LES PÊCHEURS D’HOUAT (1983)

Les Éditions du Croquant vont rééditer mon premier livre, publié originellement par Hermann mais depuis longtemps épuisé. Voici ce qui sera la « Préface 2012 ».

 

J’ai habité dans l’Île de Houat de février 1973 à mai 1974. J’y suis retourné plusieurs fois dans les années qui ont suivi, la dernière fois en 1978. La fois qui serait la suivante, ce fut en 2010. De l’eau avait coulé sous les ponts. Beaucoup d’eau de mer avait coulé, au rythme des marées, entre Valuec et le Grand Coin.

Je pensais souvent à Houat. Je me disais : « La prochaine fois que je vois Jean-Michel, il faudra que je lui dise ceci » ou « Tiens ! il faudra que je demande à Raphaël ! ». En août 2011, quand Brigitte Chevet tournait pour FR 3 un petit film sur un anthropologue qui retourne dans l’Île de Houat quarante ans plus tard, j’ai passé beaucoup de temps dans le petit cimetière à propos duquel Jean-Michel précisément m’avait un jour dit : « On s’y serrerait un peu pour toi s’il le fallait ». Je lui ai dit, et à Raphaël, ce que je voulais leur dire. Oui, je sais, ça ne sert à rien de parler aux morts.

Il y a aussi les vivants. J’ai pu poser enfin, trente-huit ans plus tard, une bise sur la joue d’une jeune fille dont j’avais été très amoureux. Elle était belle comme le jour, mais elle n’avait que quinze ans. Quand on s’est revus, j’ai avoué à Jo, au creux de l’oreille, mon amour secret dans les années soixante-dix. Jo n’a pas pu s’empêcher de vendre la mèche : « Tu t’en doutais ? », a-t-il demandé à la dame. « Eh bien oui ! », a-t-elle répondu : « Il m’envoyait des cartes-postales qui étaient des photos de moi ! » Zut, moi qui m’imaginais avec le recul avoir été très discret.

Houat a beaucoup changé. Je ne vexerai personne en disant que l’île en 1973 n’était pas bien riche. Pas de jardinets proprets comme maintenant devant les maisons à l’époque : plutôt un chantier, une aire de travail où l’on ramendait les filets, où l’on construisait surtout les casiers – les pièges – à crabes, à homards, à crevettes, avec des planches en pin, des tiges de châtaigner, du filet en coton. Le casier à crevettes, un fois construit, se trempait dans le coaltar bouillant, et toute l’île en était alors embaumée. Aujourd’hui, tout ça est en plastique.

Plus de la moitié des maisons maintenant à Houat appartiennent à des touristes. De mon temps, à une exception près, les maisons des touristes n’étaient pas au village : ils s’en faisaient construire, qui dominaient la grand-plage, ou au creux d’anses bien abritées. Aujourd’hui, les touristes habitent au village. Ils sont gentils, la question n’est pas là, mais cela veut dire des logements vides pratiquement toute l’année et des « prix de touriste » pour les maisons quand elles sont à vendre. Tant mieux pour le Houatais qui peut vendre la sienne à ce prix-là. Tant pis pour les jeunes ménages qui ne peuvent plus s’offrir une « maison dans un village pittoresque de pêcheurs à 15 km seulement de Quiberon ». Une maison où vivre, l’une de ces choses qu’il faudrait enfin extraire des griffes de la spéculation.

En 1973, l’Île de Houat, c’était une usine à faire la pêche. Jo de l’Hôtel et moi, à deux, on a cuit 22 tonnes de crevettes cet hiver là. On partait en mer à 1h du matin, on revenait vers 14h, et quand les touristes nous croisaient dans les rues du village en fin d’après-midi, ils se disaient : « Ils ne travaillent pas tellement, ces gars-là ! » Un jour, au Vas Pell, avec un vent force 9 ou quelque chose comme ça, entre deux vagues écumantes qui couvraient le pont d’un bord à l’autre à chaque fois, et nous envoyaient valdinguer entre les récifs sur notre coquille de noix, Jean-Michel arrive à me crier : « Un touriste que j’avais pris au mois d’août me disait : ‘Ah ! quel beau métier vous faites là !’ » La mer, en-dehors du mois d’août, c’est une sacrée peau de vache. Peu d’accidents à la pêche qui ne soient pas mortels, comme à la mine, comme à l’armée.

