Plus fort que le Titanic

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Le naufrage auquel je fais allusion est bien sûr celui de Mr. Obama mais avant d’en dire davantage, je vous convie à un petit voyage dans le temps. Nous retournons dans le passé au 23 septembre de l’année dernière, alors que la campagne des élections présidentielles américaines battait son plein. Voici la fin du billet que j’écrivais ce jour-là, Constance ou changement dans les présidentielles américaines :

Si le processus bloque en ce moment dans le vote de la nouvelle législation, c’est que la dimension politique des décisions à prendre est enfin mise à plat : qui sera sauvé, des patrons, des investisseurs et des salariés ? de quelle manière ? et qu’en coûtera-t-il ? Les démocrates ont ajouté hier deux exigences à la liste : qu’on vienne directement au secours des emprunteurs en détresse, en facilitant la renégociation de leur prêt hypothécaire et en libéralisant le régime de la faillite personnelle, et qu’on limite les revenus des dirigeants des établissements financiers nationalisés ou semi-nationalisés. Les républicains qui soutiennent le projet de Paulson – ceux qui sont proches du monde des affaires – poussent des hauts cris : pas de distractions inutiles ! Quant aux autres républicains, adversaires du projet, ils se partagent entre l’extrême-droite libertarienne qui dénonce l’instauration du « socialisme », et la droite populiste, incarnée par McCain, qui scande : « Les financiers à la lanterne ! »

Interrogé sur qui il placerait à la tête de la SEC, le candidat républicain a prononcé le nom d’Andrew Cuomo, l’Avocat Général de l’état de New York, qui a emboîté le pas à son prédécesseur Eliot Spitzer, dans le rôle de grand pourfendeur de Wall Street. Au choix de McCain, un éditorialiste du Wall Street Journal s’est écrié « Au fou ! »

Et c’est là qu’apparaît ce qui sera peut–être un tournant historique dans l’histoire des élections présidentielles américaines : le soutien du milieu des affaires pour un candidat démocrate. Car, de son côté, Obama s’abstient bien de tonitruer contre Wall Street, et propose une approche « raisonnable » de l’ensemble des problèmes qui se posent en ce moment, appelant bien entendu à la protection du petit emprunteur et condamnant les privilèges excessifs des patrons et des investisseurs, mais tout cela sans hausser le ton.

Le monde des affaires dirige la nation américaine depuis ses origines, depuis en tout cas que les conceptions d’Hamilton, représentant la banque, prirent le dessus sur celles de Jefferson, représentant le peuple. Les moyens dont dispose le monde des affaires lui ont permis au fil des siècles de se maintenir confortablement au pouvoir par le simple biais d’élections démocratiques. Dans ce contexte, le message farouchement anti-Wall Street de McCain, fait de lui un outsider. Le paradoxe de ces élections présidentielles est donc que ce serait la victoire d’un candidat républicain qui apporterait la preuve que l’Amérique a bien changé.

La phrase de ce billet passé sur laquelle je voudrais attirer votre attention, c’est celle-ci : « Quant aux autres républicains, adversaires du projet, ils se partagent entre l’extrême-droite libertarienne qui dénonce l’instauration du « socialisme », et la droite populiste, incarnée par McCain, qui scande : « Les financiers à la lanterne ! » » parce que ce sont ces deux courants de la politique américaine qui ont en ce moment la pèche.

Est-ce surprenant ? Malheureusement non. Les électeurs démocrates qui avaient voté Obama pour voir appliquer une politique de gauche : le nouveau « New Deal » tant espéré, n’en croient ni leurs yeux ni leurs oreilles : il ne s’est rien passé. Rien de rien : leur chef de file est, comme je le pressentais dès septembre 2008, aux ordres de Wall Street, et ils en sont tétanisés. Tétanisés à ce point qu’ils sont restés chez eux – en particulier les jeunes et les membres des minorités ethniques – lors des deux élections de gouverneurs d’états avant-hier, en Virginie et dans le New Jersey, perdues toutes deux par les démocrates. Les indépendants, qui s’étaient laissés gagner par l’enthousiasme général en faveur d’un candidat « jeune et intéressant » en ont eux déjà assez vu et ont voté républicain, pas pour s’aligner sur le courant « civilisé » de ce parti, qui s’identifiait jusqu’à l’année dernière avec l’opulence satisfaite et suffisante de Wall Street, mais justement pour grossir les rangs de ceux qui scandent dans les rues : « Pas de socialisme dans mon pays ! » et « Les financiers à la lanterne ! » John McCain : un homme venu trop tôt, qui précédait son temps bien que de très peu. McCain se présenterait aujourd’hui contre Obama qu’il l’emporterait avec 65 % des voix.

