Archives par mot-clé : fraude

Trois mises en perspective sur l’affaire Volkswagen, par Michel Leis

Billet invité.

La personnalisation des produits et des marques est avant tout superficielle. Elle répond aux exigences du marketing qui a compris que l’on pouvait vendre plus cher quand l’image du produit est en adéquation avec les aspirations (soigneusement entretenues) de la clientèle. Vendre un même produit sous des apparences différentes permet de maximiser le nombre de clients et les marges. Mais derrière les différences d’apparence, de marques et d’image, le secret du profit reste la production de masse. Il y a une course à la standardisation qui n’est pas près de s’arrêter : aujourd’hui les moteurs, les composants, demain des plateformes communes à différents modèles. Cette standardisation donne une proportion énorme à chaque accident industriel, chaque problème de qualité, chaque tricherie. Aux 11 millions de véhicules VW touchés par la fraude répondent les 6 millions de véhicules rappelés par General Motors pour des problèmes de démarreur, les 9 millions de véhicules Toyota rappelés pour des problèmes de pédale d’accélérateur ou les millions (une vingtaine, toute marque confondues ?) de véhicules rappelés pour des airbags défectueux produits par Takata. Même si c’est moins visible, les correctifs apportés dans les logiciels et les systèmes d’exploitation par les grandes sociétés informatiques concernent à chaque fois des dizaines de millions d’utilisateurs.

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Jean-François Gayraud : Le nouveau capitalisme criminel, préface par Paul Jorion

Gayraud

En libraire le 6 février.

Préface de Paul Jorion

Je reste personnellement convaincu que la cause majeure de la crise économique et financière actuelle réside dans des structures défectueuses dont les vices sont exacerbés comme le dit Lord Adair Turner par la représentation fausse qu’en offre la « science » économique ou, pour utiliser les termes plus charitables qu’il emploie, par « les interprétations simplistes qui en sont données et auxquelles une confiance exagérée est accordée » (1). Il n’en reste pas moins que le portrait d’un monde financier gangrené par la fraude que nous offre dans les pages qui viennent Jean-François Gayraud est extrêmement convaincant, constat tragique qu’il complète par la thèse audacieuse d’un comportement de nos élites devenu mafieux, suite à leur conversion au cynisme distillé par les écoles de commerce les plus prestigieuses des deux rives de l’Atlantique, et très bientôt sûrement, présentes partout à la surface du globe. Gayraud me rejoint cependant sur la question des structures quand il examine in fine, le pouvoir de chantage qu’exercent sur nous tous les établissements financiers trop gros pour que la société dans son ensemble puisse ignorer le fait que leur chute entraînera le système tout entier à leur suite.

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MEA CULPA !

Je dois reconnaître avoir fait une erreur d’appréciation dans mon évaluation de la crise du milieu financier. Ayant travaillé dans ce secteur dans quatre pays différents (chronologiquement : en France, en Grande-Bretagne, aux Pays-Bas et aux États-Unis) durant dix-huit années, j’ai supposé que ma rencontre occasionnelle avec des pratiques frauduleuses constituait un échantillonnage fiable des pratiques à l’intérieur de ce milieu.

Ayant travaillé en particulier dans les milieux spécialement « exposés » du secteur du subprime, du parachute doré, de la retraite « fortifiée » des dirigeants d’entreprise, du prêt (gaspation !) à la voiture d’occasion, j’ai eu le sentiment d’avoir tout vu. Or, j’avais tort !

J’avais tort parce que je n’avais vu chaque fois que la fraude interne à une entreprise isolée et je n’avais pas envisagé l’effet démultiplicateur de la collusion entre de multiples entreprises commettant la même fraude de concert.

J’ai eu l’occasion de couvrir de manière détaillée la fraude du LIBOR (vous trouverez ici sur le blog des billets l’évoquant, non pas l’année dernière quand tout le monde en parla, mais en 2008, au moment même où elle se commettait) et je serai présent de la même manière quand sera déballée la manipulation des taux de change au fil des années par les banques.

Quinze banques ont d’ores et déjà été appelées à coopérer avec les autorités dans ce nouveau scandale, et non des moindres : JP Morgan, Citigroup, Barclays et HSBC en particulier. Elles auront à payer des amendes d’un montant considérable et les 6 milliards de dollars qui durent être versés dans le cas du scandale du LIBOR seront probablement dépassés.

