Archives par mot-clé : complexité

Crise ou effondrement ? cela ne tient qu’à nous !, par Zébu

Billet invité.

« Le glissement vers une complexité croissante, initialement opéré pour atténuer les tensions ou profiter d’un aubaine, est au départ une stratégie rationnelle et productive qui génère un rendement marginal favorable. Cependant, comme toujours, les tensions continuelles, les épreuves non anticipées et le prix élevé de l’intégration socio-politique se combinent pour faire baisser ce rendement marginal. Alors que celui-ci décline, la complexité, en tant que stratégie, génère des bénéfices comparativement plus faibles à des coûts de plus en plus élevés. Une société qui ne peut enrayer cette tendance, comme au moyen de l’acquisition d’un subside d’énergie, devient vulnérable aux poussées de tensions qu’elle ne put affronter car elle est devenue trop faible ou trop appauvrie, ainsi qu’au déclin du soutien de sa population. Si cette tendance se poursuit alors qu’une poussée de tension insurmontable est de plus en plus probable avec le temps, l’effondrement devient une question de probabilité mathématique. Avant qu’une épreuve survienne, il peut se produire une période de stagnation économique, de déclin politique et de recul territorial. »[1].

Quand Joseph A. Tainter écrit ces lignes en 1988, il ne pense pas forcément aux sociétés actuelles auxquelles il appartient (occidentale et nord-américaine) et il dresse surtout un inventaire de 3 cas (Empire Romain d’Occident, Mayas Classiques des Basses-Terres et société Chacoane du Sud-Est nord-américain) d’effondrement de sociétés antiques, qu’il entreprend d’analyser comme cas d’étude à l’appui de sa théorie : l’effondrement est essentiellement dû à une perte de rentabilité marginale[2] du fait de la complexité croissante que toute société organisée génère en se développant.

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« L’affaire » DES TER, par Michel Leis

Billet invité

L’ampleur prise par la polémique sur les rames des TER (transports express régionaux) dans la semaine qui vient de s’écouler nous interpelle, non pas sur les faits eux-mêmes, mais sur la couverture de cet élément qui illustre certaines tendances de fond de notre société.

De quoi parle-t-on : d’une erreur dont l’impact, pas encore précisément chiffré, peut aller de 50 millions d’Euros à 100 millions, voire un peu plus suivant les estimations. Ramené à l’investissement initial, on est dans un ordre de grandeur de moins de 1 %. Une « dérive » de cet ordre est loin d’être inhabituelle dans un programme qui engage des sommes importantes sur des durées assez longues. J’aimerais par exemple être certain qu’il n’y a pas eu de dérives plus importantes lors de la construction de ces rames : changement de caractéristiques, omission plus ou moins volontaire de spécifications par le fabricant et toutes autres turpitudes tout aussi fréquentes dans ce genre d’achat sur appel d’offres qui permettent au fabricant d’allonger la facture. Si de telles dérives ont eu lieu, elles n’ont pas été portées à notre connaissance.

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Les Grands séminaires de Chimie ParisTech 1ère édition : Paul Jorion « Crises d’aujourd’hui & champs des possibles »

Le 12 février 2014 a eu lieu la première conférence des Grands Séminaires de Chimie ParisTech sur le thème « Crises d’aujourd’hui & champs des possibles ».

Avant la conférence proprement dite, des étudiants de Chimie ParisTech ont voulu m’interviewer. C’est l’entretien qui suit, déjà mis en ligne précédemment.

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À propos de DIX ÊTRES HUMAINS RÉSOLUS POUR SAUVER UNE ESPÈCE EN DANGER ! (II), par Jacques Seignan

Billet invité. À propos de DIX ÊTRES HUMAINS RÉSOLUS POUR SAUVER UNE ESPÈCE EN DANGER !

Avec le recul du temps, Paul Jorion apparaîtra comme le seul penseur ayant analysé la Crise sous ses trois composantes – en synergie dont l’image est celle d’un soliton. De plus si les composantes économiques et écologiques sont souvent analysées par de nombreux spécialistes ou experts – et tout le monde (presque) a bien pris conscience de ces défis – pour autant, jamais (à ma connaissance) la composante de la complexité non maîtrisée n’est explicitement mentionnée au même niveau que les deux autres, par les conséquences induites sur la survie de notre espèce.

