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Goldman Sachs aujourd’hui (I) – Résultats financiers du second trimestre 2010

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Les chiffres financiers de Goldman Sachs ont été publiés tout à l’heure. Les bénéfices du second trimestre 2010 sont en baisse de 82 % par rapport à l’année dernière. Les raisons avancées sont : 1) le règlement du contentieux avec la SEC (Securities & Exchange Commission), le régulateur des marchés américains, dont le coût s’élève à 550 millions de dollars, 2) la taxe sur les bonus au Royaume-Uni dont le montant est de 600 millions de dollars, 3) des pertes dans les opérations de trading.

Le règlement consécutif à l’accusation de fraude se ventile, je le rappelle, entre les 300 millions de dollars d’amende pour avoir caché à ses clients que le choix des crédits subprime inclus dans la CDO (Collateralized–Debt Obligation) ABACUS 2007-AC1 avait été fait par un tiers qui pariait sur le défaut du titre et qui avait donc intérêt à ce que la probabilité que ces crédits soient remboursés soit la plus faible possible, et les 250 millions versés aux deux parties lésées : Royal Bank of Scotland et la banque allemande IKB.

À propos de cette amende et de cette restitution, ainsi que la taxe sur les bonus au Royaume-Uni, Goldman Sachs commente de manière touchante que ces sommes ne donnent « substantiellement » pas droit à déduction d’impôt. Les larmes vous en viennent aux yeux.

Les pertes dans les opérations de trading sont essentiellement dues au fait que Goldman Sachs avait parié sur une faible volatilité du marché boursier au second trimestre. Or, un « krach éclair » a eu lieu le 6 mai et la volatilité du marché boursier américain reste élevée depuis.

La plainte pour fraude de la SEC mettait en évidence le cynisme avec lequel Goldman Sachs avait refilé à ses clients la patate chaude des produits toxiques adossés à des crédits hypothécaires subprime. Parallèlement, les journalistes d’investigation ont mis en évidence la manière dont la firme a multiplié les paris sur la chute des titres liés à l’immobilier résidentiel américain, au point que l’opinion commune aujourd’hui est que les grandes banques d’investissement de Wall Street ainsi que les hedge funds, ont délibérément aggravé la sévérité de la crise en vue d’un gain. Les sénateurs américains qui interrogèrent certains représentants de Goldman Sachs le 27 avril, ne purent réprimer de nombreuses allusions acerbes à ce sujet.

Le plus amusant est la manière dont Goldman Sachs tient maintenant compte de ces accusations de mépris absolu envers ses clients dans la justification de ses pertes de trading au cours du second trimestre en disant en substance : « Nous avons bien été obligés ! C’est un sacrifice que nous avons dû consentir en raison de l’amour que nous portons à nos clients ! ». Je cite David Viniar, le Chief Financial Officer de Goldman Sachs : « Nous étions court volatilité [PJ : nous avions parié que la volatilité serait faible] pour répondre aux besoins de nos clients… », et encore : nos clients voulaient se couvrir contre un accroissement de la volatilité et « nous nous sommes positionnés dans la direction opposée parce que – vous le savez – nous tenons compte de nos clients en toute circonstance ». Si j’ai pu réprimer mes sanglots tout à l’heure quand j’ai mentionné que les amendes pour fraude infligées à Goldman Sachs ne donneraient pas droit à déduction d’impôt, là, excusez-moi, l’émotion m’envahit : je dois m’interrompre, pardonnez-moi !

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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BFM Radio, lundi 31 mai à 10h46 – La faute à pas d’chance ou la faute à quelqu’un ?

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Je ne sais pas si vous avez remarqué comme moi, l’évolution insensible qui se fait dans les esprits dans la représentation que l’on se fait des causes premières de la crise. Au départ, je veux dire en 2007 ou en 2008, on a surtout été impressionné par sa soudaineté : le coup de tonnerre dans un ciel sans nuage. Il est vrai que ça n’avait pas été une bonne idée de faire signer des contrats de crédit au logement d’une trentaine pages, et rédigés en anglais, par des emprunteurs latino-américains. Il est vrai aussi que ça n’avait pas été une bonne idée de fixer le montant du prêt en comptant seulement sur la hausse du prix de l’immobilier due à une bulle, en se disant que si les choses tournent mal, autrement dit que l’emprunteur ne puisse pas rembourser, on pourra se refaire facilement en opérant la saisie du logement et en le remettant en vente.