Les immigrants appartiennent à une race particulière : ils ont quitté leur pays d’origine dans des circonstances dramatiques, c’était souvent pour eux l’exil ou la mort, mort par la faim ou par la persécution. Ce sont des battants – sinon ils se seraient laissé mourir au pays – et ils y arriveront, mais ils débutent dans leur nouvelle nation avec une image de soi endommagée. Le succès vient : la terre en Amérique est prospère et s’étend à perte de vue. Ce succès confirme la conviction secrète de l’immigrant : « Ce n’était pas moi mais la faute à pas de chance ! » L’image de soi demeure cependant fragile : elle doit se soutenir de la réaffirmation constante : « C’est nous les meilleurs ! » L’envie du monde envers les États-Unis alimente cette flamme. Qui connaît l’âme américaine sait le coup fatal que peut lui porter alors une nouvelle à l’insignifiance toute bureaucratique, tombée il y a quelques jours, que pour la première fois dans l’histoire du pays, le nombre des autorisations administratives à l’immigration est supérieur au nombre des candidatures. La flamme s’éteint.

Oui, aux États-Unis, les affaires reprennent et repartent sur les chapeaux de roue : d’une part Wall Street pète de santé, de l’autre, les armuriers américains n’ont jamais tant prospéré : leurs étagères sont vides, victimes d’une rupture de stock. Soyons-en sûr cependant, le mélange lui ne manquera pas d’être détonnant.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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38 réflexions sur « Plus fort que le Titanic »

  1. On pourrait presque dire que l’Amérique a été obligée de rêver.
    Et, vous avez raison de faire la liaison avec l’absence de racines. Ou plutôt, le déracinement.
    Le passé, chez eux, commence il y a 200 ans. Un peu court pour construire une identité lorsque l’on voit la puissance de la célébration de la Saint Patrick.

    « mais ils débutent dans leur nouvelle nation avec une image de soi endommagée »
    De là à extrapoler en se disant qu’ils avaient une revanche à prendre sur la terre natale de leurs ancètres…

  2. Bonjour M. Jorion,
    D’autant plus surprenant, pour ceux qui espéraient en un Obama enthousiaste, qu’il vient de déclarer l’état d’urgence à cause de la gripette, et contribue ainsi à la sinistrose et aux profits gargantuesques de l’industrie du médicament.

  3. Et pour qui auriez-vous voté Paul? Obama ou McCain? (et pourquoi ai-je toujours ce slogan qui me court dans la tête à chaque fois: « élections, piège à cons »)

    1. En france:
      [blockquote]
      Lors du dépouillement les votes blancs et nuls sont comptabilisés et sont annexés au procès verbal dressé par les responsables du bureau de vote. Mais ils n’apparaissent pas dans le résultat officiel où ne sont mentionnés que le nombre des électeurs innscrits, le nombre de votants, les suffrages exprimés ( ensemble des bulletins moins les votes blancs et nuls).
      [/blockquote]

      http://www.vie-publique.fr/decouverte-institutions/citoyen/participation/voter/droit-vote/abstention-vote-blanc-vote-nul-quelles-differences.html

  4. bonjour

    Je ne connais certes pas les Etas Unis comme vous.
    Mais il me semble que l’hostilité envers les grandes banques et la big finance font partie de certaines traditions républicaines : cf notamment l’amendement constitutionnel de M Friedman.
    Alors que les démocrates – keynésiens par essence – ont toujours été favorables aux stimulations monétaires ?
    Ce que vous dites n’aurait alors rien de réjouissant, car franchement, si les démocrates avaient du évoluer, ils l’auraient déjà fait. Quant aux républicains je ne vois pas d’autre voie qu’n discours démagogique récupéré par les ténors du parti quand Obama sera décrédibilisé
    amicalement

    1. Friedman était un libertarien, pas un Républicain, et cette frange de l’électorat d’extrême droite a toujours fait preuve, et continue plus que jamais comme le rappelle Paul, d’une certaine hostilité à l’égard du fonctionnement de la Fed et indirectement des banques.

