Souvenirs de jours en mer…

Mon nouveau jardin, pour le moment, je l’observe.

Je suis en cela les conseils de Jean-Michel, l’un des Houatais qui m’ont appris la pêche : « Quand t’as un nouveau bateau, il faut d’abord l’observer. Pour comprendre comment il marche. Il y en a qui ont tendance à remonter, et d’autres à abattre. Il y en a qui sont plus à l’aise à rouler, et d’autres à tanguer. Il faut d’abord que tu comprennes ce qui lui convient. C’est seulement à ce moment-là que tu pourras lui dire ce que tu voudrais qu’il fasse ! »

J’attends d’avoir compris comment mon nouveau jardin marche, je lui ferai alors savoir ce que j’aimerais bien qu’il fasse pousser. Pas avant !

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De l’anthropologie à la guerre civile numérique, entretien réalisé le 21 mars 2016 (texte complet)

Ouvert aux commentaires.

I- La « mentalité primitive »

Jacques Athanase GILBERT

Votre parcours est particulièrement atypique, marqué en particulier par cette étonnante transition du chercheur au blogueur. Au-delà, votre pensée s’enracine dans le champ de la transdisciplinarité, empruntant à la fois à la philosophie, à l’anthropologie, à la sociologie et à l’économie. Comment appréhendez-vous cet itinéraire ?

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De l’anthropologie à la guerre civile numérique (II), Anthropologie de l’Île de Houat, entretien réalisé le 21 mars 2016

Franck CORMERAIS

Votre étude sur les pêcheurs d’Houat vous a amené à interroger les techniques, en particulier par le biais des techniques du corps. Vous reliez la technologie avec la topographie imaginaire, posant ainsi le paradigme de la mesure.

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Diffuser ou résister à la diffusion : Fractales fatales, par Jean-François Le Bitoux

Billet invité.

« Il y a deux types de populations. Il y a ceux où ce type d’information circule, et puis ça ne se diffuse pas à l’intérieur du reste du système. »

Paul Jorion, Le temps qu’il fait le 6 mars 2015

L’anthropologue s’étonne d’un problème qu’il connait et dénonce depuis toujours : ce qui parait simple aux uns est parfois insupportable et irrecevable aux voisins. Bruno Latour enseigne que le « fait scientifique » est peu de choses sans le « fait sociologique » qui le porte. La science pastorienne n’existerait pas sans l’encadrement sociétal et de communication que le savant a su gérer simultanément. Peu avant Pasteur, Semmelweis constatait « scientifiquement » par les statistiques, que se désinfecter les mains faisait baisser les mortalités dans les maternités. Ce constat ne fut pas partagé à l’époque !

Vétérinaire de terrain depuis 40 ans, j’ai reconnu dans la description anthropologique du fonctionnement des sociétés de pêcheurs de l’Ile d’Houat, d’ostréiculteurs, de saliculteurs, une approche « holistique » que le véto pratique au quotidien : on ne soigne pas en étudiant tel ou tel paramètre mais en vérifiant comment les fonctions vitales s’équilibrent entre elles, bien ou mal.

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PIQÛRE DE RAPPEL : ANTHROPOLOGUE INCLASSABLE, Journal des Anthropologues, N°126-127 : 335-339

Un entretien avec Laura Ferré. Je suis depuis quelques semaines en dialogue avec une personne qui veut s’initier à l’anthropologie pour comprendre son environnement de travail. J’allais lui signaler ce texte ce matin et, le relisant, je me suis dit que cela pouvait intéresser certains d’entre vous qui ne l’auraient pas lu.

Comment définissez-vous un anthropologue ?