La pêche a bien changé aussi : des espèces sur lesquelles on comptait sont parties vers le Nord, avec la mer qui se réchauffe. Le prix des captures est devenu « objectif », traduisez : « Il n’y a plus que le point de vue de l’acheteur qui compte ». Plus moyen de « défendre sa pêche », comme on le faisait avant. On n’arrête pas le progrès. On n’arrête pas le retour en force de la loi du plus fort, devrait-on dire.

Une fusée rouge monte et brille au ciel dans le lointain. Un bateau en difficulté ! Qui vient ? « Moi, moi ! », dit un jeune gars de la ville. Je me souviendrai toujours de ces trois ou quatre visages de vrais marins qui se tournent alors vers moi, ces regards qui me fixent, qui me soupèsent, qui m’évaluent, la tête un peu penchée, un œil fermé. Et après ce qui m’a paru un très long silence : « Allez ! C’est bon. On y va ! ». Merci les Houatais, vous avez fait le plus beau cadeau qu’on puisse faire : vous avez aidé à grandir ce jeune homme de 25 ans que vous appeliez gentiment : « Philosophe ».

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29 réflexions sur « LES PÊCHEURS D’HOUAT (1983) »

  1. Cette courte période passée sur l’ile l’a beaucoup marqué. Intéressantes les déclinaisons qu’il fait de cette expérience.

  2. Témoignage sympathique d’une autre époque.

    Dans les années 70 j’étais adolescent, couchant pendant les vacances d’été à la belle étoile sur un banc public dans les parcs de Lorient pendant le festival inter-celtique, avant d’embarquer pour Groix où j’embarquais à nouveau sur des barcasses à voile et à godille pour manœuvrer au port, sans moteur, pêcher la nuit le maquereau à la traine dans le sillage fluorescent du plancton au large du Guilvinec et croiser Tabarly dans les eaux du Finistère revenant d’une transat sur son trimaran.

    Peu d’années plus tard, je suis revenu en Bretagne, au nord, pour étudier et de nouveau naviguer sur des voiliers entre les rochers et sur les rochers avec un gros choc boum quand on se loupait, à vue, sans GPS, et vivre quelques années avec les bretons.

  3. Très jolie préface, très joli papier et, pour une fois, pas d’ironie…
    « Oui, je sais, ça ne sert à rien de parler aux morts. » Je crois que si…
    « Tant mieux pour le Houatais qui peut vendre la sienne à ce prix-là. » Sauf si sa feuille d’impôt l’y oblige…
    « On n’arrête pas le progrès. »
    « Un jour je crois au progrès humain, je l’appelle de toutes mes forces ; les six autres jours, je me repose. » Jules Renard – Journal

  4. « ….devant les maisons à l’époque : plutôt un chantier, une aire de travail où l’on ra…. »

    Sûr, aujourd’hui, tant de chantiers à lancer, à financer quand se financent d’abord et à priori les touristes de partout, les touristes de l’investissement encore!
    Le travail, dans la tournante économique, se passe des trois quarts des travailleurs si elle ne se passe pas des touristes.
    Ils sont des Bernard l’Hermite, sûrs comme autant leurs souteneurs qu’il existe des coquilles…., partout et même à coup sûr à Houat, là et ailleurs, une profusion de coquilles!
    Faut mettre des coquilles en chantier, comme depuis deux générations seulement s’en vendent pour faire croissance.
    La troisième génération en a justement un peu marre, des vendeurs de coquilles.
    Il y a eu quand même là où les coquillages faisaient monnaies d’échange!!!