Depuis tout gamin, je suis un passionné de technologies (sans parler de sciences); après avoir été scotché devant la télé en juillet 1969 pour le premier alunissage, je suis toujours avide de voir les images de Mars prises par les robots. Quand je vois une tablette, je me prends à songer que cette merveilleuse machine est un incroyable condensé de technologies et non une ardoise magique, comme tout nous le fait croire. Dans une discussion entre nous, Patrick Roinsard (« Léoned ») rêvait de voitures avec « système de pilotage automatique et guidage GPS » et Pierre Sarton du Jonchay évoquait une façon nouvelle d’utiliser l’Internet des objets, à notre service dans une démocratie véritable.

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LE TEMPS QU’IL FAIT, LE 23 AOÛT 2013

Sur Youtube.

Où l’on reparle d’un système financier en très piteux état…
… et où l’on préconise une fois de plus de restaurer l’interdiction de la spéculation

La dépendance à la planche à billet

Pour ceux qui ont raté les épisodes précédents :
– Blog de PJ : Le temps qu’il fait le 28 juin 2013
La déclaration de Ben Bernanke le 19 juin 2013
4 milliards de dollars imprimés par jour font du dollar une monnaie de singe
La fin du carry trade  est une catastrophe pour le real brésilien, la roupie indienne

La complexité non-maîtrisée

La panne du NASDAQ le 22 août et l’erreur de trading de Goldman Sachs la veille
Ma simulation d’un marché : « Adam Smith’s Invisible Hand Revisited. An Agent-Based simulation of the New York Stock Exchange », Proceedings of the 1st World Conference on Simulation of Social Systems, Kyoto, August 2006, Vol. I, Springer Verlag : 247-254
Conclusion : Les marchés ne peuvent fonctionner que parce que personne n’y comprend rien
Keynes et la théorie des « anticipations rationnelles » se trompent tous deux sur ce point
En comprenant mieux les marchés que les êtres humains, les Algos les détruisent

Interdire les paris sur les fluctuations de prix

Ramener la finance à sa taille légitime (-80%)
Glass-Steagall Act, Taxe Tobin ne sont que des demi-mesures
Keynes en 1936 : « Les spéculateurs sont inoffensifs aussi longtemps qu’ils ne sont qu’autant de bulles à la surface du flot régulier de l’esprit d’entreprise. La situation devient cependant sérieuse quand c’est l’esprit d’entreprise qui se transforme en une simple bulle à la surface d’un tourbillon spéculatif. Quand la fructification du capital d’une nation se transforme en sous-produit de l’activité d’un casino, le travail est rarement bien fait »
La spéculation était interdite en France jusqu’en 1885, en Belgique, jusqu’en 1867

Restaurer un ordre monétaire international

Comme dans la période 1944 – 1971 : le bancor et la chambre de compensation multilatérale internationale
Frédéric Lordon : « Sortir de l’euro ? », août 2013
L’appel de Zhou Xiaochuan, gouverneur de la banque centrale chinoise

– Blog de PJ : La Chine, arbitre des élégances financières, par Paul Jorion, le 7 juin 2010
– Blog de PJ : Bancor : L’appel de Zhou Xiaochuan, dix-huit mois plus tard, par Pierre Sarton du Jonchay, le 18 octobre 2010
 

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IMPOTENCE DE LA SURPUISSANCE, par Bertrand Rouziès-Léonardi

Billet invité

Nous sommes les contemporains sidérés de l’achèvement d’un processus entamé il y a quelques siècles : l’humanisation de la biosphère, ce que le prix Nobel de chimie Paul Crutzen a baptisé du nom
d’« anthropocène ». Même les pôles, relativement épargnés jusqu’à présent par notre empreinte, se trouvent ravalés, du fait de la fonte de la calotte glaciaire, au rang d’eldorados accessibles. Un nouveau gold rush s’ourdit dans les pays circonvoisins et les scientifiques sont invités à troquer leurs carottes contre des sondes. L’ère des explorateurs monomaniaques, des mappemondes extrapolantes, des léviathans anthropophages, des sirènes naufrageuses et des maelstroms avaleurs d’armadas se referme. L’ère des prospecteurs, qui se superpose à la précédente, l’intérêt guettant toujours dans la folie l’apparition du grain avec lequel il fera son blé, entre dans sa dernière phase. Les conquistadors modernes s’attaquent au dernier bloc de rêve que l’éternel hiver à son jusant découvre. Du point de vue de Sirius, nous sommes tous des animalcules, à l’échelle du globe, nous sommes tous des demi-dieux. Il n’est pas jusqu’à nos flatulences – il n’y a pas de raison objective à ce que les vaches soient toujours montrées du doigt – qui n’aient un impact sur la marche du monde. Notre technologie prothétique, depuis Archimède, qui se vantait, si l’on en croit Plutarque, de pouvoir soulever par un jeu de poulies une trirème et son chargement complet de rameurs et d’hoplites, a fait un bond considérable. Zeus pouvait ancrer Délos, île à la dérive ; nous, nous pouvons fabriquer dix Délos et leur donner toutes les formes imaginables.