            Je dirais que c’est simplement quelqu’un qui a obtenu un diplôme en anthropologie délivré par une université. Comme l’enseignement est très différent d’un endroit à l’autre, un anthropologue peut être beaucoup de choses différentes. Dans mon expérience, en Belgique et en France, les professeurs d’anthropologie enseignent un peu ce qu’ils connaissent et ce n’est pas très structuré, donc ça peut très bien être une mosaïque de différentes choses. Donc ça laisse une énorme liberté pour se définir comme étant anthropologue. Dans le monde anglo-saxon, que j’ai connu en particulier à Cambridge, c’est beaucoup plus précis. Les choses sont très claires : il y a une discipline extrêmement délimitée avec une histoire, une épistémologie, des écoles qui se succèdent de manière très tranchée etc. Ça c’est différent, être anthropologue britannique c’est une chose très précise, être anthropologue français ou belge c’est une chose beaucoup plus difficile à définir. Je ne sais pas si je serais devenu anthropologue si j’avais été étudiant de première année en faculté en Angleterre. En fait, mon choix de l’anthropologie « sur le continent », c’était lié au fait que ça vous permettait un peu de lire tout ce qui vous plaisait : de la philosophie, de la linguistique, de la psychanalyse, tout ce qui vous passait par la tête. On vous disait: « Oui, oui, c’est de l’anthropologie! ». Plus tard, je me suis fort identifié, à partir du moment où je me suis intéressé à la théorie des prix, à l’anthropologie économique en tant que telle. Mais par ailleurs j’avais toujours un intérêt pour ce que j’appelais l’anthropologie des savoirs parce qu’il n’y avait pas véritablement un champ ou une sous-discipline qui correspondait à ça. En Angleterre, c’était plus clair : il y avait des gens qui faisaient des recherches dans un domaine qu’on appelait « rationality ». En France, c’était plus flou parce qu’on avait dans ce domaine, deux maîtres essentiellement: il y avait Lévy-Bruhl avec ce qu’il avait fait sur La mentalité primitive et d’autre part il y avait par contraste, son opposé, avec Lévi-Strauss et La pensée sauvage. C’était en fait deux tentatives dans des directions tout à fait opposées. Ceci dit on n’est pas laissé à soi-même puisqu’il y existe tout un champ qu’on appelle « l’histoire et la philosophie des sciences » qui donne le cadre dans lequel ces réflexions peuvent s’inscrire. Par exemple quand j’ai écrit Comment la vérité et la réalité furent inventées (2009), j’ai pris les maîtres que sont Lévy-Bruhl et Lévi-Strauss, mais j’ai complété ça avec tout ce qui existait dans l’histoire et la philosophie des sciences. D’ailleurs à Cambridge, les deux bâtiments étaient contigus entre anthropologie sociale et histoire et philosophie des sciences. Et je participais à tous les séminaires d’anthropologie mais aussi à tous ceux de philosophie des sciences. Je m’étais conçu une sorte de boîte à outils où les deux se trouvaient. Quand on fait de l’anthropologie des savoirs, les données viennent surtout d’Amérique du Sud, d’Océanie, d’endroits assez reculés d’Asie, d’Afrique etc. Alors qu’évidemment si on fait de l’histoire et de la philosophie des sciences on peut faire comme je l’ai fait, c’est-à-dire entrer carrément dans l’histoire, l’histoire des mathématiques, de la physique etc., des choses qui ne relèvent pas normalement du monde de l’anthropologie. Dans mon bouquin, j’ai tout traité ensemble. J’ai fait un parcours autour de deux notions, vérité et réalité, et j’ai utilisé tout le matériel dont on peut disposer.

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Joseph Le Hyaric

Raphaël Péron, Jean-Michel Le Roux et Joseph Le Hyaric (maire de l’Île de Houat à l’époque) m’ont appris la pêche en mer. Lorsque je me suis rendu à Houat en 2009, à mon retour des États-Unis, trente-cinq ans après avoir vécu dans l’île, c’est malheureusement au petit cimetière sur la falaise que j’avais dû aller saluer Raphaël et Jean-Michel. Jo était était toujours là lui, bon pied, bon oeil, et j’avais tenu à vous en parler. La dernière fois que je l’ai vu, c’était il y a exactement deux semaines, à l’hôpital de Vannes. Il était inconscient tout le temps que j’ai été à ses côtés. Je lui ai un peu parlé et puis, avant de partir, comme on a toujours aujourd’hui un appareil photographique avec soi, j’ai pris une photo de lui, serein. C’est cette photo que je viens d’envoyer à sa fille Françoise, quand elle m’a appris la nouvelle, il y a quelques minutes. Je vous la montrerai peut-être un jour, mais pas aujourd’hui.

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Dans le sillage des pêcheurs d’Houat, par Jérôme Lamy

Billet invité. Cet article paraît aujourd’hui 20 septembre dans L’Humanité.