      Néanmoins l’opposition entre conservateurs et démocrates doit être nuancée à l’aune des efforts d’au moins un congressman démocrate : Alan Grayson.

  5. L’attitude d’Obama est encore plus décourageante quand on lit ce que dit son conseiller de sécurité nationale, le General Jones, selon des propos recueillis par le Washington Times : « I don’t foresee the return of the Taliban. Afghanistan is not in imminent danger of falling, » Gen. Jones said. « The al Qaeda presence is very diminished. The maximum estimate is less than 100 operating in the country, no bases, no ability to launch attacks on either us or our allies. »

    Je traduis : Le général Jones dit : »Je ne vois pas le retour des Talibans. L’Afghanistan n’est pas en danger imminent de tomber. La présence d’Al Quaïda est en grande diminution. L’estimation maximale est de 100 individus opérationnels dans le pays, pas de bases, pas de possibilité de lancer des attaques, ni sur nous, ni sur nos alliés. »

    Alors M. Obama, pourquoi sacrifier encore plus de vies ?

  6. Mais a qui vont-il refourguer leur camelote financière si les pauvres illettrés ne viennent plus en masses aux states ?
    Comment faire des subprimes sans « sub-people » ?
    La situation est grave mes amis !
    Ayons une pensée émue.

  7. McCain avec son « Drill, baby, drill » et Sarah Palin comme colistière était pitoyable. Et puis quel soutien avait-il dans ses propres rangs républicains? Rush Limbaugh, l’homme fort actuel du G.O.P., joue dans la même catégorie que Bush fils et n’aurait jamais soutenu McCain.

    Déçu par Obama? Tout dépend de ce qu’on en attendait. Il est en train de faire passer une réforme du système médical historique aux US, et nombreux avant lui s’y étaient cassé les dents.

    Je ne sais pas exactement ce que pense le citoyen Obama, mais il me semble avoir un sens politique très très aiguisé. Mon espoir, c’est que ce qui semble être décevant n’est que le reflet d’une prudence et d’un sens politique hors du commun, à la manière d’un Machiavel. Le POTUS n’est malheureusement pas tout puissant, et a besoin de l’appui d’une partie du congrès, du sénat, et oui, du monde des affaires, pour faire voter des réformes. Ce n’est pas en quelques coup de cuiller à pot qu’il est possible de changer un système centenaire du tout au tout.

    Mais bon, peut-être est-ce que l’aveuglement et devrais-je être aussi pessimiste que Paul Jorion?

  8. Il y a une autre explication à l’attitude d’Obama: sa campagne a coûté plus de deux milliards de dollars et cet argent vient bien de quelque part. C’est un président sous influence financière.

  9. A qui se fier, en politique actuellement ?

    A personne, car aucun des chefs d’états actuels n’a la carrure d’un certain général …

    Les soldats que nous sommes, par contre, peuvent peut-être un jour (j’espère rapide) se rapeller de 1789.

    1. Deux axes dans votre propos.

      D’abord, le général. Qui a bouté les Américains hors de France, inventé la participation et l’intêressement au sein des entreprises, et fait des perspectives de développement du pays qui ont déplu aux banquiers. Qui l’ont viré. Passons.
      Comme quoi, un politique qui pense à son pays plutôt qu’à lui-même n’est pas forcément apprécié. Les extrèmes n’apprécieront pas mon commentaire, et cela ne peut que me rassurer.

      1789… vaste débat.
      Retour de balancier. Tout comme ce balancier est actuellement un peu trop…argentifère…
      Nous en reparlerons dans peu de temps, je le pense.
      Croire est au delà de ma capacité intellectuelle. Voire, rejeté d’office.

