L’actualité de la crise: repeindre les transats du Titanic, par François Leclerc

Billet invité

REPEINDRE LES TRANSATS DU TITANIC

Deux angles étaient possibles pour apprécier la portée du nouveau plan de Barack Obama de restriction des activités financières des banques, dénommé la « réglementation Volcker » pour tenter de lui donner une légitimité dans les milieux financiers. Un angle politique américain, immédiatement adopté parce qu’il s’imposait dans le contexte électoral et qu’il confirmait que la dimension politique prenait le dessus dans la crise, et un angle plus purement financier et global, relégué dans un premier temps au second plan, car les intentions exprimées par le président n’étaient pas, comme à l’accoutumée, accompagnées des mesures qu’elles impliquaient. Et qu’il était anticipé que le rouleau compresseur des lobbies et du Congrès réunis allait couper aux mesures des banques le nouvel habit qui leur était proposé d’endosser, tandis que les uns après les autres les gouvernements européens saluaient ce plan tout en expliquant qu’il était parfait pour les Américains mais inadapté à la situation de leur pays (ou qu’il adoptait enfin leur vision des choses, pour le Français !).

Il apparaissait ainsi, pour que l’exercice soit complet et que l’analyse intègre toutes les facettes de cette nouvelle donne, qu’il était également nécessaire de la transposer au plan international, dimension obligatoire tant politique que financière de cette crise. L’ouverture du Forum de Davos, dès mercredi prochain, allant être au hasard du calendrier une caisse de résonance propice.

Enfin, il s’imposait que l’événement soit mis en perspective, intervenant peu de temps après une autre annonce américaine, celle du projet de taxation des banques selon la taille de leur bilan, pour une période estimée à dix ans et à concurrence de la perception d’environ 100 milliards de dollars. Le commentateur était sollicité de toutes parts dans le contexte confus du foisonnement des réflexions en cours. Enregistrant d’un côté les travaux du Comité de Bâle (et du Conseil de stabilisation financière, qui cherche à justifier son existence dans le monde très peuplé des régulateurs financiers), statuant sur le renforcement des fonds propres des banques et la définition de leur nature. D’un autre l’action des travaillistes britanniques poussant leurs pions en faveur d’une taxation des transactions financières, en attendant que le FMI s’exprime et tranche entre les diverses modalités possibles de celle-ci. D’un troisième encore, en s’interrogeant sur la vision encore à préciser des Allemands, qui viennent d’annoncer la tenue de leur propre conférence internationale (de “haut rang”, avant le prochain G20 de juin de Toronto), pour ne pas être en reste.

Que penser de ce qui tourne à la cacophonie  ? En premier lieu que les gouvernement occidentaux ont vite enterré cette nouvelle gouvernance mondiale qu’ils avaient bruyamment encensée en instaurant la tenue de G20 successifs de manière précipitée. Que chacun bricole un peu dans son coin, l’un devant la perspective de midterms catastrophiques (renouvellement de la totalité de la Chambre des représentants et d’un tiers du Sénat), l’autre d’élections législatives annoncées comme perdues (en mai prochain, selon une fuite ministérielle), les derniers peinant à gouverner la première puissance économique européenne après avoir gagné les élections et formé une coalition bancale. L’image qui en résulte étant celle d’actions de circonstance, destinées à contenir les opinions publiques plutôt qu’à répondre à leurs attentes, s’inscrivant dans une perspective à court terme très politique.

Les Américains, responsables en premier lieu de cette situation, champions d’un nouveau multilatéralisme qui n’est pas dans leurs moyens, aussi bien à propos de la régulation financière que de la lutte contre le réchauffement climatique, mettent systématiquement leurs alliés devant des faits accomplis. Par un curieux retournement de situation, ce sont eux qui apparaissent en pointe dans le domaine financier et les Européens qui traînent désormais les pieds, pris à contre-pied et ne pouvant plus justifier leurs prudences en arguant du désaccord des Américains et de la nécessité de rester compétitifs face à leur système financier dérégulé.

A l’arrivée, le spectacle offert par les gouvernements témoigne qu’ils sont sur la défensive vis à vis de leur opinion publique et qu’ils ne savent pas quel cheval enfourcher, après avoir fatigué celui des bonus des traders.

En second lieu, que la diversité des remèdes envisagés pour que cette crise soit – c’est juré – la dernière dont le coût exorbitant est financé sur fonds publics correspond à une pathétique réalité : aucun ne va au fond des problèmes, tous expriment une grande vacuité quant à l’analyse des causes de la crise et des remèdes qu’elle impliquerait, si l’on voulait éviter sa répétition. Comme si celle-ci était inévitable, expression d’une fatalité des temps modernes, rançon à payer au progrès et à la croissance, ces Dieux fatigués et devenus improbables.