Il y aura cette fois encore des amendes, dont les clients et les actionnaires de ces banques règleront l’ardoise in fine. Aucun dirigeant ne sera inquiété, uniquement des sous-fifres, aucune de ces banques ne sera bannie du marché des changes dont elles ont faussé le mécanisme à leur très grand bénéfice et pendant des années et des années. Pourquoi ? En raison du risque systémique, du risque d’effondrement généralisé, qui résulterait du fait que ces banques et leurs dirigeants soient inquiétés.

Des escrocs nous ont pris en otage. Ils sont intouchables. Que pouvons-nous faire ?

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LE TEMPS QU’IL FAIT LE 14 NOVEMBRE 2013

Sur YouTube, c’est ici.

– Blog de PJ – L’actualité de la crise : SANS DÉSEMPARER, LE SPECTACLE CONTINUE… par François Leclerc, le 14 novembre 2013

– Blog de PJ : Elizabeth Warren for President !, le 12 novembre 2013

– Zero Hedge – Why Has Nobody Gone To Jail For The Financial Crisis? Judge Rakoff Says: « Blame The Government », le 12 octobre 2013

Jean-François Gayraud, Le grande fraude. Crime, subprimes et crise financière, 2011

 

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L’actualité de la crise : SANS DÉSEMPARER, LE SPECTACLE CONTINUE… par François Leclerc

Billet invité.

Petit à petit, l’oiseau fait son nid. Quinze des plus grandes banques mondiales font désormais l’objet d’enquêtes menées par sept régulateurs nationaux, dont le FCA britannique, afin de déterminer si des traders auraient pu s’entendre sur le dos de leurs clients. La Commission a de son côté lancé sa propre enquête en application de la législation anti-trust européenne. La liste des monnaies en cause s’allonge également, incluant dorénavant les devises scandinaves et le dollar australien, et non plus seulement le marché spot (au comptant) de l’euro et du dollar.

Faisant référence à l’enquête menée actuellement par la Commission à propos de la manipulation du Libor et de l’Euribor, le commissaire Joaquin Almunia, s’interroge : « Peut-être que la manipulation n’est pas l’exception mais la règle ».

L’enquête menée par les autorités régulatrices britanniques a été engagée il y a deux ans, mais a seulement débouché en avril dernier, lorsque la Banque d’Angleterre s’est emparée du sujet pour questionner les professionnels : des manipulations seraient-elles possible ? Depuis, douze traders ont été suspendus à Londres, New York et Tokyo, les trois principales places de ce marché que l’on peut qualifier de cœur du système financier, le plus vaste et le moins régulé. Avec comme particularité que les transactions sont concentrées dans les mains d’un nombre restreint de traders, qui se connaissent tous entre eux, et d’un nombre réduit de banques. Toutes conditions pouvant favoriser une collusion, comme l’utilisation toujours en vigueur du téléphone pour les transactions, et non pas d’ordinateurs en réseau comme c’est le cas sur les autres marchés.

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FRAUDE FISCALE : J’AI VRAIMENT BIEN DE LA CHANCE !

Vous savez, j’ai vraiment bien de la chance. Le soldat Bradley Manning est traduit en justice en ce moment-même, devant une cour martiale aux États-Unis ; Julian Assange est confiné à l’ambassade de l’Équateur à Londres, sachant qu’il sera arrêté s’il cherchait à en sortir ; Aaron Swartz s’est suicidé, la rumeur voulant que la raison en est son intime conviction qu’il serait inculpé de bien davantage que d’effraction d’une base de données universitaire ; quant à Edward Snowden, il est quelque part à Hong Kong, et pas près d’en sortir. Tout cela pour avoir répété des horreurs : des choses abominables que l’on chuchote sans doute mais que l’on ne dit jamais, au grand jamais, à voix haute. Et moi, je m’apprête à vous répéter des horreurs du même acabit alors que, assis confortablement dans mon fauteuil, je ne cours absolument aucun risque d’arrestation.

