Le vent de populisme qui agite l’Amérique

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Le mot qui revient le plus souvent dans les articles consacrés aux États-Unis aux événements de ces derniers jours est celui de « populisme » : un vent de fronde populiste agite désormais le camp démocrate et le Président lui-même semble pris depuis jeudi d’une danse de Saint-Guy populiste.

Jusqu’à la semaine dernière, le populisme était l’apanage de l’opposition au Président et avait pris la forme originale du mouvement « Tea Party », un courant venu de nulle part mais focalisé dans son opposition à « Washington », à la machine d’État et à son ingérence réelle ou simplement imaginaire dans les affaires des familles. On disait alors que ce vent de populisme, apparu essentiellement parmi les « indépendants », s’il était certainement une épine dans le pied des démocrates, n’était pas pour autant l’allié du parti républicain qu’il pouvait tout aussi bien déchirer par le milieu.

Pour être électeur aux États-Unis, il faut prendre l’initiative de s’inscrire sur les registres électoraux et, lorsqu’on entreprend cette démarche, il faut se déclarer « démocrate », « républicain » ou « indépendant ». L’affiliation a priori dans un camp où dans l’autre vous donne le droit de participer aux élections primaires du parti dont vous vous réclamez lors des campagnes présidentielles. Ces primaires opèrent au sein d’un parti le tri parmi ceux qui envisagent une candidature à la présidence. Dans la plupart des États de l’Union, seuls les électeurs du parti en question ont le droit de prendre part aux primaires, dans certains autres, tous sont admis, encourageant les « ennemis » à voter de manière à handicaper le candidat qui leur semble le plus dangereux pour leur propre camp.

Les indépendants constituent à chaque élection une importante masse flottante et ce sont eux avant tout qu’il s’agit de séduire puisqu’on peut se désintéresser de l’électorat convaincu d’avance. Comme ils glissent selon les cas du camp démocrate au camp républicain ou inversement, on considère a priori que les indépendants sont « centristes ». Ce sont bien sûr les électeurs indépendants qui furent les premiers à lâcher un Obama incapable de concrétiser ses promesses électorales mais, phénomène plus intéressant, ils se rallièrent en masse à l’opposition populiste que représente le « Tea Party », ce mouvement informel qui s’est manifesté jusqu’ici essentiellement dans son opposition au projet d’Obama de créer aux États-Unis un régime de sécurité sociale dans le domaine de l’assurance-maladie, comme il en existe en Europe ou au Canada. Le nom « Tea Party », comme j’ai déjà eu l’occasion de le dire, évoque l’un des premiers épisodes de la guerre d’indépendance américaine.

Depuis deux jours, et dans le sillage de leur ex-candidat devenu Président, ce sont les démocrates qui ont cette fois repris le flambeau du « populisme » – pour reprendre le terme que leur applique la presse américaine – et en ont fait eux aussi leur cause.

Cette variété-ci du populisme, c’est l’opposition militante à une direction du pays par Wall Street et ceci oblige à se demander s’il s’agit bien du même populisme que dans le cas du « Tea Party » qui se caractérise lui avant tout par son « libertarianisme ». Le populisme, aux yeux de la presse, c’est la mise en avant par ceux qui l’incarnent des « gens ordinaires » par opposition aux élites, lesquelles tiennent les leviers du pouvoir et imposent les décisions servant leurs intérêts, tout en ignorant la volonté du « peuple ». Dans cette perspective, est automatiquement populiste celui qui dans sa rhétorique oppose le « pays réel » au monde constitué de la classe politique, dont il considère que quel que soit le segment de la société qui l’a menée au pouvoir, elle aligne ses intérêts avec ceux de l’élite dont elle fait désormais partie. La notion de « pays réel » trouve donc un de ses principes dans le fait que le pouvoir corrompt.

On assiste donc depuis deux jours aux États-Unis au phénomène paradoxal d’un populisme se manifestant à grand bruit et ignorant les clivages que tracent traditionnellement les partis : présent non seulement parmi les électeurs indépendants où il a d’abord émergé mais également au sein des partis républicain et démocrate. Ce qui réunit ceux qui incarnent ce populisme, c’est le sentiment qu’ils partagent de l’existence d’une élite coupée des « gens ordinaires » et dirigeant le pays selon ses propres intérêts, assurée de pouvoir impunément ignorer les choix faits par les électeurs lors des consultations démocratiques. Le dégoût ressenti aujourd’hui par les électeurs américains d’un bout à l’autre de leur éventail politique n’est pas sans rappeler celui qu’a connu l’Europe quand l’impératif de mise en place d’un ordre ultralibéral supranational conduisit la classe politique à ignorer purement et simplement le vote populaire qui pourtant le rejetait, infligeant aux peuples le genre de blessures qui ne se referment bien sûr jamais. Différence importante cependant entre l’Europe et les États-Unis : c’est le chef de l’État américain qui en matière de populisme donne désormais le la.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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54 réflexions sur « Le vent de populisme qui agite l’Amérique »

  1. Parfois dans l’histoire ce que j’appelle bien, raison, vrai, beau, devient peu populaire en raison de mes nouveaux critères de références pour moi même comme pour autrui. Il faut bien que j’existe que je me fasse un nom pour mon époque la meilleure forcément, le vent du populisme mais pas seulement en Amérique mais partout ailleurs, l’homme de notre temps à beau continuellement rechercher à séduire et flatter son monde, à vouloir être bon à l’antenne sous une nouvelle forme ou une autre hélas que voyons-nous à chaque fois, savoir se vendre c’est dans leur nature même au risque même d’entrainer davantage de monde à leur suite dans de fausses valeurs de vie, bien sur tout cela se fait progressivement, oui il faut vraiment aimer monter sur une tribune pour vouloir encore se faire applaudir bêtement.

    C’est important la popularité de nos jours le vent du populisme. Et comme le populisme d’hier ne marche plus il faut bien en inventer alors une nouvelle forme de plus à l’antenne néo-populisme ou pas, après lui les hommes se feront sans doute avoir une nouvelle  » fois « de plus, comme le nouveau rêve de plus le soir à la télévision. Amen

  2. Il y a des gens dans ce monde qui sont vraiment nés pour prétendre paraît-il mieux nous représenter à l’antenne, nos sociétés modernes en sont plein d’ailleurs de ces beaux parleurs de première à la radio comme à la télévision, par contre lorsque vous essayer de les contacter personnellement, de les inviter chez vous afin de pouvoir mieux manger un petit plat de lentilles aux oignons là bizarrement il n’y a plus personne, pire même ces gens là préfèrent avant tout vous regarder de haut pour bien vous faire ressentir qu’ils ne vivent pas du tout votre même quotidien, ne sont jamais non plus les derniers à surfer sur telle ou telle vague de mécontentement populaire pour se faire élire, l’histoire en est pleine de ces gens là, de ces opportunistes, de ces modernes ne se montrant guère plus différents à voir que le reste, aucune réelle différence de conduite souvent la même chose.

    C’est le conformisme du système qui étouffe et censure toute possibilité de pouvoir réellement vivre autrement sa vie d’homme de nos jours. Par leur conduite même je me demande s’ils respectent vraiment bien la dignité humaine …

  3. Excellent ouvrage de Drew Westen « The political brain » , un neuro-scientifique qui affirme qu’il est plus efficace pour un politicien de s’adresser à l’emotion et l’affect de l’electeur qu’à son intelligence et sa raison.D’ou la redoutable efficacité du populisme et de la demagogie. Comme l’affirme cyniquement le controversé George Freche: « Je fais de la politique pour les cons car ils sont majoritaires »

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