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L’ÉCONOMIE DU DISCERNEMENT, par Bertrand Rouziès-Léonardi


Lucas Cranach l’Ancien, Adam et Ève, 1528.

Billet invité.

Partons du commencement. Soit un extrait très fameux de la Genèse, 3, 1-13 : « [Le serpent] dit à la femme : « Alors, Dieu a dit : “Vous ne mangerez pas de tous les arbres du jardin” ? » La femme répondit au serpent : « Nous pouvons manger du fruit des arbres du jardin. Mais du fruit de l’arbre qui est au milieu du jardin, Dieu a dit : “Vous n’en mangerez pas, vous n’y toucherez pas, sous peine de mort.” » Le serpent répliqua à la femme : « Pas du tout ! Vous ne mourrez pas ! Mais Dieu sait que, le jour où vous en mangerez, vos yeux s’ouvriront et vous serez comme des dieux, qui connaissent le bien et le mal. » La femme vit que l’arbre était bon à manger et séduisant à voir, et qu’il était, cet arbre, désirable pour acquérir le discernement. Elle prit de son fruit et mangea. Elle en donna aussi à son mari, qui était avec elle, et ils connurent qu’ils étaient nus ; ils cousirent des feuilles de figuier et se firent des pagnes. Ils entendirent le pas de Yahvé Dieu qui se promenait dans le jardin à la brise du jour, et l’homme et sa femme se cachèrent devant Yahvé Dieu parmi les arbres du jardin. Yahvé Dieu appela l’homme : « Où es-tu ? », dit-Il. « J’ai entendu Ton pas dans le jardin, répondit l’homme ; j’ai eu peur parce que je suis nu et je me suis caché. » Il reprit : « Et qui t’a appris que tu étais nu ? Tu as donc mangé de l’arbre dont je t’avais défendu de manger ! » L’homme répondit : « C’est la femme que Tu as mise auprès de moi qui m’a donné de l’arbre, et j’ai mangé ! » Yahvé Dieu dit à la femme : « Qu’as-tu fait là » Et la femme répondit : « C’est le serpent qui m’a séduite, et j’ai mangé ! » »

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LE VOTE UTILE… AU PREMIER TOUR

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Dans la conférence que j’ai eu l’occasion de faire en décembre dernier pour un public composé des anciens de HEC et dont j’ai l’intention de reprendre la trame dans mon livre à venir intitulé : Les questions qui restent à résoudre, j’ai recours à l’image du soliton : une énorme vague résultant de la superposition de plusieurs vagues de taille normale venues accidentellement s’agréger en un monstre.

Les trois vagues que j’évoquais sont 1° la crise financière et économique, conséquence de la machine à concentrer la richesse qui caractérise nos sociétés, de nouveau régime, aussi bien que d’ancien régime, faute pour nous d’avoir jamais accordé l’attention qu’il mérite à ce vice qui handicape nos systèmes économiques, 2° la complexité de notre monde qui a cessé d’être maîtrisable depuis que nous avons abandonné de gaité de cœur à l’ordinateur les rôles d’une part de comprendre notre monde, et d’autre part de prendre les décisions qui s’imposent à son sujet, enfin 3° la fin du processus de colonisation de notre planète par notre espèce, qui découvre tardivement les limitations qu’une politique de « terre brûlée » finit par rencontrer et qui sont celles du Réel.

Ces trois vagues, considérable chacune, constituent désormais un tout indissociable et un candidat à l’élection présidentielle française doit vouloir les traiter de manière cohérente toutes ensemble.

À l’époque du discours de Toulon, M. Sarkozy parlait en termes très éloquents de la crise financière et économique. Ce thème a cependant disparu entièrement de son programme actuel pour se concentrer sur une problématique du montrer-du-doigt-de-préférence-quelqu’un-d’autre-que-soi-même, si bien qu’aucun des deux candidats les mieux placés pour l’emporter dans les élections présidentielles ne parle ni d’une manière ni d’une autre de l’une quelconque des trois composantes du soliton.

En fait, de la complexité engendrée par le développement de l’informatique et de la maîtrise sur le monde qui nous a échappé à cette occasion, aucun des candidats en présence ne parle en aucune manière : à les en croire, le monde reste transparent à leurs yeux, hypothèse qui conforte la supposition implicite qu’ils seront en mesure de prendre les décisions qui s’imposent, et que le monde répondra sans broncher à leurs injonctions et de la manière prévue par eux. M. Mitterrand revenu d’outre-tombe, pareil au spectre du père de Hamlet, pourrait leur expliquer ce qu’il en est réellement dans ces cas-là.