Pourquoi ? parce que je vais me contenter de mettre sur le papier ce que je viens d’entendre dire dans une vidéo sur un site-toile, et que je n’ai même pas à me presser à la pensée que ce matériau subversif risque de disparaître dans les secondes qui viennent pour être remplacé par un laconique : « Retiré par l’usager » puisque le site en question est celui du Sénat de la république française, et que je ne ferai rien de plus que rapporter les propos de M. Pierre Condamin-Gerbier, gestionnaire de fortune, ancien associé-gérant chez Reyl Private Office, devant la Commission d’enquête sur le rôle des banques et acteurs financiers, le 12 juin 2013, autrement dit, mercredi de la semaine dernière.

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LE NIVEAU DE TOLÉRANCE

Dans le remarquable livre qu’il consacra en 1954 au Grand krach. 1929, John Kenneth Galbraith faisait observer que contrairement à ce qu’il semblerait, la corruption et la fraude n’augmentent pas durant les périodes de crise : c’est seulement le niveau de tolérance du public à leur égard qui baisse.

Le danger pour les corrompus et les fraudeurs est qu’il est difficile de prévoir où se situera l’étiage : jusqu’où le niveau de tolérance du public baissera-t-il ? Avec les conséquences que l’on imagine aisément à une baisse drastique.

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VUB, Chaire « Stewardship of Finance », onzième leçon, le 7 mars 2013

La onzième leçon de la chaire « Stewardship of Finance », consacrée entièrement à la tragique histoire de la compagnie texane Enron, dont j’ai parlé dans mon livre Investing in a Post-Enron World (2003).

P. S. : Leçon plus longue que les autres en raison de la discussion passionnante qui se déroule ensuite dans des échanges avec la salle.

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ATLANTICO.fr, Scandale du Libor : les banquiers sont-ils totalement indignes de confiance ?

Scandale du Libor : les banquiers sont-ils totalement indignes de confiance ?

The English version of this post can be found here.

Peut-on faire confiance à un banquier ? C’est en effet la question que l’on est obligé de se poser à la lumière de l’« affaire du LIBOR » qui a éclaté en avril 2008 et qui a connu un rebondissement dramatique quatre ans plus tard, le 27 juin dernier, quand fut rendue publique la condamnation de la banque britannique Barclays à s’acquitter d’une amende au montant exceptionnel, équivalent à 365 millions d’euros, pour avoir manipulé la famille de taux appelée LIBOR à la détermination desquels la Barclays participe quotidiennement aux côtés de 15 autres banques à l’époque des faits, et de 17 autres aujourd’hui.

Le processus de détermination de ces taux LIBOR, valant pour les prêts en dollars, consiste à contacter quotidiennement un certain nombre de banques, à leur demander quel est le taux que réclament d’elles les autres banques pour lui prêter à différentes échéances de courte durée (un mois, trois mois, six mois, un an) et à fusionner cette information en éliminant les valeurs mentionnées les plus extrêmes pour produire un taux qui fera alors référence comme étant le taux flottant déterminé par « le marché ». Un prêt à la consommation pourra par exemple être défini comme étant « LIBOR 6 mois plus 50 points de base », un point de base étant un centième d’un pourcent.

Ce qui est exigé des banques consultées dans la détermination du LIBOR est très loin d’être indifférent de leur propre point de vue, l’information demandée étant en fait extrêmement sensible. La raison en est celle-ci : le taux exigé d’une banque pour lui prêter comprend une prime de risque – qui peut constituer quand les choses vont mal, la part prédominante de ce taux – reflétant de manière généralement assez fidèle le degré de confiance que lui accordent ses prêteuses quant à sa capacité, non seulement de rembourser la somme empruntée, mais aussi de verser les intérêts qui ont été promis contractuellement. Plus la perception est forte qu’il existe un risque de non-remboursement, plus la prime incluse dans le taux réclamé sera élevée.