Initialement parue en 1983, la thèse de l’anthropologue Paul Jorion sur les pêcheurs d’Houat dans les années 1970 reparaît aujourd’hui augmentée d’une préface. La description minutieuse des codes langagiers, des modes d’existence et des manières de faire de cette petite communauté insulaire de Bretagne fait ressurgir un monde englouti. La parole rare des pêcheurs s’est vidée de tout sujet, laissant aux éléments naturels l’initiative de la réussite ou de l’échec commercial. Le discours des femmes sur l’île est, lui, plus directement politique puisqu’il se situe en permanence dans les rapports entre individus. L’espace est par ailleurs défini par le genre : aux hommes la mer, aux femmes la terre. Lorsque l’homme accoste, ses déambulations sont limitées (le port, le café), sa présence à terre est tolérée. L’emprise religieuse est forte encore au milieu des années 1970 sur cette petite île ; la République s’est introduite peu à peu dans une « théocratie » qui a longtemps concentré tous les pouvoirs.

Paul Jorion fait revivre, en des pages admirables, la vie difficile à bord des bateaux de pêche. La hiérarchie sociale repose sur une division technique du travail. Patron, mécanicien et matelots fondent la structure élémentaire du bateau. Les liens familiaux se superposent à cette organisation et les conflits (notamment sur les bateaux où des frères se côtoient) sont nombreux. Le « bon » pêcheur, patient, chanceux et courageux s’est constitué des principes d’action solides. Le temps à Houat est calqué sur la saison, cette notion polysémique qui articule les rythmes biologiques et humains, les scansions météorologiques et économiques. Le pêcheur déploie une science des marques qui lui permet de quadriller les plaines liquides et d’y repérer les fonds poissonneux. La transmission des savoirs est d’abord faite d’imprégnation : il faut connaître son bateau, ses engins de pêches (les casiers, les lignes), les données halieutiques des zones prospectées et même la psychologie d’un équipage.

L’économie archaïque de la pêche à Houat se fond, paradoxalement, dans les grandes lignes d’un système capitaliste inégalitaire : les armateurs sont favorisés dans la répartition des revenus, les plus jeunes font les frais d’une structure qui exploite leur force de travail. Trente ans après sa première publication, la thèse de Paul Jorion n’a rien perdu de sa pertinence anthropologique : entre le jeu subtil des hiérarchies familiales instables et les systèmes de croyance complexes, l’île de Houat fixe les formes anciennes d’une communauté insulaire qui a inlassablement creusé l’écume ingrate.

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RELIRE « LES PÊCHEURS d’HOUAT », TRENTE ANS PLUS TARD (I)

Il m’arrive plus souvent aujourd’hui qu’autrefois de relire les textes que j’ai écrits précédemment. La raison en est le blog. Les commentaires sont nombreux qui demandent : « Pourquoi ne parlez-vous jamais de ceci ? » et je réponds alors : « Parce que j’y ai déjà consacré tant de chapitres dans mon livre paru telle année ». Pour que je puisse répondre cela, il aura fallu alors que je me relise pour être sûr de l’avoir bien écrit et, si nécessaire, je complète de telle ou telle manière.

Mais pour un livre comme Les pêcheurs d’Houat, paru en 1983 et réédité aujourd’hui, la dernière fois que je l’ai lu a dû être au moment de la correction des épreuves, soit environ six mois avant sa parution. Et je me trouve confronté ces jours-ci à des personnes qui me disent : « Tiens, pourquoi avoir écrit ceci ? » ou « C’est intéressant quand vous dites cela », et ma réaction est toujours la même : « J’ai écrit ça moi ? »

Est-ce de l’amnésie ? Non, bien entendu : je me souviens très bien d’avoir écrit ce livre et j’ai une vague idée de ce qui s’y trouve, mais c’est ce que j’appelle cette « vague idée » qui s’est mise au fil des ans à vivre de sa propre vie, qui s’est mise à prendre une cohérence qui lui est propre et le portrait au bout de trente ans ressemble de moins en moins à la personne qu’il entendait peindre.

Aussi, j’ai entrepris de relire mon propre livre. Ce qu’on ne fait jamais sans une certaine appréhension, parce qu’il y a peut-être des erreurs, des omissions graves ou, pire encore, des contradictions : contradictions au sein-même du livre ou avec des textes qui ont été écrits par la suite.

Il existe des individus que la presse hebdomadaire appelle « les intellectuels », et le sentiment qui m’envahit quand je lis le compte-rendu d’un nouveau livre de l’« intellectuel X » où celui-ci poursuit son grand œuvre d’autopromotion en affirmant à grands renforts de tambours et de trompettes l’antithèse de son bouquin précédent, c’est, je dois bien l’avouer, la honte. Parce que ce qui me remplit d’aise au contraire à la lecture d’Aristote ou de Hegel, par exemple, c’est le sentiment d’un « développement ». Je lis des textes qui m’étaient encore étrangers de ces auteurs, et je découvre « davantage » de la même bonne chose : j’apprends plus sur la même façon admirable de contempler le monde.