  10. Bonjour,

    j’ai 2 questions naïves dues à ma méconnaissance des USA :
    – Les républicains aux USA, dont je n’ai encore pas compris en quoi leur idéal se rapprochait de l’idéal républicain, accueillent se que l’on appelle les ultralibéraux, les néo conservateurs, les libertariens. Qu’est ce qui distingue les libertariens des ultralibéraux dans leur conception de la liberté?
    – Si la gauche américaine peine à imposer ses solutions aux problèmes dont la reponsabilité incombe à la droite, et que cette même droite arrive à reprendre politiquement la main sur le gouvernement Obama, quelles sont les solutions proposée par cette droite pour sortire les USA de là? ne sommes pas en train d’assister à un changement de pilote pour foncer plus vite et plus fort dans le mur ?

    1. Globalement, et ceci risque de provoquer le collapse des états ‘unis », il faut comprendre qu’un américain normalement constitué refuse de donner la moindre part de ses revenus à l’état.
      Mais, même si ce « gouvernement » ne doit aucunement influer sur sa vie…. il doit néanmoins être là lorsque ce Hamburger a un problème de santé.
      Je lie volontairement ces deux données afin que chacun puisse comprendre l’état d’esprit.

      Le beurre, l’argent du beurre et la crémière sont ainsi rois et reines.

      Modestement votre.

  11. Oui on se rattachait aux moindres dires et gestes d’Obama pour croire à une évolution favorable.
    Mais il semble que c’est malheureusement plié, et comme on dit dans les westerns, maintenant : « c’est la fins de haricots ».
    Trop de facteurs convergent pour accelérer la chute de l’empire américain. Les analyses de Philippe Grasset du site Dedefensa vont aussi dans ce sens. Un autre analyste, Emmanuel Todd, auquel vous rendez une sorte d’hommage en le citant en première page de votre premier chapitre de La crise du capitalisme américain, avait vu juste, lui aussi, et pourtant c’est tout juste si on ne le traitait pas d’anti-américain primaire lorsque sur les plateaux télé il était confronté à d’autres analyses à propos de la situation des Etats-Unis.

    Paul, J’ai une petite question tout de même :

    Dans un de vos billets vous aviez évoqué la résilience dont pourrait faire preuve Obama en tant qu’il est porteur d’une histoire :
    celle des noirs américains et qui consiste en une aptitude à tenir dans les pires situations.
    Finalement, au vu de ce qui se passe, cette résilience ne vient-elle pas renforcer sa croyance en une Amérique qui devrait au bout du compte s’en sortir sans trop de casse ? Ou bien la résilience va-t-elle se manifester maintenant, mais sans doute trop tard, après cette cuisante défaite électorale ?

    Une petite info rapportée par Contreinfo : le Trésor américain a rencontré lundi 8 blogueurs traitant de l’économie devant une assemblée. D’après ce que j’ai pu lire sur le site Naked capitalism, les participants n’ont rien appris qu’ils ne savaient déjà et les réponses furent convenues …

  12. « le nombre des autorisations administratives à l’immigration est supérieur au nombre des candidatures »

    Cela parait très étonnant, et me laisse un peu sceptique. D’où tenez-vous cette information ? Si ce sont des chiffres purement bureaucratiques comme vous le dites, que représentent-ils exactement ? Par exemple, le nombre de candidats pourrait être réduit en amont du recensement, du fait d’un filtrage initial dû aux mesures sécuritaires en vigueur (passeports bio et autres…).

    Mais si c’est vraiment le cas, si l’immigration qui fait depuis toujours la richesse de ce pays se tarit, en particulier les immigrants déjà formés, cette information donne effectivement à penser que la chute de l’empire US est maintenant inéluctable.

  13. Je vous trouve tous bien prétentieux de juger du bilan d’un président en fonction depuis 9 mois et demi seulement !!
    Quand on sait dans quel contexte il à été élu …

    Dois t’on vous rappeller les plus grands enjeux historiques que l’Amérique va certainement devoir affronter au moment même où nous nous euphorisons à appuyer sur des touches d’ordinateur…

    : l’instauration de la couverture sociale ; le demi-tour dans la démesure énergétique ; le plus grand de tous les lobbys : la finance …

    Cela devrait donner de l’indulgence au plus couillu de tous les hommes …

    Rien que pour l’élan géopolitique et constructif insufflé , son bilan ne saurait être négatif … Messieurs .