En étant entièrement franche quant aux taux d’intérêt qu’on exige d’elle pour lui prêter, une banque révèle donc la confiance que lui accordent ses consœurs. La question pourrait être relativement indifférente si n’existait un instrument financier dérivé appelé Credit-default Swap (CDS) qui permet à un prêteur de s’assurer contre le risque de non-remboursement mais que peut également acquérir un simple spéculateur pour parier sur la détérioration de la situation financière d’une firme, permettant que si elle semble en difficulté, ses concurrentes auront la possibilité, non seulement de parier sur sa chute mais aussi, ce faisant, de provoquer celle-ci (cela s’est vu en particulier en 2008). La raison en est que les marchés (et la « science » économique) considèrent qu’un pari – bien que motivé uniquement par le profit – constitue cependant une appréciation neutre d’un risque objectif. Il est donc essentiel pour la survie d’une firme en difficulté qu’elle dissimule autant que possible la valeur exacte des taux qui sont exigés d’elle par les contreparties disposées à lui prêter.

Dans un contexte comme celui de la détermination des taux LIBOR, une banque partie prenante au mécanisme se trouve, lorsque le contexte économique se détériore, dans la situation absolument ingérable de déclencher sa propre disparition au cas où elle serait honnête dans l’information qu’elle soumet à la British Bankers’ Association (BBA), responsable de la centralisation des données : en révélant que la prime de risque exigée d’elle par les consœurs qui lui prêtent augmente, elle présente la jugulaire à ses concurrentes qui voudraient parier sur sa chute. Peut-on alors lui reprocher de mentir, quand on sait que dire la vérité provoquerait immanquablement sa perte ?

On aura donc compris que la manière dont avait été défini le mécanisme de détermination du LIBOR contenait une erreur logique flagrante : elle encourageait les firmes impliquées à mentir aussitôt que le contexte économique cessait d’être optimal. Ceci souligne que – comme c’est malheureusement le plus souvent le cas en finance – la question n’avait été que très imparfaitement conceptualisée par les intervenants, confirmant une fois encore que l’incompétence des financiers constitue dans la plupart des cas un péril plus sérieux que leur volonté délibérée de nuire. Nous trouvons bien entendu beaucoup plus excitant d’invoquer la malveillance des intervenants plutôt que d’être forcé de constater leur stupidité, les faits n’en demeurent pas moins les faits.

Est-ce à dire que l’on ne peut jamais faire confiance à un banquier ? La réponse, à la lumière de l’« affaire du LIBOR », semblerait être oui. Mais le cadre au sein duquel les taux LIBOR sont déterminés met les banques dans une situation impossible lorsque la situation économique se dégrade puisque dire la vérité signifie pour elles compromettre leur existence-même.

Vaudrait-il mieux alors reconnaître honnêtement notre incapacité à conceptualiser correctement les problèmes qui se posent en finance ?

Dans le cas du LIBOR, la question à laquelle doit répondre la banque interrogée dans le cadre de la détermination du taux est : « Quel taux les autres banques (« le marché ») exigent-elles de vous ? » En offrant une réponse, cette banque soit dit la vérité, soit elle ment. Dans le cas de l’EURIBOR, les taux s’appliquant à l’euro, la question posée aux participants est différente : « Quel est le taux interbancaire exigé par une banque de qualité d’une autre banque de qualité ? » Il est clair que dans ce cas-ci, à la question : « Avez-vous dit la vérité ou menti ? », la réponse sera toujours la même : « J’ai cru dire la vérité mais si je ne l’ai pas dite, ce n’est pas parce que j’ai menti : c’est simplement que j’étais mal renseigné ! ». Il n’y aura jamais de fraudeur, seulement des incompétents.

Cela vaudrait-il mieux ? J’en doute : c’est dans l’esprit de cette philosophie particulière que l’on a modifié au cours des années récentes le droit des affaires : la fraude est désormais exclue, il n’y a plus que des maladroits – et dont le bonus est garanti par contrat. Voyez la faillite de la banque franco-belge Dexia pour un exemple récent.

La question doit donc être posée en d’autres termes : pourrait-on faire confiance à un banquier si on ne l’obligeait pas à se suicider s’il disait la vérité ?

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HALTE AU CRIME ! LES VOLEURS DE POULES DEVRONT PAYER !

Dernières nouvelles !

Judge Unexpectedly Imprisons Ex-Goldman Programmer

Rappelez-vous, j’en avais parlé à l’époque dans Sergey Aleynikov, évitez les balcons !

Ce Monsieur sait manifestement des choses qu’il ne devrait pas savoir ! Mon hypothèse se révélera-t-elle exacte ?

Voyez aussi : Dans ma petite boîte à anomalies, rédigé deux jours plus tard.