Mais enfin, cela relevait plus de l’esprit « tête de linotte » que du grand banditisme. Si quelqu’un évoquait la fraude, il était toujours rassurant de se dire – comme l’avait fait remarquer John Kenneth Galbraith à propos de la crise de 1929 : qu’on découvre énormément de fraude en période de crise parce que personne ne veut être le lampiste et que du coup les langues se délient. On est à la recherche des coupables et les chances augmentent, par conséquent, qu’on en découvre. Il ne s’agirait donc pas d’un regain de la fraude, mais d’une hypersensibilité à la possibilité-même de celle-ci.

Mais il s’est fait que le secteur financier a refusé d’endosser pleinement sa responsabilité dans l’origine de la crise. Dans les mois qui ont suivi la chute de Lehman Brothers, il a tenté de reprendre le pouvoir qui lui avait brièvement échappé par une mise de fonds sans précédent : un million de dollars par parlementaire, par membre du Congrès, si l’on en croit le président Obama, qui en est réduit de son côté à quêter cinq dollars par ménage américain pour contrer l’offensive.

Ayant lamentablement échoué dans son attaque frontale contre le milieu financier, l’administration américaine s’est tournée vers les seules tactiques ouvertes à celui pour qui le rapport de force est défavorable : harceler l’ennemi par tous les moyens possibles.

Le résultat, on l’a vu lors de l’audition des dirigeants de Goldman Sachs devant la sous-commission d’investigations du Congrès américain, le 27 avril : Mr. Lloyd Blankfein, le P-DG de la firme, a joué à l’anguille, tandis que, face à lui et sans se démonter, Carl Levin, président de la dite sous-commission, posait nonchalamment le coude sur un énorme dossier, et dit en substance à son interlocuteur : « Cause toujours mon lapin : j’ai là 980 pages d’accusations ».

Et la question se pose alors à propos de l’épaisseur du dossier : « Faute à pas de chance », apparaissant sous un jour défavorable en raison d’une hypersensibilité toute conjoncturelle à la fraude, « ou bien faute à quelqu’un » ? Comme nous ne savons pas ce que contiennent exactement ces 980 pages, nous serions sans doute restés dans l’expectative. Mais il n’y pas que la justice pour intenter des procès, il y a – et surtout aux États-Unis – les journalistes de la presse financière et les blogueurs : rien que de connaître l’épaisseur du dossier leur a donné des ailes, ils remplissent aujourd’hui à la vitesse grand V les blancs dans nos explications. Leur acte d’accusation à eux est d’ores et déjà beaucoup plus volumineux que celui de l’Administration, et rien ne permet de penser que leur effort soit près de faiblir.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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Goldman Sachs et la démultiplication du chagrin

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

On fera la grimace ce matin chez Goldman Sachs en ouvrant le Wall Street Journal et en y découvrant un article signé Carrick Mollenkamp et Serena Ng, intitulé Senate’s Goldman Probe Shows Toxic Magnification : “L’investigation du Sénat portant sur Goldman Sachs révèle une démultiplication de la toxicité”. Le sous-titre de l’article est encore plus explicite : « Les banques de Wall Street reconditionnaient les mêmes obligations en de multiples titres, disséminant la calamité dans de nombreux CDO (Collateralized–Debt Obligations) »

Le Wall Street Journal montre ainsi, sur un exemple particulier, comment une « tranche » d’ABS (Asset–Backed Security), composée de crédits subprime, intitulée Soundview Home Loan Trust 2006-OPT5 M8, se retrouva dans trente CDO distincts ainsi que dans la base de calcul du fameux indice ABX, créé conjointement par Goldman Sachs et Deutsche Bank et dont j’ai narré dans le détail les aventures dans L’implosion (Fayard 2008 : 108 à 128). Un certificat représentant 38 millions de crédits hypothécaires, parvint ainsi à faire perdre 280 millions de dollars à des clients de Goldman Sachs et de la banque japonaise Mizuho International, lorsqu’il s’effondra.