Car, s’agissant de la « réglementation Volcker », les banques américaines ne s’y sont pas trompées. Le plan les dérange, il est susceptible de les atteindre et elles le combattent à ce titre, mais il ne touche pas leurs oeuvres vives, leur permettant d’esquiver toute confrontation publique qui serait sans cela inévitable. Evitant d’en donner le bénéfice à un président qui en tirerait profit, alors qu’il est amoindri. Elles n’en fourbissent pas moins leurs armes, s’étant donné comme objectif de limiter son application, se plaçant sur un terrain qu’elles connaissent bien pour l’arpenter déjà dans tous les sens, à l’occasion des discussions portant sur le renforcement de leurs fonds propres ou de la réglementation du trading des produits dérivés.

Elles font valoir que ce n’est pas la taille des établissements financiers qui est à l’origine de la crise (ce qui en l’occurrence n’est pas faux), et que le danger qu’il faut maîtriser provient de leur interconnectivité. Cherchant à replacer le débat sur le terrain du renforcement de leurs fonds propres, confiantes dans leur capacité à endiguer des mesures trop drastiques du Comité de Bâle, sachant que ce sont les banques européennes qui seront en première ligne et principalement à la tâche (en raison de la structure de leurs fonds propres, qui risque d’être douloureusement mise en cause), confiantes aussi dans leurs capacités créatives en termes d’ingénierie financière (et dans la pérennité de leurs dispositifs hors bilan).

Les banques s’opposent au plan Obama parce qu’il est susceptible de réduire non seulement leur taille, en leur interdisant de posséder des Hedge funds ou d’investir dans leur sein, mais aussi celui de leur business, en coupant dans le proprietary trading, leur très lucrative activité pour compte propre. Faisant valoir, non sans raison, qu’il va être très difficile de faire la distinction, quant à cette activité, entre la partie effectuée pour le compte de leur clientèle et celle qu’elles opèrent pour leur propre compte. Que le temps n’est plus où des desks dédiés, qui auraient pu être facilement démantelés, y étaient consacrés mais que ces activités sont étroitement imbriquées, et que ce serait un casse-tête que de prétendre les séparer.

Un autre argument plus pernicieux est également opposé au plan présidentiel, expliquant que limiter ce business pour les établissements financiers ayant pignon sur rue aurait pour conséquence de le déporter au sein du royaume des hedge funds, de l’expatrier dans les paradis fiscaux asiatiques, pour tout dire de renforcer la shadow finance, la finance de l’ombre.

Le paradoxe est que cette argumentation est fondée et exprime une incontournable réalité : toute régulation à une périphérie ou une autre du système est condamnée d’avance à l’inefficacité, il faut frapper au coeur du système ou se résigner a ce que, tel un culbuto (ces personnages qui reviennent à la verticale après avoir été bousculés), le système financier retrouve toujours son assise après avoir encaissé le choc initial. Enfin, façon de parler ! Ce qui faisait écrire à Simon Johnson, très en verve ces temps-ci, que l’on pouvait craindre que le dernier plan Obama puisse être comparé au fait de repeindre les transats sur le pont du Titanic.

Demain sera un autre jour.

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48 réflexions sur « L’actualité de la crise: repeindre les transats du Titanic, par François Leclerc »

  1. Des indicateurs américains diversement présentés…

    “Durable-Goods Orders in U.S. Gain More Than Forecast Excluding Transport”

    http://www.bloomberg.com/apps/news?pid=20601087&sid=a_pChMTy3t0o&pos=1

    “USA : progression symbolique des commandes de biens durables”

    http://www.boursorama.com/international/detail_actu_intern.phtml?num=fdfa9674a3570e24583fd18e9776205e

    “Jobless Claims in U.S. Declined Last Week to 470,000”

    http://www.bloomberg.com/apps/news?pid=20601087&sid=a.n48pDRyKTE&pos=2

    “USA : inscriptions au chômage supérieures aux anticipations”

    http://www.boursorama.com/international/detail_actu_intern.phtml?num=122e8446fe3f21a29cbfc9fc021b674e

  2. système bancaire britannique
    Auj. à 17:23

    Reuters le 28/01/2010 à 16:49 GB – Les banques ne font plus partie des plus stables/S&P :

    * Le système bancaire britannique n’est plus parmi les plus stables – S&P

    * La baisse de la dette pèsera sur la croissance – S&P

    * Baisse de la livre et des valeurs européennes

    NEW YORK, 28 janvier (Reuters) – Le système bancaire britannique n’est plus considéré comme l’un des plus stables et les moins risqués du monde, a annoncé jeudi Standard & Poor’s.

    La faiblesse économique du Royaume-Uni va continuer d’entraver le profil de crédit de son secteur bancaire, explique l’agence de notation dans une étude.

    S&P ajoute qu’elle s’attend à ce que la réduction du niveau élevé d’endettement britannique pèse lourdement sur les perspectives de croissance économique du pays et sur la performance financière de ses banques.

    “Nous ne classons plus le Royaume-Uni (dont la note souveraine à long terme est “AAA”, mais avec une perspective négative) parmi les systèmes bancaires les plus stables et les moins risqués du monde”, déclare S&P.

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