Dieu merci, pas encore de mauvaises surprises à la relecture de ce côté-là jusqu’ici, mais surprises il y a cependant : « Tiens, je pensais déjà cela à cette époque ? ». La surprise de voir, couchées sur le papier, des idées dont il vous semble qu’elles ne vous sont venues que bien des années plus tard. Que vous ayez écrit des choses longtemps avant qu’elles ne vous soient venues à la conscience ne devrait en fait pas vous surprendre si vous croyez comme moi qu’il n’y a rien de plus ni rien d’autre que l’inconscient.

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LES PÊCHEURS D’HOUAT – Réédition 2012

Après avoir été longtemps épuisé, Les pêcheurs d’Houat (Hermann 1983), reparaît lundi 25 juin aux Éditions du Croquant.

Comme leur nom le suggère, les Éditions du Croquant ne sont pas un empire de presse mais une coopérative, si vous avez l’intention de vous procurer le livre en-ligne, vous les aiderez en l’achetant directement ici.

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LES PÊCHEURS D’HOUAT (1983)

Les Éditions du Croquant vont rééditer mon premier livre, publié originellement par Hermann mais depuis longtemps épuisé. Voici ce qui sera la « Préface 2012 ».

 

J’ai habité dans l’Île de Houat de février 1973 à mai 1974. J’y suis retourné plusieurs fois dans les années qui ont suivi, la dernière fois en 1978. La fois qui serait la suivante, ce fut en 2010. De l’eau avait coulé sous les ponts. Beaucoup d’eau de mer avait coulé, au rythme des marées, entre Valuec et le Grand Coin.

Je pensais souvent à Houat. Je me disais : « La prochaine fois que je vois Jean-Michel, il faudra que je lui dise ceci » ou « Tiens ! il faudra que je demande à Raphaël ! ». En août 2011, quand Brigitte Chevet tournait pour FR 3 un petit film sur un anthropologue qui retourne dans l’Île de Houat quarante ans plus tard, j’ai passé beaucoup de temps dans le petit cimetière à propos duquel Jean-Michel précisément m’avait un jour dit : « On s’y serrerait un peu pour toi s’il le fallait ». Je lui ai dit, et à Raphaël, ce que je voulais leur dire. Oui, je sais, ça ne sert à rien de parler aux morts.

Il y a aussi les vivants. J’ai pu poser enfin, trente-huit ans plus tard, une bise sur la joue d’une jeune fille dont j’avais été très amoureux. Elle était belle comme le jour, mais elle n’avait que quinze ans. Quand on s’est revus, j’ai avoué à Jo, au creux de l’oreille, mon amour secret dans les années soixante-dix. Jo n’a pas pu s’empêcher de vendre la mèche : « Tu t’en doutais ? », a-t-il demandé à la dame. « Eh bien oui ! », a-t-elle répondu : « Il m’envoyait des cartes-postales qui étaient des photos de moi ! » Zut, moi qui m’imaginais avec le recul avoir été très discret.

Houat a beaucoup changé. Je ne vexerai personne en disant que l’île en 1973 n’était pas bien riche. Pas de jardinets proprets comme maintenant devant les maisons à l’époque : plutôt un chantier, une aire de travail où l’on ramendait les filets, où l’on construisait surtout les casiers – les pièges – à crabes, à homards, à crevettes, avec des planches en pin, des tiges de châtaigner, du filet en coton. Le casier à crevettes, un fois construit, se trempait dans le coaltar bouillant, et toute l’île en était alors embaumée. Aujourd’hui, tout ça est en plastique.

Plus de la moitié des maisons maintenant à Houat appartiennent à des touristes. De mon temps, à une exception près, les maisons des touristes n’étaient pas au village : ils s’en faisaient construire, qui dominaient la grand-plage, ou au creux d’anses bien abritées. Aujourd’hui, les touristes habitent au village. Ils sont gentils, la question n’est pas là, mais cela veut dire des logements vides pratiquement toute l’année et des « prix de touriste » pour les maisons quand elles sont à vendre. Tant mieux pour le Houatais qui peut vendre la sienne à ce prix-là. Tant pis pour les jeunes ménages qui ne peuvent plus s’offrir une « maison dans un village pittoresque de pêcheurs à 15 km seulement de Quiberon ». Une maison où vivre, l’une de ces choses qu’il faudrait enfin extraire des griffes de la spéculation.