Ah ! on vit une époque passionnante !

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BFM RADIO, LUNDI 13 DECEMBRE A 11h39 – LA MORT DE MARK MADOFF

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Mark Madoff, le fils aîné de Bernard Madoff, était l’objet ces jours-ci de pressions considérables : d’une part l’enquête en vue de savoir qui parmi les proches du Charles Ponzi moderne était dans la combine, est entrée dans sa phase finale et ce n’est qu’une question de jours apparemment avant qu’Annette Bongiorno, l’assistante personnelle du maître déchu ne se mette à table, d’autre part, Irving Picard, le liquidateur de la société de Madoff, chargé de retrouver l’argent escroqué, avait mis le fils aîné sur sa liste des gagnants d’un jour à qui il ferait rendre gorge : famille, proches, clients qui se croyaient chanceux pour avoir touché des sommes rondelettes. Picard voulait récupérer du seul Mark Madoff, 66,8 millions de dollars transformés en maisons luxueuses.

Qui savait quoi parmi les proches de Madoff et parmi les VRP du fonds ? Mark Madoff aimait paraît-il répéter : « Comment un père peut-il faire cela à ses fils ? » Bonne question sans doute, mais une autre que tout le monde se pose est « Comment un fils, peut-il ne pas voir en son père ce que tant d’autres voyaient pourtant si bien » ? « Les dieux aveuglent ceux qu’ils veulent perdre » est sans doute la réponse. Tous ne savaient pas mais tous devaient certainement se douter puisque des questions étaient posées dans la presse depuis de nombreuses années (en particulier dans un fameux article de Barron’s publié en 2001) et tous préféraient ne pas se poser trop de questions. Et cela aussi est en soi révélateur : cela trahit que dans un certain monde on se fiche de savoir exactement comment grossit l’argent : « De l’argent qui grossit, c’est de l’argent qui grossit », doit-on se dire, point à la ligne. Pourquoi s’en préoccuperait-on d’ailleurs alors que les limites sont tellement floues entre ce qui au sein de ce monde-là est honnête et ce qui ne l’est pas : où s’arrête en effet la bonne information et où commence le délit d’initié ? où s’arrête la « bonne » spéculation qui apporte aux marchés une liquidité bénéfique, où commence celle qui génère des émeutes de la faim ?

Le problème n’apparaît que le jour où l’argent cesse de grossir et que quelqu’un est chargé d’expliquer d’où il venait exactement. Bernard Madoff a pris un risque calculé, et il a dû calculer qu’il était minime pour diverses raisons. Un risque existerait-il même, qui voudrait inculper un ancien directeur du NASDAQ, avec des amis bien placés, et son propre réseau familial dans les instances de contrôle constitué d’un frère ici, d’une nièce là, de quoi offrir logiquement tout le temps nécessaire pour réagir en cas d’enquête. Une crise comme celle que nous traversons constitue le grain de sable : l’événement statistiquement impossible qui fait un jour capoter la combine. En 2008, tout est allé trop vite.

La justice n’est pas de ce monde, on le sait, mais la justice divine opère semble-t-il encore de temps à autre. Nul n’est à l’abri de la tragédie grecque. Avis aux grands de la terre qui se croient tout permis.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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FRANCE CULTURE, « LES MATINS », MARDI 7 DECEMBRE, LA SEQUENCE DE 8h00 À 9h00

France Culture ne met à notre disposition comme podcast de l’émission à laquelle j’ai participé mardi, qu’un enregistrement de la séquence qui va de 7h40 à 7h55. Or, l’« invité du matin » est encore là de 8h00 à 9h00 et a l’occasion de dire dans l’heure qui suit des choses qui ne lui semblent pas moins pertinentes et dans un style peut-être plus incisif, vu qu’il répond à des objections venant de chroniqueurs à la langue bien pendue.

Merci à DomWL d’avoir découpé tout cela à notre intention.

De 8h00 à 9h00 :

Les paniques bancaires – L’évolution du capitalisme du XIXe au XXIe siècle

Cantona – La rémunération des gens qui gagnent beaucoup d’argent

Les dominos européens – Franco : « Likambo Ya Ngana ».

Rappel : la séquence de 7h40 à 8h00.