  14. Quel interêt peut exercer sur le monde un pays qui a entre 10 et 20% de sa population dans la rue? Qui n’offre quasiment aucune garantie à ceux qui chutent? Ou la violence collective et individuelle est une religion?

    Quelque chose m’a toujours choqué aux USA, quand ils fabriquent ou vendent quelque chose, il y a en général marqué: « PROUDLY made in USA ». Les USA sont fiers. Fiers de ce qu’ils sont. Quand on connait la réalité américaine (pays créé sur l’extermination des autochtones, guerre civile, esclavage, ségrégation, exploitation maximale des ressources locales et internationales, manipulation et corruption des gouvernements alliés ou ennemis, etc…) il n’y a pas de raisons d’être spécialement fier sauf si on domine sans partage. C’est de ca dont les Américains sont si fiers: l’hégémonie sans partage. Ca coalise les minorités, les pauvres et les riches.

    Tant que ce pays était un eldorado, tant qu’on pouvait espérer devenir calife à la place du calife (ce qui n’a jamais été vrai par ailleurs), le pays restait atractif. Aujourd’hui, le roi est nu, ses méthodes exposées sur la place publique.
    Quel que soit le dirigeant et sa couleur politique, il doit faire face à la désillusion collective « proudly made in USA ». Il sera très difficile (impossible à mes yeux) de convaincre l’américain moyen (et armé) du déclin de sa superpuissance.
    l’évidence sera niée jusqu’au bout et des boucs émissaires seront trouvés. Dès lors, nous pourrons détourner pudiquement le regard. La partie se jouera ailleurs.

    1. Vous décriviez l’URSS dans ses moments les plus flamboyants..???

      Houps, pardon… mais les similitudes sont néanmoins flagrantes. Car, il est à noter que chaque personne ayant une porte de sortie du pays est prête à l’utliser. Tout comme dans les ex-pays communistes.

  15. Pour aller dans la même veine que Roland, relire l’excellent livre de Naomi kLEIN :

    – La stratégie du choc : La montée d’un capitalisme du désastre.

    Après on ne voit plus les USA comme avant 🙁

  16. Je suis passablement perturbé par ce billet. S’il est vrai qu’Obama a fait l’objet d’un pari (encore un!) de la part de Wall Street, ça ne s’est pas fait en un jour, et Obama n’était pas « l’homme de Wall Street » au départ. Hillary Clinton aurait tout aussi bien pu faire l’affaire, mais comme l’indiquent ses comptes de campagne désastreux (c’est la campagne d’Obama qui a réglé ses dettes!), il y a eu un moment où la finance a jeté son dévolu sur Obama parce qu’il était susceptible de faire sortir les plus opprimés de leur trou abstentionniste, et, grâce à sa prestance, d’attirer à lui un grand nombre d’indépendants. Ca s’est joué là-dessus. Rahm Emmanuel, Larry Summers et Cie étaient des leaders de l’administration de Bill Clinton: quand ils se sont ralliés à Obama, le mouvement de bascule possible (au sein du parti Démocrate) est devenu irréversible. Obama n’a pas obéi à un diktat de Wall Street en acceptant les conditions qui ont finalement prévalu — fort de sa propension à un excès de confiance constamment réaffirmé dans ses multiples discours, il a cru qu’il pourrait réinventer la politique intérieure américaine grâce à son statut très particulier de premier candidat métis de l’histoire, et ménager la chèvre et le chou. En tout cas, il n’a jamais fait mystère du fait qu’il n’amorcerait aucune révolution — sa rhétorique s’inspirait du vieux message de George Kennan sur le « siècle américain », qu’il n’a cessé de vouloir prolonger. La dialectique de la chèvre et du chou s’est transformée en souricière. C’était éminemment prévisible. A quoi d’autre imputer son indécision sur la plupart des dossiers?