Restent les deux autres vagues : la planète et ce qu’il en reste sous nos coups de boutoir, et la crise financière et économique. Comme la première de ces deux vagues constitue le contexte général au sein de laquelle vient se loger la seconde, il aurait été logique que le parti qui maîtrise le mieux la problématique écologique insère conceptuellement la crise financière et économique au sein de celle-ci et nous propose un programme cohérent de réforme globale.

Pour des raisons que j’ignore mais qui sont probablement liées à la supposition fautive, et calamiteuse, qu’il fallait choisir de parler SOIT du contexte écologique et planétaire, SOIT de la crise financière et économique, et que, pareil à l’âne de Buridan, on était disposé à hésiter indéfiniment sur la ligne à suivre, EE – Les Verts sont tombés dans un mutisme mortifère dont les chiffres d’intentions de vote en faveur de leur candidate sont le reflet sans appel.

Le Front de Gauche qui, après avoir pris l’aspect crise financière et économique à bras le corps et avec un bel enthousiasme, s’aventure maintenant sur le terrain de la revendication écologique, s’en tire mille (à vue de nez) fois mieux.

Il n’en reste pas moins que le point de jonction entre la vague de l’avanie imposée par nous à notre planète et la vague de la machine à concentrer la richesse, source de dérive financière, est celui de la troisième vague, à savoir celle de la complexité hors de contrôle. Le parti qui parviendrait à présenter aux électeurs la combinaison complète de ces trois facteurs qu’il s’agit pour nous d’affronter d’abord et de résoudre ensuite, imposerait sa façon de voir au premier tour, et du coup, certainement au second, soit dans le meilleur des cas, directement, soit, faute de mieux mais sans se déjuger, indirectement par la cohérence de son approche.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction numérique en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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DEUX CULTURES

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Dans Le capitalisme à l’agonie (2011), j’attribue à la crise un certain nombre de causes : 1) une fragilisation du système financier due à l’existence de longues chaînes de crédit, la présence toujours croissante de celles-ci étant due à la concentration de la richesse, laquelle elle-même est due à l’existence du prêt à intérêt, 2) l’évolution des règles comptables, qui ont de plus en plus facilité la distribution de gains futurs imaginaires aux actionnaires (et aux dirigeants d’entreprises par le biais des stock-options), 3) le développement de la spéculation, d’énormes volumes de capitaux ne pouvant plus aller de placer dans la production, le pouvoir d’achat de la grande masse de la population étant devenu trop faible du fait, là aussi, de la concentration de la richesse, 4) la complexité en général, reflet de la complexité des produits financiers « innovants », depuis la fin des années 1970, mais aussi, purement et simplement, en raison de la quantité d’interactions permises par l’informatique, comme on le constate par exemple dans le High Frequency Trading, les opérations financières à très grande vitesse.

C’est l’existence de ces facteurs là qui m’avait fait écrire en 2004-2005 La crise du capitalisme américain (2007 ; 2009) et annoncer une catastrophe à venir d’une ampleur inégalée.

Les quatre facteurs que je viens de mentionner n’étaient pas invisibles en 2004-2005, ni leur existence controversée. Comment se fait-il alors que c’est à la même époque que se développe au sein de la finance internationale la thèse de l’Âge d’or ? Les discours d’Alan Greenspan, alors en fin de carrière à la tête de la Federal Reserve américaine, en sont extrêmement représentatifs, qui décrivent une finance une fois pour toutes en vitesse de croisière, des banquiers centraux maîtrisant des méthodes de gestion ayant atteint la perfection, une diversification du risque, grâce à des instruments financiers innovants, ayant pratiquement éliminé celui-ci.

Qu’est-ce qui explique cette différence radicale d’interprétation à partir des mêmes faits : « fin de l’histoire », d’une part, chez les théoriciens de la finance et les économistes, poudrière, d’autre part, dans mon propre livre ?

Le recul qu’autorise l’écoulement de six années entre 2005 et 2011 me fait dire : « une différence de culture ».

Les théoriciens de la finance et les économistes ont lu dans la diversification et en particulier dans la dissémination du risque par la titrisation et les Credit-default Swaps, un système de sûreté, alors que j’y ai vu moi une machine infernale.