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LA LIGNE FLOUE

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Il y a trois jours, dans un commentaire à propos de ma série récente sur l’exception de jeu, zébu écrivait ceci :

… je m’aperçois que c’est justement le droit qui a servi de cheval de Troie à la spéculation. Créer un précédent, en faire une jurisprudence. Puis de cette jurisprudence, en faire, par sa récurrence et sa constance, un ‘fait social’. Puis de ce ‘fait social’, en tirer un rapport de force social favorable pour ‘imposer’ au législateur la législation qui ‘correspond’ au fait social (sorte de ‘mise à niveau’, en quelque sorte, entre la réalité sociale et le politique, au travers de la loi et du droit).

Un article dans le Wall Street Journal d’hier (1) m’a rappelé cette remarque. L’article s’appelle « Hedge Funds Raided in Probe », perquisitions au siège de fonds d’investissement spéculatifs. L’enquête porte sur des délits d’initié. L’article dit entre autre ceci :

La question est floue du fait que le délit d’initié n’est pas défini légalement. La ligne qui sépare un comportement criminel d’un comportement légitime a évolué dans la jurisprudence depuis des dizaines d’années, alors que les tribunaux se sont efforcés d’interpréter les articles portant sur la fraude dans les lois financières qui furent votées à la suite du krach boursier de 1929.

Suspense : le droit servira-t-il, une fois encore, de cheval de Troie à des pratiques réprouvées, non pas la spéculation cette fois, mais la fraude ? Selon le même article du Wall Street Journal, certains s’y activent :

Certains juristes disent que les autorités tentent de criminaliser un comportement typique des marchés, comme lorsque les fonds d’investissement spéculatifs rivalisent à obtenir l’avantage en rassemblant de l’information provenant d’un grand nombre de sources sur une compagnie.

Un autre article du Wall Street Journal rapporte l’opinion que le délit d’initié est devenu « endémique » aux États-Unis (2). Personnellement, je trouve « obtenir l’avantage en rassemblant de l’information provenant d’un grand nombre de sources sur une compagnie » très long et je préférerai toujours « délit d’initié ».

Cela me rappelle encore autre chose : le jour où j’avais remis en question le fait que l’établissement financier pour lequel je travaillais utilisait des modèles financiers que nous savions faux et où un représentant d’une des quatre grandes firmes comptables internationales m’avait répondu que tout le monde le faisait et qu’il s’agissait donc d’un « industry standard », de la norme dans le secteur d’activité. Pas de quoi fouetter un chat.

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(1) Susan Pulliam, Michael Rothfeld, Jenny Strasburgh, Hedge Funds Raided in Probe. FBI Agents Seize Documents in 3 Cities as Insider-Trading Investigation Widens, Wall Street Journal, le 22 novembre 2010

(2) Dennis K. Berman, Insider Trading: The Next Frontier. Big Lots Suit Targets Stock-Research Firm’s Methods in Digging Up Information, Wall Street Journal, le 23 novembre 2010

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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La manipulation du cours des actions

Le site Nanex nous offre ces très belles images de manipulation du cours des actions sur les marchés boursiers américains.

On pourrait imaginer que l’on n’ait pas affaire ici à du High Frequency Trading opéré par des ordinateurs suivant les commandements d’un algorithme, qu’on ait affaire par exemple à des êtres humains très bien synchronisés, comme ceux, par exemple, que l’on a vu à l’ouverture des derniers Jeux Olympiques en Chine, mais quand on lit que 15 000 offres d’achat distinctes ont lieu en 11 secondes, le doute se dissipe : ce sont bien des machines qui font ça.

Notez qu’on ne voit pas sur ces images d’offres de vente, uniquement des offres d’achat. Autant pour la légende urbaine qui veut que le High Frequency Trading procurerait à ces marchés de la liquidité.

Notez aussi, qu’en proposant ainsi d’acheter pour annuler cette offre aussitôt, on peut faire varier le cours de 10 %. Autant pour la légende urbaine qui veut que les cours sur les marchés boursiers sont encore déterminés par l’offre et la demande et reflètent une « vérité » des prix. Ou pour celle qui veut que les marchés boursiers ne sont pas entièrement corrompus par la fraude… Ceci dit, vous serez d’accord, c’est très joli !

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