    Par ailleurs, quelles qu’aient été les menées des financiers et des banquiers, Obama s’est trouvé dès son élection au fond du trou. Le plan Paulson avait été initié. Allait-il le répudier? Telle était la question, mais qui a cru qu’il inverserait le sens de l’histoire? Le fait qu’il ait été et soit encore mal conseillé ne l’a pas aidé, car Obama ne connaît rien à la finance, pas plus qu’aux affaires étrangères, où ses projets bien intentionnés achoppent les uns après les autres. On peut reprocher à Obama de ne pas être le génie politique que la situation exige, mais… combien d’entre nous n’entrevoyaient pas l’immense difficulté des tâches à venir? Pas moi, en tout cas.

    Si j’en crois les commentateurs des revers démocrates aux élections gubernatoriales (en tout cas, ceux que j’ai pu lire; je ne dispose pas d’autant de sources que Paul), ce qui vient de se passer au niveau électoral est moins significatif qu’on ne le pense. Dans le même temps, à New York, un candidat démocrate a ravi un siège au congrès détenu depuis plus d’un siècle par les républicains! Que peut-on en déduire? A mon sens, pas grand chose, ni d’un côté ni de l’autre.

    Je suis estomaqué par le soutien que Paul apporte de nouveau à John McCain. McCain, l’homme de l’industrie raisonnable, le pourfendeur le plus acharné de Wall Street? S’il est vrai que McCain n’avait pas les faveurs des financiers, il n’avait pas non plus celles de tous les non-financiers conservateurs. C’est un maverick (à l’image du poulain qui se tient à l’écart des ébats du troupeau), ainsi qu’un fervent partisan de l’industrie américaine de défense, du « military-industrial complex » jadis dénoncé par Eisenhower, pourtant militaire lui aussi. C’est donc faire beaucoup d’honneur à McCain que lui prêter une stature aussi imposante. [D’où vient la « projection » qu’il emporterait aujourd’hui la présidentielle avec 65% des voix, à propos? C’est un chiffre qu’aucun président américain n’a atteint aux dépens de son adversaire depuis des décennies!]

    Enfin, faire remonter le combat actuel contre Wall Street à l’opposition entre Hamilton et Jefferson me paraît un peu fort de café. On peut jeter la pierre à Hamilton parce qu’il avait des goûts et des prétentions aristocratiques, mais faire de sa défense des intérêts industriels (surtout) et financiers des Etats-Unis la pierre angulaire de ce qu’est devenu ce pays en plus de deux siècles, c’est mépriser quelque peu la teneur de son action fédéraliste (aux côtés de Madison, qui ne partageait pas ses faiblesses personnelles mais qui souscrivait à son hostilité aux forces centrifuges dans une république encore vacillante) contre la position de Jefferson en faveur de la primauté des états, c’est aller un peu vite en besogne. Et Jefferson parlait moins au nom du « peuple » (même si c’était un démocrate « sincère », pour aussi loin qu’un tel qualificatif ait eu un sens à l’époque; après tout, Jefferson possédait 900 esclaves et était partisan du traitement par l’extermination — l’assimilation étant alors impossible — des peuples aborigènes d’Amérique) qu’au nom d’une vision idyllique de fermiers égalitaires évoluant au sein d’une société agraire, dont on a bien vu par la suite qu’elle constituait l’épine dorsale du mouvement confédéré lors de la Guerre de Sécession. Ce mouvement, c’est bien connu, était en grande partie financé par les banquiers… de Londres.

    Ne refaisons pas l’histoire, SVP. N’avons-nous pas d’autres chats à fouetter en ces temps pré-cataclysmiques?

  17. Bien avant l’élection d’OBAMA, l’évidence imposait au système américaniste de se renouveler.
    C’est à dire que le monde occidental avait dans l’urgence d’une situation intenable, besoin de redorer, pour les opinions publiques mondiales, le blason des USA.
    L’engouement, au sens large, pour le programme d’OBAMA que le système voulait et pouvait subvertir, n’avait pas d’autres raisons.
    La couleur d’OBAMA, celle de sa peau et non celle de sa politique, fut l’alibi de ceux qui voulaient transmuter en nouveau rêve, le cauchemar américain.

