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L’Express, le 18 février 2010

Banques: « Il faut des mesures chirurgicales »

Les banques ont-elles tiré les leçons de la crise ?

Non. Mais pourquoi l’auraient-elles fait puisqu’on les laisse opérer dans le même cadre qu’hier ? Depuis le début de la crise, elles n’ont reçu aucune véritable directive, et maintenant on s’étonne qu’elles retombent dans leurs pires travers ! Aucune banque ne va prendre sur elle de réformer le système. Ce sont des entreprises commerciales, on ne peut pas leur reprocher de vouloir gagner de l’argent.

Est-ce à dire que les Etats ont trop ménagé les établissements financiers ?

Les Etats se sont contentés de froncer les sourcils, de prendre des mesures symboliques, histoire de satisfaire leurs opinions publiques. Mais, en réalité, ces mesures n’ont eu aucun impact réel. Le décor n’a pas changé.

Des mesures d’encadrement et de régulation ont quand même été votées…

D’abord, la plupart d’entre elles, comme la séparation, aux Etats-Unis, des activités bancaires, ne sont pas encore entrées en vigueur. Ensuite, ce ne sont que des mesures de surface qui prennent le sujet par le mauvais bout.

Que préconisez-vous ?

J’ai eu la chance de travailler dans la finance. C’est pourquoi je suis partisan de mesures chirurgicales. Depuis 2007, je fais une proposition qui soulève la terreur des banquiers : l’interdiction des paris sur les fluctuations de prix.

C’est-à-dire ?

Aujourd’hui, nombre de produits financiers sont dévoyés. A l’origine, ils permettaient à leurs utilisateurs de se protéger moyennant un certain coût contre les fluctuations, par exemple d’un marché ou d’une matière première. Ces outils ont une fonction prudentielle qu’il faut conserver et même encourager. Mais ils ne doivent plus être accessibles à des intervenants venus dans le seul but de spéculer et de faire de l’argent. Quand on permet à n’importe quel acteur de faire des paris, on contribue à déstabiliser le système.

A vous entendre, l’économie serait devenue un casino…

Mais c’est un casino ! Il a diminué de taille du fait de la crise, cependant les règles n’ont pas changé.

Les banques européennes n’ont-elles pas montré plus de discipline que leurs homologues américaines ?

Allons donc ! Dominique Strauss-Kahn lui-même reconnaissait, voilà quelques semaines, qu’il restait encore d’importantes pertes cachées dans les bilans et que la proportion était plus forte en Europe qu’aux Etats-Unis.

La croissance repart un peu partout. La crise est-elle derrière nous ?

Il s’agit d’une reprise sans emplois, une reprise statistique : les entreprises reconstituent leurs stocks. Seules la Bourse et les banques semblent aller mieux, mais cela ne durera pas.

Sur quoi se fonde votre pessimisme ?

Nous avons devant nous deux bombes à retardement. D’abord, la dette des Etats. A eux seuls, en 2010, les Etats-Unis auront besoin d’emprunter sur les marchés 1 700 milliards de dollars. Ils seront en compétition avec l’ensemble des pays et des grandes entreprises. Comme il n’y aura pas assez d’argent pour tout le monde, les Etats les plus faibles devront offrir des taux d’intérêt plus élevés, ce qui ne manquera pas de les fragiliser davantage. L’autre bombe est encore plus prévisible : c’est l’immobilier commercial américain – bureaux, hôtels et autres stations touristiques. Ces actifs ont été construits à crédit. Or, en 2012, nombre de prêts vont arriver à échéance. Il va donc falloir trouver d’autres capitaux, mais qui voudra les apporter alors que la valeur de ces biens n’a cessé de se déprécier du fait de la crise ? Des entreprises vont tomber et, avec elles, les milliers de petites et moyennes banques qui les ont financées. Cela va être un massacre.