En 1973, l’Île de Houat, c’était une usine à faire la pêche. Jo de l’Hôtel et moi, à deux, on a cuit 22 tonnes de crevettes cet hiver là. On partait en mer à 1h du matin, on revenait vers 14h, et quand les touristes nous croisaient dans les rues du village en fin d’après-midi, ils se disaient : « Ils ne travaillent pas tellement, ces gars-là ! » Un jour, au Vas Pell, avec un vent force 9 ou quelque chose comme ça, entre deux vagues écumantes qui couvraient le pont d’un bord à l’autre à chaque fois, et nous envoyaient valdinguer entre les récifs sur notre coquille de noix, Jean-Michel arrive à me crier : « Un touriste que j’avais pris au mois d’août me disait : ‘Ah ! quel beau métier vous faites là !’ » La mer, en-dehors du mois d’août, c’est une sacrée peau de vache. Peu d’accidents à la pêche qui ne soient pas mortels, comme à la mine, comme à l’armée.

La pêche a bien changé aussi : des espèces sur lesquelles on comptait sont parties vers le Nord, avec la mer qui se réchauffe. Le prix des captures est devenu « objectif », traduisez : « Il n’y a plus que le point de vue de l’acheteur qui compte ». Plus moyen de « défendre sa pêche », comme on le faisait avant. On n’arrête pas le progrès. On n’arrête pas le retour en force de la loi du plus fort, devrait-on dire.

Une fusée rouge monte et brille au ciel dans le lointain. Un bateau en difficulté ! Qui vient ? « Moi, moi ! », dit un jeune gars de la ville. Je me souviendrai toujours de ces trois ou quatre visages de vrais marins qui se tournent alors vers moi, ces regards qui me fixent, qui me soupèsent, qui m’évaluent, la tête un peu penchée, un œil fermé. Et après ce qui m’a paru un très long silence : « Allez ! C’est bon. On y va ! ». Merci les Houatais, vous avez fait le plus beau cadeau qu’on puisse faire : vous avez aidé à grandir ce jeune homme de 25 ans que vous appeliez gentiment : « Philosophe ».

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FR3, LITTORAL, « Flocons d’écume, et vagues en creux », samedi 28 janvier à 16h15

L’émission est visible ici. Si ça ne marche pas dans votre région, un autre lien, ici.

Sur l’île d’Houat dans le Morbihan, un économiste mondialement connu (PJ : hum ! hum !…) revient sur le terrain de son étude, la criée et les pêcheurs… mais la crise est passée par là.

Le 28 janvier à 16h15 (Bretagne, Pays de Loire, Normandie), rediffusion le lundi matin 30 janvier à 10h15 (mêmes régions, plus Pas de Calais, Poitou Charente, Ile de France, Aquitaine, Midi-Pyrénées), ainsi que sur TV5 Monde et Planète Thalassa.

Oui, la mode était légèrement différente en 1973 de ce qu’elle est aujourd’hui. J’ai aussi cessé de chiquer le tabac : ça fait des trous dans les joues.

 
 

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ANTHROPOLOGUE INCLASSABLE, Journal des Anthropologues, N°126-127 : 335-339

Un entretien avec Laura Ferré.

Comment définissez-vous un anthropologue ?