  5. Un bateau en difficulté ! Qui vient ? « Moi, moi ! », dit un jeune gars de la ville.

    Paul, vous n’avez pas changé depuis vos 25 ans, vous voilà encore sur le pont du Titanic

  6. Ah Houat ! Moi j’ai passé une bonne part de ma jeunesse en face, sur la terre ferme, et on prenait le bateau à Pen Lanic pour aller camper dessus. J’aurais pas cru que c’étaient des touristes qui l’habitaient maintenant. C’était pas gagné pourtant: comme ils disent sur le continent, les Houatais, ils sont fermés de l’intérieur !

  7. Dolorisme déplacé, c’est très bien que l’île se reconvertisse au tourisme le niveau de vie va monter et le travail sera quand même beaucoup plus facile.
    Et en plus on laissera un peu les poiscailles tranquille.

  8. Très bel hommage, plein de nostalgie. Cela me remet en mémoire un roman de Yann Queffélec « Ils Étaient Six Marins De Groix » à bord de leur thonierdundee… et la tempête qu’ils eurent à affronter, monstrueuse de septembre 1930 qui fut l’une des plus meurtrières que les pêcheurs bretons aient connues..

  9. Moralité sur le tourisme qui, comme le supplice du Pal, commence très bien et finit très mal: au début, l’on se félicite de vendre une bicoque aux parisiens; ensuite les prix montent et centrifugent ceux qui ne peuvent s’aligner, ciao les autochtones! enfin, le décor de théâtre se met en place; plus de filets qui sèchent et du bordel habituel devant les maisons; des jardinets soignés, quelques objets de déco, et summum de la saison estivale, une journée folklorique dédiée à la pêche, en plein mois d’aout. Ceux qui le peuvent se recyclent: vendeurs de phares baromètres en coquillages, crêperies à gogo, fringues genre « navigateurs intrépides » made in china, un règlement d’urbanisme impitoyable fixe la couleur des volets, prohibe les potagers et autres poulaillers au nom de « la bonne tenue des propriétés », l’enfer du bon goût pointe son nez, il est bien vu de porter son ciré jaune, d’avoir un vélo, de ne pas se prendre une biture monumentale le samedi soir et de pisser sur les bégonias des voisins….fini le naturel, place au décor de carte postale et aux figurants priés de bien se tenir….ça devrait plaire à JCK ( voir plus haut)
    Le seul truc positif, c’est pour le pêcheurs, de pouvoir « défendre leur pêche » en la vendant un bon prix et livrant directement aux restos du coin et aux résidents secondaires, mais combien de mois par an ? deux, trois mois sur douze ?

    1. Le touriste, l’électeur et le robot.

      N’oublions pas que le touriste étant l’électeur en déplacement et l’acteur économique par excellence, il ne doit pas être critiqué.
      Pour son bon plaisir, et aussi pour les devises (?) qu’il apporte, tout ce qui était réellement vécu doit être détruit et les paysages aménagés selon le bon vouloir de ses maîtres, c’est-à-dire de ceux qui organisent ses distractions contre menue monnaie et parfois en finançant à crédit le coût de son déplacement, crédit dont il aura à se libérer en travaillant.
      Pour lui on ne taxe pas les énergies fossiles utilisées pour ses transhumances et on doit maintenir au plus bas les salaires de ceux qui le servent, lui le néo-voyageur pauvre.
      Mais le touriste est le principal instrument de la pseudo unification mondiale et à ce titre il est un élément essentiel de la marchandisation généralisée de la vie.
      Programmés comme les robots qu’ils sont, les touristes sont le dernier mot de l’histoire.
      Déçus par chacun de ses déplacements, il renouvelle sans cesse ses expériences et démontre que l’insatisfaction est devenue la marchandise vedette de son époque.
      Gloire au touriste !