Comment une telle démultiplication du chagrin est-elle possible ? parce que si un CDO est véritablement constitué d’un portefeuille de titres, un CDO synthétique est lui un simple pari sur ce portefeuille par le biais d’un CDS (Credit–Default Swap). De même pour les paris à l’aide d’un CDS sur les quatre indices ABX correspondant à différentes notations : AAA, AA, etc.), dont chacun mesurait la performance d’un panier de vingt ABS. Ce sont ces multiples paris sur les fluctuations du prix de Soundview Home Loan Trust 2006-OPT5 M8 qui expliquent pourquoi les pertes dépassèrent de beaucoup le montant réellement exposé (de la même manière que le montant des paris sur l’évolution de l’indice CAC40 peut rapidement dépasser la somme du prix des 40 actions au sein du panier constituant l’indice, si les parieurs sont nombreux).

Quand Carl Levin, président de la sous-commission d’investigations du Sénat américain, accusait mardi dernier Goldman Sachs d’avoir délibérément cherché à se refaire aux dépens de ses clients en pariant sur la perte des titres adossés à des prêts subprime, sa main droite était posée sur les 980 pages du dossier où le Wall Street Journal est allé repêcher les tribulations de la tranche d’ABS au doux nom de Soundview Home Loan Trust 2006-OPT5 M8, qu’un collaborateur de la banque avait classé sous la rubrique « émissions sales ‘06’ ».

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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Quelque chose de pourri au royaume de Danemark ? (mise à jour – 2)

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Bon, il semblerait qu’on se réveille en Amérique : la SEC (Securities & Exchange Commission), le régulateur des opération financières, poursuit Goldman Sachs pour fraude.

Il est vrai que « Government Sachs » par-ci, « Government Sachs » par-là, ça commençait à faire désordre. Quand Mr. Bernanke a dit avant-hier qu’il n’y avait rien à y redire à propos des magouilles de Goldman Sachs en Grèce il y a quelques années (les swaps de change trafiqués visant à maquiller le niveau de la dette publique du pays), il y a eu comme des grincements de dents dans l’assemblée des opinions publiques.

Alors, qu’est-ce que Goldman Sachs aurait fait ? Ils n’auraient pas simplement continué de vendre à leurs très chers clients des CDO (Collateralized–Debt Obligations) synthétiques (1) basés sur des prêts subprime après s’être rendus compte que ce n’était plus que de la camelote – ce qui serait effectivement business as usual (l’un d’eux écrivait dans un mail : « le business du cdo est mort : il ne reste plus beaucoup de temps »), ils auraient vendu à leurs très chers clients des CDO, en s’arrangeant pour que ce soit de la camelote.

Ouch ! ça, tout le monde sera d’accord : c’est bien un cran au-dessous du business as usual. Quel aurait été le scénario ? Mr. John Paulson (sans rapport avec Mr. Henry Paulson, ancien Secrétaire au Trésor américain) dirigeant d’un hedge fund, d’un fonds d’investissement spéculatif, spécialisé dans les paris sur l’effondrement de l’immobilier résidentiel américain (15 milliards de dollars de profit, rien qu’en 2007), aurait demandé à Goldman Sachs le droit de déterminer lui-même les crédits subprime qui seraient agrégés dans ce CDO (ABACUS 2007-AC1). Ayant choisi les plus pourris d’entre eux, Paulson & Co a parié que ce CDO ne vaudrait bientôt plus grand-chose, et les faits lui donnèrent rapidement raison – il est vrai qu’il ne prenait plus alors qu’un risque limité ! Dont bénéfice pour Paulson & Co : un milliard de dollars ; Goldman Sachs reçut de son côté 15 millions de dollars pour ses bons et loyaux services.

Quelques remarques. Notons d’abord que Bear Stearns, la première grande banque d’investissement de Wall Street à tomber en mars 2008 aurait refusé une offre similaire de Paulson. Notons ensuite que le principal perdant d’ABACUS 2007-AC1 est la Royal Bank of Scotland, semi-nationalisée en 2008 (l’État britannique détient désormais 84 % des parts de la banque) qui y laissa 840,9 millions de dollars, versés à Goldman Sachs et dont la plus grande part aboutit entre les mains de Paulson & Co. Notons enfin, et à ce propos, que les autorités américaines semblent faire preuve de davantage de punch dans leurs rapports avec leur propre milieu financier quand les intérêts de puissances étrangères sont en jeu. Rappelons-nous en effet que le sauvetage de Fannie Mae et Freddie Mac fut « télécommandé » de Pékin ; celui de AIG, probablement « télécommandé » de Paris (à moins que le fait que la Société Générale soit le principal bénéficiaire du plein remboursement ne résulte que d’une pure coïncidence) ; alors ? poursuites contre Goldman Sachs « télécommandées » de Londres dans l’affaire qui nous occupe aujourd’hui ?

