ils n’auraient pas chanté de si bon cœur, ils ne se seraient pas caillé les miches de cette manière s’ils n’avaient pas cru qu’on aurait avec Obama autre chose que la répétition du même.

Qu’est-ce qu’ils pensent aujourd’hui, Pete Seeger et Bruce Springsteen ? Je préfère ne pas le savoir, ça me ferait trop mal. Ils voient en Larry Summers une nouvelle version de Cheney, autre âme damnée sardonique sortie tout droit d’une bande dessinée, en Timothy Geithner, un double de Paulson, mais en pire puisque l’ancien Secrétaire au Trésor tenait au moins tête aux patrons de Wall Street, ils voient la torture passée aux pertes et profits de la Realpolitik, et Guantanamo remis sur les rails grâce à des tribunaux d’exception ripolinés de neuf.

On avait eu Néron. Beaucoup ont voté en croyant qu’ils auraient Marc-Aurèle (ah ! les livres d’Obama : tant de bons sentiments !). À la place, on a Vespasien : « L’argent n’a pas d’odeur ! ».

Obama = Bush III.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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