            Je dirais que c’est simplement quelqu’un qui a obtenu un diplôme en anthropologie délivré par une université. Comme l’enseignement est très différent d’un endroit à l’autre, un anthropologue peut être beaucoup de choses différentes. Dans mon expérience, en Belgique et en France, les professeurs d’anthropologie enseignent un peu ce qu’ils connaissent et ce n’est pas très structuré, donc ça peut très bien être une mosaïque de différentes choses. Donc ça laisse une énorme liberté pour se définir comme étant anthropologue. Dans le monde anglo-saxon, que j’ai connu en particulier à Cambridge, c’est beaucoup plus précis. Les choses sont très claires : il y a une discipline extrêmement délimitée avec une histoire, une épistémologie, des écoles qui se succèdent de manière très tranchée etc. Ça c’est différent, être anthropologue britannique c’est une chose très précise, être anthropologue français ou belge c’est une chose beaucoup plus difficile à définir. Je ne sais pas si je serais devenu anthropologue si j’avais été étudiant de première année en faculté en Angleterre. En fait, mon choix de l’anthropologie « sur le continent », c’était lié au fait que ça vous permettait un peu de lire tout ce qui vous plaisait : de la philosophie, de la linguistique, de la psychanalyse, tout ce qui vous passait par la tête. On vous disait: « Oui, oui, c’est de l’anthropologie! ». Plus tard, je me suis fort identifié, à partir du moment où je me suis intéressé à la théorie des prix, à l’anthropologie économique en tant que telle. Mais par ailleurs j’avais toujours un intérêt pour ce que j’appelais l’anthropologie des savoirs parce qu’il n’y avait pas véritablement un champ ou une sous-discipline qui correspondait à ça. En Angleterre, c’était plus clair : il y avait des gens qui faisaient des recherches dans un domaine qu’on appelait « rationality ». En France, c’était plus flou parce qu’on avait dans ce domaine, deux maîtres essentiellement: il y avait Lévy-Bruhl avec ce qu’il avait fait sur La mentalité primitive et d’autre part il y avait par contraste, son opposé, avec Lévi-Strauss et La pensée sauvage. C’était en fait deux tentatives dans des directions tout à fait opposées. Ceci dit on n’est pas laissé à soi-même puisqu’il y existe tout un champ qu’on appelle « l’histoire et la philosophie des sciences » qui donne le cadre dans lequel ces réflexions peuvent s’inscrire. Par exemple quand j’ai écrit Comment la vérité et la réalité furent inventées (2009), j’ai pris les maîtres que sont Lévy-Bruhl et Lévi-Strauss, mais j’ai complété ça avec tout ce qui existait dans l’histoire et la philosophie des sciences. D’ailleurs à Cambridge, les deux bâtiments étaient contigus entre anthropologie sociale et histoire et philosophie des sciences. Et je participais à tous les séminaires d’anthropologie mais aussi à tous ceux de philosophie des sciences. Je m’étais conçu une sorte de boîte à outils où les deux se trouvaient. Quand on fait de l’anthropologie des savoirs, les données viennent surtout d’Amérique du Sud, d’Océanie, d’endroits assez reculés d’Asie, d’Afrique etc. Alors qu’évidemment si on fait de l’histoire et de la philosophie des sciences on peut faire comme je l’ai fait, c’est-à-dire entrer carrément dans l’histoire, l’histoire des mathématiques, de la physique etc., des choses qui ne relèvent pas normalement du monde de l’anthropologie. Dans mon bouquin, j’ai tout traité ensemble. J’ai fait un parcours autour de deux notions, vérité et réalité, et j’ai utilisé tout le matériel dont on peut disposer.

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À PROPOS DE SAMEDI PROCHAIN À SILFIAC

Le journal Le Télégramme annonce aujourd’hui l’événement à Silfiac, samedi prochain, 5 novembre.

L’article me présente, entre autres, comme « Paul Jorion est connu en Bretagne, où il vit aujourd’hui, pour avoir travaillé, de février 1973 à mai 1974, sur l’île de Houat, comme salarié à terre de l’industrie de la pêche, avant de publier un ouvrage : « Les pêcheurs de l’île de Houat » (Hermann 1983). »

À l’époque où j’habitais à Houat, je n’étais pas « salarié à terre de l’industrie de la pêche » : j’allais en mer avec les bateaux de pêche et je participais à d’autres activités, en particulier à la cuisson des crevettes (22 tonnes cette année-là, avec Jo Le Hyaric). Je bénéficiais d’une bourse de recherche du Fonds National (belge) de la Recherche Scientifique et je refusais toute rémunération pour le travail que je faisais à la pêche ou dans les activités annexes, à une exception près : le « jour de la tonne », quand une tonne de crevettes avait été pêchée et que nous avions tous travaillé de 14 heures à minuit pour cuire et emballer cette pêche miraculeuse. Quand la paie pour ce jour-là est arrivée, Jo m’a dit : « Avec le travail que t’as fait, si tu refusais ton argent, cette fois-ci, ce serait mal compris ». J’ai alors accepté ma part.

P. S. : Si vous avez l’intention de vous rendre à Silfiac samedi, il est important que vous vous inscriviez en écrivant ici pour que des repas puissent être commandés en nombre suffisant.

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LE TEMPS QU’IL FAIT, LE 2 SEPTEMBRE 2011

L’Ile de Houat comme microcosme
La formation des prix
« Le prix » (Le Croquant 2010)
Le prix de retrait des produits de la mer
Le prix de l’immobilier
La production de plancton

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