Jusqu’ici, seul un Vice-Président de Goldman Sachs est poursuivi, et John Paulson n’est pas mis en cause (il n’est pas directement mouillé dans l’affirmation faite par Goldman Sachs à ses clients que le choix des crédits individuels constituant le CDO s’était faite sur une base impartiale) mais on s’accorde à penser que cela pourrait ne pas durer.

Petite remarque pour terminer : en 2008, Mr. Alan Greenspan, ancien président de la Federal Reserve, est devenu conseiller de Paulson & Co.

Y aurait-il quelque chose de pourri au royaume de Danemark, mon cher Horatio ?

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(1) Pour CDO, CDO synthétique voir le glossaire.

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BFM Radio, lundi 15 mars 2010 à 10h46 – La fraude ordinaire

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Le gros rapport publié la semaine dernière sur la fin de Lehman Brothers a créé la surprise. Les choses qu’on y découvre ont un parfum de déjà vu. Et ce qu’on a déjà vu a un nom dont la plupart se souviennent, c’est Enron, la compagnie « modèle », septième entreprise aux Etats-Unis en son temps, spécialisée dans le négoce de l’énergie qui, en 2001, s’effondra en quelques semaines.

Quand Enron est tombée, les écrans de fumée se sont dissipés et on a découvert qu’au-delà des jeux de miroirs, il n’y avait pas grand-chose. Le rapport de 2 000 pages, mandaté par ceux qui ont perdu des plumes dans la faillite de Lehman Brothers, révèle que, pour ce qui touche aux tripatouillages de sa comptabilité, la quatrième firme de Wall Street n’avait rien à envier à Enron. Quand la fin du trimestre financier approchait, on déguisait un « repo », une mise en pension de titres, en une vente, et on améliorait de cette façon le bilan de 50 milliards de dollars environ. Une fois les chiffres publiés, on rapatriait la dette et on rendait les sous. Ça arrangeait tout le monde : les investisseurs étaient contents, la notation de crédit était dopée, et quand cela a commencé à sentir le roussi, la direction de Lehman a pu dire sur un ton d’autorité, que la firme avait pris des mesures draconiennes pour réduire son endettement. Elle ne l’avait pas fait, et n’avait aucune intention de le faire. Entre le début de ses ennuis et sa faillite, Lehman est même arrivé à multiplier son exposition au risque, par trois.

Et ces manipulations étaient légales. Enfin presque. Lorsque de nouvelles règles de comptabilité furent mises en place aux Etats-Unis en 2000, une équipe chez Lehman s’est mise au travail pour trouver comment les contourner – ce n’est pas exactement ce qu’on appelle : « respecter l’esprit de la Loi ». Comme la combine trouvée était trop grosse pour l’Amérique, on s’adressa à un cabinet d’avocats à Londres, prêt à jurer qu’une fausse mise en pension était parfaitement légale en Angleterre, on trouva aussi – comme dans le cas d’Arthur Andersen avec Enron – une grande firme d’audit prête à détourner la tête le temps qu’il faudrait à la fin de chaque trimestre.

Certains commentateurs s’empressent de dire que l’opération « Repo 105 », parce que c’étaient les 105 % de collatéral qui permettaient de faire passer la mise en pension pour une vente, était une invention originale de Lehman Brothers. Mais qui mettrait la main au feu que rien de tel n’existait dans les comptes de Bear Stearns, qui avait précédé Lehman dans sa chute de très peu ? Et je ne parle encore là que des morts ! Combien d’autres Enron parmi ceux qui sont toujours en vie ?

Pourquoi le font-ils ? Vous savez très bien ce qu’ils diraient : « Parce que les autres le font, et que ce serait un tel handicap pour moi si je ne le faisais pas : je ne m’en sortirais jamais ! » Ce genre d’arguments, on l’a beaucoup entendu ces deux dernières années : « Si on l’interdit ici : d’autres le feront ailleurs », sous-entendu : « D’autres… et moi y compris ! ». N’empêche, même si c’est vrai, on aimerait bien entendre de temps à autres, la phrase qui présente ce genre d’arguments, précédée par : « Je sais que c’est malhonnête mais… » Mais ce « Je sais que c’est malhonnête… », on ne l’entend en réalité jamais. Et c’est pourquoi le meilleur terme pour ce qui vient d’être découvert à propos de Lehman Brothers, c’est : la « fraude ordinaire ».