  18. Ah ! Le fameux rêve de la démocratie américaine avec son système bipartites, en apparence.

    Peut-être vivons nous en direct un réveil en sursaut face à ce leurre qui aura bien duré…

    @++

  19. Sur l’emploi du qualificatif de populiste :

    Je constate à regret que Paul emploie le mot populiste pour qualifier une partie de la droite américaine. Comme le faisait remarquer Lasch dans la Révolte des Elites, le sens de ce mot a été dévoyé. On pourrait me demander pourquoi attribuer tant d’importance à ce concept et d’ailleurs me faire constater qu’il est très courant de voir le sens de concepts évoluer.

    Ce qui me fait grief, c’est que la manipulation des concepts derrière la façade invariante des mots est également une manipulation des esprits. Dire d’une personnalité politique ou d’un parti qu’ils sont populistes suffit à les disqualifier sans autre forme de procès. Ce que cache l’emploi de ce procédé est la chose suivante : est populiste l’adversaire dont on nie la compétence et le savoir afin de ne pas à avoir à discuter avec lui.

    Comme le faisait remarquer le politiste Daniel Gaxie, le cens exsite toujours. Il ne prend plus la forme de l’impôt mais du sentiment de compétence dont dispose l’électeur vis-à-vis de la politique. L’accusation de populisme vise ainsi le manque de compétence, l’irréalisme, l’idéologie aveuglante ou encore le manque de pragmatisme que l’on attribue au peuple. Derrière ce mot se cache la défiance millénaire que certaines personnes qui exercent le pouvoir politique ont à l’endroit des citoyens. La politique, réduite à une forme scientiste de l’économie, en est réduite à une technique s’appuyant sur une métaphysique que Michéa a très bien décrit dans ses ouvrages.

    Paul Jorion est un authentique populiste au sens non déformé du mot.

    1. la définition du sens non déformé ?
      du sens qui (?) serait (?) antérieur au sens compris actuellement ? authentique

  20. @A.

    Je vous conseille de lire les ouvrages de Paul afin de vous familiariser avec sa pensée et ainsi éviter dans vos analyses les contre-sens.

    Par exemple, concernant le terme populiste je crois que Paul fait référence avant tout à la dimension « rurale » en opposition à la « bourgeoisie urbaine » que l’on connaît ici en Europe. Dans  » la crise du capitalisme américain », il s’appuie sur cette distinction pour expliquer la différence fondamentale entre américains et européens dans leur rapport à l’Etat et à la notion d’intêret général ou de Bien Commun, ce n’est pas anodin…

    Par ailleurs je ne crois pas qu’il exagère dans ce billet en parlant de populisme quant à la tactique électorale de la droite conservatrice américaine.

    Il est quand même amusant qu’un type comme Bush Jr, pur produit de l’establishement américain ai pu se faire passer au yeux de la majorité de la population pour un « américain moyen ». Pas sûr que l’américain de base appartienne au club des skull and bones…

    Je termine en précisant que tout comme vous je partage ce souci de l’emploi du mot juste. J’aurais peut-être mieux compris votre intervention si vous nous aviez exposé la définition de populisme non dans l’acception de ces « mauvais utilisateurs » mais de le cadre qui vous paraît « juste ».

    Bon peut-être que mon commentaire est un peu décousu mais vous devriez quand même jetter un coup d’oeil au bouquin, le blog c’est bien mais c’est court, donc la pensée y est rétrécie et cela génère malheureusement de la confusion…

    amicalement,

  21. @ Ghost Dog

    J’oppose le populisme, mouvement politique ayant regroupé les agriculteurs et le milieu ouvrier dans de luttes séparées selon la définition qu’en retient Lasch dans La révolte des élites, à cet autre concept employant le même mot mais que l’on devrait définir comme démagogie.

    Je récuse la définition qu’en donne Taguieff de « forme vide », pouvant servir par exemple un Le Pen ou chavez (comme le représente la couverture de l’édition Champs- Flammarion). C’est une illusion autant que de dire que la démocratie est un lieu vide. Au contraire, derrière le mot dévoyé, il y a une idéologie technocratique et pas seulement anti-démocratique mais anti-politique.