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La finance ne s’auto-policera pas

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Ton vieux copain Michel

Selon un article du New York Times, les banques américaines (Goldman Sachs, JP Morgan), toujours elles, seraient responsables de l’aggravation de la dette grecque. Elles auraient consenti des prêts sous forme de produits dérivés sophistiqués afin que les dettes n’apparaissent pas dans la comptabilité nationale et que les échéances soient reportées… aux calendes grecques. En échange, la Grèce aurait gagé les revenus futurs de son trafic aéroportuaire et autoroutier et même les revenus de sa loterie nationale. Incroyable !

Oui, les banques se spécialisent dans le « loophole », la faille dans le système, et vont vendre les moyens qu’elles inventent pour détourner les règles en vigueur aux gouvernements (quand ces règles sont supranationales), comme ici la Grèce, mais surtout aux entreprises et aux particuliers. Mais il n’y a pas que les banques ! Il s’agit là aussi d’une spécialité des grandes firmes comptables : qui a oublié les démêlés en 2005 de KPMG avec la justice américaine pour avoir vendu des « packages » d’évasion fiscale fondés sur des « firmes » créées spécialement pour rassembler les pertes subies par d’autres ?

Deux leçons à tirer de cela :

Primo, on ne peut pas compter sur le milieu des affaires pour s’auto-policer, le concept lui est étranger : il va là où il y a de l’argent à faire, quitte à enfoncer ensuite pour cela – comme dans le cas de la Grèce – celui à qui il vient de « rendre service » en échange d’une somme coquette.

Secundo, les réglementations particulières contiennent toujours des failles, que quelqu’un payé pour les trouver et pour découvrir ensuite le moyen de les contourner, trouverera facilement. C’est pourquoi les grands principes d’une « moralisation » de la finance, comme l’interdiction des paris sur les fluctuations de prix ne doivent pas être introduits à l’aide de réglementations ad hoc mais faire partie des articles d’une constitution pour l’économie.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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Le protectionnisme

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Comme vous avez pu le voir, on me somme de me prononcer plus clairement sur le protectionnisme. Certains ont cessé de se satisfaire de mon laconique « je ne suis pas pour » et voudraient bien que j’en dise davantage. D’autant que pratiquement tous ceux qui défendent des positions proches des miennes, Gréau, Lordon, Todd, se prononcent pour une certaine forme de protectionnisme.

Mon manque d’enthousiasme pour le protectionnisme est de la même nature que mon manque d’enthousiasme pour la fiscalité progressive : ce sont des mesures correctrices post hoc. Comme on n’a pas pu empêcher qu’un problème sérieux se pose, on arrive après la bataille et on s’efforce alors de minimiser ses conséquences négatives. C’est, de manière très typique, ce que j’appellerais « traiter les problèmes en aval ».

Pourquoi est-ce que vous ne m’avez jamais vu émettre la moindre opinion sur la taxe Tobin ou sur toute taxe sur les opérations financières ? Parce ce qu’il s’agit là aussi d’une mesure en aval et que dans ce cas-ci, j’ai proposé une mesure « en amont », l’interdiction des paris sur les fluctuations de prix, qui règle les problèmes avant même qu’ils ne se posent : avec cette interdiction, les produits financiers qu’une taxe de type Tobin vise à décourager n’existent plus et ceux qui existent toujours sont bénéfiques et il n’y a aucune raison de les décourager, bien au contraire.

Oui, je sais, il y en aura toujours un pour dire « interdiction = Staline », j’ai lu ça ici parmi vos commentaires, et je suis sûr que quand Moïse est descendu du Mont tenant les tables d’airain, il y en a eu au moins un parmi la foule des adorateurs du Veau d’Or pour s’écrier : « Staline ! » ou l’équivalent de l’époque. Tout système moral contient des interdits et à ceux qui défendent l’idée que la finance, voire l’économie en général, sont « amorales » et n’ont que faire de la morale, j’ai déjà eu l’occasion de répondre que cette extraterritorialité par rapport à la morale n’a que beaucoup trop duré et que l’homo oeconomicus est un dangereux sociopathe qu’il convient de mettre hors d’état de nuire sans tarder.

Je ne sais pas quelle mesure en amont préviendrait les effets que le protectionnisme s’efforce de corriger après la bataille, et je demande au cerveau collectif de se pencher sur la question ; je le lui demande poliment : je ne le « somme » pas.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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