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Pouvoir et corruption, par Tchita

Billet invité.

Nos démocraties modernes sont filles des Lumières, dit-on souvent avec raison. La raison, justement, était invoquée avec ferveur par les penseurs de l’époque comme la panacée face à l’obscurantisme. Nos structures sociales modernes sont toutes peu ou prou subordonnées à cette idée simple : les individus et les peuples, à condition d’être convenablement éduqués, sont tous accessibles à la raison, sensibles à ses arguments, susceptibles d’en tirer l’amour pour ce système qui les élève et les responsabilise, finalement à même d’en devenir les plus ardents défenseurs.

Naturellement, nos Diderot, Montesquieu et autres grands penseurs n’étaient pas naïfs. Ils savaient que l’homme étant ce qu’il est, certaines conditions étaient nécessaires pour maintenir un système démocratique. Montesquieu érigeait la vertu en véritable socle de la république. Elle était pour lui synonyme d’amour de la république, de l’égalité, de la frugalité enfin. Développant son propos, il arrive au principe fondateur de la séparation des pouvoirs, aujourd’hui si mis à mal. Le subtil équilibre nécessaire à la prospérité de la démocratie est ainsi tissé, décrit, analysé. Nos institutions actuelles en sont la traduction plus ou moins fidèle.

Pourtant, quelque chose a mal tourné. L’équilibre aujourd’hui est rompu, l’égalité foulée aux pieds, la frugalité ignorée, l’amour de la république ânonnée ad nauseam pour mieux être vidée de son sens. Nous assistons sur ce blog à une chronique de ce délitement, jour après jour. Paul Jorion et François Leclerc en décortiquent les différentes phases. On peut cependant se demander ce qui a rendu les mécanismes de défense de nos sociétés inopérants, la cause première qui fit dérailler la belle mécanique de nos ancêtres. Où l’appel à la raison a-t-il failli ?

Dans un billet récent, Paul Jorion nous a régalés d’un panorama non exhaustif de sa carrière, expliquant comment on devient « l’anthropologue de la crise ». L’un des passages les plus commentés concernait ses expériences à la lisière du club très fermé des « décideurs » dans les différentes entreprises où il a pu travailler :

Les décideurs aiment caractériser le critère d’appartenance à leur club en termes de compétence, mon expérience de dix-huit ans m’a cependant convaincu que ce critère était en réalité d’un autre ordre : la tolérance personnelle à la fraude.

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Comment on devient l’« anthropologue de la crise »

Au printemps dernier, la revue d’anthropologie Terrain me demandait de participer à un numéro spécial consacré aux catastrophes, au titre d’« anthropologue de la crise ». Je rédigeai le texte qui suit, consacré à mon terrain dans le monde de la finance. « Terrain » décida de ne pas le publier. Je l’ai ressorti car il fera l’objet d’un exposé que je ferai demain à l’Université de Rennes, dans le cadre du séminaire de Jean-Michel Le Bot ; j’ai pensé qu’il pourrait également vous intéresser.

N. B. : a été publié depuis dans le débat N° 161, septembre-octobre 2010.

Comment France Culture peut faire de vous un trader

Mon premier emploi aux États-Unis fut un contrat de trois mois en tant que programmeur chez United PanAm Mortgage à Orange, la capitale administrative d’Orange County en Californie méridionale. On était en avril 1998. PanAm était ce qu’on appelle maintenant un établissement financier « subprime » : accordant des prêts hypothécaires à des ménages peu fortunés.

Le terme « subprime » n’était pas utilisé : on disait alors « consommateurs C et D ». C’est précisément à cette époque : aux alentours de 1998, que l’on prit l’habitude d’appeler « prime » les candidats à l’emprunt dont la cote FICO était supérieure à 620 et « subprime » ceux pour qui elle était inférieure à ce chiffre. FICO, est l’acronyme de Fair & Isaacs Company, une firme proposant une méthode qui permet aux « credit bureaus » centralisant les données relatives aux emprunts des particuliers d’attribuer à ceux-ci une note censée refléter le « risque de crédit », le risque de non–remboursement, qu’ils présentent pour un prêteur éventuel. On évoquait jusque-là en parlant des consommateurs, les catégories A, B, C et D, les mêmes que l’on applique au risque de crédit que présentent les entreprises et les États. A et B sont fiables, étant jugés « investment quality », d’une qualité propice à l’investissement, C et D étant eux qualifiés de « spéculatif ». On aurait dû se souvenir de la qualité douteuse des produits « subprime » mais un puissant effort de marketing fit en sorte qu’il n’en soit pas ainsi.