    On pourrait développer cette discussion très intéressante pendant des heures. Le concept de populisme n’est pas simplement lié aux Etats-Unis. Il est également lié à la Russie. Si vous me scannez les pages dans lesquelles Paul en parle, je suis preneur.

    Selon moi, les évolutions de ce concept sont à situer dans le cadre de cette analyse que Cusset a fait sur les années 80 dans laquelle il restitue l’esprit d’une époque :
    http://www.editionsladecouverte.fr/catalogue/index-La_decennie-9782707153760.html

    D’ailleurs à ce propos, si un lecteur de ce blog pouvait avoir la gentillesse de le scanner (au moins l’intro). En contrepartie, je pourrais également scanner des ouvrages de qualité tel que Michéa, Lasch ou celui de Paul sur la Crise.

  22. Sur Obama:

    « Le demi-frère de M. Obama évoque un père violent.

    On connaissait sa demi-soeur indonésienne, Maya Soetoro ; sa demi-soeur kényane, Auma. Le président américain a aussi un demi-frère en Chine. Mark Okoth Obama Ndesandjo, citoyen américain par sa mère, installé à Shenzen (Chine) depuis sept ans, a fait surface le 4 novembre, lors d’une conférence de presse pour présenter son premier livre : un roman où il décrit la quête d’identité d’un jeune homme, tiraillé entre une mère américaine et un père kényan brutal et alcoolique. Les journalistes présents ont souligné la ressemblance physique entre les demi-frères. Leur histoire familiale compte aussi d’étonnantes similarités. Après avoir quitté la mère de Barack Obama, rencontrée à Hawaï, où il faisait ses études, Barack Obama Senior a poursuivi sa scolarité à Harvard, où il a épousé une autre Américaine, juive et de parents lituaniens, Ruth Nidesand. Contrairement à la mère de Barack, celle-ci est allée vivre avec lui au Kenya. C’est là qu’a grandi Mark, dans la détestation de son père – il a même refusé d’utiliser le nom d’Obama – alors que Barack, à Hawaï, lui vouait une grande dévotion. Comme son demi-frère, Mark Ndesandjo a fait des études dans les meilleures universités : à Brown et Stanford, où il a obtenu une maîtrise de physique. Après le 11 septembre 2001, il a perdu son emploi dans les télécommunications et est parti en Chine. Il y donne des leçons de piano et d’anglais et s’occupe d’enfants déshérités. L’an dernier, il est venu à Washington pour la cérémonie d’investiture du président. Grâce à son demi-frère, il a retrouvé la « fierté » de son nom. Il a prévu de le rencontrer lors de la visite qu’il fera en Chine en novembre. »

    http://www.lemonde.fr/ameriques/article/2009/11/06/le-demi-frere-de-m-obama-evoque-un-pere-violent_1263657_3222.html

  23. @A.

    Merci pour ces précisions, il faudrait que je m’intéresse de près au références auxquelles vous faites allusion, mon acception du populisme dépendant largement du sens « péjoratif ».

    Concernant précisément ce terme, Paul ne l’emploie pas dans le contexte auquel je fais allusion puisque ce passage de « la crise du capitalisme » {l état providence aux USA, p 95} présente en réalité les « caractéristiques » sociologiques qui peuvent expliquer les différences de rapport à l’Etat entre américains et européens.

    (cela s’inscrit plus généralement dans une tentative de cerner, en tant que « facteur » de crise, l’étrange statut de Fannie et Freddie, tiraillé entre la nécessité de répondre aux exigeances sociales de la politique fédérale d’un côté et aux exigeances de rentabilité de leur actionnaires privés de l’autre)

    Je résume vite fait, mais simplement votre remarque me semblait ignorer ce contexte conceptuel…en même temps c’est pas super important…

    Tout cela pour vous préciser que vous ne trouverez pas de référence explicite au populisme, cependant que cela ne vous empêche pas de le lire.

    Le bouquin est passionnant, abouti, beaucoup plus riche que le simple relevé des mécanismes de la crise. Il y’a un vrai regard sur l’Amérique.

    Je sais pas, c’est peut-être débile mais je trouve que c’est un bouquin d’anthropologue !

    Bonne soirée et bon w.e !

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