  10. Peu d’accidents à la pêche qui ne soient pas mortels, comme à la mine, comme à l’armée.

    Mettre sur le même plan des pêcheurs, des mineurs et des militaires me semble abusif. Non les militaires ne font pas un métier, ils remplissent une fonction, celle « de défendre les biens de ces messieurs là ». Je vous renvoie à la chanson de Craonne :
    http://youtu.be/z-yRaEYQNQs

    ou

    Chanson de Craonne par Horadrim

  11. @ Paul

    Ce que vous décrivez se vérifie dans plein d’endroits en France et dans le monde. C’est le pognon qui commande…

  12. Eh oui, les gens ne savent pas, peu de gens imaginent.

    Peu de gens imaginent l’Afrique, la Patagonie,, ou la Mongolie intérieure, lorsque la force qu’on peut mettre dans sa poignée va faire la différence. On est loin du monde offert par Canal+. Canal+ est pas mal dans la représentativité de l’idée de ce qui se voudrait original. ici.
    Ici…. La France-Europe-Occident voulais-je évoquer. Et actuellement. Faut bien un baromètre, moyen, et de référence

  13. En lisant ce bel et enrichissant texte, je ne peux m’empêcher de vous poser la question du rapport à faire entre le « terrain » de l’anthropologue et la pratique de l’établissement (dont a notamment témoigné Roger Linhart)?

    1. Vous voulez probablement dire Robert Linhart. Il s’agissait dans son cas plutôt de la problématique dite de « l’intellectuel au service du peuple », inventée par les Nihilistes russes à la fin du XIXe siècle. Dans le cas de l’anthropologie des années 1970, il s’agissait plutôt de légitimer le type d’anthropologie que les anglophones appelaient « at home » = l’anthropologie chez soi. Comme la méthode princeps de l’anthropologie sociale ou culturelle est l’observation participante, il faut sans doute de bons yeux à un observateur extérieur pour distinguer un « intellectuel au service du peuple » d’un « anthropologue at home ».

      1. Robert Linhart oui, pardon – dont l’histoire est assez tragique d’ailleurs.
        Si j’ai bien compris votre réponse la différence est essentiellement pour vous dans les objectifs visés par l’un et par l’autre?
        Sans nier que cela importe, le vécu n’impose-t’il pas des convergences inattendues aux beaux programmes intellectuels des établis et des anthropologues?
        Au pifomètre, êtes-vous réellement resté entièrement indifférent à la condition ouvrière après votre terrain à Houat, et Linhart a-t’il conservé le cadre intellectuel et conceptuel qui avait décidé de son établissement?

  14. Tiens, et si M. Jorion, anthropologue, commentait un peu l’actualité : les civilisations se valent-elles pour vous ? La question a-t-elle un sens ? Que pensez-vous, vous le spécialiste, de ce nouveau thème de campagne du Candidat-président ?

      1. Ca commence à ressembler à de la responsabilité citoyenne, non ? Il faudra attendre qu’ils nous disent que les gens avec un nez épaté ont un cerveau moins efficace ?

  15. Et dire que la Grèce fournit tout le coton chirurgical ou presque : elle nous sauve la vie tous les jours; car la coton d’Inde ou d’Afrique, OGM, peut contenir des résistances aux antibiotiques et des toxines insecticides.
    Cependant le travail du paysan (grec) ne compte guère plus que celui de la nature : bientôt, les sciences naturelles n’existeront qu’à condition qu’on détruise leur objet : ou http://commons.wikimedia.org/wiki/File:Compensation_de_biodiversit%C3%A9,_le_pi%C3%A8ge.pdf

  16. Il faut nous pardonner nous les vilains touristes mais c’est la première que je ne m’étais pas sentie aussi bien (hormis ma maison) dans un lieu. Houat est merveilleuse (je parle de la nature pas comme vous le dites si bien des maisons bien présentées ou pas un brin d’herbe ne dépasse) et ça donne envie d’y vivre loin très loin de la ville et de la vie mouvementéé.
    Très beau texte, merci.

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