La « théorie du portefeuille » élaborée dans les années 1950 par Harry Markowitz, et raffinée dans les années 1970 par Eugène Fama et d’autres dans la théorie de l’« efficience » des marchés, a conduit à ce sentiment de sécurité : plus un portefeuille est diversifié plus il est sûr, plus le système financier est complexe, plus il est sûr.

Mon sentiment personnel était très différent. J’ai une bonne connaissance de la théorie des graphes, acquise à l’époque où je modélisais par l’algèbre des systèmes de parenté. J’ai également une bonne connaissance du comportement des réseaux, acquise quand j’étais chercheur en intelligence artificielle (le réseau que crée le logiciel ANELLA, écrit par moi pour British Telecom, est un graphe orienté et pondéré auto-généré). Dix-huit années passées sur le terrain de la finance, dont treize sur celui de la titrisation, m’ont par ailleurs procuré un bon sentiment intuitif des effets non-linéaires (et donc inattendus) liés à la complexité.

Là où les théoriciens de la finance et les économistes croyaient observer la disparition du risque parce qu’il s’émiette au sein d’un énorme réseau, je voyais moi le risque se reconstituant localement avec une haute concentration (un des enseignements d’ANELLA). Je voyais surtout dans le réseau lui-même, une autoroute ouverte aux effets de contagion, au risque systémique. Là où les théoriciens de la finance et les économistes voyaient de la robustesse, je lisais moi de la fragilité.

Si je vous raconte tout cela, c’est qu’un récent article par Mark Buchanan pour l’agence Bloomberg : « Credit-Default Swap Risk Bomb Is Wired to Explode », la bombe du risque de Credit-default Swap est connectée pour exploser, attire l’attention sur un article par Stefano Battiston et quelques autres (dont Joseph Stiglitz), mettant en évidence, à l’aide de simulations, que si la diversification commence par accroître la sûreté, la complexité croissante fait que celle-ci diminue ensuite, la connectivité du réseau produisant une reconcentration du risque, alors que la contagion potentielle augmente.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction numérique en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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MESSIEURS QU’ON NOMME GRANDS, SIMPLIFIEZ !

La panique et la paralysie au sommet
Les impasses
La « rationalité » de l’agent économique
* Le crédit
* La complexité des instruments financiers
* * Un ordre monétaire international : demain !
* La variabilité des prix, et les paris qu’elle autorise

The moral decay of our society is as bad at the top as the bottom, par Peter Oborne

L’argent, mode d’emploi (Fayard 2009)

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Pour un changement de paradigme du droit des affaires, par Valérie Bugault

Billet invité

La perte de cohésion du « droit » résulte de l’intrusion rapide et peu scrupuleuse de la conception anglo-saxonne de la loi dans notre univers juridique, notamment par le biais du lobbying. Jusqu’à cette intrusion, le système de droit français était conçu comme un ensemble cohérent et hiérarchisé de règles, dont la perfection historique date de 1804, avènement de notre fameux Code civil (ou Code Napoléon), souvent vanté et exporté.

Que le mélange des systèmes juridiques en vigueur ait précédé l’avènement du grand capital, en étant son instrument, ou qu’il n’ait fait que le faciliter, à son insu, importe finalement peu aujourd’hui. Le résultat, quoiqu’il en soit, est et reste la prise de pouvoir législative et politique par le grand capital. La suite est connue : de recherches de profits maximum en évasions fiscales bien organisées et réussies, le capitalisme a tôt fait de se transformer en « financiarisme » (néologisme évocateur), entraînant dans son sillage les dérives que l’on connaît et, pour finir, son autodestruction programmée.

Une succession d’événements, parmi lesquels l’instauration du régime juridique et fiscal dit des « stock options » et l’introduction de la fiducie (qui n’est autre que la transposition en droit interne du trust anglo-saxon, si utile aux paradis fiscaux), a finalement permis le triomphe de l’esprit « d’actionnariat » et la légitimation de la dominance du financier sur le politique. Le court-termisme inhérent à l’esprit d’actionnariat tient désormais lieu à la fois de politique et de stratégie. Heureusement secondé par l’instrumentalisation de l’éducation et des médias, cet esprit d’actionnariat a bientôt envahi tous les niveaux de la société, devenant le modèle à suivre, celui qui ouvre la voie de « l’ascenseur social ». Si quelqu’un avait eu l’idée de regarder cet ascenseur, il se serait pourtant vite aperçu de son immobilité et n’aurait pas tardé à conclure à une panne définitive. Seule la force de la croyance (en la toute-puissance du marché), qui balaye tout sur son passage, a rendu possible l’aveuglement collectif.

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