J’étais entré en finance en 1990, la conséquence d’une série de « Nuits magnétiques » que j’avais produites pour France Culture. En 1988, Laure Adler, responsable de l’émission, m’avait appelé et m’avait dit en substance : « J’ai beaucoup aimé ce que vous avez écrit sur les pêcheurs bretons (Jorion 1983, Delbos et Jorion 1984) pourriez-vous me faire une série d’émissions sur ce sujet ? ». Je lui avais répondu qu’il y avait plusieurs années que je ne m’occupais plus de pêche. « Qu’est-ce que vous faites maintenant ? », m’avait-elle alors demandé. Je lui avais expliqué que j’étais devenu chercheur en intelligence artificielle et elle avait répondu du tac-au-tac : « C’est très intéressant aussi : faites-moi donc quatre Nuits Magnétiques là-dessus ».

Les émissions ont été programmées en novembre 1988 puis furent rediffusées durant l’été 1989. C’est à cette époque là que Jean-François Casanova les entendit. Il écrivit à France Culture, expliquant que ces « Nuits magnétiques » l’avaient fasciné et demandant à en rencontrer le producteur. Je lui répondis, sur quoi il m’invita à déjeuner. Nous avons discuté de la théorie du chaos. C’était l’époque où un changement s’opérait dans le secteur bancaire : le personnel des banques était constitué jusque-là essentiellement de comptables et d’économistes. Avec l’informatisation et la nécessité de modéliser le fonctionnement des instruments financiers sophistiqués que constituaient les produits dérivés pour mieux les comprendre, la finance commençait à faire appel à d’autres compétences : ingénieurs, mathématiciens appliqués ou physiciens. J’étais un spécialiste de l’anthropologie mathématique, j’avais été ingénieur dans le cadre du projet CONNEX au laboratoire d’intelligence artificielle des British Telecom, nos conversations s’inscrivaient dans le cadre de ce nouveau climat.

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Récupéré ! La vache et la finance folles, par Jean Fosseprez (4/9/09)

Billet invité.

LA VACHE ET LA FINANCE FOLLES

Vétérinaire de mon état, néo-urbain depuis 2 ans, j’ai exercé pendant 15 ans en milieu rural. Durant cette période, j’ai été confronté de très près à la trop fameuse crise dite de la vache folle. Pour tout dire, j’ai été le bras armé d’une législation incohérente qui me conduisit à euthanasier – par injection létale – un troupeau de 70 vaches même pas folles. C’est, entre autre, cette pathétique corrida qui m’a amené à être exhaustif sur le sujet. Par contre, mes connaissances en économie sont beaucoup plus lacunaires. Je ne sais donc si c’est une ânerie ou une lapalissade, mais il me semble que la crise actuelle ressemble d’avantage à une crise sanitaire type vache folle qu’à une crise économique classique. Nous verrons que si cette intuition de profane est correcte, ça peut expliquer pourquoi on est loin d’être sorti du pétrin.

Ce qu’on peut dire d’emblée, c’est qu’avec la vache folle la (dé)raison économique l’a emporté sur la raison sanitaire. Le même processus morbide est à l’œuvre dans la crise actuelle, sauf qu’il s’exprime à un niveau supérieur : c’est la (dé)raison financière qui s’essuie les pieds sur la raison économique.

La Vache Folle, une histoire de la déraison économique.

Au risque de surprendre, je dirais que la crise de la VF trouve son origine dans les accords de Bretton Woods en 1944. En effet, les USA, non contents de se tailler la part du lion dans le système financier mondial, vont aussi s’octroyer un quasi monopole de la culture du soja. Je signale qu’en matière d’alimentation animale le soja est la source de protéines de référence. C’est ainsi que les européens n’auront de cesse de se défaire de cette dépendance phyto-protéique. Leur stratégie en la matière tiendra hélas le plus souvent du système D. Système au sein duquel les – très controversées – farines animales, du fait de leur évidente valeur protidique, trouveront toute leur place.

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